Mes regrets

par tookuni



Mes regrets



Une silhouette se déplaçait à vive allure sur les toits. Mystérieuse, camouflée par une longue cape noire, elle semblait pourtant des plus pressée et ne faisait rien pour masquer sa présence.

L'on savait bien, à Konoha, que ce jour arriverait, et l'ombre se réjouissait déjà de ce retour aux sources bien mérité.

Cette liesse particulière, il devait bien le reconnaître, n'était due qu'en partie aux odeurs familières du village. Certes, il allait revoir enseignants et camarades. Certes, il allait retrouver son frère, la prunelle de ses yeux, cette sorte d'opposée âme sœur si longtemps ignorée malgré leurs liens. Pourtant, rien ne valait l'angoisse qui pesait sur son cœur en songeant qu'enfin, après toutes ces années d'errance, il allait la revoir.

Il n'aurait jamais cru l'accepter. Il n'aurait jamais cru même faire un geste aussi déplacé que cette pichenette, symbole de son affection, à l'époque.

Pourtant, se nourrissant de ce souvenir, réalisant que ce simple mouvement était une déclaration d'amour, il avait fini par y penser sans relâche. Elle, si jolie, si entêtée, si incroyable. Elle qui l'avait insulté en pleurant. Elle qui serait morte pour lui. Elle qui était si compétente à présent que, souvent, il se sentait impuissant face à tant de génie.

Il ne se le serait jamais avoué s'il n'avait pas effectué ce long pèlerinage loin de tout. A force de se projeter dans ce passé, de ne voir qu'elle autour de lui, il l'avait aimée. Il l'avait élevée à ce rang qu'elle souhaitait tant, exclusive étoile lui servant de guide dans les ténèbres, espoir d'un futur qu'il fuyait par terreur de le détruire.


De petits feux d'artifice fusaient dans le jardin de la petite maison Haruno. Naruto allait de gauche et de droite, impatient. On avait accroché des lampions partout. Un garçon en habit de cérémonie brillait par son sourire éclatant. Il ne s'en soucia pas. Il ne voyait que la fenêtre de la chambre de Sakura.

Les guerriers, distraits par la fête, n'avaient pas repéré sa présence. Il se coula dans l'ombre, ouvrit sans bruit le battant et glissa dans la lumière.

Il la vit. Plus belle que jamais. Plus immense et plus épanouie. Auréolée de blanc, angélique, elle plaçait sur sa tête un diadème fais des pétales blancs de cette fleur caractéristique qu'elle incarnait.

Il comprit.

Il devina la fête, la promesse trop floue. Il réalisa qu'il n'avait plus rien à faire dans cette pièce en cet instant magique dont il serait, une fois de plus, le trouble-fête. Il hésita. Il voulait savoir.

Elle sursauta lorsqu'elle entendit sa voix.


Inutile de te lever pour m'écouter

Navré de te déranger une si belle soirée

Ta robe de mariée est faite pour épouser

Mes regrets, mes regrets…


Il lui demanda pardon. De ne se présenter qu'aujourd'hui, d'être là trop tard. De venir entacher son bonheur de sa présence. C'était pourtant un si beau soir...

Elle fut si émue qu'elle laissa couler une larme. Elle donna l'impression de vouloir se jeter dans ses bras mais, encombrée par l'ample vêtement, elle s'abstint. Elle ne pouvait plus faire cela.

Elle était si radieuse dans sa robe de mariée...

Sur son visage glissa une expression nerveuse, dans ses yeux le trouble se manifesta. Il sut. Il regrettait déjà.


Ne crains rien de moi je ne troublerai pas

Ton bonheur qui commence où finit ma joie

Vraiment je ne savais pas qu'en un soir on pouvait...

Mais à quoi bon, à quoi bon...


Il insista : il ne faisait que passer, qu'elle ne s'en formalise pas. Il ne venait pas déranger son bonheur naissant.

Après tout, lui n'avait pas été capable de le lui offrir. Elle méritait telle joie.

S'il avait su... S'il avait imaginé à quel point elle serait belle en ce jour, il aurait hâté son pas. S'il n'avait pas eu aussi peur, il serait revenu à temps pour comprendre à quel point il l'aimait.

Mais à quoi bon y réfléchir ? A quoi bon lui avouer tout cela ? Etait-il si fier et si puéril qu'il avait besoin de prendre sa part ? De voler quelques minutes de cette nuit ? De lui faire savoir, égoïstement, quels étaient ses affects à son égard ?


A quoi bon te dire que la vie

n'est possible qu'avec toi

Tu ne m'écoutes pas

Tu ne me vois pas

Comme tu es loin déjà


Il remarqua son désarroi. Si elle doutait, c'était de lui. De ses sentiments. De cette déclaration faite à la va-vite, tout à coup, après trop de temps à briller par son absence.

Il le vit bien : si cet aveu lui procurait une forme de satisfaction, il appartenait déjà au passé. Elle l'avait éloigné de son cœur, de sa vie, et elle repartait ailleurs, indépendante.

Comme elle était loin... Comme il comprenait quelles souffrances elle avait dû subir lors de ses rejets.

Si une heure un soir on pouvait se revoir...

J'ai dit des mots stupides et vides d'espoir

Il faut me pardonner je ne me suis pas encore...

Habitué, habitué


Il l'interrogea. Il voulait la revoir. Malgré tout, il conservait la folle envie de la croiser encore, toujours. De la reconquérir s'il le fallait.

Il racontait n'importe quoi. Elle secouait la tête, navrée. Elle lui dit que ce n'était pas possible. Pas comme ça. Mais qu'elle comprenait aussi et qu'elle était désolée qu'ils n'aient pas pu mieux s'accorder, auparavant.

Elle allait se marier. C'était idiot d'espérer.

Il lui demanda pardon, encore une fois. Il ne le lui dirait jamais assez quoi qu'il en soit. Il ne s'habituerait jamais à l'idée qu'elle n'en avait plus besoin.


Il faut dire que tout change si rapidement

Je dois fermer les yeux pour te voir comme avant

Non non ne parles pas

En moi j'entends ta voix

Comme avant, comme avant


Elle voulut savoir comment il allait, ce qu'il faisait de sa vie. Elle lui raconta ses propres aventures. Elle avait changé. Elle goûtait au bonheur, sans lui.

Ce regard enjoué ne le touchait pas, dirigé vers d'autres. Il aurait aimé la visualiser sans cesse avec ce petit air ébloui lorsqu'elle l'observait. Il la percevait encore riant aux éclats et frappant son ami quand il faisait une blague qu'elle n'osait pas trouver drôle sous ses yeux froids. Avait-il aimé un mensonge ?

Elle se déplaça vers la fenêtre et jeta un coup d’œil en bas. La pupille verte flamboya comme jamais. Jamais elle ne l'avait aimé comme ça.

Peut-être devrait-il se contenter de vivre dans ce souvenir d'elle, loin de toute réalité, se gorgeant de cette illusion créé pour lui et par lui ?


Elle me dit des mots cette voix

Comme c'est loin tout ça

Mais parles, fais quelque chose

Ne me laisse pas

M'en aller comme ça


Dire qu'elle l'avait supplié de ne pas l'abandonner. Plusieurs fois. Dire qu'elle avait même parlé de l'accompagner. Que lui fallait-il de plus que cette évidente promesse de revenir pour elle ? N'avait-elle pas compris ? Avait-il mis tant de temps qu'elle avait, enfin, perdu foi ?

« Au revoir. »

Pourquoi ne l'arrêtait-elle pas ? Pourquoi se contentait-elle d'afficher cet air contrit ? Il ne fallait pas qu'elle le laisse partir ainsi... Pourtant, il le savait, aujourd'hui, elle ne le retiendrait pas.


Navré d'avoir dérangé une si belle soirée

Je suis venu avant tout pour te demander

Non pas de revenir,

Seulement de ne pas sourire

Ne pas sourire, ne pas sourire


« Pardon. »

Il était désolé de s'être présenté ici à cette heure. Désolé de l'avoir trahie. Désolé de déranger un si beau jour. Il voulait qu'elle soit la première à le savoir de retour. Lui faire plaisir en rentrant enfin, entier. S'excuser.

Il s'était manifesté malgré tout en constatant le désastre. Non pas pour qu'elle retombe amoureuse de lui, sans doute simplement pour réclamer de sa part une dernière marque d'affection.

Peut-être ne reviendrait-il plus. Peut-être se contenterait-il de rester distant afin de ne pas menacer son bonheur. Peut-être, de temps en temps, lui ferait-elle l'honneur de perdre son sourire en se souvenant de lui...

« Penses à moi. »

Jetant ces derniers mots, symboles de sa détresse, il disparut dans la nuit. Un éclat orange le suivit.