Prologue.

par Flo'

Tinckled pink : prologue

 

 

Loin de l’agitation des villes-monde, on habitait une île tropicale de l’océan Indien. Vingt-huit degrés en hiver – inutile de préciser que Noël sous la neige, on savait pas ce que c’était. La plage à trente minutes de n’importe quel endroit d’où on se trouvait, du soleil trois-cent trente jours par an. Un petit bout de paradis ? On payait notre bronzage permanent au prix fort, je le garantis. Je le jure et je crache même par terre si besoin est. Entre la vie chère, les trente-huit degrés à l’ombre en été, les bus qui passaient une fois par heure et notre seul aéroport national, pour moi, la Réunion était un coin perdu. Un bout de terre oublié du monde. Et il fallait pas être bien stupide pour s’apercevoir que le monde, il savait pas positionner notre existence sur une carte et que pire, il nous considérait tous comme des Vendredi. Bien sûr qu’on avait l’eau courante et l’électricité. Non, on ne se baladait pas sur le dos des éléphants – à titre d’information, il n’y en a pas –, et encore moins de liane en liane. On ne portait peut-être que rarement des pulls, mais on ne s’habillait tout de même pas à la Tarzan.

 

Et moi ?

 

Moi, j’avais toujours vécu dans ce bordel. Trois heures pour traverser l’île ; soit en tout et pour tout, à peine quatre-vingt-dix malheureux kilomètres. J’avais jamais rien vu d’autre. J’avais jamais pris la peine d’aller voir ailleurs. J’étais née ici, j’avais grandi ici, à la Réunion ; et j’y étais comme enchaînée. Opprimée par les plages bondées mais pourtant incapable de m’en échapper. Clouée sur place par l’inconnu qui se terrait au-delà de l’horizon qui séparait maladroitement l’eau couleur lagon de la mer et le ciel azuré.

 

La Réunion, c’était le rêve de certains ; c’était mon cauchemar. C’était ma vie.

 

C’était ce dont les touristes raffolaient. Les couchers de soleil colorant le sable fin de la plage avec ses rayons rougeoyants, les coraux et la vie marine regorgeant près de la côte, les paréos bariolés englobant les corps mâts découverts par les bikinis, les queues des baleines entraperçues au large, la nature et les fruits exotiques, les habitudes tranchant avec l’ambiance occidentale et les embruns de la mer se collant aux pare-brise des voitures.

 

C’était aussi ce que les gens oubliaient trop souvent. Lorsqu’on y vivait, on savait. On savait qu’ici, c’était comme ailleurs. Peut-être pas pire, mais sûrement pas meilleur. Délinquance, drogues. Le soleil ne guérissait pas ce genre de maux. La Réunion, c’était trente pour-cent de chômage chez les jeunes, c’était le tiers des adolescents de plus de seize ans évincés du système scolaire. C’était les pieds de cannabis qui poussaient au pied de nos fenêtres sans même qu’on les ait plantés et les grammes qu’on distribuait par paquets, par kilos, tellement ils abondaient. C’était les adolescents comme moi qui erraient sur les trottoirs de leurs quartiers sans jamais savoir quoi faire de leurs dix doigts.  

 

A part ça, la Réunion, c’était vivable depuis que j’avais trouvé Naruto et Sasuke. Et ça, je m’en rappelle très bien.

 

-

 

Se souvenir de soi, ne pas se reconnaître et ne plus se comprendre. Avoir l’impression de regarder quelqu’un d’autre évoluer dans sa propre vie. C’est le sentiment que me laisse le souvenir de cette adolescente que je ne cerne pas et qui se bat contre elle-même en vacillant. Ce souvenir de ce que j’ai pu être ressemble définitivement à un mauvais rêve. C’en est risible de s’imaginer qu’il y a eu une époque où j’étais ce genre de fille. Appliquée et consciencieuse. Je bataillais pour avoir une chance d’être à l’heure en cours malgré la paresse et la lassitude qui me clouaient au lit chaque matin mais au final, quand j’y réfléchis, j’étais surtout martelée et assommée par les sonneries successives de mes trois réveille-matins. Aujourd’hui, je me suis résignée et plutôt que de chercher à être à l’heure, je cherche des excuses crédibles – « excusez-moi Madame, mais le bus a explosé ! » – et j’ai appris à me brosser les dents en prenant ma douche.

 

Ce jour-là… C’était la rentrée et si jusqu’alors j’avais considéré que ma vie n’était qu’une simple succession d’évènements dictés par la nature, à ce moment-là, elle a dû débuter réellement. Elle a pris un sens. Peut-être pas le meilleur qui soit. Mais malgré tout,  je prenais enfin les commandes. Je ne faisais plus que me faire balloter, je traçais ma route et je m’enveloppais dans cet idéal de liberté qui sonnait étroitement avec l’insolence.

 

Ce jour-là… C’était la rentrée et la matinée avait été d’un ennui mortel : on sait tous ce que c’est, les lectures du règlement intérieur… Mais après des années d’attente avec l’existence en suspens et le cœur entre parenthèses, les choses sérieuses ont commencé. Entre accélérations incontrôlées du rythme cardiaque et instants de panique secouants, mon espérance de vie avait pris un sacré coup après ce premier cours de maths.

 

Vous savez, si Naruto n’avait pas été ce qu’il est, les choses se seraient sans nul doute passées autrement. Il n’aurait pas copié sur moi, une fille qu’il n’avait sans doute qu’aperçue une ou deux fois, sans même me demander mon avis. Il n’aurait pas souri aussi sincèrement en voyant ma tête d’ahurie. Il se serait au moins donné la peine d’être discret et il aurait dit « merci », ce con ! Et plus j’y pense, plus je me dis que c’était foireux dès le début. Notre rencontre ne tenait qu’à un fil, qu’à un caprice de professeur qui avait décidé de nous mettre à côté le jour de la rentrée. Sans cet audace un peu désespéré qui l’avait rapproché de moi, peut-être que je ne lui aurais jamais adressé la parole. Bon, j’avoue, j’exagère, il était tout de même dans ma classe, j’aurais bien fini par lui parler, au moins pour lui emprunter sa colle.

 

 Aujourd’hui, Naruto, c’est bien plus qu’un simple voisin de table.

 

-

 

A cette époque-là, je voulais rien faire dans ma vie, je voulais rien faire de ma vie. On peut pas vraiment dire qu’avec Naruto à mes côtés ça s’était amélioré. Néanmoins, quelque chose avait changé en moi. Comme si la roue du destin avait tourné en ma faveur : désormais, j’avais quelqu’un. C’était pas grand-chose. C’était toujours mieux que rien.

 

Naruto, c’était mon embarcation de fortune pour la traversée de la vie.

 

Et on a grandi. Avec Sasuke aussi. Et ça, c’est toute une histoire. C’est une vie. Pour en arriver où ? Là :

 

« Ecoute Sakura. Si tu veux te barrer, barre-toi, mais barre-toi vite. »

 

Après toutes ces années passées ensemble, celle-là, c’était la meilleure. Barre-toi ? Dis-moi Naruto, dis-moi que tu plaisantes. Barre-toi ? Cinq ans pour en arriver là, bordel de merde ?