Hokage

par tookuni



Hokage



Il est là, à présent. Tout là-haut. Il a vaincu tous les ennemis. Il a atteint le sommet. Il est devenu le héros qu'il a toujours rêvé d'être.

Le voilà qui grimpe doucement la colline couverte de faciès de roc, où bientôt figurera le sien. Il surpasse toutes ces anciennes figures, et rien n'est plus merveilleux de songer que, à jamais, il sera désormais le plus grand de tous.

Le vent souffle puissamment sur le plateau, agitant ses cheveux blonds, dégageant son visage angélique. Il semble concentré et distrait, comme s'il répétait cérémonieusement les actes d'une autre vie. Sans doute a-t-il mille fois imaginé ce moment en rêve.

Il monte toujours, tout doucement. Peu à peu, Konoha se dévoile à ses pieds, heureuse et prospère. Toute entière, elle le reconnaît, lui, l'honni, le paria.

Ils monte encore tandis qu'un rafale balaie l'herbe qu'il foule, faisant claquer au vent le manteau légendaire qu'il arbore comme une évidence.

Soudain, il aperçoit la foule en contrebas. Elle l'observe, ne distinguant certainement que sa haute silhouette, incarnation d'espoir. Les spectateurs les plus éloignés aperçoivent peut-être, crevant le ciel, éblouissant, l'uniforme orange qui le caractérise.

Il n'en reste pas moins qu'il est impressionnant ainsi. Grave, tendu et incertain.

Le précédent Kage s'avance sur la plate-forme, solennel, tandis que les plus éminents guerriers le suivent au pas. Lui se retourne vers eux, incapable d'y croire.

Le prédécesseur s'incline avec respect, sa suite l'imite. Il ne concède toujours pas la vérité de l'instant. Il ne peut y croire. La situation est trop belle pour qu'elle lui soit consacrée. Il en est tout juste émerveillé, à l'image de ces illusions dont il s'est bercé pour se sentir moins seul et moins triste tout en sachant que la réalité était fort différente.

Il examine de près tous ces gens qui, l'un après l'autre, ont fini par accepter son existence. Par reconnaître sa légitimité.

Il est là, figé, majestueux sans le savoir, dans son mutisme défait. Le vent frais lui donne la sensation qu'il vole et ajoute à l’incongruité de l'événement. Son émoi est tel qu'il ne parvient à retenir une larme, coulant doucement le long de sa joue, si vivement et si réelle qu'il est bien obligé de se rendre à l'évidence. Le Hokage que l'on intronise aujourd'hui, c'est lui.

Alors, devant tant de guerriers rassemblés, il comprend l'ampleur de ce qu'il tient dans ses mains. Il voit l'admiration, l'attente, les sourires de ceux qui savent. Il comprend qu'après tant de souffrances, enfin, par ce sacrement, ce peuple chéri lui fait la plus belle preuve d'amour au monde : il lui offre son rêve.

Soudain, il est plus grand, plus impressionnant. Il est devenu le plus immense de tous les hommes, un frère accompli, un ami fidèle, un modèle à son tour que les générations futures se délecteront de suivre.

Le vent souffle encore une bourrasque, comme si les éléments eux-mêmes étaient venus saluer le mérite de cet immortel sauveur, s'agenouiller devant lui pour lui témoigner leur considération et s'enfuir, leur devoir accompli.

Le merveilleux se poursuit, comme si souvent en sa présence car il en est le fuel, et de ses prunelles jaillissent des flots de bienveillance. C'est son cœur si longtemps voilé qu'il dispose aux regards, dégoulinant à la suite des larmes, libéré de tout poids.

Sait-il seulement à quel point tous sont aussi étonnés que lui-même ? A-t-il remarqué que sa meilleure amie pleure de joie ? Que le petit air satisfait de son éternel rival laisse deviner son incrédulité ? Enfin que tous l'admirent plus que de raison.

Il ne peut comprendre. Pas encore. Il est trop heureux.

Le jour est venu d'atteindre ces cieux impossibles qu'il s'était imaginés atteignables pour ne pas mourir de chagrin. Sa chimère, son utopie, il la visite enfin.

Aussi, dans le vent, superbe au dessus de tous, pour adresser ses remerciements à l'assemblée, il fait ce qu'il sait le mieux faire : leur tendre les bras.

Les membres écartent le manteau, dévoilant davantage l'uniforme orange, générant ce bruit d'ailes qui sied d'ordinaire aux grands oiseaux. D'en bas, l'on aperçoit comme un second soleil. Une aube dorée auréolée de nuages blancs. A moins qu'il ne s'agisse de l'ascension d'un ange.

Les militaires se mettent au garde à vous, les civils attendent anxieusement. Ils prêtent serment. Ils le serviront, le protégeront. Ils lui obéiront et le conseillerons. Ils donneront leur vie pour la continuation de son rêve. A demi-mot, ce qu'ils jurent est bien plus beau : inconditionnellement, éternellement, ils l'aimeront.

Puis, en guise de réponse, plus véritable que tout serment, jurant par ce biais de se consacrer à ce devoir de Hokage qu'il applique sans le savoir depuis toujours, il se met à sourire.

Le silence ne laisse place qu'à une brise tentant de se faire muette.

Tout à coup, c'est l'explosion. On acclame, on crie, on s'embrasse, tandis que les plus proches étudient avec ravissement leur nouveau maître, si terrible et si singulier, au bord de la falaise.

Les guerriers se redressent pour s'approcher de lui, comme autant de fidèles qui resteront présents pour soutenir son fardeau naissant et, guérissant ainsi sa malédiction, feront en sorte qu'il ne soit plus jamais seul.

Sasuke est le premier à l'atteindre. Personne n'a remarqué son rapide mouvement, si bien qu'il donne l'impression de s'être téléporté là, par magie, sa main appuyée sur l'épaule de son frère, ses yeux rivés aux siens dans le plus intense des partages.

Puis Sakura se jette dans ses bras, perturbant le doux fil invisible, s'y engouffrant tel un ouragan et l'Uchiha s'écarte, placide, à peine gêné, de telle façon que son comportement semble parfaitement naturel.

Naruto sourit. Il sourit si fort qu'on croirait qu'il va se déchirer les lèvres. Il sourit si intensément que ses yeux brillent de plaisir et qu'un peu d'eau se glisse au coin de ses paupières serrées.

C'est comme si Konoha n'avait plus besoin d'autre soleil que celui-ci. Le sourire illumine l'atmosphère, la masse extatique en contrebas, le faciès rigide des anciens maîtres du village et, dans un accès de folie, chacun se surprend à espérer que son portrait n'arborera rien d'autre que cette superbe gentillesse, cette tolérance infinie, cette édifiante humanité.

Car il aura prouvé qu'il suffit de vouloir pour devenir. D'aimer pour exister. De luter dans l'ombre pour parvenir au solaire. Emblème du pays du feu, jamais Hokage n'aura si bien porté son nom.

Naruto.