Chapitre 1

par Flo'

Chapitre 1 : Naruto

 

 

Quand j’y repense, j’ai l’impression d’avoir vu grandir Naruto. En fait, non. J’ai l’impression d’avoir regardé Naruto couler dans la vie.

 

Sa délinquance dépressive.

 

Témoin de son autodestruction… Je n’ai rien fait. Parce que Naruto était convaincant quand il expliquait sa manière d’appréhender la vie. Tout du moins, j’étais encore crédule. Parce que quand il fumait, il était terriblement craquant et que son « de toute façon on va tous crever » ne sonnait pas si faux que ça. Parce qu’au final, je m’étais dit qu’une adolescence qui ressemblait à une débandade, ce n’était pas si grave. Parce que Sasuke le soutenait, dans chaque connerie, à n’importe quelle heure et jusqu’au commissariat s’il le fallait. Parce que passer au driving de Mac Donald’s en caddie pour commander, finalement, c’était très drôle ; c’était la course-poursuite avec le vigile qui l’était beaucoup moins.

 

Sauver quelqu’un qui n’a même pas envie de s’en sortir… C’était un peu trop ambitieux pour moi. Je galérais déjà dans ma vie sans jamais réussir à en faire quelque chose. Je n’avais pas assez de ressources pour deux, pas assez de caractère pour le tirer vers le haut. Alors, je me laissais emporter vers le bas. Et je coulais avec Naruto, comme pour m’excuser d’être incapable de faire autre chose.

 

Et quand on touchait le fond… Eh bien, on tombait encore plus bas.

 

Pourtant, j’ai parfois le sentiment que Naruto m’a aidée à avancer.

 

Quand je regarde en arrière, je me souviens de cette petite fille trop coincée pour être sociable, fraîchement tirée d’une école catholique privée de Pétaouchnock pour atterrir dans un collège public de quartier. Je revois encore les larmes qui embuaient ses yeux, suppliant de l’éloigner de ce cauchemar d’indifférence et son incompréhension pour un milieu qu’elle n’avait jamais fréquenté. Cette petite fille-là, elle était malheureuse et sa souffrance, elle était pas en toc. C’était de la tristesse de première qualité. Cette petite fille qui ignorait le sens réel du mot « corruption », qui se heurtait pour la première fois à l’odeur du cannabis et qui ne connaissait personne, c’était moi.

 

-

 

Et Naruto avait débarqué avec ses gros sabots dans ma vie, mettant les pieds dans le plat à chaque occasion, réveillant un côté de moi bien loin des manières polies enseignées par les Sœurs.

 

« T’es riche ?, me demanda-t-il.

 

— Ça changerait quoi ?

 

— Gosse de riche. »

 

Naruto était franc. Je ne dirai pas innocent parce qu’il me mettait des mains aux fesses quand même un peu trop souvent pour quelqu’un que je ne connaissais que depuis deux ou trois mois. Mais au final, avec le bordel qu’il foutait dans mes silences, il remettait de l’ordre dans mes idées.

 

« Non, je suis pas riche.

 

— Tu roules en BMW, Sakura.

 

— Mon père roule en BM. »

 

Il y avait une nuance à souligner.

 

J’avais répondu du tac-au-tac et le ton méprisant de ma réplique semblait avoir brutalisé le sourire niais de Naruto. Envolée la gaieté. Atomisée la bonne humeur. Disparu le sourire. Le sérieux inhabituel qui s’affirmait dans le silence laissait supposer que Naruto avait réalisé que ça empestait l’embrouille familiale à deux kilomètres. L’instant suivant, je voyais juste son bras à côté de ma tête, me tendant la bouteille qu’il avait achetée. C’était un geste anodin : partager un Coca, boire dans la même bouteille. Et pourtant, mon cœur avait fait un bond. Parce que depuis mon enfance délaissée, Naruto était la première personne avec qui je partageais ce genre d’attitudes simples, de moments calmes sans ambigüité. Comme s’il avait deviné ce dont je manquais le plus. Comme s’il était conscient, du haut de ses onze ans, que l’argent n’achetait pas ce dont j’avais besoin.

 

Et ce couillon qui souriait bêtement en me regardant porter la bouteille à mes lèvres et qui égalait à peine la taille de trois pommes empilées, regorgeait du bon sens faisant tant défaut aux adultes : il me demandait rien, il me laissait être moi. Il détaillait mes tenues et souriait quand mes boucles d’oreille n’étaient pas assorties à la couleur de mon débardeur. Il avouait sans gêne qu’il trouvait mon décolleté attirant, me caressait furtivement les fesses quand il passait derrière moi et s’enfuyait en riant. Il s’en tapait… Que je ressemble à un mannequin sur des talons-haut ou que je porte un jogging, que j’aie des cernes ou un bouton au milieu du front. Ses yeux qui me parcouraient semblaient m’encourager, me dire que c’est tant pis si mes cheveux ressemblent à rien parce que j’ai une mèche rebelle qui se dresse pile au sommet de mon crâne, que c’est tant pis si mon rire sonne ridiculement, que c’est tant pis si je fais une phrase qui ressemble à rien – que j’ai au moins pour moi la possibilité d’ajouter une aptitude rare à mon curriculum vitae : parle le martien  –, que c’est tant pis si je m’écroule dans la rue devant quinze personnes – qu’il se foutrait juste de ma gueule jusqu’à la fin des temps.

  

« Mais t’inquiète pas Sakura. Je te pardonne si tu me laisses monter dans ta voiture, hein ? Ok ? »

 

Et là, j’ai honte. J’ai honte d’être celle qui ne manque de rien et qui, pourtant, n’offre rien alors qu’il partage tout avec moi : ses économies qui s’évaporent dans les canettes de soda et les sucreries, son temps, ses sourires, son histoire qui tourne autour de la supérette de son oncle Jiraya et qui fait office de rassemblement des alcooliques non-anonymes…

 

« Quand t’arrêteras de m’inciter à sécher les cours comme aujourd’hui, lui répondis-je. »

 

Naruto avait éclaté de rire.

 

Tout paraissait limpide quand j’avançais à ses côtés. Les tabous n’avaient plus de raison d’être tus, les sujets sensibles n’étaient plus si douloureux. Il devinait, déliait, exorcisait.

 

-

 

Cette année-là, Naruto et moi, je ne compte même plus les moments qu’on a passés ensemble, qu’ils soient fraudés sur nos heures de cours ou pas. Embaumant mon cœur à coup de canettes de Coca et de sucettes à la fraise, Naruto était entré par la grande porte dans mon existence et semblait avoir déjà bien pris ses aises. Cette année-là, j’étais euphorique à la sortie de chaque heure de mathématiques et shootée aux friandises, à tel point que je vous explique pas la tête du dentiste quand il a compté mes carries, moi qui n’en avais jamais eues.

 

Avec Naruto, on a continué à partager les Coca comme une vieille tradition. Les bières aussi après. Sur les sucettes, par contre, on s’était calmés vite-fait et ça valait mieux comme ça. Le dentiste, ça coûte cher.

 

-

 

Tout en play-backant la récitation des prières usuelles, j’observais Naruto qui se tenait bien droit à proximité de l’autel. A l’autre bout de l’église, ses lèvres remuaient mollement mais ses yeux étaient braqués sur les miens, armés d’une ténacité pénétrante. Ça faisait presqu’une heure que notre petit manège tournait – en fait, ça faisait quelques mois déjà, à fréquence hebdomadaire. Le prêtre congédia poliment l’assemblée et dans le brouhaha qui renaissait, je tirai sur la main de ma mère en demandant :

 

« Dis… Je peux aller voir Naruto ? »

 

Face à son silence, je suppliai, insistant sur la fin de chaque syllabe :

 

« S’te plaît. »

 

D’un vague hochement de la tête, elle céda et je me retournai, tout sourire. Alors que je remontais l’allée centrale à contre-sens par rapport à la foule qui avançait vers la sortie principale, je l’entendis me retenir :

 

« Tu me rejoins dans la voiture dès que le parking de l’église s’est complètement vidé.

 

    Oui, Maman. »

 

Les bancs en bois sombre se succédaient. J’accélérai le pas et m’arrêtai au pied de l’estrade sur laquelle était placé l’autel. Au milieu des enfants de chœur aux gestes lents et silencieux, j’attrapai au vol le sourire discret de Naruto qui portait un panier en osier avant que son visage ne recouvre son expression sérieuse. Les couleurs tamisées des vitraux se reflétaient sur sa longue aube blanche et ses cheveux dorés lui donnaient de fausses allures, des aspects d’ange calme aux manières modérées. Il avait l’air d’être à sa place, entre la Vierge et le Christ, baigné par la lumière du soleil déclinant. Concentré, il s’approcha du prêtre, lui confia le contenant des hosties et s’inclina solennellement avant de me rejoindre. Le masque d’impassibilité tomba. Il m’embrassa sur la joue et alors qu’on se dirigeait vers la sortie-arrière, il déclara :

 

« Je vais me changer. »

 

Quelques minutes plus tard, il ressortait en courant du bâtiment jouxtant l’église, habillé normalement. Il s’arrêta à ma hauteur et se pencha légèrement. Un de ses doigts glissa malicieusement le long du jupon couvrant ma cuisse et je sursautai.

 

« Elle est mignonne ta petite robe. »

 

Alors que je ne prenais même plus la peine de rougir, il saisit ma main. On courut s’asseoir sur les marches qui menaient à l’église et on attendit en riant que l’embouteillage qui se créait à chaque fin de messe cesse, que l’heure de remonter dans ma voiture sonne, qu’on doive se dire « à demain ».

 

-

 

Le matin où j’ai réalisé qu’on allait grandir, j’ai plus compris la vie.

 

La voix enfantine de Naruto s’était enrhumée définitivement, se changeant en intonations masculines plus tonnantes, plus fermes. Il avait mué et le petit garçon de onze ans avait laissé sa place à un adolescent sans que j’aie le temps de m’en rende compte. J’étais restée figée en effleurant pour la première fois les légères repousses piquantes sur son menton : il se rasait. Je m’étais perdue sur son visage ayant perdu en rondeur, sur ses joues creusées et en définitive, sur des traits trop carrés pour appartenir à mon meilleur ami. J’avais levé la tête vers lui et m’étais aperçue que l’inévitable s’était produit. Ses bras menus avaient musclé. Son torse s’était dessiné. Ses épaules s’étaient élargies, comme si elles se préparaient à accueillir encore plus de malheurs que quand nos problèmes se résumaient à devoir annoncer à Jiraya qu’on avait déchiré nos jeans en tombant à vélo.

 

Naruto avait grandi et moi, j’avais oublié de le reconnaître.

 

Lentement, un malaise s’était immiscé. Mais je n’avais pas été la seule à merder.

 

Les petites formes protégées par des sous-vêtements en coton parsemés d’animaux et de princesses s’étaient lentement vus remplacés par des ensembles plus sombres, parfois plus féminins et Naruto avait eu du mal à associer l’adjectif « sexy » derrière mon prénom. Sa première altercation avec la dentelle d’un de mes boxers semblait l’avoir traumatisé et lui avait soigneusement retiré sa spontanéité. Ses câlins s’étaient faits embarrassés, frustrés par une gêne qui me dépassait. Il hésitait à l’idée de s’endormir dans le même lit que moi, évitait les contacts entre nos peaux pour finir par ne même plus oser poser ses yeux sur moi. Balbutiant contre le mascara qui épaississait mes cils, chancelant face à mes robes de soirée, pataugeant entre mes maux de ventre mensuels, Naruto oscillait. Il faisait avec son corps changeant et avec la métamorphose du mien.

 

Allant de paire, plus on vieillissait, moins on se souriait. 

 

C’est peut-être ce qui a fait qu’on s’est perdus de vus quelques temps.

 

-

 

La cassure s’était faite d’elle-même. Evidente.

 

On avait besoin d’air. A devoir lutter pour s’identifier, on s’asphyxiait. On avait besoin d’air… Enfin, actuellement, Naruto semblait surtout avoir eu besoin de fumée.

 

Alors que je m’approchais à pas feutrés, il expira une large volupté et m’interrogea sans même se tourner vers moi, avec un sourire en coin que je ne lui connaissais pas :

 

« Tu peux m’expliquer quelle logique il y a à mettre des jupes aussi moulantes pour venir à l’église et pas pour aller au collège ?

 

    Etant donné que ça fait plus d’un an que j’ai pas mis les pieds ici, je me suis dit que je devais marquer le coup. »

 

Un sourire m’échappa malgré moi alors que je détaillais l’arrière du bâtiment où j’avais pris l’habitude de le rejoindre.

 

« Avant, tu disais que mes robes étaient jolies. »

 

Il écrasa son mégot par terre avant de répondre posément :

 

« Avant, tu n’avais pas de fesses. 

 

    Avant, tu ne fumais pas non plus. »

 

Il se leva, m’embrassa naturellement sur la joue, sans laisser aucune tension s’interposer entre nos rituels d’enfants, et je le suivis. On fit le tour de l’église en silence et on rejoignit sans s’y installer les petits escaliers sur lesquels on jouait auparavant à la sortie de la messe. Les mains dans les poches, le regard au loin, Naruto semblait encore avoir grandi et de mon côté, l’impression que le gouffre qui nous avait séparés était insurmontable terrassa l’espoir de retrouver mon meilleur ami sous les décombres de l’adolescent.

 

« C’est dommage… Il est déjà l’heure que tu t’en ailles. »

 

Ses yeux descendirent jusqu’à trouver les miens alors que je me dépatouillais avec le non-sens que sa phrase provoquait en moi. Pas compris. Pas compris. Ça devait se lire clairement sur ma tête, car il reprit :

 

« Le parking s’est déjà vidé. »

 

Un sourire désolé étira ses lèvres. Je réprimai une sérieuse envie de m’effondrer en larmes et murmurai en fixant mes pieds :

 

« Tu as raison… 

 

    Je t’ai menti tout à l’heure. T’avais déjà des fesses ‘y a un an et je suis bien placé pour en parler, rajouta-t-il comme un dernier aveu.

 

    Qu’est-ce que t’essaies de me dire là, Naruto ? Que t’as toujours fumé tout comme j’ai toujours eu des fesses ? »

 

Il soupira et reprit :

 

« Nan. J’essaie juste de rattraper le coup, de te montrer qu’on a pas tant changé que ça au final. »

 

Ni une, ni deux, je lui sautai au cou.

 

-

 

Peut-être que… Si on avait voulu s’en sortir, on aurait pu. On se serait battus contre nos mauvaises habitudes perpétuées depuis trop d’années et on les aurait surmontées de la même manière qu’on avait contré la puberté.

 

-

 

Naruto me fixait. Je sentais son regard exaspéré sur mes doigts gauches, inexpérimentés. Je l’emmerdais. Qu’on ait quinze ans ou treize ans, que ça cause de cul ou de coloriage, je l’emmerdais.

 

« T’en as encore pour longtemps ? J’aimerais fumer, moi. »

 

J’avais décidé d’apprendre à rouler et Naruto avait de mauvaise grâce accepté de me montrer comment faire après que je lui aie chipé son paquet de feuilles J.O.B. Je me battais désespérément contre les feuilles de tabac séchées depuis une bonne dizaine de minutes, le vent n’arrangeant rien, et elles étaient bien parties pour gagner le combat. Elles ne tenaient pas en place et mon filtre – si on pouvait appeler un bout de carton de deux centimètres de large enroulé, un filtre – prenait son pied à glisser à chaque occasion.

 

N’y tenant apparemment plus, Naruto avait saisi la petite feuille semi-transparente de mes mains, éparpillant sur mon jean les feuilles de tabac.

 

« Mon jean ! »

 

Sans même me jeter un regard – il avait sûrement pris l’habitude que je rouspète pour la forme, histoire de ne pas perdre la main –, Naruto avait pris une bonne portion de tabac de sa pochette Marlboro posée entre nous.

 

Une voiture passa. Dans son sillage, un coup de vent souleva les mèches blondes de mon meilleur ami alors qu’il se concentrait sur sa cigarette de fortune. Il acheva de rouler son tabac d’un coup de langue calculé et précis. Rapide, efficace. J’étais à des années-lumière de sa technique et j’allais vraiment finir par croire que Gad Elmaleh avait raison sur la supériorité des blonds…

 

« Tu vas mourir Naruto. »

 

Dans un simple souffle, la fumée sortit d’entre ses lèvres et l’odeur âcre de la cigarette m’agressa les narines. Je reniflai et il rétorqua : 

 

« Si ça se trouve, tu crèveras avant moi Sakura. »

 

Il n’y avait rien à répondre. La semaine prochaine, je lui achèterai un paquet de filtres dignes de ce nom à défaut de pouvoir l’empêcher de se noircir les poumons à la nicotine.

 

On était assis à quelques mètres de chez Sasuke, par terre, à même le bitume. Sans gêne. Sans-gênes.

 

« Qu’est-ce qu’il fait Sasuke ?, j’avais demandé en m’impatientant. 

 

— Tu veux une taffe ?

 

Je fume pas et tu le sais très bien, Naruto. Qu’est-ce qu’il fait Sasuke ?

 

— Il me fait chier. Comme d’hab. »

 

Je détestais quand il se payait ma tête comme ça. Regard en coin puis soupir de Naruto.

 

« Téléphone-lui, lâcha-t-il.

 

— Fais-le toi-même.

 

— C’est toi qui voulais savoir ce qu’il faisait.

 

— C’est toi qui m’as traînée jusqu’ici. »

 

On entendait une musique aux airs de reggae qui approchait lentement et la micro-guerre que Naruto m’avait déclarée s’acheva aussi subitement qu’elle avait été entamée : Sasuke arrivait.

  

-

 

 Ce genre de scènes, c’était mon quotidien. La fierté d’être la seule fille qu’ils acceptaient à leur côté, d’être entre eux quand on marchait. On foutait rien. On écoutait du rap. On parlait pas énormément de nous. On s’envoyait des messages que pour se retrouver quand on s’était perdus en chemin. On restait là, assis par terre, à rigoler. On traînait. On traînait dans la rue, on traînait dans la vie comme si on avait un boulet accroché à la cheville.

 

La rue. C’était pas la meilleure réponse qu’il soit, mais c’était notre réponse à la vie. Inconsciemment. Progressivement. Une fois de temps. Puis une fois par semaine. L’après-midi. Puis le soir aussi. On avait fini par se sentir mieux dehors que chez nous et on avait tous les trois nos raisons. Celles de Sasuke et de Naruto étaient sûrement meilleures que la mienne mais peut-on réellement dire que puisqu’on est capable de se justifier, qu’on a alors raison ? Etait-on si différents de ces vieux qui traînaient leur carcasse imbibées d’alcool sur les trottoirs de notre quartier en plein embourgeoisement ? Et incapable de faire face aux regards noirs que les étrangers me portaient, j’avais fini par douter du bien-fondé de ma raison qui s’était transformée en conséquence. Si on avait voulu s’en sortir, on aurait pu.

 

Et nous, en l’occurrence, on voulait pas.

 

-

 

Je fixai le casque orné de flammes rouges et noires que me tendait Naruto, hésitant à m’en emparer. A la simple vue du scooter garé près de mon portail, je nous imaginais déjà emportés par les ambulances.

 

« Arrête de tirer la tronche et enfile-ça. »

 

Au garde-à-vous, j’attrapai la protection et fis glisser ma tête à l’intérieur. Le contact désagréable de la mousse sur mes joues me fit grimacer jusqu’à ce que les doigts de Naruto caressent mon cou en réglant la sangle de sécurité. Un instant, je fus tentée de lui faire remarquer qu’il n’avait pas besoin de s’occuper de moi comme d’une gamine mais je me rappelai aussitôt que je serais sans aucun doute incapable d’enfiler correctement ce truc toute seule.

 

« Ça va ? C’est pas trop serré ?, m’interrogea-t-il. »

 

Il valait mieux que ça soit serré. Au moins, si je me fracassais la tête contre le goudron, ça risquait pas de se barrer. Réflexe inutile : j’essayai de retirer le casque sans en détacher la sécurité pour vérifier mon taux de survie et faillis m’arracher les oreilles. Bizarrement, ça ne me rassurait même pas.

 

Naruto prit place et m’invita du regard à m’installer derrière lui. Comme je ne bougeais pas, il insista d’un ton agacé :

 

« Bon, tu montes ? »

 

J’enjambai maladroitement le scooter en m’appuyant sur ses épaules et essayai de me caller le mieux possible contre son dos.

 

« T’as fini de gigoter, ça y est ? »

 

Je hochai la tête, faisant se heurter nos deux casques, alors qu’il mettait le contact et démarrait en vérifiant ma réaction dans le rétroviseur.

 

-

 

Si les choses étaient restées telles quelles, rien n’aurait jamais posé problème. J’ai souvent souhaité très fort que rien ne change entre nous. J’aurais dû perdre mon temps pour autre chose. La descente aux enfers avait continué à mesure que les années passaient. Inévitable. Prévisible. Naruto était gérable. Sasuke était gérable. Naruto et Sasuke ensemble, c’était une toute autre affaire. Et moi ? Moi, c’était le boxon dans ma vie, dans mon cœur. Je vivais, je ne touchais pas leurs cochonneries. Je restais agrippée à la taille de Naruto, les cheveux au vent, à observer nos ombres défilant rapidement par terre à chaque fois que le scooter s’élançait. Et pourtant, je ne valais mieux qu’aucun d’entre eux.

 

Il n’y en avait pas un pour rattraper les deux autres.

 

-

 

Je regardais à la télévision un clip débile où des danseuses se tortillaient en maillot de bain à côté d’un chanteur même pas beau mais qui s’y croyait. A côté de moi, Naruto écoutait de la musique à fond, assis devant l’ordinateur. La voisine aurait pu être égorgée, on ne l’aurait pas entendue avec tout le boucan qu’il y avait. Mais bon. Naruto n’avait pas de voisine, le problème était donc réglé.

 

Sasuke… Eh bien, Sasuke se tuait à balloter des baffles partout dans le salon et j’ignorais pourquoi puisqu’il y en avait déjà bien assez ici. Je lui jetais un coup d’œil de temps en temps depuis mon canapé, rigolant intérieurement de le voir fusiller les enceintes du regard et attendant qu’il déclare forfait, qu’il abandonne, qu’il pète un câble. Qu’il ait une autre expression que cet air constamment lassé sur la gueule. Mais peut-être que c’était trop demander de voir Sasuke éprouver quelque chose. 

 

« Naruto ! »

 

Il avait un organe vocal impressionnant, Jiraya. Couvrir notre tapage, franchement, chapeau.

 

Je mis négligemment un coup de pied dans l’épaule de Naruto. Il ne s’offusqua pas, se retourna vers moi, vérifia si mon pied nu était assez propre pour l’avoir touché et m’interrogea juste d’un signe de tête inexpressif pour savoir ce que je lui voulais encore. Je n’eus même pas à lui indiquer l’entrée que Jiraya débarquait déjà. Sasuke se jeta dans le canapé à mes côtés, fixant la télévision comme si ça avait été son occupation originelle. Je le regardai, attendant une explication mais il m’ignora royalement pendant que Naruto baissait le volume du son – ah mes oreilles…

 

Mais qu’est-ce qu’ils avaient encore fait comme connerie ? Et pourquoi est-ce que j’avais l’impression de jamais servir à rien, moi ?

 

« Je suis venu prendre des baffles. »

 

Jiraya, l’oncle de Naruto, était sympathique quoi qu’un peu déglingué sur les bords.

 

« Pas celle-là !, lui avait hurlé Naruto. »

 

Et là, la situation avait pris un tournant intéressant. Réaction pas normale du tout du mec qui cachait quelque chose. Je tournai la tête vers lui alors qu’il fixait Sasuke. Entre ces deux-là à l’heure actuelle, c’était la guerre ; les fusils en moins. Au milieu de la trêve que j’implorais avec mes yeux quémandant des réponses, Jiraya souleva la baffle avec laquelle jouait Sasuke il y avait quelques minutes et un bruit de verre se brisant résonna. Aussitôt, Naruto me tira brutalement du canapé par le poignet.

 

Jiraya nous fixa. Il ne comprenait pas – je ne comprenais pas grand-chose non plus pour tout dire. Il réfléchissait. Il était partagé entre l’envie d’interpréter et de ne pas savoir. Mais avait-il réellement le choix ?

 

Je remis mes Converses en mode vitesse-éclair, l’habitude aidant : on se faisait toujours prendre quand les garçons faisaient des conneries alors j’avais optimisé mes temps de réaction et je travaillais régulièrement mes démarrages de sprint. Mine de rien, courir vite, ça peut sauver des fesses quand on a seize ans.

 

Le liquide s’écoulait à grosses gouttes de l’enceinte et échouait en clapotis réguliers sur le parterre. Jiraya la reposa dans un nouveau fracas de verre, porta ses doigts imbibés à sa bouche et… Eut un éclair de lucidité.

 

« Bande de petits cons ! Vous aviez caché de l’alcool dans les baffles ! »

 

On avait déjà détalé, hilares, et Naruto avait pesté pour ses bières gâchées tout l’après-midi.

 

-

 

Sasuke et Naruto partageaient quelque chose qui m’était inaccessible, dont j’étais tout simplement exclue, incapable d’en comprendre les termes. Que je jalousais souvent malgré tous les efforts que je faisais pour remettre mes idées en place. Mon meilleur ami et mon petit ami. Cette complicité, ce monde à eux faisait souvent qu’ils faisaient bande à part. En même temps, j’aurais dû me dire que c’était normal qu’entre garçons, ils aient leurs trucs à eux.

 

Et puis quelle idée aussi, s’amouracher du meilleur ami de mon meilleur ami ?

 

-

 

Ils ne me cachaient rien, mais ne me disaient rien non plus. C’était comme s’ils vivaient dans une autre dimension et que nos deux espace-temps entraient en collision à chaque fois qu’on se retrouvait. Confirmant mes doutes, Naruto et Sasuke n’avaient pas fait long-feu au lycée et cumuler les absences était rapidement devenue une solution pour les croiser.

 

On se ruait tous dehors, comme tous les jours à la même heure, comme à toutes les récréations. Certains se pressaient pour aller acheter un pain Nutella au camion-bar, d’autres par habitude. Au milieu de la masse étudiante, je marchais au même rythme que tout le monde, portée par les autres. Naruto et Sasuke devaient m’attendre à la sortie, comme d’ordinaire. Il n’y avait pas besoin de presser le pas pourtant, vu qu’ils n’avaient jamais rien d’autre à faire. C’était ça les habitudes : des rendez-vous qu’on ne loupe pas même quand on veut décommander. Mais je ne me doutais de rien. Et même quand je m’étais demandée où était Sasuke, je n’avais pas réalisé que ce jour-là ne rentrerait définitivement pas dans la case « banalité du quotidien ».

 

Naruto s’était avancé avec sa tête des mauvais jours alors que je cherchais du regard une trace de Sasuke au milieu des élèves. Il puait la mauvaise nouvelle à des kilomètres avec ses cernes bleutées qui encadraient ses yeux rougis de fatigue et je n’eus même pas le temps de lui poser la question qu’il m’enlaça.

 

« Saku… On a fait une méga boulette hier soir. »

 

J’étais capable de rire de tout, de tout encaisser.

 

« Genre ? T’as avoué à Sasuke que tu l’aimais et il s’est tiré au Bahamas à la nage ?, rigolai-je.

 

— Genre Sasuke a passé la nuit au cachot, en cellule de garde-à-vue. Il sort cet après-midi. »

 

J’eus un véritable hoquet de stupeur.

 

De tout encaisser… Sauf ça.

 

En même temps, il y était pas allé de main morte, Naruto. Sortir ça comme ça, de but en blanc. Il aurait pu faire un peu attention à mon cœur tout de même.

 

Les lycéens nous contournaient rageusement parce qu’évidemment, en bons empêcheurs de tourner en rond, on avait décidé de jouer notre drame juste devant le portail du lycée et qu’on emmerdait tous ceux qui voulaient sortir. Mais j’avais d’autres chats à fouetter.

 

C’était la première de leur altercation avec les flics. Et Naruto essayait de se justifier. Et moi, j’étais loin.

 

« Tu sais, ils nous ont pris … … Moi, j’ai fait croire que j’étais en couple avec ma cousine et ils m’ont juste gardé pour la nuit… … … »

 

Je n’écoutais déjà plus. Certaines personnes me bousculaient pour passer. Un choc un peu plus poussé, plus brutal que les autres m’avait ramenée à la réalité. On était ensuite allés s’asseoir plus loin, le temps que je retrouve l’usage de la parole.

 

Inutile de préciser que nous étions allés chercher Sasuke à la fin de sa garde-à-vue. Et donc, qu’une énième absence injustifiée – je n’avais plus de carrés d’absences dans mon carnet de liaison depuis belle lurette – et injustifiable s’était ajoutée à mon palmarès. Dire qu’il y avait seulement trois ans, j’étais une élève modèle… J’en viens parfois à détester les garçons parce que je le jure, j’ai pas trouvé ça drôle du tout.

 

Sasuke, Naruto et quelques copains avaient fait cette nuit-là, ce que Naruto appelle communément un « coup de patte » dans une maison du quartier. Fiers d’eux, défoncés et sûrement un peu saouls, ils ont bêtement mis le feu à une poubelle, alertant le voisinage. Ils se sont attardés, ont crevé les pneus d’une voiture puis ont commencé à rentrer. Arrivé devant chez lui, Naruto rentre déposer ses trouvailles puis ressort discuter un peu avec sa cousine. Sasuke, qui habite quelques rues plus loin, continue sa route, accompagné de deux copains. Dix minutes plus tard, Naruto et sa cousine sont embarqués par une voiture de la BAC qui continue d’arpenter le quartier. Très peu de temps passe avant que Sasuke, qui marche tranquillement, soit soudain plaqué au sol, menotté et embarqué. Arrivés au commissariat, ils sont interrogés séparément malgré l’heure avancée. Naruto et sa cousine prétendent être un couple qui se trouvait là par hasard. Sasuke, qui refuse d’avouer toute implication, est frappé puis emprisonné avec ses deux copains. Ils passent la nuit en cellule de garde-à-vue et le matin, passent par les procédures judiciaires, sont fichés puis relâchés. Ils récupèrent leurs lacets de chaussures confisqués et…

 

La paume de ma main s’écrasa violemment sur la joue de Sasuke à la sortie du bureau de police.

 

« Je vais te tatouer mes cinq doigts sur le profil gauche, tu vas voir ! Crétin !

 

— Tu sais quoi ? Tes claques font plus mal que celles des policiers. »

 

Ça ressemblait toujours à peu près à ça, les disputes de couple avec Sasuke. Jamais très constructif. Je me retrouvais à tous les coups bouche-bée, à court d’arguments face à lui. Et pourtant, obligée d’en découdre, poussée par mon moi intérieur. Lui et moi, on pataugeait. On ramait. On s’en sortait pas. On était incapables de discuter.

 

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Comme une destinée tracée, après ma 2nde brillante, je m’étais dirigée un peu comme un mouton de panurge vers une 1ère scientifique. Naruto et Sasuke s’étaient calmés. Enfin… Ils s’étaient limités à leur consommation illégale et avaient arrêté les vols de voitures et leurs fameux « coups de patte ». Pour ma part, j’avais enfin su d’où venait cet écran plasma chez Naruto, les DVD qui s’entassaient, les baffles qu’on remplaçait sans problème après casse, et je m’étais sentie bête de ne pas avoir deviné toute seule. L’amour me mettait vraiment de la merde dans les globes oculaires et depuis que je l’avais réalisé, je sortais de moins en moins tard, de moins en moins souvent. Fini les vendredis soirs en boîte où on arrivait à six heures du matin à la maison et où j’avais juste le temps de prendre une douche avant de partir en cours, m’endormir sur une des tables du fond.

 

Sasuke n’en avait rien à faire que je ne traîne plus aussi souvent avec eux. Je pense qu’il trouvait même ça mieux, que je ne trempe plus dans leurs affaires douteuses. Naruto me le reprochait, lui. Je crois que c’est à partir de là que ça a commencé à se gâter sérieusement au point qu’on en arrive là. Au point que je perde Naruto alors que je l’aimais autant et que mon orgueil m’empêche d’aller me réconcilier avec lui.

 

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« Ecoute Sakura. Si tu veux te barrer, barre-toi, mais barre-toi vite. »

 

Cris. Hurlements.

 

« Je veux pas passer ma vie à poser mon cul sur un trottoir et regarder les voitures monter et descendre, Naruto. On a dix-sept ans maintenant ! »

 

On s’était évidemment quittés en mauvais termes, sur des mots qui dépassaient ma pensée. Fâchés à mort. Et je regrettais déjà en claquant la porte de chez lui, les larmes aux yeux.

 

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Naruto était mon meilleur ami. La personne vers qui mes pieds me dirigeaient instinctivement, mécaniquement lorsque le vide de ma vie me pesait un peu trop. C’était égoïste quelque part, parce qu’il était lui-même écrasé par l’absence de ses parents et que moi, j’en rajoutais avec mes questions existentialistes.

 

Le milieu dans lequel il évoluait semblait l’avoir prédestiné à ce qui lui arrivait. Il n’avait peut-être aucune excuse mais moi, j’étais incapable de lui tenir rigueur de ses écarts de conduite. Combien, à sa place, auraient été capables de vivre avec la douleur qui tiraillait incessamment son cœur ? Il était jugé avant même qu’on ait pris en compte son vécu. Naruto appartenait à cette jeunesse des quartiers qui vagabonde. Mal orienté, mal tombé. Il n’avait pas eu de bol. Ça ne faisait pas pour autant de lui un mauvais garçon. J’en étais convaincue.

 

Ses yeux étaient trop sincères pour ça.

 

Et en réponse aux reproches qu’il lisait dans les regards mauvais des gens toute la journée, Naruto répétait sans cesse en chantonnant :

 

« Mi marss’ tout seul frèr, mi porte mon fardeau. Mi marss’ tout seul si ou ‘vé cause déssu mon dos. Mi marss’ tout seul oui, mi porte mon fardeau. »

 

Je marche tout seul mon frère et je porte mon fardeau. J’avance seul même si tu parles dans mon dos.

 

Et comme ça, en chantant en créole, il défiait la vie et la Terre entière. Je m’en souviens très bien.