Confrontation

par Linksys

Chapitre 3 : Confrontation

Un mois s'écoula dans l'ennui le plus ferme, sans qu'il ne se passât quoi que ce fut d'un tant soit peu intéressant entre Zoro et Perona. Cependant, Mihawk avait été jeune avant eux et on ne la lui faisait plus à l'envers. Il décelait avec autant d'aisance qu'un renard détecte un mulot dans une motte d'herbe le petit manège discret qui s'opérait entre les deux jeunes gens, bien qu'eux mêmes ne s'en rendirent pas tout à fait compte.

Sur ces entrefaites, Zoro vint à bout des six mois d'entraînements que Mihawk lui avait assigné. Conformément à ce qu'il avait déclaré en remettant à Zoro le "programme d'entraînement", il commença à s'occuper personnellement de son entraînement. De fait, les horaires avaient été fortement relachées, et Perona avait enfin vu son fantasme de se réveiller avant Zoro se réaliser. Cependant, elle était toujours indécise, et préférait se laisser porter par le courant comme une branche, plutôt que d'amonceler les efforts pour atteindre l'une ou l'autre berge. Elle se disait que, d'une manière générale, l'eau finirait bien par l'envoyer sur la terre ferme.


Même si Zoro s'entraînait moins longtemps, il n'en revenait que plus fatigué, et surtout, couvert des pieds à la tête de bleus et contusions. Pour commencer, Mihawk lui avait confié un bâton de quatre-vingt-dix centimètres, marqué d'un trait dans l'écorce à quinze centimètres d'une des extrémités : un "sabre". Le but de l'exercice était, pour le jeune bretteur, de réussir à toucher Mihawk. Ensuite, ils pourraient monter au palier suivant.

Zoro n'avait pas encore réussi à approcher son arme à moins de trente centimètres de Mihawk. Ses esquives étaient trop souples et ses parades, trop élaborées. Et, avoir seulement un sabre dérangeait Zoro. Il se sentait tout nu sans au moins trois sabres. Perona avait reprit goût à regarder les entraînements du jeune homme, et elle s'amusait particulièrement à le voir se faire étriquer par un "vieux".


Une semaine après que Mihawk eût défié Zoro de le toucher avec son sabre de bois, il arriva quelque chose au bretteur qui devait à jamais changer sa vie.


Un soir, quand Zoro entra dans la chambre, Perona était assise sur son lit. Les rideaux étaient tirés, mais, par transparence (avec un oeil aiguisé, on pouvait distinguer les silhouettes derrière une telle étoffe), il voyait la silhouette de la jeune femme, grâce à la petite lampe présente au-dessus des oreillers, pour la lecture. En l'occurrence, Perona était assise sur le lit. Elle semblait nue, ou peu vêtue, pour autant qu'il pût en juger à la silhouette et aux vagues fragments de couleur qui filtraient à travers les rideaux lavande. Il sentit une chaleur nouvelle se répandre dans les veines de son visage. La silhouette leva les bras et ôta un tee-shirt, ou un quelconque haut, et secoua sa chevelure ondoyante.

Le coeur de Zoro entrait en rupture quand il se rendit compte de la raideur montante dans son pantalon. Il ne s'en inquiéta pas. Il y avait plus important à penser. La sensation horriblement grisante du petit garçon qui découvre par le trou de la serrure les mystères de l'amour atteignit son paroxysme, et les membres de Zoro s'agitèrent de tremblements incontrôlables.

Sur son lit, Perona semblait farfouiller dans un petit sac. Par moment, elle remettait en place une mèche, d'un geste assuré de la main.

Zoro était comme un insecte mort cloué avec délicatesse sur une planche d'entomologiste. Son cerveau avait fini par entrer en fusion, ou quelque chose de cet acabit-là, et il fixait éperdument les rideaux du lit, en quête de quelque signe de vie, qu'on ne tarda pas à lui donner. Il n'avait jamais vu une femme. Ahuri, il ressassa lentement les derniers souvenirs emmagasinés. Certes, Nami et Robin étaient bien du sexe féminin, mais elles étaient beaucoup trop enveloppées de mystère pour qu'elles puissent êtres objet de désir. Mais là, il était, mis à part un centimètre d'étoffe, en plein dans l'intimité de Perona. C'était comme si elle s'était sensuellement déshabillée devant lui. Soudain, il comprit qu'elle pouvait être désirable, et qu'en fait, elle était déjà sujette à son désir. Cette dernière affirmation fut plus longue à faire irruption dans son esprit en ébullition, mais il l'accueillit avec tout le sérieux d'un président-directeur général qui découvre le budget annuel de sa multinationale.

Une fois que Perona eût rangé ses petites affaires dans la sacoche prévue à cet effet, elle s'assura que son chemisier était bien fermé (l'incident du rêve l'avait durablement marquée) et repoussa vivement le rideau, sur le côté. Elle sortit. Zoro, surpris, sursauta. Il n'avait pas bougé et fixait béatement un point vague sur le rideau. Comme pris la main dans le sac, il se détourna et, d'une main beaucoup plus nerveuse que ce qu'il avait escompté, prit sa toile de hamac et la tendit. Douteuse, Perona le considéra quelques instants, et quitta la chambre. Elle faillit tout de même s'énerver, mais avait réussi d'extrême justesse à se contrôler.

Une idée fusa dans l'esprit de Zoro, mais il la trouvait vraiment étrange, et préféra se réfugier immédiatement dans son hamac. Le souvenir de ce à quoi il avait assisté le travailla plusieurs heures durant.

Dans la salle de bains, Perona se regarda longuement dans le miroir, cherchant vainement quelque bouton disgrâcieux qui aurait percé sa délicate peau. Elle se força à ne pas repenser au regard ébahi et désireux de Zoro, car, elle ne trouvait que plus étrange encore, tant et si bien qu'elle commença à se dire qu'elle trouvait étranges beaucoup de choses. Une fois parée pour aller dormir, elle regagna la chambre et marcha à son lit comme un robot androïde irait d'un point A à un point B, sans jeter un seul regard, fut-il le plus petit, vers Zoro. De toutes manières, celui-ci était tout tourné vers le mur et, bien qu'éveillé, pensait trop pour pouvoir percevoir la présence de Perona.


Le lendemain, les deux jeunes gens se rencontrèrent dans le salon, où Mihawk avait servi l'habituel petit-déjeuner sommaire, seul repas qu'il avait consenti à préparer à ses invités. Zoro avait un air particulièrement amusant d'ours mal réveillé. La fine barbe qui avait poussé sur ses joues et les borborygmes informes qui montaient de sa gorge quand il répondait n'aidaient pas à le défaire de son statut acquis de plantigrade. Perona rigola de tout cela, et même le regard le plus sombre de Zoro ne put l'arrêter, au contraire. Elle se fit mal aux côtes à force de rigoler.

- Merci, déclara Zoro d'une voix revêche, quand la crise toucha à son terme.

Les considérations de la veille lui revinrent en tête. Il ne pouvait nier les formations alchimiques qui s'opéraient en lui, ni qu'il trouvait Perona de plus en plus attirante au fil des jours. Mais, cependant, quelque fidélité passée le retenait comme un pendu à sa corde. Car, jusqu'à présent, Perona était la troisième femme qui avait réussi à éveiller son intérêt. Il ne préféra pas repenser à la première d'entre elles, d'autant qu'elle était la cause de toutes ses péripéties. Ni non plus à la deuxième, dont il avait toujours un peu peur, et dont il redoutait les accès de colère certains quand ils se trouvaient à moins de cinquante mètres l'un de l'autre. Toutefois, il ne parvenait pas, malgré les heures de réflexions qu'il avait eues sur le sujet, à faire la part des choses. Comme dit précédemment, il ne pouvait nier certaines choses vis-à-vis de Perona, mais il ne connaissait d'elle que le dixième de l'iceberg, qui crevait la surface de l'eau. Tout le reste était immergé en eaux profondes.

Alors, fatigué de toutes ses considérations qu'il voyait maintenant comme absurdes, il recentra son regard en face de lui, et s'attacha à finir sa tartine de beurre.

Quelques secondes plus tard, il se rendit compte, mortifié, qu'il essayait (inconsciamment, certes, mais tout de même) de voir à travers les petits espaces de tissus qui séparaient les boutons du chemisier de Perona. L'acte lui était venu naturellement. Et il ne l'avait pas refusé. La jeune femme sembla remarquer quelques perturbations chez son voisin de table, mais elle n'y prêta que peu d'attention.


L'entraînement au bâton de la journée fut particulièrement intense, et Zoro ne fut pas très loin de s'approcher à moins de trente centimètres de Mihawk. Mais comme ce dernier avait à faire qui réclamait sa présence loin d'ici, il dût écourter la séance d'entraînement.

- Je pense être de retour pour le dîner. Tiens, tu n'as qu'à faire un duel avec Fantômette, ça vous occupera tous les deux, déclara-t-il en remettant sa veste.

Zoro voulut contester, mais Mihawk s'éloignait déjà et était subitement et malencontreusement devenu sourd.

Il quitta la clairière où ils s'entraînaient d'un pas leste. Perona, perchée sur une branche d'arbre, et qui regardait jusqu'à présent, protesta fortement contre la décision prise pour elle.

- Je refuse ! Personne n'a d'ordres à me donner !

Mais Mihawk était déjà loin. Comme Zoro la regardait avec insistance, elle soupira et capitula.

- Bon, on va se battre, si tu insistes.

- Hé ! J'ai jamais insisté ! S'exclama furieusement le bretteur, en courant chercher ses sabres posés au pied d'un arbre. Il remit les fourreaux à sa ceinture, et dégaina.

- Pour quelqu'un qui ne veut pas se battre, tu es enthousiaste ! Constata Perona, presque amusée.

Elle se laissa prendre au jeu, et se mit en face de Zoro. Ce dernier se campa sur ses positions.

- Allez, je veux bien qu'on combatte un peu, annonça Perona, mais ne te fais pas d'idées : moi aussi, je m'ennuie comme un rat mort, ici ! Et ne viendra pas pleurer quand je t'aurais écrasé.

- Tiens donc, je suis curieux de voir ça ! Railla Zoro.

- Une dernière chose, fais-moi une seule coupure, même la plus petite, et tu le regretteras jusqu'au tombeau, crois-moi !

Dès que la phrase fut terminée, Zoro se jeta sur la jeune femme, l'esprit vide de toute pensée. Il allongea le bras droit et tenta de la faucher au niveau du nombril. Mais elle esquiva souplement. Il avait oublié que les pouvoirs de Perona lui permettaient de voler.

- Ho ! Redescends, c'est de la triche ! Vociféra le bretteur, impuissant.

Il aurait pû tenter une projection, mais cela ne lui vint pas en tête.

- Tu crois quoi, que je vais bien sagement te prêter le flanc ? Sans mes pouvoirs, je te rappelle que je suis une femme ordinaire, pas un monstre comme toi ! Tiens, voilà pour toi !

Elle fit un large geste de la main, et une paire de negative hollows apparut. Zoro ne les reconnut qu'à faible distance, et il était trop tard pour éviter.

- Vite, une corde et un tabouret, marmonna-t-il en s'effondrant, déprimé.

Perona redescendit vers lui, un sourire triomphal sur le visage.

- Alors, t'en dis quoi ?

Au moment où ses pieds touchèrent terre, Zoro se redressa et fondit sur elle. Il brandit ses sabres. Perona sursauta en sentant l'acier froid contre sa gorge. Tremblante, pleurant presque, elle porta une main à son cou, et s'attendit à sentir son sang se répandre sous ses doigts. Tout ce qu'elle rencontra, ce fut le plat de la lame de Shûsui plaquée contre sa gorge, tranchant vers l'extérieur. Elle faillit rigoler d'elle-même. Pourquoi avoir eu peur comme ça ? Et comment avait-il fait pour ne pas être atteint par le pouvoir, non pas d'un, mais de deux negative hollows ?

- Tu as perdu, déclara Zoro.

Il retira ses sabres et les remit au fourreau. Encore un peu gênée, Perona toucha l'endroit de son cou qui avait été en contact avec le métal. Elle le ressentait comme si c'eût été les lèvres du bretteur. Son coeur s'engagea dans un rythme de samba endiablée, et elle rougit en quelques secondes.

En s'éloignant, Zoro trouva étrange que Perona ne le suive pas. À l'orée du bois, il se retourna. La jeune femme était restée debout au milieu de la clairière, une main sur la gorge, comme si elle voulait s'assurer de la présence de quelque araignée au venin mortel, sur sa peau.

- Hé ! Pourquoi tu restes plantée là ? Demanda Zoro.

En temps normal, il aurait poursuivi sa route sans se soucier de Perona, mais quelque chose de nouveau en lui le poussait à se soucier de Perona.

Cet appel tira la jeune femme de ses pensées, et elle rejoignit Zoro en lévitant.

Pendant le chemin, un détail l'interpella.

- Dis, ce sabre avec les symboles sur le fourreau, là, c'était celui de Ryûma ?

Zoro, surpris, leva les yeux vers elle.

- Ouais. Shûsui, premier des Quatre Sabres Saisonniers, forgé par le maître Vivaldi et son disciple Arcimboldo il y a cent vingt ans.

Impressionnée par ce savoir, Perona voulut en savoir plus et, accessoirement, flatter un peu le bretteur.

- Les Quatre Sabres Saisonniers ?

- Shûsui, Fuyutsuki, Haruyama et Natsuoni. Forgés tout les quatre il y a ...

Zoro s'offrit le temps d'un calcul mental qu'il jugea assez complexe.

- Exactement cent dix-sept ans, par le maître forgeron Vivaldi et son disciple Arcimboldo. D'après ce que Mihawk m'a dit là-dessus, ce sont parmi les meilleures lames du monde, surtout Natsuoni et Haruyama, qui sont les meilleures lames après la sienne.

Perona laissa échapper une authentique exclamation d'étonnement, et était tout à fait impressionnée. Elle voulut en savoir plus sur le reste de l'équipement de Zoro. Celui-ci, content de voir que, pour une fois, elle s'intéressait à ses sabres, ne manqua pas de se perdre et de se répandre en explications longues et détaillées sur chacune de ses lames. En arrivant au château, Perona avait accumulé plus de connaissance sur ces trois sabres et l'escrime en général qu'un érudit qui lirait un livre de huit cent pages sur le sujet. Et elle était restée pendue aux lèvres de Zoro, tout du long. Vraiment, il y avait quelque chose dans ce gars qui lui plaisait.


"Quand il y a du bon dans une partie, il y a du bon dans le tout."


Quand Mihawk fut de retour au château, peu après le coucher du soleil (bien que cette notion fut assez abstraite sur une île où on ne voyait jamais l'astre solaire, faute de ciel dégagé), il se trouva grandement surpris de trouver Perona affairée dans la cuisine et Zoro enchaîné à une chaise, épluchant tout un seau de pommes de terre en maugréant.