Epilogue.

par Flo'

Sakura.

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« Pourquoi votre fils avait-il des pièces en chocolat dans son cartable aujourd’hui, Madame Uchiwa ?

Je suis terriblement confuse. En fait, je n’ai pas trouvé d’œufs en chocolat comme vous l’aviez demandé. Il faut dire que Pâques, c’est dans deux mois.

Je n’ai jamais demandé à ce que les élèves emmènent du chocolat pour la classe d’aujourd’hui.

Pardon ? »

Je baissai les yeux vers mon fils qui me tenait la main. Menée en bateau par un enfant de trois ans ? Dîtes-moi que je rêve. Comment est-ce qu’un gamin de Petite section avait pu me faire marcher ?

Alors que le portrait craché de Sasuke se tortillait de rire, satisfait, je ne savais plus si je devais relever la tête pour affronter le regard certainement lourd de reproches de sa maîtresse. Baratinée par mon garçon de trois ans. Il fallait le faire, tout de même. J’avais l’air maligne à avoir passé aux rayons X tous les centres commerciaux de la ville pour lui trouver des œufs en chocolat deux mois avant Pâques.

« Je voulais manger des chocolats ! »

Ça, j’avais compris chéri.

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Ça aurait pu finir comme ça. Ce jour-là, celui où j’ai joué mon destin, j’aurais suivi Naruto et j’aurais finalement passé ma vie avec Sasuke. Un beau mariage. Des mini-Uchiwa partout, partout. Sasuke aurait arrêté d’être ce goujat méprisable qui me lacérait le cœur avec son indifférence chronique. Mais non. Il y avait eu un raté. Un accident de parcours. ‘Y avait eu comme un obstacle insurmontable pour notre couple déjà aussi entamé qu’un joint qu’on a laissé fumer jusqu’au filtre. Le monde entier semblait avoir tourné dans le mauvais sens. Avec Sasuke, j’avais peut-être manqué de persévérance… Ou de masochisme. Au choix. En fin de compte, mon histoire ne ressemblait pas du tout aux fins heureuses des contes de fées. Non. Il n’y a jamais eu de petit garçon qui m’aurait rendue folle en me réclamant des œufs en chocolat. Aucune alliance sur mon annulaire. Il y avait juste des choses plus réfléchies qu’une amitié douteuse. Juste des priorités personnelles. Juste une ambition et un désir d’avancer vers une vie meilleure qu’une Mission locale. Il me restait juste ce goût de maturité infect qui me rappelait que chaque jour m’éloignait un peu plus des soirées avec les garçons. Aujourd’hui ? Juste le gamin de Naruto :

« Vas-y ma poule. Prends-moi dans tes bras. »

Voilà. Juste le fils de Naruto. Sourire charmeur où il manque une dent de lait. Insolent à trois ans. Capricieux. Détestable. Juste sa vulgarité dégoûtante.

« Naruto ! Reviens prendre ton horreur !, hurlai-je. »

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Sasuke est ce genre d’amour qu’on n’oublie pas. Dont il vous reste toujours un chouya de je-sais-pas-quoi qui fait mal. Un visage d’ange qui avait passé son adolescence à me servir bouteille de vodka sur bouteille de whisky et qui m’avait tendu des paquets de clopes à toute heure de la journée. Fréquentation pas nette. Des traits inoubliables alors qu’à mesure, le son de sa voix s’étiolait dans mes souvenirs. Un sourire que je n’avais que trop peu vu. J’avais réussi ma vie – sentimentalement exclus. Le prix pour avancer ? Laisser les autres derrière. Abandonner Sasuke à son sort. Hocher la tête quand à dix-huit ans, Naruto m’avait sorti « Un gamin, c’est pas un problème ; j’en veux bien. Mètt a li su la route. » Mètt a li su la route ? L’emmener dehors ? Au milieu des relents d’alcool ? Entre chaque taffe de cannabis ? Entre deux cachets de rivotril ? Hocher la tête et ne rien dire. On pensait déjà trop différemment.

Noël sous les flamboyants. Noël en plein été. Alors que Naruto miniature déballait les cadeaux des autres, je réalisais… L’échec de ma vie si parfaite. Notre adolescence malmenée par le bousillage de nos poumons. Les études que Naruto et Sasuke avaient arrêté trop tôt. Je me rendais compte qu’on était chacun passé à côté des autres. Noël sous les flamboyants. Noël en maillot de bain au bord d’une piscine. Noël…

Retour en arrière.

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Noël dans un HLM. Noël dans une cage d’escalier. Noël au milieu des bouteilles vides et des sachets gisant au sol. Noël contre un mur tagué. Noël au milieu d’une odeur de pisse noyée par les paquets déjà fumés et les cul-sec déjà descendus trop vite. Noël à trois. Noël heureux. Noël des malchanceux. Un Noël qui aurait répugné certains. Noël loin de tout. On avait rien. Rien de rien. Il nous manquait du fric. Il nous manquait des parents. Il nous manquait des rêves encore intacts. Il nous manquait le goût de l’effort pour réussir dans la vie. Un bout de notre éducation avait foiré.

« Naruto, rends-moi mon zipper ; et ferme ta gueule ou je te la casse. »

Sasuke venait de mettre un grand coup de pied dans la chaussure de Naruto qui avait du coup manqué de trébucher. Histoire de respect. Histoire qu’il arrête de l’emmerder. Histoire qu’il lui rende son zipper. Histoire de mecs. A cloche-pied, Naruto s’était éloigné en lui faisant un doigt – inutile de préciser lequel.

Dans ce genre de soirées, on finissait par s’endormir collés les uns aux autres dans nos vêtements de la journée. N’importe où. Noël avait été un jour comme les autres. Un pas de plus vers le fond. Un pas de plus les uns vers les autres ou au contraire de ce qu’on croyait, un pas de plus qui nous éloignait.

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« Joyeux Noël Sakura !

— Joyeux Noël Naruto. »

Les mains dans les poches, Sasuke s’avançait d’un pas fatigué et monotone. Il sortait sûrement du boulot. Sans diplôme, on a pas vraiment le choix alors on prend ce qu’il y a, ce qui vient, même si ça vous vole vos Noëls, vos Jours de l’An et au final, votre vie et vos envies. Sasuke était devenu un genre de hamster. Un bébête la nuit comme on dit ici. Il rejoignait son lit à l’aube puis s’en allait trimer au travail la nuit tombée au milieu des odeurs de friture et des oignons. Complètement décalé par rapport au rythme des autres, il n’avait de temps à consacrer pour personne à part Jah – dépendance quand tu nous tiens. On avait vingt-cinq ans et rien ne semblait l’avoir vieilli.

Naruto avait empoigné mes épaules et me secouait dans ce qu’il semblait être une danse de joie. L’image de Sasuke qui marchait vers nous mécaniquement tanguait de gauche à droite à mesure que mon meilleur ami m’entraînait.

Retour en arrière.

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Serrées dans un bac-douche, Ino m’avait entraînée dans son aquarium. Le meilleur moyen de se défoncer. Le meilleur des effets. Alors que les parois de la cabine disparaissaient recouvertes par la fumée, mes tempes commençaient à s’affoler.

L’épaule d’Ino prenait de plus en plus appui sur la mienne. Alors qu’elle se laissa complètement choir sur moi, mon corps rencontra brutalement les portes de la cabine de douche de son studio. D’un geste incontrôlé, je la poussai violemment de l’autre côté pour me dégager. La chanson de Vybz Kartel semblait courir de plus en plus loin. Le départ de Sasuke m’avait laissé le même goût au travers de la gorge. Alors que les tourbillons opaques montaient, descendaient et remontaient vers le plafond sans trouver d’échappatoire, je paniquai. Je n’avais jamais touché de drogues. Je savais pas ce que ça faisait. Je savais pas gérer. Ino, elle, continuait de tirer sur ses deux joints simultanément, recrachant toujours plus de fumée, enfermant mon esprit en enfer. J’avais chaud et au milieu de la cabine, je fis un tour sur moi-même à la recherche de la sortie, les gestes flous et le cœur tétanisé. Ino s’était quant à elle écroulée le long de la vitre du bac-douche en bégayant : elle bad-trippait. Ma respiration s’accélérait avec la panique, me shootant un peu plus à chaque inspiration. Frénétiquement, je cherchais à ouvrir les portes de la douche. Sans succès.

Naruto. Sasuke.

Un fracas et la cabine me recrachait en même temps qu’un flot impressionnant de fumée. Surprise, je trébuchai sur un rebord. Mes sens perturbés m’empêchèrent de me rattraper dans ma chute au coin d’une étagère.

Mon portable au creux de la main affichait l’appel en cours : Sasuke.

Première sonnerie. Ma main volait maladroitement dans le vide à la recherche désespérée d’un appui.

Deuxième sonnerie.

« Allô ? »

Ma tête rencontra le sol la première. Peut-être ai-je hurlé à ce moment. Mes doigts relâchèrent l’emprise sur le téléphone portable et alors que l’écran se mettait en veille, le peu de conscience qu’il me restait s’évanouit également.

 

Sasuke était arrivé dans les dix minutes qui avaient suivies. L’entaille sur mon front lui avait paru saigner bien trop abondamment pour être considérée comme bénigne. Direction l’hôpital. Aller simple jusqu’aux urgences. Il y avait gagné une nuit blanche à mes côtés au milieu des désinfectants, sans même pouvoir fumer alors qu’on n’était plus ensemble et que je ne lui adressais plus la parole depuis un bon bout de temps ; et moi, un mal de gorge après que l’infirmière indélicate ait nettoyé la plaie à l’alcool.

Pourquoi lui et pas Naruto ? Aujourd’hui encore, je me le demande.

Je n’avais même pas eu droit à un regard du genre « je t’ai toujours dit de pas y toucher » ou encore « tu fais chier ». Sasuke était juste resté planté à côté de mon lit d’hôpital à me fixer malgré la fatigue et le manque de nicotine.

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« Joyeux Noël Sasuke ! »

Naruto avait changé de victime. Alors que mes idées se remettaient en place, j’entendais son fils hurler disgracieusement :

« Connard ! Va te faire foutre ! »

Charmant.

J’avais lâché les garçons du regard quelques secondes à peine et ils avaient disparu.

Retour en arrière.

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« Tu peux pas me faire ça Naruto. »

L’égoïsme peut-il autant ressembler à une bonne action ?

Les yeux de Naruto me perçaient le cœur, me trouaient la peau comme les balles d’une kalachnikov. Alors que dans ma tête, un vrai débat politique se déroulait, je devais ressembler à une attardée mentale vue de l’extérieur. Stoïque. Incapable de dire autre chose que :  

« Tu peux pas me faire ça. »

Vote à main levée dans ma tête. Ça se jouait entre moi et moi et franchement, c’était assez serré. Les Tales commençaient à se précipiter vers leur salle de convocation. Mon regard vacillait vers la possibilité de me tirer enfin de mon mini-ghetto que je voyais me passer sous le nez à mesure que les lèvres de Naruto se confondaient dans des exclamations d’urgence, dans un blabla empli de stress et des gestes vagues témoignant de son inquiétude. Gravité ? Niveau d’alerte maximum. Le cerveau qui semblait fonctionner au ralenti dans une situation qui me dépassait, une situation où mon choix n’allait finalement rien changer mais qui allait bouleverser ma vie, mon avenir et sûrement laisser des bleus à ma conscience.

« On s’en fout de ton BAC ! Sasuke a eu un accident, j’te dis ! »

Inhumain.

« I think love can be bold and love can be bear, love can make you happy and love can make you sad, love can break your heart and love can hear your soul. »

Est-ce que c’était moi qui étais sans-cœur ? Avais-je réellement tort d’avoir pris en horreur ce lycée vers lequel je traînais ma carcasse chaque jour sans motivation, sans goût pour la vie ? Est-ce que c’était honteux de pas avoir la foi de refaire une année de Tale parce que le jour de votre BAC, votre meilleur ami est venu vous chercher pour vous emmener avec lui ?

Ino nous fixait. Lee essayait de me tirer à sa suite vers la grille d’entrée. Ancrée dans le béton, je ne pouvais pas détacher mes yeux de la source de mon malheur. Palpitations de cœur. J’étais dans la merde. Ma vie avait un sens dans ces moments-là. Egoïstement, je me sentais vivante, reconnue par ceux que j’avais toujours considérés comme une part entière de moi alors que Sasuke devait être en train d’agoniser quelque part dans un lit d’hôpital. La scène semblait être en arrêt sur image. Tremblements de mains. C’était ce genre d’actions décisives. Pas de game over possible. On ne jouait plus depuis longtemps avec les garçons. Pas de replay possible. Ça passe ou ça casse. Frissons remontant la moelle épinière. Vacillements de jambes. La tension qui faisait le yoyo.

« Sakura ! C’est le moment de nous prouver que tu nous aimes !

Lee, Ino. Partez devant. »

Lee eut un regard horrifié.

Sakura ? Serais-tu stupide ?

« Love can die, love can roll. »

On était censé avoir trente minutes d’avance. Moi ? J’avais un quart d’heure de retard sur l’heure de présentation à la première épreuve du BAC. Ma conversation avec Naruto avait duré, duré, persisté et s’était éternisée. Ma motivation en avait eu pour son grade. J’avais encaissé chaque signal de détresse comme un boxeur sur le ring. Et je ne l’avais pas suivi. J’avais préféré poursuivre mon envie de changement et mon besoin de me faire la malle au destin de Sasuke.

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A travers les robes fleuries et les chemises colorées, j’aperçois de nouveau Naruto et Sasuke. Une coupe de champagne à la main, ils prennent la pose près du caillebotis de la piscine. Décor de rêve, sourire de rêve, ambiance de rêve. Qui aurait pu croire qu’on avait autant galéré avant ça ? Le photographe s’apprête à appuyer sur le bouton quand Naruto s’affole. Ses yeux parcourent la salle, inquiets puis se posent sur le haut de ma tête. Ils redescendent vers mon visage.

« Sakura ! Tu viens pas prendre la photo avec nous comme d’habitude ? »

Et je me souviens de ces mots que Naruto fredonnait.

« Bana i’ gard’ a mwin in manièrkomm in mové marmaille. Zot i coz’ dé délinquance.mais zot i y’aime inventé. Fo di bana : viens ‘war a twé dan’ la kour komen la vie la lé lourd. Moun li lé ça k’lifrèr’ juge pas li, moun li lé komm li lé, fo accèpt a li. Ou lé pa capab’ fé’ ça ? Le pire c’est zot prèmié pou’ okip lo cul, zot i synthétiz sans parlé du vécu de moun’. Pouzot, zot la tout vu. Mi cozec ou ’ personne i converti ! Mi défende mon valèr, mi défende mon principe. Mi joué pa’ dé rôle mi reste cet ma lé. Zot i peu papermètt a zot. I fo pa’ nous lèss a zot critiké koma. »

« Ils me regardent comme si j’étais un Bad boy. Ils parlent de délinquance sans rien en savoir. Il faut leur dire : venez dans la rue voir comment la vie y est dure. Les gens sont ce qu’ils sont, arrêtez de les juger, les gens sont comme ils sont, acceptez-les. Vous êtes capables de faire ça ? Le pire, c’est que vous êtes les premiers à vous occuper du cul des autres. Pour vous, vous avez tout vu. Je parle avec toi mais je t’influence pas pour autant. Je défends mes valeurs, mes principes. Je joue aucun rôle, je reste ce que je suis. Ils peuvent pas se permettre… Il faut pas qu’on les laisse nous critiquer comme ça. »

Et Naruto me fixait dans ces moments-là, comme espérant que quand on serait plus vieux, je tenterai l’impossible pour faire changer le monde. Superwoman du vingt-et-unième siècle qui aurait ligoté au lasso magique ces séquestreurs d’espoir jusqu’à ce qu’ils lui rendent ce qu’ils lui avaient pris de plus précieux : le goût de la vie. Et maintenant qu’on y était, à ces « dans dix ans », je souriais pour les appareils photo. Naruto à ma droite, Sasuke à ma gauche. Et ça avait toujours été comme ça au final. Quand on marchait dans la rue, quand on s’endormait dans le canapé. Et maintenant que dix ans avaient passé, ce sentiment infect que notre amitié n’était que superficielle me quittait enfin. On était bien plus que trois imbéciles qui se sentaient mieux dans la merde à plusieurs que seuls.

Je n’avais pas changé le monde, ni même les mentalités. J’en étais toujours au même point.

A part Naruto et Sasuke, je n’avais rien.

« Vous êtes prêts tous les trois ? Alors, on dit cheese.

— Carry saucisse ! »

 

En gras, les paroles de What is love ? de Ayo.

Carry saucisse : C’est un genre de blague. A la place de « cheese » pour les photos, on dit « carry saucisse ».