Nous ne nous parlerons pas

par tookuni



Nous ne nous parlerons pas



La première fois que j'ai reçu une lettre de ta part, j'ai été étonné. Une erreur, peut-être. Sans doute envoyais-tu cette missive à quelqu'un d'autre.

Pourtant, constatant qu'elle m'était adressée, je l'ai ouverte. Tu disais que tu cherchais simplement à discuter avec quelqu'un. Que j'avais l'air seul, un peu à part et très timide. Que tu voulais savoir ce qui se cachait derrière mon visage distant. Tu donnais quelques précisions sur ta vie, ta famille, tes amis. Tu te demandais si je me souvenais seulement de toi. Désintéressé, je dois reconnaître que tu ne m'avais pas marqué plus que nécessaire. Par le biais de ces lettres, en revanche, tu prenais consistance.

J'ai reçu ton deuxième message après avoir hésité si longtemps qu'il ne m'était plus possible de te répondre. Tu insistais car tu entrevoyais la possibilité que ma réserve m'ait arrêté. Tu avais si bien deviné...

J'ai lu cette deuxième tentative avec plus d'appréhension et d'émoi que la première. J'attendais presque cette nouvelle requête. Cette fois, incapable de réfléchir plus longtemps, j'ai répondu.

Puis nous nous sommes croisés ainsi, sans cesse. Dans ces pages que je parcourais trop vite, trop impatient d'absorber tout de toi, je voyais ton visage, tes yeux, ton sourire. J'y percevais des choses différentes, je voyais ce Konoha idéalisé où tu évoluais. Puis je relisais les lignes, incapable de me contenter d'un seul aperçu. A force, je les connaissais par cœur.

Il y a ces hivers un peu rudes, ces journées pleines de rebondissements. Il y a ce quotidien aléatoire que tu apprécies. Ce froid que tu sacrifierais volontiers au soleil d'un éternel été. J'ai aussi appris que tu aimais les fleurs.

Et plus je lisais tous ces mots que tu m'as écrits, plus je t'apprenais entre les lignes.


En peu de temps au rythme où nous sommes allés, tu m'as tout aussi bien découvert. Tu as accepté mes terreurs, dont je n'ai jamais disserté qu'avec toi. Tu sais qui m'a sauvé. Tu sais pourquoi. Tu considères toi aussi que s'il m'a rendu la vie un jour, c'est moins à seize ans qu'à treize, lorsqu'il a été le premier à m'accepter. A me montrer que je n'étais pas seul.

Tu ne t'es jamais moquée de cet événement. Tu crois en lui toi aussi, sans savoir par quelles souffrances il a dû pu passer pour être aussi grand. Je me dis qu'un jour, peut-être, je t'en parlerai, même si ce n'est pas mon rôle.

Il me semble si bien te connaître à présent, par tous tes écrits, même si je ne t'ai jamais parlé, si je t'ai à peine regardée... A travers ces lettres, j'ai la prétention de croire que je te connais même mieux que quiconque. Les écrits sont plus beaux que les paroles prononcées. Il est si facile de décrire un sentiment de cette façon. C'est ainsi qu'on aime mieux, qu'on aime bien. Ce que nos bouches ne peuvent articuler, nos esprits les expriment avec ces mots calligraphiés.


Mais tu veux me rencontrer, me toucher. Dix ans que nous dialoguons ainsi, silencieusement, et je comprends que en aies assez. Tu as fait l'effort de respecter et comprendre mon silence durant tout ce temps, c'est déjà trop beau pour moi. Toutefois, maintenant, tu juges qu'il faut sauter le pas et tu veux me parler. Moi, j'ai peur de tout gâcher. De ne pas être à la hauteur. Et de briser toute notre aventure par ma simple existence. Et si je n'étais pas comme dans mes lettres ? Et si tu t'étais trompée ?

Tout ce qui s’est passé à distance, si ça ne marche pas quand on sera devenus proches, tout ce qu’on s’est dit de loin en pensant que jamais on n’aurait l’occasion de le répéter avec des mots… Comment garder tout ça sans rien casser ? Peut-être vaudrait-il mieux ne pas parler…

Nous oublierons donc nos voix. Nous nous contenterons de nous sourire, à l'image de cette relation épistolaire emplie de sincérité.

Je sais, j'espère que nous n'en avons plus besoin. A travers nos yeux, nous nous dirons tout ce que nous nous sommes dit par écrit, nous nous comprendrons d’un regard, nous nous apprendrons par nos corps, tout notre être consacré au silence que nous avons toujours arboré. Nos bras s’étendront sincèrement et nous nous étreindront avec toute la passion de nos lettres. Sans ces mots qui viendraient briser notre parfaite idylle.

Mes doigts courront dans tes cheveux blonds qui, paraît-il, sont si longs et si pâles. J’imagine tes mains entourer ma nuque puis se faire plus douces, sensuelles. Alors, peut-être, sans nous parler, sans rien nous dire, d’un simple regard, nous nous comprendrons et nous unirons.


Tu m'as dit que tu connaissais un endroit magnifique, à la mode, bruyant, le genre d'endroit où, perdu au milieu de la foule, l'on se sent isolé… Tu m’as dit que la seule envie que j’aurais serait d’en sortir, parce que je trouverais certainement toutes ces frasques trop lourdes pour moi mais, que pour te le faire savoir, je n'aurais qu'à me contenter de sourire et nous nous en irions...

C'est bien ton style à toi, ces lettres emplies de vie et de chaleur. Ces émois auxquels je suis hermétique, pourrais-je les expérimenter avec toi ? Moi qui ne vis plus qu'à travers tes mots, si tu me rassures une dernière fois, peut-être pourrons nous tenter de tout éprouver ensemble...

Voudrais-tu enfin me tutoyer ? Toi qui as passé tout ce temps à respecter mes fureurs, mes inquiétudes et ma neutralité. Toi qui me vouvoies encore après tant d'années. Nous sommes âgés à présent, nous avons quelque trente ans. Tu m'as dis que tu comprendras. Je sais que tu le feras. J'ai confiance. Parce que nous nous connaissons par cœur, que tu sais mes sourires quand je te lis, que je sais tes délires quand tu m'écris.

Alors nous irons nous perdre avec notre solitude, dans cette foule inconnue dont tu parles. Puis nous en aurons assez et nous irons boire un verre ailleurs… Chez toi peut-être…

Mais surtout, je t'en supplie, ne nous parlons pas.


Gaara


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Nous ne nous parlerons pas.

Je t'aime.


Ino