Haine

par tookuni



Haine



Je hais.


Même si rien ne paraît sur mon visage impassible.


Ne me demandez pas ce que je hais


Il y a tant de choses que l'on peut haïr. Tant d'autres qu'on abhorre sans bien savoir pourquoi. Moi je hais sans reconnaître la nature de cette sensation. Je ne sais pas quelle entité je déteste autant mais, pour faire ce que j'ai fait, il fallait mépriser bien fort. Je ne jure que par elle. La Haine. C'est ce sentiment forcé en moi qui m'a rendu si puissant, qui m’a donné le courage pour massacrer, pour tout abandonner…

Parfois, avec une pointe d'ironie, je remarque que je ne le regrette absolument pas. Quelle matière y avait-il à sauver dans ce clan maudit ? Quelle valeur avaient ces gens éphémères qui, au sein de leur communauté fière et égocentrique, ne prônaient que la violence ? N'ai-je pas fait au mieux ? Méritaient-ils quelque autre châtiment ?

A mes yeux, du moins, la satisfaction est parfaite. La situation engendrée, leur disparition, mon départ, ne sont que le fruit de leur propre détestation. Puis de la mienne, versée à travers eux dans mes propres veines, sans raison retournée contre ces frères impies que j'ai fini par haïr pour leurs innombrables défauts. Cette incontrôlable sensation a généré mon dégoût de cette lignée déplorable et, sevré d'amour par ce dommage irrévocable, je n'ai plus perçu le moindre avenir dans leurs yeux. Pas plus que dans les miens. Plus de clan illusoire, plus rien que la haine pour moi...

Si je l’ai gardé en vie, lui qui ignorait les raisons de mes actes, ce n'était pas pour « tester mon niveau ». C'était aussi à titre expérimental, afin de vérifier que la haine était bel et bien plus forte que tout. En lui donnant davantage de raisons que moi-même de détester la terre entière, de me haïr moi, j'espère lui avoir forgé suffisamment de force pour m'éliminer. Il s'agit là d'une ultime tentative de découvrir la vérité sur ce monde, avant de disparaître à mon tour.


Il y a des mondes de mutisme entre les hommes


Le silence est une malédiction salvatrice. J'en ai fait preuve, tout comme lui. Un mutisme total, douleur inextricable car elle provient d'un simple état de fait : nous n'avons personne à qui confier nos tourments. Par nature ou par contrainte, c'est ainsi que je suis et, sans l'avoir encore revu, je savais déjà qu'il avait hérité de mes traits. Un passé aussi douloureux que le nôtre laisse des séquelles irréversibles. Il a dû, lui aussi, se murer dans cette distance qui a été ma perte, mon seul univers.

Le voilà, vêtu de noir, arborant cet air sombre que je perçois chaque fois que mon reflet se dessine sur le verre d'une fenêtre ou dans le reflet de l'eau. Il semble impassible en permanence. Il est comme moi.


Et le ciel veule sur l’abîme, et le mépris


Le ciel est d'un bleu clair trop limpide. Il ne présage rien de bon. Mon âme s'y accorde, comme en ce jour fatidique où j'ai renié mon propre sang.

Je l'observe, méprisant, lui jetant ce regard glacial que je réserve au monde tout entier. Pourquoi considérer des êtres si fragiles ? Seule compte la force. La force est obtenue par la haine. Je ne le sais que trop bien et, bien qu'il ait progressé, il ne me hait pas encore assez pour m'égaler. Que ne peut-il me détester davantage ? Quand sera-t-il enfin en mesure d'abréger cette vie sans intérêt qu'est la mienne ? J'ai presque hâte...


Des morts.


J'ai la chance de ne pas avoir peur de mourir. En revanche, j'aimerais que cette fin advienne lorsque j'aurai achevé tous mes objectifs. Ainsi, et contrairement à tous ceux que j'ai laissés derrière moi, je n'aurais pas échoué dans ma quête. Je n'aurais pas disparu par faiblesse, mais bien parce que mon temps était venu.

Quel gâchis qu'autrui ne soit en pleine mesure de réaliser son impuissance face à la mort. Quelle bêtise que d'espérer survivre lorsque l'on n'est pas assez fort...


Il y a des mots entrechoqués,


Tous ceux qui ne peuvent être prononcés à haute voix. Ce type de parole qui restera à jamais coincé au fond de nos gorges, car personne n'est là pour les entendre, et c'est mieux ainsi. A la longue, ils ne représentent plus rien. Une vague pensée, un regret, un peu de nostalgie. Puis tout s'efface et perd sa signification. Ils sont là, pourtant, et ne demanderaient qu'à jaillir si l'on forçait un peu le passage. Cependant, je ne les prononcerai jamais. Il sont inutiles. Ils sont vains. Ils ne servent plus à rien et ne peuvent plus changer quoi que ce soit...


des lèvres


Les lèvres pincées de mon frère en disent long sur cet état commun. Je pourrais presque en rire s'il m'était donné la chance de savoir comment on fait cela sincèrement…


Sans visage,


Je vois des fantômes dans mes rêves. La face voilée, parfois, ils s'adressent à moi. Ce ne sont que des ombres qui me glissent à l'oreille quelque litanie que je ne comprends pas. Que je ne veux pas comprendre. Des mots, des lèvres, des visages… qui sont un peu comme moi.


se parjurant dans les ténèbres


C'est peut-être cela qu'ils murmurent. Que je les ai trahis. Que je mérite d'avoir sombré dans les ténèbres pour ce que j'ai fait. Heureusement, j'aime cette noirceur qui m'entoure. Elle n'accepte ni parole, ni mensonge, c’est un monde de silence où je me complais.


Il y a l’air prostitué au mensonge,


Combien de temps vais-je encore devoir l'abuser ? N'est-il pas assez intelligent pour comprendre que tout ceci n'a été qu'une mascarade ? Qu'il est en vie parce qu'à son tour, il doit apprendre et se tourner vers l'avenir ? C'est une chose que je hais plus encore. Devoir lui faire croire à cette illusion bancale de telle sorte qu'il en grandisse. Je ne parviens pas à me résoudre à lui dire la vérité. Il respirera toujours cette idée nauséabonde que son frère aîné a tué par plaisir. Je ne peux le nier non plus.


et la Voix


Je lui souffle ces mots qui me révulsent. Qu'il est faible. Qu'il ne me hait pas assez. Et je voudrais ne pas entendre mon timbre, tel un écho, précipiter ma chute. Je souhaiterais qu'il cesse de me hanter après la nouvelle blessure ouverte dans ce cœur fragile. J'enrage.


Souillant jusqu’au secret de l’âme


Mes termes se gravent dans son esprit, se reflétant dans le mien à l'image d'une sorcellerie dont le magicien ne maîtriserait pas l'ampleur. C'est le cas. Rien n'est plus douloureux. Pourtant, il le faut. Je pervertis ses idées, ses sentiments. J’essaie de faire en sorte qu’il soit comme moi… Un être à l’âme souillée mais puissant. Afin que rien ne puisse le rendre plus malheureux. A travers ces flots d'objectifs et cette détestation que je me suis imposée, je trouve presque amusant de le voir disparaître dans les ténèbres, lui aussi. Ma satisfaction est du fait que je sais, ainsi, qu'il me survivra et prendra ma suite. Je ne pense pas faire d'erreur. Après tout, s'il a déjà plus mal que moi, il n'en sera que plus résistant. Il suivra ma voie sans peine.


Mais il y a


Le feu sanglant, la soif rageuse d’être libre


Souvent, je regrette de ne pas avoir tout fait brûler. Cela aurait supprimé trop de cadavres, cela aurait créé une telle déroute que certains m'auraient peut-être échappé, un bref moment. Cela, surtout, aurait été si grandiose ! Si traumatisant pour ce stupide petit frère… Je sais bien que j'ai choisi d'office la méthode la plus discrète mais j'aurais aimé voir la flamme dévorer jusqu'aux fondations de cet endroit maudit.

Nous aurions alors été libérés, lui et moi, de la malédiction des Uchiha. De leur emprise.

Lui, seul à présent, est tout de même resté prisonnier. S'il n'aspire qu'à s'échapper, il est tenaillé par la vengeance qui bride son existence. Encerclé par ses souvenirs, par les corps ensanglantés de cette nuit qu'il se fait un devoir de retrouver en cauchemar pour mieux exacerber sa volonté. Il ne sera affranchi de ces images oppressantes que lorsqu’il m’aura tué…

C’est quelque chose que son imbécile d'ami ne pourra jamais comprendre… Lui n’est prisonnier d’aucun souvenir… Lui ne possède pas la même soif rageuse que nous.


Il y a des millions de sourds les dents serrées


Nous avons été sourds. L'un comme l'autre. Je n'ai jamais écouté personne. Toi, tu es parti de Konoha à présent. Tu es comme moi : une petite tête de mule égoïste. Quelqu’un qui n’entends pas, qui ne peut pas entendre les autres… Et qui, par conséquent, ne peut leur parler.

Je ne sais pas parler. Je n’ai jamais su. Tu ne sais plus, tu as serré les dents parce que tu étais sourd, tu as refusé de t'exprimer car tu ne voulais pas entendre les suppliques des autres. Tu me ressembles tant...

Je n’attends qu’une chose maintenant. Que tu deviennes plus fort que moi, que tu viennes me tuer… Toujours sourd, muet et aveugle. Toujours soumis à ta vengeance, qu'enfin, vienne le trépas de ta main. Nous serions tous deux libérés.


Il y a le sang qui commence à peine à couler


Enfin... C’est le moment que je préfère. Le sang sort d’une plaie toute fraîche. C'est le seul instant où je ressens pleinement de la joie. Ce sang frais coule tout doucement, délicatement. La plaie vient de s'ouvrir et laisse glisser une goûte légère. Cela me semble exquis.

Mon sang. Je savais bien que rien n'est plus puissant que la haine.

Pourtant, à son œil malade, je m'interroge encore. Je doute, j'ai peur. Un mélange de souvenirs, un écho de voix lointaines me happe ailleurs. Je me sens disparaître et je crains que cela ne soit pas assez pour lui.

Tout ce que j'ai détruit n'a-t-il pas forcé cet enfant dans une voie trop sombre, dont on ne peut revenir ? Est-il encore seulement sain d'esprit ? S'il ne l'est plus, j'aurai échoué, et rien de ce que je pourrai lui confier, pas même la vérité, ne saura le retenir.


Il y a la haine


A mon grand soulagement, son regard me toise avec dégoût, avec surprise, dérouté, avant de se voiler. Je vois son désarroi mais, surtout, je perçois son ire. La haine est toujours là pour l'empêcher de sombrer dans la folie.

Je peux mourir dans ce combat. Lui seul m'aura dépassé. Lui seul, incapable d'aimer, se sera sauvé de notre destin morbide. Enfin l'on m'apporte la délivrance. Je n'en ai plus l'utilité. Lui seul devra désormais haïr.

et c’est assez pour espérer.


Adieu, enfin. Comme toi, j'ai vécu de haine. Par nécessité, sans choix possible, et j'en meurs comme tu en mourras un jour à ton tour. J'espère que cette nouvelle douleur te fera tant me détester que tu me survivras. J'espère que tu vivras.


Moi, je ne te hais pas.