Chapitre 2: Une étreinte

par Nymphonia

 

 

 

 

~   Chapitre 2   ~

Une Etreinte

 

 

Sasuke… ?

Pourquoi avais-je prononcé ce prénom ? Etait-ce le sien ? J’avais la ferme – et étrange – impression que oui, alors qu’il ne l’avait jamais formulé en ma présence, ni dans mes rêves, ni là-bas. Pourtant, je savais parfaitement que s’il l’avait divulgué, ne serait-ce qu’une fois, même si cela datait d’une décennie, je m’en serais souvenue, j’en étais persuadée.

Je le fixais droit dans les yeux, ne pouvant me détacher de ce visage que je connaissais si bien. Lui, autant que moi, avait cessé de voir les gens qui circulaient autour de nous. Tout était devenu éphémère, la population semblait évoluer dans une dimension parallèle à la notre.

Mes songes n’avaient pu être que de simples distractions en attendant le jour J, ce jour J. Mes illusions de minuit n’avaient rien de commun avec le fait de le revoir en chair et en os. Les sentiments que j’avais pu ressentir dans mes souvenirs, quant à eux, resteraient d’une faible teneur comparé à ce que j’éprouvais au fond de moi en cet instant.

 Je me retrouvais dans une semi-conscience, perdue dans la contemplation de l’être que j’avais souhaité pouvoir à nouveau admirer depuis treize ans. Mon cœur fredonnait une douce mélodie, il s’envolait presque et ma respiration ne buttait pas, au contraire, elle s’exaltait… la joie – ou plus fort encore – le soulagement, la reconnaissance au destin de me l’avoir ramené. Je ne trouvais que de bien piètres manières de m’exprimer sur ce sujet, mon cerveau ne pouvait plus formuler de phrases cohérentes.

Se pourrait-il que ce soit ce court voyage en Enfer, quelques secondes plus tôt, qui ait désorienté mon esprit ? Je ne saurais le dire, voir ma rencontre aux enfers devant moi me rendait confuse et l’ébahissement n’y était pas pour rien. J’avais toujours été persuadé qu’il était réel, que je n’avais pas déliré comme se l’étaient dit si souvent les adultes des années auparavant. Seulement, à force de le désirer, j’avais fini par croire qu’il n’avait été qu’une rencontre de passage – dans un endroit incongru, certes, mais authentique.

Je gardais cette chimère certitude – et c’était presque insensé – qu’il puisse venir vers moi, me prendre par la main exactement comme dans les limbes et m’emporter avec lui. Mais il ne bougeait pas, entouré de trois personnes qui discutaient entres elles sans prêter attention à lui – quoi qu’il semblait ne plus les entendre s’agiter près de lui non plus. Ses sourcils étaient froncés et sa bouche, légèrement entre-ouverte, laissait s’échapper un souffle prompt tandis qu’il continuait de m’observer profondément.

Notre échange restait silencieux et distant, nous arrivions à nous comprendre à travers nos pupilles. Je pouvais percevoir et comprendre sa douleur, car lui aussi souhaitait entrer en contact avec ma peau.

Ma main se tendait d’autant plus dans sa direction, prête à répondre à son appel inaudible. Je remarquais que la sienne tremblait, voulant se hisser jusqu’à moi. Appuyé contre le mur, les bras le long du corps, ses paumes se rétractèrent et formèrent un poing.

Je le voulais, il me voulait… tellement… tellement…

Soudain, je sursautais lorsque les doigts froids d’Hinata se posèrent sur mon épaule – je l’avais complètement oublié – alors que je lui tournais le dos, assise sur le rebord du banc.

- Sakura, tu le connais ? me demanda-t-elle, fixant également le brun au loin.

         Mon encéphale n’avait pas encore trouvé le moyen de réfléchir et d’agir correctement. Que pouvais-je lui répondre ? Que nous nous étions rencontrés en Enfer ? Peut-être ne valait-il mieux pas avancer d’hypothèses…

- Oui, je le connais, arrivais-je à dire, il est un bout de moi.

         Je replongeais rapidement dans les orbes noirs de… Sasuke.

         L’ombre d’un sourire s’afficha alors sur ses lèvres, avant qu’il ne baisse discrètement la tête en signe positif, comme s’il confirmait son nom que j’avais hésité à penser… ou à dire.

Je m’obligeais à reprendre mes fonctions durant une seconde pour me demander si je n’avais pas parlé à haute voix. Mais le timbre de son ton, un chuchotis, me revint en mémoire.

« Sakura. »

J’évaluais la distance qui nous séparait, une dizaine de mètres, nul chance – malgré que mon ouïe fonctionne à merveille – que je puisse entendre un murmure.

Je fixais dorénavant le sol, espérant bêtement que la couleur verte de la pelouse m’aiderait à réfléchir plus judicieusement.

« Sakura. »

Instantanément, la parole, telle une tornade brûlante, sécha l’herbe à mes pieds, une température trop élevée m’étouffa pratiquement, ma tête devint lourde – autant que je me surprenais à croire que l’atmosphère s’était évertuée à m’écraser sous son poids. Des cris stridents m’interpelèrent, me contraignant à lever le menton, et j’explorais les flammes en face de moi où s’esquissaient des milliers de visages sanglants qui pleuraient leurs souffrances.

L’école, les élèves et Hinata s’étaient évanouis. Je me retrouvais seule dans les abysses. Je me levais, tentant de ne plus percevoir le spectacle accablant, et le cherchait furtivement, m’apprêtant à le voir apparaitre à mes côtés. Brusquement, un spectre, poussière noire insalubre, traversa la terre sur laquelle je tenais debout et vint sillonner mon corps, sa froideur transparente m’enlaçant. J’eu mal…

Puis, j’émergeais vers la réalité, à nouveau, remontant avec une lenteur exaspérante du gouffre dans lequel j’étais tombée, pour retrouver le gazon fleuris. Mes yeux se focalisèrent à nouveau sur lui tandis que je prenais brutalement conscience qu’il m’avait interpelé dans ma tête, provoquant une connexion qui m’avait emmené dans les ténèbres.

En essayant de rester sensée, je me noyais dans son regard obscur, celui-là même que je m’étais concentrée à déchiffrer à mon jeune âge.

Il était exactement le même alors que treize années s’étaient écoulées depuis ce fameux évènement. Ne devrait-il pas être plus âgé que moi maintenant ? Tout devenait complètement irrationnel d’un coup. Je me sentais perdus – nous observer l’un et l’autre ne m’arrangeait guère plus d’ailleurs. Les questions se bousculaient dans ma tête pendant que le son de sa voix martelait encore et encore mes pensées. Evidemment, je ne parvenais pas à me concentrer.

Une main se posa sur mon bras – celle d’Hinata pour la deuxième fois – je m’arrachais de ma spéculation et croisais les pupilles blanches de mon « amie ».

- Tu viens, il faut aller en cours.

         Sans prendre la peine de lui répondre, j’attrapais mon sac à la hâte et me mise debout. Néanmoins, je ne parvins pas à me détourner totalement de lui, alors je restais là un instant à l’observer. Je pouvais sentir Hinata, derrière moi, qui hésitait entre partir et m’attendre. Respectueuse, elle se contenta de rester.

         Il ferma les yeux, fortement, comme s’il tentait de repousser quelque chose… ou quelqu’un, probablement moi. J’en profitais pour échapper à son irrévocable splendeur et traçais ma route jusqu’aux portes de l’établissement, suivit de près par la brunette qui garder les yeux rivaient sur mon dos, troublée par mon élan soudain.

         Après avoir traversée le seuil de l’école, je laissais Hinata nous mener jusqu’à notre salle de classe. Nous nous installions sur une table et, malgré que notre professeur ait commencé son discours, je n’écoutais pas, perdue dans mes pensées – à tel point que je n’étais plus sûr d’être parmi les élèves durant l’heure.

Mon menton était soutenu par ma main et je restais pleinement absorbée par le paysage que m’offrait Tokyo. Son visage me revint précipitamment à l’esprit, comme s’il était indispensable pour celui-ci de l’avoir en mémoire. Je poussais un soupir, me retrouvant encore à l’idolâtrer. Je ne pouvais plus discerner ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas – un oiseau avec une tête de cochon pourrait très bien passer devant la vitre que je n’y prêterai aucune attention, trop plongée dans le fin fond de mes pensées pour m’interroger sur un quelconque phénomène surnaturel. Je n’en étais plus à un seul près car, même si cette situation semblait sortir tout droit d’un film d’horreur, je m’étais faite à l’idée depuis longtemps que ce qui s’était produit n’avait rien de cartésien.

SasukeSasuke Sasuke

         La machine dans mon crâne s’était remise à fonctionner, estompant avec douceur des perspectives fantasmagoriques, et je réalisais enfin, la logique ayant finis par me rattraper. Ma rencontre aux enfers était tout près de moi. Il n’était plus qu’un rêve ni qu’un souvenir. Il n’y aurait plus aucun doute qu’il disparaisse de mon cœur.

Ici ou dans les abysses, où que nous soyons, peu m’importait, je le voulais… tellement… tellement…

 

A la sortie, je me précipitais dehors, pressée d’arriver avant lui aux portes afin d’être sûr de ne pas le louper. J’en oubliais même la pauvre Hinata. Poliment, je ralentis la cadence, lui permettant de m’atteindre facilement.

- Tu as une course à faire ?

- Non, il faut que je voie quelqu’un, lui répondis-je en regardant nerveusement autour de moi.

         Elle ne m’en demanda pas plus. Hinata avait l’air assez agréable sur ce point là. Je savais que nous ne nous connaissions pas suffisamment pour tout nous dire mais en attendant, elle n’avait pas une attitude à vouloir forcer la main à qui que ce soit.

         La brunette marchait à la même allure que la mienne – vivement donc. Nous nous séparions devant le long couloir de la ville, situé en face de l’école, avec un simple geste de salut. Puis j’attendis, seule, dévisageant chaque personne de sexe masculin qui quittait le lieu des études.

         Je réfléchissais sur la manière dont j’allais l’aborder, surtout sur celle avec laquelle je pourrais me présenter, bien qu’il devrait me connaitre – qu’il me connaissait serait plus exact. L’anxiété se fit sentir. De plus, j’avais énormément de questions en tête mais les réponses n’étaient pas primordiales, je n’en avais pas besoin. L’essentiel, c’était lui.

         Je remarquais les types avec lesquels il se trouvait en début d’après-midi, mon sang se mit à bouillir dans mes veines et je me mis à suer instantanément. Je n’avais pas encore eu le temps de réfléchir à la façon dont l’interpeler – surtout que dès lors où je le verrais, mes pensées s’emmêleront entres elles à tous les coups. Tant pis ! Je ressemblerai à une idiote. Seulement, encore aurait-il fallu qu’il soit présent dans le petit groupe, ce qui n’était pas le cas.

         J’attendis jusqu’à la sortie de tous les élèves. Toujours pas… Alors, tête baissée, je lâchais un soupir – un autre, à nouveau – et décidais de rentrer chez moi.

         Je regardais autour de moi avant de descendre du trottoir. J’étais triste, accablée serait plus juste, j’aurais tant voulu le revoir, le toucher aussi. Le destin était farceur, contrairement à se que j’avais pu penser quelques heures auparavant. Il s’amusait à m’envoyer dans des montagnes russes sentimentales. J’en souffrais presque.

Je relevais les yeux afin d’éviter de bousculer la foule dans la rue, écartant au passage les insultes que je pourrais recevoir – les gens sont tellement tolérants – or, je me stoppais bien vite.

Ma respiration s’accéléra prestement. Mon esprit, consterné précédemment, devint enjoué et j’en perdis toute méthodologie. J’affichais mon plus beau sourire sans l’avoir forcément désiré. Je pouvais pratiquement sentir mes pupilles pétiller de joie et d’enthousiasme.

Sasuke m’avait attendu.

Il se tenait debout, à quelques mètres de moi, les mains dans les poches de son jean, contre l’un des nombreux poteaux de l’allée centrale. Son visage pâle tourné vers moi, ses sphères brunes, lesquelles s’avéraient soyeuses et passionnées, me regardaient fixement, tout cela accompagné par un léger rictus sur le coin des lèvres.

Je le vis bouger dans ma direction, patiemment. J’aurais tant souhaité courir – il était décidemment trop lent – sauter dans ses bras, l’enlacer, si seulement mon système nerveux fonctionnait convenablement.

Je coupais ma respiration, cessais de penser, mon visage devint totalement neutre et je l’observais intensément m’approcher pas à pas. Il n’y avait plus que lui. Rien que lui.

Enfin l’un en face de l’autre, il leva la main, me la tendant. Je soulevais la mienne – jamais elle n’avait été aussi lourde – tremblante d’excitation ainsi que de réjouissance et la déposait sur la sienne d’un mouvement plus leste que ce que j’attendais.

Puis il m’emporta.

Je me laissais entrainer sans avoir peur, sans aucune méfiance alors que la civilisation se faisait de plus en plus rare et les quartiers de plus en plus sombres – le soleil se couchait.

Nous marchions calmement, paume contre paume. Je regardais le côté gauche de son visage et chacun de ses traits que j’imaginais identiques sur sa face droite. Il était si mystérieux, d’une splendeur sans pareille. Je sentais sa chaleur imprégner les pores de ma peau, comme une flamme invisible l’effleurant, j’étais si bien…

Nous avions dépassé ma rue, nous avions continué tout droit, puis nous avions tourné, encore et encore. Je n’étais pas fatiguée, nous étions loin de la ville maintenant, je le savais. Pourtant, je n’avais strictement pas la moindre idée du temps qui était passé durant le trajet. Peut-être bien quelques minutes, ou quelques heures.

Au détour d’un chemin, il s’arrêta, j’appréciais sa posture du coin de l’œil, j’aurais souhaité me déplacer tout autour de lui et l’admirer sous toutes les coutures, comme je le ferais pour une œuvre d’art – car oui, il était un resplendissant tableau.

Une petite brise nous traversa, rafraichissant l’air chaud qui assiégeait la ville. Par la même occasion, elle me réveilla de ma tétanie. Néanmoins, je ne trouvais pas de mots adaptés à notre situation et qui nous aurait permis de discuter. Remarque, je n’avais pas la moindre envie de discuter, peu m’importait d’avoir des explications, j’espérais simplement que nous soyons ensemble.

Se pourrait-il que cela soit naïf ?… J’étais naïve, en effet, mais c’était si dur de penser qu’il soit faux, que tout cela eu été une stupide parodie consistant à me faire perdre la tête ou à se moquer de moi. Alors qu’il ne bougeait pas, je me demandais si je ne devrais pas fuir, sauf que, après treize années d’espoir, comment pourrais-je me méfier d’un amour convoité depuis si longtemps ? Comment pourrais-je douter de mes rêves, de mes souvenirs ? De lui ? C’était si dur…

J’attendis et tenta de baisser le volume de ma respiration – le plus petit son devenait presque assourdissant dans ce lourd silence.

Il ferma les yeux et je crus un instant qu’il commençait à s’impatienter. Je fus alors tenté de m’exprimer.

- Tu…

         La fin de ma phrase n’arriva pas, il venait de me prendre dans ses bras. Aussitôt, je n’avais pas hésité à en faire autant en le serrant d’autant plus contre moi. Je m’en vis d’ailleurs soulagée. Cette étreinte me fit tant de bien que j’en retins des larmes de joie.

         Son corps contre le mien, je sentais son odeur encercler mon être, sa chaleur m’enlacer avec force. Ses mains se crispèrent dans mon dos, agrippant mes vêtements comme s’il voulait m’étreindre davantage, mais il n’osait pas – il risquerait de m’étouffer sinon. Je le sentis humer mon odeur comme si elle était un parfum unique et inestimable. Ses doigts suivaient les contours de mes formes idem au pinceau d’un artiste. Puis il baisa ma nuque tout en soupirant de soulagement, ses lèvres papillonnant sur la peau découverte de mon cou.

         Tandis que moi, je savourais toutes ces harmonieuses sensations. C’était exquis de le trouver aussi proche de moi. Je me sentais fondre, la dévotion que je lui portais était si intense qu’elle pourrait nous détruire d’un instant à l’autre, mais je m’en fichais éperdument.

         Je le voulais, il me voulait… tellement… tellement.

- Pardonne-moi s’il te plait… pardonne-moi.

         Je ne compris pas tout de suite. Ou plutôt, je n’entendis pas se qu’il venait de me dire, trop concentré sur le ténor magnifique de sa voix, un carillon grave aux allures mélodieuses.

Il reprit la parole en me serrant un peu plus dans ses bras.

- Pardonne-moi mais je t’aime trop.

- … Pourquoi me dis-tu ça ? chuchotais-je, frustrée par ses mots.

         Il sortit sa tête de mon giron – je le laissais faire à contrecœur – avant de poser doucement son front contre le mien, gardant ses yeux fermés un moment. Je continuais de le fixer, inquiète par son comportement.

J’observais ensuite ses paupières se lever petit à petit, je ne m’attendais pas à grand-chose, à part peut-être des explications. Alors, je scrutais la profondeur de ses pupilles sombres et là, je ne pus m’empêcher de frissonner à cette vision, j’étais même prête à m’écarter. Cependant, ma curiosité était implacable.

Telles les fenêtres des Enfers, les visages sanglant d’hommes et de femmes pleurant de peur et de malheur se reflétaient dans ses orbes noirs, leurs traits étaient tirés par la haine ainsi que la souffrance et je pouvais quasiment entendre leurs hurlements de frayeurs. Les âmes se faisaient aspirées par l’obscurité de ses sphères, emprisonnées à jamais dans le néant…

Je ne pus en conclure qu’une seule chose : Sasuke était la porte vers l’au-delà. Un gardien funèbre destiné à guider les êtres perdus et tourmentés vers la mort.

- Qu’es-tu au juste ? marmonnais-je, ébahis.

- Je suis un damné, voué à maintenir le passage des abîmes grand ouvert et à guider les morts vers leur sanctuaire.

         Il posa délicatement ses doigts sur la main que j’avais posée sur sa joue il y a peu, afin de caresser son visage aux formes délicates.

- Pour quelle faute as-tu été damné ?

         J’attendis une réponse pendant qu’il m’enlaçait une nouvelle fois. Quelques secondes passèrent et il dut juger bon de ne rien mentionner de plus. Je n’insistais pas et le laissais me ramener chez moi.

         Par politesse – et aussi parce que je ne voulais pas le quitter – je lui proposais de rester un moment dans mon appartement. Il s’en alla sans mot dire.

 

         Cette nuit là, je dormis mal. J’avais pensé pouvoir rêver de lui pendant une grande partie de mon sommeil, toutefois, mes songes étaient tout autres.

Je me tenais debout au milieu des terres pouilleuses des limbes, un spectre tournoyait autour de moi. La colère qui ressortait sur les lignes de son visage fumant d’une lugubre et épaisse brume, apparaissait de temps en temps au passage d’une brise fiévreuse qui nous traversait tous les deux. Ses griffes acéraient tendus dans ma direction, prête à me sectionner un membre si je risquais un mouvement brusque, où juste quand il l’aurait décidé.

Je me surpris à me demander si cette créature était capable de penser de manière raisonnable ou si elle n’était qu’une simple bête condamnée à suivre un instinct hargneux et dénuée d’une morale quelconque. Souvent même, j’avais eu l’image d’elle comme étant un animal sauvage souhaitant se protéger d’une menace – même s’il me semblait impossible de trouver pire qu’elle. Attaquer est la meilleure des défenses.

Je n’eu pas l’opportunité de méditer sur le sujet plus longtemps, car le fantôme vint enlacer soudainement mon corps, profitant du clignement de mes paupières et donc, de mon inattention. La situation ne me fût pas inconnue, je l’avais déjà vécu dans l’après-midi. Et bien que je me sois préparée pour la suite des évènements – la connaissant déjà – l’instant restait douloureux.

Un cri atroce frappa mes tympans de plein fouet, une sorte de plainte suraigu, soutenant un abominable accent de rage. Tant de haine, tant de douleur en ressortait que je doutais à présent de la faiblesse d’esprit du démon. Cette voix fit naître en moi des sentiments contradictoires, à la fois de la tristesse, du désarroi, de la terreur, de l’impuissance surtout.

Lorsque le son se tut enfin, que les lieux redevinrent silencieux, je cru que le temps s’était arrêté. Ma tête me tournait, mais cette sensation désagréable fût obstruée par un sifflement interminable qui me rendit dans un état second. Je restais immobile, pétrifiée. J’avais froid au point de bien vouloir me jeter dans le brasier qui se déroulait en face de moi, rejoindre les âmes qui nourrissaient les flammes.

« Sakura. »

         Je me sentis faiblir, la fatigue me submergea. Cependant, une chaleur remontait dans chacun de mes membres, je la laissais me noyer puis, dans un élan de bonté, je m’abandonnais dans cette furtive période de bien-être.