Première rencontre : Inégalité et divergences

par Aliocha

Depuis leur toute première rencontre, le rapport de force entre Sanji et Zoro était de nature déséquilibrée et inégalitaire.

 

Non, cela remontait même plus loin qu’à leur première entrevue ; car Sanji avait entendu parler du célèbre « chasseur de pirates » d’East Blue par ses collègues cuisiniers, alors qu’il était encore coq sur le Baratie. Rien d’affolant bien sûr, on avait juste eu vent de rumeurs circulant sur le « démon » qui sommeillait en cet escrimeur  émérite à la renommée grandissante, et le disciple de Zeff avait maintes fois haussé son sourcil fourchu d’un air dubitatif. Si un tel gaillard existait, il voulait bien le voir à l’œuvre, tiens !

 

Il ne fut pas déçu. Et au-delà de tout scepticisme, il fut tenté de faire de Zoro Roronoa l’archétype du guerrier suicidaire quand il le vit provoquer le non pas moins connu Mihawk, dit Œil-de-Faucon. Mais cette place revint légitimement à Monkey D. Luffy par la suite.

 

Sanji avait vu Zoro se battre avec une violence inouïe contre le terrible Œil-de-Faucon ; il l’avait entendu mentionner des promesses qu’il ne pouvait briser, dût-il en crever ; il l’avait vu tomber à la mer, et se rappelait encore avoir hurlé quelque remontrance sur cet acharnement à mourir plutôt que d’admettre la défaite, qui lui avait paru alors insensé – mais il ne sut jamais si le duelliste l’avait entendu ; il l’avait vu, enfin, crier à Luffy de ne plus jamais perdre un seul combat, à travers des larmes que trahissait sa voix tremblante, mais déterminée.

Après quoi, l’audacieux spadassin était parti chercher Nami avec les autres, et Sanji avait été convaincu que c’était la dernière fois qu’il le voyait. Et puisqu’il pensait que tel était le cas, cette fois et seulement cette fois, il s’avoua que le combat théâtral de Zoro l’avait proprement édifié.

 

Mais le bretteur aux trois lames, qu’avait-il vu de Sanji ? Un simple coq entretenant des relations conflictuelles avec son patron, et esclave consentant de tout élément féminin s’aventurant dans son champ de vision. Rien de plus.

Il ne l’avait pas vu se battre comme un lion pour protéger le rêve du vieux schnock des pirates assaillant le navire-restaurant, ni coller une rouste aux hommes de Creek à coups de kicks destructeurs. Il n’avait rien entendu de la raison pour laquelle il était éternellement endetté auprès de Zeff. Il ne connaissait pas le rêve qu’il lui tenait tant à cœur de réaliser, et il était hautement improbable qu’il ait déjà entendu parler d’All-Blue. Il ne savait pas non plus avec quelle opiniâtreté le blond avait résisté avant d’accepter la proposition de Luffy, il l’avait juste vu débarquer sur cette île en sa compagnie, comme si ça avait été particulièrement facile de le recruter (et Dieu savait que ça avait été particulièrement difficile, justement). Enfin, et c’était le seul élément que l’élève de Zeff ne regrettait pas, Zoro n’avait pas assisté aux adieux larmoyants qui s’étaient ensuivi avec les autres cuisiniers, au moment de partir.

 

Sanji les trouvait bien présomptueux, ces jeunes crétins, à vouloir s’aventurer sur Grand Line avec un équipage aussi réduit… Même si, quelque part, il était de mauvaise foi puisque lui aussi, il serait appelé, tôt ou tard, à s’élancer sur cette dangereuse route. Mais il se contenta de leur faire remarquer avec nonchalance qu’ils allaient au devant de sérieux ennuis, quand la voix traînante de Roronoa se fit entendre une nouvelle fois :

« Peut-être, mais c’est pas tes oignons. Mon objectif est de devenir le plus grand manieur de sabres du monde, et je suis prêt à tout pour y parvenir. Rien ni personne ne pourra m’en empêcher. »

De mieux en mieux : le capitaine voulait devenir le Seigneur des pirates, et son subordonné, seulement le meilleur escrimeur de la planète. Et en plus, ce dernier lui parlait de son ambition à titre informatif, comme ça, sans ambages, alors qu’ils ne se connaissaient même pas. Sanji, lui, ne parlait pas d’All-Blue au premier venu, sur le ton de la conversation, entre le fromage et le dessert. Il avait fallu attendre que Luffy lui demande pour la énième fois d’être son coq avant de mentionner son rêve de trouver cette mer légendaire, avec le sourire enjoué qu’il arborait toujours dans ces rares moments où il pouvait confier cet espoir un peu fou à un type encore plus marteau que lui.

 

Ce n’était pas le genre de Sanji de chercher la provocation avec ceux qui étaient censés être ses alliés… Ou plutôt si, c’était tout à fait son genre, au vu de ses relations houleuses avec ses anciens collègues de travail. Mais puisque sa vie venait de prendre un tournant radical, en cette journée où tout avait commencé par un boulet de canon éjecté par erreur sur le Baratie, l’originaire de North Blue aurait pu cesser de systématiquement chercher le conflit quand la tête d’un type ne lui revenait pas. Et étant donné le rêve du crétin qui leur servait de capitaine et la longueur de la traversée, il valait mieux que le bretteur et lui sympathisent, ou du moins, cohabitent pacifiquement.

Seulement, Sanji trouva en la personne de Zoro une réminiscence du vieux schnock. Et c’est pour ça qu’il ne pouvait s’entendre durablement bien avec lui. Zeff méprisait ouvertement sa cuisine (pourtant exceptionnelle !), Zoro ne reconnaissait pas sa qualité de combattant. Le prochain gugusse dont le nom commencerait par un Z nierait ses talents de dragueur, si ça continuait.

Telle était l’analogie qui n’avait pas manqué de frapper le gentleman aux prémices de son intégration à l’équipage des Mugiwara. Elle était simplifiée, naturellement, et peut-être pas très fondée : Zoro ne pouvait pas reconnaître sa combativité débordante puisqu’il ne l’avait jamais vu en action. Mais Sanji s’autorisait à être hâtif en conclusions, car sans le connaître, il supposait que ce type était probablement imbu de lui-même, pour avoir osé défier un capitaine corsaire alors qu’il n’avait absolument pas le niveau. Pire, l’escrimeur avait refusé tout compromis dans la défaite : vaincre ou mourir ! Pas d’autre alternative. Tel était son credo. Il avait réclamé une mise à mort d’un coup d’épée de face, sans l’ombre d’une hésitation. La honte de la défaite était-elle si insurmontable qu’il ne pouvait l’affronter ? Alors qu’il avait déjà gagné tout le respect des spectateurs pour avoir tenu tête à l’homme aux yeux de faucon… Qui était ce type pour accorder si peu de valeur à son existence ? À quel terrible engagement était-il tenu pour qu’il mette sa vie en jeu d’une manière si résolue ?

 

L’expérience de la disette sur un rocher perdu au milieu de l’océan avait appris à Sanji combien la vie était précieuse. Cet inconscient était prêt à la jeter aux orties pour ne pas avoir à renoncer à son ambition de son vivant. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il était trop jeune, trop intrépide, trop téméraire pour battre le meilleur épéiste au monde ; à l’heure actuelle, il ne pouvait pas le déposséder de son titre… Mais ça ne voulait pas dire qu’il ne pouvait pas retourner s’entraîner jusqu’à y parvenir. Et au lieu de comprendre ça, cet imbécile claquait tout, sans discernement. Égoïstement même, puisque son capitaine était là qui assistait au duel en faisant visiblement de gros efforts pour ne pas interférer. L’ancien chasseur de primes avait de toute évidence décidé que s’il échouait, il n’y aurait pas de point de retour, pas de seconde chance, et qu’il ne resterait plus qu’à crever la gueule ouverte. Et tout ça, pour quoi ? Pour l’honneur. Il devait être fou, ou idiot. Heureusement que son adversaire avait un peu plus de jugeote et l’avait épargné, même s’il s’était arrangé pour exaucer – en partie – sa requête.

 

Une chose était sûre, en tout cas : le pirate n’était guère partisan de la demi-mesure, et il gagnait comme il perdait dans le même état d’esprit : l’intransigeance.

 

Après son duel contre Mihawk, bien qu’il ait perdu, le coq savait à quel point l’épéiste était à la hauteur de sa réputation – et Zoro savait qu’il savait, en théorie, à condition qu’il ait notifié la présence du blondinet dans l’assistance. Cependant il n’était pas question pour Sanji de lui témoigner une quelconque admiration – une admiration à l’égard de quoi, d’ailleurs ? Son empressement de mourir ? Sa détermination surprenante ? La force de ses convictions… Oui. Peut-être bien. Mais ça ne changeait rien, il ne ferait pas profiter de l’ampleur de sa considération à ce « m’as-tu vu » dégénéré. Pas tant que lui n’aurait pas fait son show, pas tant qu’il ne lui en aurait pas mis plein la vue !

Après seulement, il l’admettrait peut-être. Luffy lui avait donné la force de croire à ses rêves, mais c’était Zoro qui lui avait montré, en premier, ce qui faisait la valeur d’un combattant. Et depuis ce fameux jour où le sabreur avait fait le serment de ne plus jamais perdre un seul combat, Sanji chercha à le rejoindre, à se hisser à son niveau.