Entraînement

par Linksys

Chapitre 1 : Entraînement

Perona regarda avec lassitude le costume de Kumacy dont elle avait autrefois affublé Zoro. La panoplie était posée contre un haut mur de brique de pierre froide, percé de hautes fenêtres aux vitres sombres. Pour tenter de s'amuser, elle fit apparaître un negative hollow, qui, paradoxalement, était pour le moins joyeux, et sourit un court instant en le regardant virevolter jusqu'au plafond de la chambre. Mais elle retomba bien vite dans son mortel ennui. Venant tout juste de descendre du lit, elle n'avait absolument rien à faire, à part regarder Zoro agiter ses coupe-beurre en tout sens, selon l'expression qu'elle utilisait. Au début, c'était un spectacle divertissant que de voir le jeune homme s'escrimer à l'entraînement, mais elle s'en lassa assez vite. Mihawk s'absentait souvent, la plupart du temps pour se promener.

Zoro jeta un bref regard en direction de la feuille de papier épinglée sur le tronc d'un arbre, par le même cure-dents (il avait même revu son jugement à porte-clefs) qui avait failli transpercer son coeur, il y a longtemps, sur l'épave du vaisseau de Krieg. C'était un vague programme d'entraînement que Mihawk avait daigné rédiger pour lui, après plusieurs heures de supplications désespérées.


- Entraînement -

Matin (5h30 à 12h)

Course à pied - 1h30

Natation - 2h

Musculation - 1h

Méditation sous cascade - 2h


Midi (12h à 14h)

Déjeuner - 30mn

Sieste - 1h30


Après-midi (14h à 19h)

Méditation - 4h

Natation - 1h

~

Dîner à 20h

~

Soir (20h30 à 22h)

Musculation - 1h

Course à pied - 30mn


Bon entraînement !


PS : Pour les repas, vois avec Fantômette.

PPS : Pas d'alcool, sauf si je t'en offre !

PPPS : Ne te couche pas à quatre heures du matin.


Tel était le programme sur-mesure préparé par Mihawk, et Zoro avait mis un point d'honneur à le suivre à la lettre. Cependant, pour la nourriture, il en était réduit à de pitoyables mixtures préparées à base de produits douteux trouvés dans les rares placards contenant des aliments non encore périmés, car Perona refusait catégoriquement de lui faire la cuisine, bien qu'il aie lourdemment insisté en ce sens.

Il était presque dix heures, et Zoro achevait une série de tractions à une main, à l'aide d'une branche d'arbre, basse et solide. Dans quelques minutes, il irait méditer. La méditation. De tous les arts du bushidô, c'était à la fois celui qu'il maîtrisait le mieux et celui qu'il comprenait le moins. Il avait appris à garder l'esprit vide de toute pensée parasite aux bord des tatamis du dôjô de Shimotsuki, une coupe à saké remplie d'eau sur la tête, mais vu qu'il ne pensait à rien pendant ce temps, il n'appréhendait pas la nature de l'activité.

En se levant pour gagner la rivière claire, une centaine de mètres plus avant dans la forêt, il se mit de côté pour voir le château. Il scruta vainement les fenêtres à la recherche de Perona, mais elle était allée dans l'immense salle de bains, que Mihawk avait complètement restaurée en arrivant ici. Avec un soupir, il s'enfonça entre les arbres.

Le cours d'eau était un des seuls de l'île qui n'avait pas été irréversiblement pollué par la guerre. Juste en amont de là où Zoro l'atteignit, à une dizaine de mètres, il y avait un large bassin dans lequel se déversait une mince mais bruyante cascade. Au-dessous, un affleurement de rochers permettait de se tenir assis dessous sans problème.

Zoro se mit en caleçon, et alla dans l'eau jusqu'aux genoux. En hiver, d'autant que l'île d'Obscuria était une île automnale, l'eau était très fraîche. Il prit quelques minutes pour se faire à l'eau, et y entra complètement. Frigorifié et hagard, il alla prendre sa place sous la cascade, en tailleur. La chute de l'eau sur le sommet de son crâne atténuait tout les sentiments qui avaient cours dans son esprit, et lavaient toutes ses pensées, pures comme impures. Il parvint à contrôler les tremblements de son corps, et posa les mains sur les genoux.

Dans la chambre que Mihawk lui avait donnée, Perona s'ennuyait encore plus qu'au réveil. Ses pouvoirs ectoplasmiques arrivaient tout juste à la distraire une dizaine de minutes, puis elle retombait aussitôt dans l'absolue lassitude. De plus, elle aurait payé cher l'intervention d'un coiffeur, car sa chevelure avait beaucoup gagné en longueur, en quelques mois. Un jour, Zoro lui avait proposé, en raillant, de l'aider avec ses sabres mais elle avait répondu un "non !" vif et ferme, du tac-au-tac.


Environ un tiers du château était vivable. Mihawk avait passé les quatre premières années à rénover toutes les pièces qui présentaient une utilité certaine. Bien qu'épéiste, il était aussi doué de quelques compétences diverses et variées dans le domaine du bricolage. Ainsi, il y avait deux chambres avec lit à baldaquin, un immense salon empli de fauteuils et de canapés moelleux, séparé d'une cuisine à moitié aussi grande par une large porte de bois. La salle de bains était elle aussi imposante. Après tout, il y avait jadis eu des rois dans le château. Une petite chambre avait été convertie en bureau, et une autre accueillait plusieurs étagères croulant de livres anciens et couverts de poussière.

Les provisions étaient en parties stockées dans le réfrigérateur, et le reste, tout ce qui se conservait longtemps, était entreposé dans une longue cave au sous-sol.

Mihawk dormait dans une chambre, et Zoro et Perona cohabitaient bon gré mal gré dans l'autre. C'était la plus grande des deux. La jeune fille, qui se revendiquait ouvertement comme seule et unique propriétaire de la pièce, n'avait consenti qu'à le laisser se tendre un hamac aux poutres du plafond, près de la fenêtre qui se trouvait en face du large lit de Perona, du côté gauche et parallèlement au mur. De fait, il dormait à près de deux mètres du sol, et était obligé de réaliser chaque soir au coucher un véritable bon de chat pour atteindre son hamac. De plus, un couvre-vent lui aussi accroché au plafond réduisait fortement son espace utile. C'était la principale condition à laquelle Perona avait consenti à ce qu'il vient "squatter" (selon ses termes exacts) dans "sa" chambre : mettre un parevent entre elle et lui. C'était plus par commodité que par pudeur, car le rideau du baldaquin suffisait amplement à la cacher à d'éventuels regards curieux, mais Zoro ne s'en plaignait pas, du moins pas publiquement.


Perona revint dans sa chambre, un vague sandwich à la main. Cela tenait plus de la tranche de salade entourée de pain de mie que du sandwich authentique car elle était officiellement au régime (mais Zoro savait tout du paquet de bonbons dissimulé sous son oreiller, et dans lequel elle se servait souvent, la nuit). Elle aimait bien le vieux parquet usé et patiné de la pièce, qui lui rappelait beaucoup celui de sa propre chambre, à Thriller Bark. Puis, avec une grimace, elle poussa du bout des orteils (elle était pieds nus) dans le coin du mur le hamac plié de Zoro. Elle s'assit sur son lit, engloutit son ombre de sandwich en quelques bouchées, et se laissa choir sur son lit dans un grand soupir de contentement, les bras en croix. Ses longues boucles virevoltèrent et s'étalèrent sur la couverture. Au bout de quelques minutes d'une profonde contemplation du bois du baldaquin de son lit. Comme prise d'un doute, elle inspecta la position de chaque élément, chaque meuble de la pièce. Il y avait bien sûr son grand lit sur lequel elle était allongée, et aussi une table de nuit finement ouvragée, une commode et une armoire. La plupart de ses vêtements, tout neufs puisqu'elle les avait acheté récemment lors d'une des rares occasions où Mihawk emmenait ses deux locataires hors de l'île, étaient rangés et pliés proprement dans la commode. Les robes, et tout ce qui se montrait plus encombrant, allait dans l'armoire. Les deux meubles étaient d'excellente facture, et à vrai dire aussi anciens que laissait le deviner l'aspect de leur bois. Il y avait aussi un petit miroir accroché au mur au-dessus de la commode, qui bien entendu servait aux activités féminines de Perona.

Zoro, quant à lui, se contentait d'un petit coffre de bois, pas plus long ni large qu'un bras, pour entreposer ses vêtements. Perona se souvint brusquement de quelque fait surprenant, et elle regarda désespérement l'horloge accrochée au mur, au milieu. Cela confirma ses doutes, et elle se leva puis quitta en courant la chambre. Il allait être midi, et Zoro allait bientôt revenir manger. Elle ne tenait pas particulièrement à être vue en pyjama. C'était un des traits étranges de sa personnalité elle-même étrange. Alors que toutes, enfin presque toutes les jeunes femmes de son âge dormaient déjà en chemises de nuits, elle s'accrochait toujours au pyjama, d'autant que le sien était d'un rose bonbon flashy affligeant (aux yeux d'un étranger, car elle aimait beaucoup la couleur de son pyjama).


Elle sortait à peine du bain, pourtant pris en vitesse, que les pas de Zoro avaient commencé à résonner dans l'entrée du château. Comme prise d'une folie hâtive, elle s'enroula dans une épaisse serviette et quitta en trombe la salle de bain. La pièce communiquait avec le salon par un long couloir.

En traversant à toute allure le salon, elle prit conscience de l'absurdité de son acte, et répandit une traînée de gouttelettes d'eau au passage. En effet, si elle était restée dans la salle de bains, tenir bon le fort se serait résumé à clamer quelques phrases hostiles pour tenir en respect le mâle, qui aurait put se montrer trop inquisiteur. Dès qu'elle fut dans la chambre, elle sauta sur son lit et se cloisonna derrière le rideau, toute agitée de tremblements, comme si le monstre allait bientôt la rattraper pour se repaître de sa chair.

Mais monstre, il n'y avait point, et elle l'attendit vainement pendant quelques minutes, se tassant plus à chaque instant. Puis, elle revint pleinement à elle-même, et constata l'absurdité absolue de ses actes récents. Et surtout, pourquoi avoir paniqué à ce point quand Zoro était revenu au château ? Son coeur cognait dans sa poitrine comme un collecteur d'impôts à la porte d'un riche individu. Timidement, elle se glissa hors du lit et se maudit d'avoir laissé ses affaires derrière elle dans la salle de bain.


Zoro, en arrivant dans le salon, crut entendre le bruit d'une course de pas feutrés. C'était sans doute Perona qui, pour quelque obscure raison, le fuyait ventre à terre, et à vrai dire, cela lui était bien égal. Il prit le chemin de la cuisine, et se donna pour tâche de se préparer quelque qui, dans son idée, s'appelait "déjeuner". Pour la première fois depuis longtemps, à vrai dire, pour la première fois tout court, il aurait été content d'avoir Sanji à portée de main. Mais il devait se contenter de ses piètres talents de cuisinier, si tant est qu'on pouvait le qualifier pareillement.


Perona sortit à pas de loups de sa chambre, et n'avança qu'avec deux petits fantômes en éclaireurs. Ils lui apprirent que Zoro s'était isolé dans la cuisine, ce qui lui laissait la voie libre pour regagner l'imprenable place forte qu'était la salle de bain.

Une fois qu'elle fut en sécurité à l'intérieur, elle soupira et s'appuya contre la porte. Elle se dépêcha de s'habiller et de réarranger sommairement sa coiffure. Puis, en essayant d'avoir l'air le plus naturel possible, elle sortit et alla dans la cuisine, où Zoro se débattait avec un petit couteau et une brique de beurre frais. Il tentait visiblement d'en étaler sur la tranche de pain posée devant lui, sur le plan de travail, et cela n'était pas une réussite. Perona se prit à sourire, amusée par ses gestes si peu ordonnés. Pour elle, savoir faire la cuisine était tout naturel, non seulement car elle était une fille (sachez que je n'ai absolument pas ce point de vue, c'est important pour la suite) mais aussi parce qu'elle était de bonne famille, et pour une fois une grande famille qui se passait de domestiques.

Soudain, Perona fit un pas en avant, puis un autre, et un troisième. C'était comme si une entité surnaturelle avait prit place dans le cockpit et la dirigeait avec fluidité et aisance. Elle reprit ses esprits en voyant Zoro refermer son sandwich et le porter à sa bouche avec l'expression satisfaite de quelqu'un qui vient de terminer un challenge infaisable. Pourquoi le regardait-elle avec un sourire niais ? Elle continua son chemin sans mot dire, n'osant poursuivre la pensée qui s'était esquissée dans son esprit, balayée comme une poignée de feuilles mortes. Elle retourna dans la chambre, en traînant du pied.

Zoro, après avoir mangé tout son sandwich, s'étira et quitta la cuisine. Un peu désorienté, il erra quelques secondes dans le salon, et se rappela que c'était l'heure de la sieste. Il avança d'un pas lourd jusqu'à la chambre, et entra sans frapper ni s'annoncer. Perona, qui pour parer à l'ennui avait emprunté un livre dans le bureau de Mihawk, sursauta quand Zoro entra. Apeurée, elle le suivit des yeux alors qu'il passait devant elle pour prendre et installer son hamac. Il ne lui accorda pas le moindre regard, pas le moindre geste. Au fond de son coeur, Perona sentit quelque chose de tout petit être transpercé.

Une fois que Zoro eût tendu la toile, il s'accrocha aux poutres et se tracta jusque dedans le hamac. Il se tourna quelques instants et s'endormir, commençant presque aussitôt à ronfler comme un feu qui brûlerait du bois de sapin particulièrement résineux.

Agacée par tout ce vacarme, Perona referma son livre et quitta la chambre, pour aller s'installer dans le calme relatif du salon. Elle se demanda comment elle pourrait supporter de tels ronflements quand elle serait amenée à partager son lit avec Zoro (mais vu qu'il ronflait aussi la nuit, il n'y aurait guère de différence) et ensuite, pourquoi elle avait pensé ça. Confuse et les joues rouges, elle s'enfonça dans un large fauteil de cuir, bien mou.


Pendant l'après-midi et la séance de natation, Zoro en vint à songer à Perona. Lorsqu'il l'avait rencontrée, à Thriller Bark, il l'avait tout de suite prise pour une fille à papa gâtée, antipathique et insupportable. Mais, au cours des derniers mois, durant lesquels ils coexistaient, il revoyait positivement son jugement. Et il était forcé d'admettre que ses grands yeux et son visage de petite fille dans un corps adulte lui conféraient un charme que ni Nami, ni Robin, qui étaient jusqu'à présents les deux standards féminins pour Zoro, ne possédaient. Lesquelles étaient aussi, à ses yeux, des êtres quasi-divins et aussi entourés de mystère qu'une crème au beurre peut l'être d'un paris-brest.


Le soir, quand Zoro regagna le château pour la soupe, Mihawk était de retour. Il lisait le journal du jour, acheté à une mouette-livreuse, le "Seamen's Daily News". Les gros titres relataient une attaque de grande envergure de l'armée révolutionnaire, quelque part dans North Blue. Mais Mihawk lisait les pages sportives. Il se redressa en entendant Zoro arriver.

- Ah, te voilà ! Je n'ai toujours réussi à convaincre Fantômette de nous aider à faire la cuisine, elle est partie bouder dans son coin. Donc, tu t'en doute probablement, un soir de plus à manger des conserves.

- Hmm, je m'y attendais.

Las, il s'éloigna et alla vers la chambre. Mihawk le regarda avec un semblant de sourire amusé.

Perona ne sursauta pas quand Zoro entra dans la chambre. Elle le regarda avancer jusqu'à son hamac sans piper mot. Au moment de ressortir, le bretteur se tourna vers elle, et lui adressa un regard en biais totalement indéchiffrable, étrange mélange de compassion, de pitié, de rejet, de compréhension. Et aussi un peu de quelque chose d'autre, mais quoi ?