Début de soirée [let's danec2]

par Linksys

"J'ai rêvé de toi."

En y repensant, jamais Perona n'aurait cru qu'une simple phrase puisse avoir autant d'impact sur elle. Même un "je t'aime" que Zoro lui aurait tendrement glissé à l'oreille, entre deux caresses, ne l'aurait fait autant trembler.

Elle se trouvait dans sa chambre d'hôtel, il était dix-sept heures, et elle, Zoro et Mihawk venaient de rentrer de la piscine.

"J'ai rêvé de toi."

Une question existentielle se posait à elle par rapport à cet événement. Que faisait-elle donc, dans ce rêve ? Elle espérait ouvertement que le sujet dudit songe était une longue promenade au coucher du soleil, le long des vagues, un tendre câlin sur un banc dans un parc enneigé, ou même mieux encore : leur mariage. Tout cela la faisait rougir, et dopait son rythme cardiaque, en même temps qu'instillait dans son cœur la certitude qu'elle était amoureuse de Zoro.

Toutefois, elle le savait en elle, aucune promenade, câlin ou cérémonie de mariage n'était en cause de la réaction physiologique qu'elle avait put observer sur le bretteur, dans le sauna. Elle n'osait le penser clairement, mais elle savait que si le rêve de Zoro avait été un film, il aurait été interdit aux moins de seize ans, et cela l'emplissait de fierté, même sans y penser.

Forte de tous ces sentiments entremêlés, elle se replongea dans sa première valise, en quête d'une robe, pour procéder à la suite des opérations (terme bien pompeux ici, car elle n'avait en l'occurrence rien planifié de plus que de forcer Zoro à l'accompagner pour porter ses sacs). En démettant ses affaires, elle tomba sur son sempiternel ensemble, qu'elle n'avait d'ailleurs plus mis depuis longtemps. Elle le regarda avec nostalgie, puis un flash de lucidité l'atteignit, au milieu des nuées ardentes de sa fièvre amoureuse. Elle s'empara d'un geste vif du tee-shirt, et jeta un regard inquisiteur à l'étiquette. En-dessous des références d'usage, étaient inscrites en noir les lettres "P.S.A.N.A.III", ou les initiales de son nom entier. Elle le prononça à voix basse, transie d'un froid nouveau et mordant, et laissa tomber l'habit. Elle sentit monter une pluie de larmes, mais réussit de justesse à garder son calme et un minimum de bonne humeur. Après tout, si tout allait bien, ce soir-même, elle danserait avec Zoro.

À ce moment précis, le bretteur éternua, et le bruit de la tempête parvint à Perona à travers les murs, sans encombre. Le jeune homme triturait en tout sens un écrin indigo, et l'ouvrait de temps à autre. Dedans, il y avait un fin anneau d'argent ciselé en forme de feuilles de bouleau, sur lequel était monté une barette d'améthyste d'un violet intense, aux proportions tout à fait semblables à celle de l'ongle de l'auriculaire. Bien entendu, le bretteur ne comptait pas demander Perona en mariage (bien qu'il eût reconsidéré cette éventualité future, plus tôt dans la journée), mais il voulait à tout prix lui faire un cadeau avant la fin des vacances. Il avait acheté le bijou la veille, dans une petite joaillerie, loin de Perona (il avait insisté pour entrer seul).

Zoro se leva, tout en refermant l'écrin, qu'il posa sur sa table de nuit. Il marcha d'un pas symétrique jusqu'à l'immense fenêtre au panorama magnifique. Il contempla longuement l'horizon. Puis son propre reflet dans la vitre accrocha son regard.

"Fais pas de connerie, mon gros. T'as pas intérêt. Si tu fais du mal à Perona, je te tue."

Une fois cette auto-menace assimilée, il lui revint en tête qu'il devait se mettre en quête d'une tenue correcte. Il comptait bien honorer l'invitation de Perona à danser, ce soir. En effet, un peu plus tôt (en gravissant les marches jusqu'au cinquième étage, en fait), la jeune femme avait subitement rougi, pour quelque raison inconnue, et avait balbutié quelque chose. Reprenant son calme, elle avait réussi à articuler : "Tu voudras dan ... Danser avec moi c-ce soir ?"

N'ayant aucun motif de refus, Zoro n'avait eut d'autre échappatoire que d'accepter. Mais il se demanda, et se demandait toujours, pour quel raison Perona avait-elle pu lui faire cette proposition. Surtout qu'en arrivant sur le palier, elle lui glissa maladroitement et tendrement, comme une femme dirait à son mari de la rejoindre dans la salle de bain, les quelques mots "on se retrouve dans ma chambre après le dîner, viens bien habillé !". C'était bien cela qui intriguait le plus Zoro, car l'île ne manquait pas d'endroit où danser. Il soupçonnait cependant qu'elle n'aie quelque dessein "d'amoureuse" pour la suite. (Il disait "amoureuse", mais rien ne lui garantissait qu'elle le fût vraiment.)


Mihawk but d'un geste sûr une grosse gorgée dans sa choppe, emplie de bière brune. Il lui fallait beaucoup d'alcool, et du fort, pour émousser ses sens et sa perception du monde. Guar, qui avait fini de servir les autres clients accoudés au bar, s'approcha de lui.

- C'est pas un Grand Corsaire sérieux et tout, comme toi, qui viendrait prendre une semaine de congés ici, surtout par les temps qui courent, dit le barman. Je suis bien curieux de savoir qu'est-ce que tu fais ici.

- Bonne question en l'occurrence, répondit calmement Mihawk. En effet, ça n'est pas pour moi que je fais ce voyage. J'ai menti à mes deux locataires, je leur ai dit que je venais ici une fois l'an, pour leur dissimuler un fait important.

Il fit une pause, et fit descendre un peu de mousse dans son gosier.

- Tes locataires ? Tu veux dirent qu'ils vivent au château, et tout ? Interrogea Guar.

Mihawk acquiesça d'un signe de tête, et reprit.

- Donc, disais-je, pour leur dissimuler un fait important. C'est pour eux, que je fais ce voyage.

- Comment ça, pour eux ? Qu'est-ce que tu à as voir dans les relations de ces deux gamins ?

- Il se trouve que Roronoa Zoro, le garçon, est mon disciple, et que la fille, Perona Salem, a été expédiée au château par Bartholomew Kuma, et qu'elle est, de fait, sous ma responsabilité ...

- Rien que ça !

- ... Et qu'ils sont amoureux l'un de l'autre. Or donc, comme je l'ai déjà dit à Zoro, "en tant que ton maître, je dois agir au mieux en ce qui te concerne."

- Alors tu fais ça par pure envie ? Toi, un pirate redouté sur toutes les mers ? J'ai du mal à le croire.

- Et c'est pourtant vrai. Tu vois, je trouve que Zoro me ressemble beaucoup, notamment sur le fait qu'il aie demandé à la personne qu'il veut tuer, autrement dit moi, de l'entraîner. Et donc, je ne tiens pas à ce qu'il fasse les mêmes erreurs que moi. C'est pourquoi j'ai organisé ce voyage, pour que mes deux jeunes locataires puissent se rapprocher et, pourquoi pas, devenir véritablement un couple d'amoureux ?

On sentait une certaine nostalgie dans les propos de Mihawk, mais Guar, qui était pourtant bien renseigné à ce sujet, garda le silence.

Quand il fut l'heure de manger, Zoro descendit d'un pas mécanique, tant il était nerveux. Mais il ne vit aucune trace de Perona, et s'en désola. En réalité, elle avait déjà dîné depuis une heure, et s'était depuis cloisonnée dans sa chambre pour se préparer.

Une fois son assiette vidée, Zoro abandonna l'idée de dessert, et remonta quatre à quatre les marches de l'escalier. Un feu nouveau coulait dans ses veines, attisé à chaque battement de coeur. D'ici quelques minutes, il allait rejoindre Perona, et il danseraient. Pour le moment, il ne savait pas d'où cette lubie était venue à la jeune femme, et c'était bien le moindre de ses soucis. Tout ce qui lui importait, c'était de la retrouver au plus vite. Il doubla la cadence, se retrouvant à bout de souffle en haut des escaliers.


Quand Perona eut fini de soigner sa mise, elle s'occupa de soigner sa chambre, traquant impitoyablement le plus infime grain de poussière, détectant dans la seconde les désordres éventuels. Puis, une fois que tout fut au mieux dans la meilleure des chambres possibles, elle s'assit sur le lit, en veillant à ne pas défaire la couette. Le rythme de son cœur égrena pour elle le décompte des secondes.

Un certain laps de temps s'écoula, trois, sept, douze, vingt, trente minutes ? Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle s'impatientait, et que le soleil se couchait. À ce moment, un bruit de pas lui parvint au travers des murs. Il progressa jusqu'à la porte et s'immobilisa, en même temps que son cœur.

Zoro prit son temps pour se préparer. Il se rasa au plus près (bien qu'il y ait procédé le matin même), se brossa tellement les dents que sa brosse en rendit l'âme, et voua une attention toute particulière à son apparence (ce qui était exceptionnel). Il passa un ferme coup de brosse dans ses cheveux, qu'il trouvait d'ailleurs anormalement longs. Il était triste de dire que cela faisait trop longtemps qu'il n'avait fréquenté de salon de coiffure.

Une fois prêt, il quitta sa chambre, essayant de garder un pas leste et naturel. Il estompa les derniers plis de sa chemise, et il se retrouva devant la porte numéro cinq cent cinq avant même d'y avoir pensé. Il posa lentement sa main sur la poignée de cuivre, et soudain, une évidence le frappa, qui ne l'avait pas effleuré avant.

"J'ai comme la vague impression que ça ressemble drôlement à un rencard."

Il fit fi de toute pensée, toute sensation. Il enclencha la poignée, qui n'était pas fermée à clef, et entra.


Illjoe tendit sa coupe à saké à l'homme qui se trouvait en face de lui. C'était un vieil et implacable loup de mer, au visage quasiment recouvert, sauf le front, le tour des yeux et le bas des joues, d'un poil gris, court et épais, rude comme du chanvre à cordage.

- Es-tu sûr que Dracule Mihawk se trouve bien ici, à Holiday Island ? Redemanda une nouvelle fois le capitaine.

- Pou' sûr, répondit le marin après une gorgée suffisante pour assomer une petite nature. J'l'connais d'puis tout bézot, qu'il était, et j'suis pas 'core sénile, fiston. En plus qu'il est ben connu dans ton milieu, y'm'semb'. (Pour sûr. Je le connais depuis tout bézot, qu'il était, et je suis pas encore sénile, fiston. En plus qu'il est bien connu dans ton milieu, il me semble.)

- Okay, merci du renseignement.

Illjoe fit sauter une pièce de cent berries dans les mains du vieil homme, qui la reçut avec satisfaction.

- Au fait, ta bibine ... Commença le marin.

- Du saké. C'est du saké. Okay ? Rétorqua brusquement Illjoe, piqué.

- Ouais, ouais, ton saké ... 'L'était drôlement fameux, d'la grande qualité ! (Il était drôlement fameux, de la grande qualité !).

- C'est normal, répondit humblement Illjoe, en rattachant sa flasque à sa ceinture.

D'un long geste de bras, il récupéra la coupe à saké verte, posée sur la table, et la remit dans sa veste.

- On décolle, les gars, annonça-t-il en se levant.

Il se retourna vers le marin avec un amical geste de la main.

- Et encore merci !

- Mais de rien, garçon, moi aussi, j'étais dans la profession.

Illjoe poussa la porte du bar et s'en fut, satisfait de ses renseignements, suivi des trois hommes qu'il avait pris avec lui. Guar le regarda sortir avec contentement de son établissement, et dès qu'il eût dépassé les fenêtres, il s'empara de son escargophone et appela la chambre de Mihawk (qui s'était retiré quelques minutes à peine avant l'arrivée d'Illjoe), dans l'intention de le prévenir. Du coin de l'oeil, il regarda le marin jouer à faire sauter sa piécette.


Zoro regarda autour de lui. La chambre était totalement identique à la sienne pour l'ameublement, mais de nombreux détails, dont une délicate mais entêtante fragrance, indiquaient clairement qu'il se trouvait au beau milieu de la sphère privée d'une femme. Certes, ça n'était pas comme si c'était la première fois qu'il entrait dans la chambre de Perona, mais cette fois-ci, c'était différent. Pourquoi, il n'aurait su le dire avec précision.

Et alors qu'il tournait la tête de l'autre sens, ses yeux s'accrochèrent à la lumière invisible qui irradiait de Perona. Elle venait de se lever du lit, et marchait lentement vers lui, toute hésitante.

- Bien ... Venue ... Minauda-t-elle, au bord de l'évanouissement.

- Ouais ... Bonsoir ... Répondit vaguement Zoro, en quête de quelque endroit où se cacher, à l'abri des regards.

La tenue de Perona lui siait mieux que n'importe quelle robe luxueuse et épaisse. Elle avait remis ses couettes, ce qui contenta grandement Zoro, qui la préférait coiffée ainsi. Elle avait osé quelques touches de maquillages plus prononcées que d'ordinaire, mais gardant tout de même dans une discrète et efficace beauté, qui soulignait ses grands yeux noirs à en faire éclater le cœur du bretteur. Ses lèvres semblaient inchangées, et Zoro espérait qu'il retrouverait le goût de sucrerie, gravé dans sa mémoire.

Elle portait la plus jolie robe qu'il fut donné à Zoro de voir, du moins à son sens. C'était un léger habit d'été qui se portait épaules nues, dans les tons violet clair, qui ressortait avec ses cheveux. La partie de poitrine était tissée de brillant, qui accrochait la lumière en un camaïeu de mauves aussi aimable qu'elle. La partie médiane était un tissu non identifié pour Zoro, qui lui semblait, à la vue, très doux. Et la jupe était de plusieurs épaisseur de tissu vaporeux, plus clair que l'ensemble, qui s'arrêtait juste au-dessus du genou. Au-delà, les fines jambes de Perona étaient offertes à la vue. Elle était pieds nus, et le vieux parquet poli par le temps ne l'incommodait pas plus que l'air qu'elle respirait. Zoro voulut se forcer à dire "très belle, vraiment", mais elle était si belle qu'il n'en dit rien, trop absorbé.


Perona sauta de son lit en voyant pivoter la clenche de sa porte. Elle lissa les plis de sa jupe, réajusta le haut de son habit, et essaya de dissimuler son anxiété. Elle repensa à la bouteille de saké et à la coupe dissimulée sous son lit. Le battant pivota, et Zoro entra. Une grande déception se répandit dans l'esprit de la jeune femme, mais elle n'en montra rien. Bien qu'il fut dans la "tenue correcte exigée", Zoro était très loin de l'image fringante et élégante que Perona avait finit par se forger de lui, à force de rêves tous plus rocambolesques les uns que les autres. Toutefois, il gardait un certain style. Il avait mis une chemise blanche unie à manches longues, rentrée dans un pantalon de velours noir. En les enfilant, peu avant, il avait trouvé riche l'idée de s'acheter des vêtements de soirée lors de la sortie de shopping. Il ne l'apprit que beaucoup plus tard, mais c'était de là qu'était venue (entre autres) à Perona l'idée de le faire danser.

La jeune femme lui prit maladroitement la main, elle tremblait. De plus, elle se voyait déjà tirer Zoro jsqu'à son lit, l'y pousser, s'allonger sur lui ...

- On ... On ... Fait quoi ? Finit par balbutier Zoro, qui n'en pouvait plus d'attendre que Perona prenne le contrôle des opérations.

Ils avaient plusieurs minutes à se fixer, entre la gêne et la compréhension, tantôt rougissant en se regardant, tantôt se détournant, gênés.

Cette phrase se ficha dans le coeur de Perona, et elle faillit s'emporter pour lui répondre, mais parvint à garder son calme.

- Je veux qu'on danse, toi et moi, ici, jusqu'à ce qu'on tombe de fatigue.

"Ou jusqu'à ce que je t'entraîne dans mon lit." Acheva-t-elle de penser.

Surprise par sa propre audace, elle prit la main de Zoro, et de l'autre, appuya sur le bouton du Tone Dial posé sur le bureau de sa chambre.