There and ...

par Linksys

Il y avait presque quarante-cinq minutes que Perona s'était isolée dans la salle de bains, et Zoro commençait à s'impatienter quant à son tour.

- Perona ! J'aimerais bien me raser, moi ! S'exclama-t-il, à bout de patience.

- Eh bien, entre, j'ai quasiment fini, répondit la voix étouffée de l'occupante.

Le bretteur, n'ayant absolument pas flairé le genre de situations embarassantes que cela aurait pu engendrer, se leva et prit une serviette dans son sac. Il poussa la porte dans un grand geste et entra. Un glougloutement lui indiquait que de l'eau coulait. Le rideau de la baignoire était tiré et, par ombre chinoises, il voyait Perona se doucher. Ça n'était pas comme la fois où il l'avait épiée au travers du rideau du lit. Là, il savait ce qu'elle faisait (il savait aussi qu'elle était nue). Et, pour couronner le tout, il y avait, sur le sac d'affaires de Perona, sa nuisette, et surtout, la culotte qu'elle avait portée en-dessous. Ça y est. Il avait progressé d'une ligne de bancs dans la cathédrale qu'était la personnalité de Perona. Et l'autel ne semblait plus si loin (en apparence, toutefois). Zoro se colla dos au mur, comme pour augmenter la distance entre lui et un zombie assoiffé de cervelle fraîche. Il ne parvenait pas à bouger ses yeux, qui restaient braqués sur le sous-vêtement, qu'il détaillait encore et encore à loisir.

C'était rouge et comme en dentelle, par endroits. Ça avait des petites franges sur les bords, et ça semblait très délicat. C'était la petite culotte que Zoro fixait sans se détourner. Le simple fait d'imaginer le résultat sur Perona réveillait chez le bretteur la douloureuse raideur du matin.

- Je suis toute nue, alors essaye pas de mater, pigé ? S'exclama agressivement la jeune femme.

Cet avertissement tira Zoro de ses pensées lubriques. Pour ne pas laisser le doute s'instiller chez Perona, il essaya de répliquer sèchement et durement, du tac-au-tac.

- Nan, t'es sérieuse ? Je croyais que tu te lavais en combinaison de paintball.

La jeune femme fit le silence, puis dit :

- De toutes façons, j'ai un fantôme qui te surveille, alors essaye pas de me voler des sous-vêtements, pervers !

Zoro avisa le fantôme souriant qui dépassait du mur contre lequel était posé le sac.

- Où et quand est-ce que t'as vu que je suis un pervers, hein ?

- Le bouquin que tu lisais hier, c'était pour les recettes de cuisine, c'est ça ?

Le bretteur avait longuement réfléchi à cette question, après avoir été surpris, et il s'était justifié pensant qu'il ne voulait pas commencer sans aucun savoir, et aussi qu'il ne tenait pas à décevoir Perona pour leur première fois. Il avait déjà vaguement frotté quelques fois, avec Nami, mais ça s'arrêtait là, et il ne savait absolument pas comment, sinon par bribes, remplir son contrat pour l'union.

Mais, outre le fait qu'il ne comptait pas révéler à quiconque d'autre que sa conscience ces quelques montées de chaleur avec la navigatrice, il ne comptait pas non plus se justifier à Perona suivant ce qu'il avait pensé.

"C'est comme si je portais un tee-shirt avec écrit « je suis puceau » dessus" Songea Zoro.

- Je ... Je me cultivais, voilà, madame ! S'exclama-t-il, à court d'idées.

- C'est ça, oui, marmonna Perona, d'une voix sceptique.

Voilà qui était fait. Elle avait suffisamment cuisiné, titillé et asticoté Zoro pour la journée. Ou plutôt, pour la matinée. Le soir, quand ils seraient au château (si tout se déroulait bien jusque là), elle comptait bien en remettre une couche avec sa nuisette. Il fallait faire bouger Zoro ! Sinon, ils en resteraient aux baisers timides et aux caresses froides toute leur vie. Et puis, cela l'amusait un peu, aussi.

Zoro, torturé par la pensée de Perona nue à quelque centimètre, et de la présence de ses sous-vêtements derrière elle, hésita à se raser. Sa lame de barbier était aussi coupante qu'un masamune, et une main tremblante trancherait aisément une gorge, avec ce genre d'instrument. Mais en se regardant de plus près dans le miroir, il y vit d'épaisses et disgracieuses plaques de poils sombres sur ses mâchoires.

"On dirait un cerf en velours !" Songea-t-il.

Il ôta le tee-shirt, prépara sa bombe de mousse à raser, et l'appliqua. Un silence s'installa, que seul brisait le bruit de l'eau coulant.

Après quelques secondes, Perona, curieuse de savoir, arrêta de se savonner. Elle s'avança vers le rebord de la baignoire, et se pencha jusqu'à toucher le rideau. Elle le tira de quelques centimètres et profita de cet interstice pour regarder, après s'être assurée plusieurs fois qu'on ne pouvait pas la voir, ou du moins, uniquement son visage. Zoro était torse nu, et se rasait lentement, guidant la lame avec sa main libre. Il avait plein de petites écorchures sanguinolentes sur les joues et le menton. Perona laissa échapper un petit cri terrifié, qu'elle étouffa de ses mains. Un peu trop tard, car Zoro se retourna vivement vers elle (se faisant une nouvelle coupure, à l'occasion).

- Hé, tu me dis de pas mater, mais derrière, t'en profites pour te rincer l'oeil ! Dit Zoro en se massant la joue, mécontent.

- Mais je ... Je ... Dit Perona, en reculant dans la cabine.

Une idée vint au bretteur, et il se félicita d'y avoir pensé.

- Bah, si tu veux qu'on n'en parle plus, laisse-moi voir un peu, et ça sera réglé ...

- Non mais t'es malade ! Qu'est-ce que tu crois, que je suis une fille facile ?

- Hé, on se calme, je disais ça pour déconner, dit Zoro, reprenant son activité de rasage.

- J'espère bien, répondit Perona méfiante, guettant l'ennemi de derrière le rideau.

Involontairement, elle replia un bras sur sa poitrine, et frémit en pensant que Zoro pourrait aimer la voir se découvrir.

Elle attendit un quart d'heure après la sortie du bretteur, pour quitter le refuge de la douche. Elle s'habilla et sortit. Zoro était penché sur son sac, et il revérifiait pour la cinquième fois depuis le réveil que tout était bien à sa place dans le bagage.

- Ah, enfin ! S'exclama-t-il, en se retournant vers Perona.

Celle-ci ne répondit pas, et vint s'assoir sur le lit, près du bretteur. Elle tira une brosse de son sac et ordonna ses cheveux. C'est alors qu'en fouillant, les doigts de Zoro rencontrèrent un petit paquet de papier. Il le tira et se rappela que c'était ce qu'il avait acheté pour Perona. Ne voyant pas de meilleure occasion, il sorti l'emballage et le tendit à la jeune femme sans rien dire, hésitant à la fixer dans les yeux.

- C'est ... Pour moi ? Demanda-t-elle, après avoir compris qu'il s'agissait d'un présent.

- Non, c'est pour la table, railla Zoro.

Sans tenir compte de la remarque, Perona prit doucement le paquet et l'ouvrit, fébrile. À l'intérieur, il y avait une réplique fidèle de Kumacy. Folle de joie, Perona le prit en main et l'examina sous toutes les coutures. Il y avait même la fermeture Éclair dans le dos de l'ourson. Perona ouvrit la bouche pour balbutier quelque remerciement, mais cela s'étouffa dans sa gorge.

- Ça te plaît ? Demanda Zoro.

Pour toute réponse, Perona lui sauta au cou.

- Beaucoup ... Dit-elle enfin.

Elle se releva, alors que le bretteur lui tendait une petite sangle en velours noir.

- Tiens, c'est la bandoulière. En fait, c'est un sac à main, ça te changera de ta pochette en cuir.

- Tu l'as eu où ? S'enquit Perona, en équipant le sac de la sangle.

- Je l'ai fait faire chez un couturier. Bon, je te cache pas que j'ai dû faire un ... Sourire sympa pour qu'il me le fasse en une semaine.

Elle regarda Zoro avec de grands yeux brillants. Décidément, ce type était vraiment exceptionnel.


Ils débarquèrent vers onze heures trente, sans plus de problème qu'à l'aller, grâce à leurs capuchons. Mihawk les attendait sur le port, près de son cercueil flottant.

- Clansey n'est pas là ? Demanda Zoro, qui n'aurait pas refusé un petit combat à mort contre l'usurpateur.

- Non, il est retourné au G-1. J'ai eu du mal à le faire venir une semaine.

- Ah, bon ...

- Je sais que tu meurs d'envie de l'affronter mais, crois-moi, tu n'as pas encore le niveau.

Cette affirmation outra Zoro.

- C'est ce qu'on verra ! S'exclama-t-il, avec de grands gestes de bras.

Il s'arrêta de gesticuler, et s'effondra.

- Même un rat vaut mieux que moi ...

Trois negative hollows l'avaient traversé en même temps (vu qu'un seul ne semblait plus l'affecter). Perona se demandait d'ailleurs pourquoi un simple fantôme ne suffisait plus. Elle avait sa petite idée sur la question.

- Bref, relève-toi, ou tu n'es pas digne d'être mon disciple, déclara Mihawk. On va partir d'ici quelques minutes, et on devrait arriver au château pour la soupe.

Il descendit sur le quai et inspecta le noeud d'amarre de son embarcation.

- Alors, ça vous a plu ? Demanda-t-il, soucieux de savoir si son initiative avait porté ses fruits, et s'il faudrait reconduire l'opération l'an prochain.

Perona et Zoro échangèrent un regard mi-complice, mi-surpris. La jeune femme prit la parole la première.

- Et comment ! Je n'ai pas vu le temps passer.

- Moi non plus, renchérit Zoro, qui ne savait pas quoi dire pour rester crédible.

- Tant mieux, alors.

Ils quittèrent l'île peu après. Le trajet fut si ennuyant que même en faisant la sieste, il ne parvenait à oublier cette sensation d'ennui. Perona, elle, ressassait sans fin les souvenirs heureux de la semaine qui venait de s'écouler. Et elle avait hâte de finir son travail.


Illjoe poussa le battant et ouvrit les portes du château.

- Allez, les gars. Fouillez-moi ça, et trouvez où sont les sabres.

Une nuée de pirates se répandit dans les veines de la bâtisse.


Il était presque dix-neuf heures quand Mihawk et ses locataires posèrent pied à terre. Zoro mourait de faim, et Perona ne pensait qu'à retrouver son lit. Le corsaire, quant à lui, était un peu plus inquiet. Il y avait quelque chose d'anormal, dans l'air. Une présence en trop.

- Je pars devant ! S'exclama Perona, emportée par la pensée de revoir enfin son lit.

Elle affermit sa prise sur la poignée de ses valises, et fendit les airs vers le château.

- Att ... Commença Mihawk, voulant la retenir.

Elle était déjà loin.

- J'aime pas ça, marmonna le corsaire. Zoro, suis-la. Il se passe des choses étranges, ici.

- Comment ça, étranges ? C'est un soir ordinaire !

- Oh non, ça n'est pas un soir ordinaire. Je l'entends d'ici.

- Vous entendez qui ?

- Ne discute pas, et cours après elle.

- Ouais, ouais ...

Zoro s'éloigna, et allongea la foulée sur les traces de Perona. Il la vit pendant quelques dizaines de secondes. Cinq cent mètres devant lui, une petite tâche virevoltait joyeusement entre les arbres épais. Puis, elle disparut au gré d'un virage. Et, quelques minutes plus tard, il y eut un cri aigu, déchirant. C'était sans aucun doute la voix de Perona. Affolé, Zoro courut le sprint le plus rapide de sa vie jusqu'au château. Sa cicatrice à l'oeil le démangea alors qu'il montait les marches menant à la grande porte de chêne. Il entra en trombe. En effet, ça n'était pas un soir normal. L'ambiance dans le bâtiment était à la fois calme et énervée. Par moment, c'était le silence absolu, d'autres fois, un bruissement incessant montait des recoins sombres. Mort d'inquiétude, il se lança à la recherche de Perona. La première pièce qu'il visita fut le grand salon. Et il fit mouche : elle s'y trouvait bien. Mais le comité d'accueil était bien évidemment là, lui aussi. Tous les meubles avaient été poussés contre les murs, l'immense tapis rouge qui courait d'un bout à l'autre n'avait pas bougé. Au fond de la pièce, près de la porte menant aux chambres, il y avait le grand fauteuil de Mihawk, rehaussé de livres. Et, allongé comme un pacha en travers de ce fauteuil, il y avait Illjoe. La tête renversée par-dessous un accoudoir, il mangeait des tranches d'ananas confit. Il les aspirait d'un coup, après avoir mordu une fois dedans. Il semblait avoir maigri, à voir ses traits tirés. Il avait troqué son ensemble bouffant bariolé contre d'autres habits du même genre, mais d'un blanc lumineux. Core était debout à côté de lui, un bras en écharpe, tout de noir vêtu. Le reste de l'équipage grouillait autour.

- Content de te revoir, dit-il.

Perona était effondrée sur le flanc juste devant le capitaine, au beau milieu du tapis. Un filet de sang coulait de son oreille droite, et des menottes (sans doute en granit marin) lui tenaient les mains dans le dos.

- Oh, elle est juste évanouie, reprit Illjoe, après une nouvelle tranche d'ananas. Rien de grave. Enfin, j'espère.

- C'est TOI qui lui a fait ça ? Demanda Zoro, hors de lui.

Il s'avança, le pas vif, et fit luir l'acier de ses sabres. Il se défit de l'écharpe qui lui tenait le bras.

- Moi ? Non, voyons.

Core brandit sa matraque, de sa main valide. Zoro comprit pourquoi Perona saignait d'une oreille.

- Je te propose un petit jeu, dit Illjoe. Je sais que tu as très envie de la demoiselle, mais c'est mon otage. C'est simple. Devine son nom en entier, et je te la rend.

Le nom complet de Perona ? Zoro n'en savait absolument rien, sinon qu'il commençait apparemment par un S.

La jeune femme tressaillit, comme si elle avait deviné le sujet de la question.

Zoro avait honte, et baissa inconsciemment les yeux. Il ne voulait pas s'essayer à spéculer sur la réponse.

- Je sais pas. Nan, je sais pas son nom.

Il se reprit, et jeta un regard de défi à Illjoe. Celui-ci se redressa et laissa filtrer un petit rire.

- Tiens donc ! Tu sais même pas son nom.

- Et alors ? Je l'aime, ça me suffit largement ! S'exclama Zoro.

Il fit un pas en avant, sabres au clair.

- Je te déconseille de jouer à ça avec moi, mon grand. Okay ?

- Tu m'as énervé, il va falloir que je me calme.

- Retenez-le, les gars, ordonna Illjoe. On fait ce qu'on a dit.

Il descendit de son trône, et souleva Perona. Il la prit sous son bras, et sauta par la fenêtre la plus proche. Zoro eut une exclamation surprise, car il y avait au moins quinze mètres de chute avant le sol. Core suivit son capitaine, et les autres pirates descendirent de leurs perchoirs. Il s'approchèrent en cercle de Zoro, comme une meute de loups affamés qui encercleraient un jeune bélier épuisé.

- C'est pas votre jour de chance, les gars, dit le bretteur.

- C'est à nous de te dire ça, plutôt, rétorqua le plus grand des pirates, une armoire à glace deux fois plus grande que ses congénères.

Les plus hardis se jetèrent sur Zoro.

- Demon Slash !

La plupart s'écrasèrent contre les murs, d'autres roulèrent au sol. Mais aucun ne tenait encore debout. Heureusement, ce bref combat avait eu lieu dans une pièce large et haute de plafond, sinon les dégâts matériels auraient été plus important.

Zoro regarda autour de lui. Il vit la fenêtre brisée, et sans réfléchir, se jeta dans le vide. Il roula lourdement au sol et se rétablit. Mais il n'avait pas la moindre idée de la direction dans laquelle étaient allés Perona et ses ravisseurs. Alors, il se souvint d'une leçon que Mihawk avait tenté de lui inculquer, quelques mois plus tôt. Il ferma les yeux, et revit en accéléré l'essentiel de la pratique. Il se concentra un peu.

"Pour commencer, ferme les yeux, et vide ton esprit. Tu les entendras. Les voix."

La voix de Mihawk, calme et claire, résonna dans son esprit, souvenir d'un ancien entraînement.

Un chuchotement, un murmure, un bruissement, un soupir, un chuintement, ou quelque autre bruit faible de ce genre. Puis une voix, très faible, comme ayant traversé un mur insonorisé. C'était la voix de Perona. Il l'aurait reconnue entre mille. Les murmures étaient incompréhensibles à Zoro. Comme une antenne radar, il pivota quelques fois sur lui-même. La voix était infinitésimalement plus forte quand il regardait vers le sud ... À moins que ce ne fût l'ouest ?

"Aucune différence, je sais sa direction, c'est surtout ça." Pensa Zoro.

Il s'élança, tout en se promettant d'arriver un jour à une parfaite maîtrise du Fluide d'Observation. En conjecturant à partir de la forme des arbres, qu'il commençait à repérer (il était ici depuis plusieurs mois !), il commença à se faire une idée sur la destination d'Illjoe.


- Il nous a entendus, dit celui-ci, se retournant pour humer l'air.

Il resserra sa prise autour de Perona, et continua sa marche pour rejoindre Core, arrêter quelques mètres plus loin.


Perona était plongée dans un profond sommeil. Le coup de Core ne l'avait pas fait s'évanouir, mais elle aurait préféré qu'il en fût ainsi. Car elle revoyait en rêve, ou plutôt en cauchemar, son enfance, des souvenirs qui remontaient à une quinzaine d'années, quand elle était encore une fillette "normale". Et un nom résonnait sans cesse à ses oreilles, comme la sentence de peine capitale prononcée par un juge véreux. Ce nom, c'était le sien. Et ces gens qui l'entouraient dans le rêve, c'était sa famille.