Chapitre 4 : Les âmes suivent toutes le même chemin…

par Nymphonia

 

 

 

 

~   Chapitre 4   ~

Les Âmes Suivent Toutes Le Même Chemin…

 

 

            Quand nous étions rentrés dans l’université, il avait immédiatement rejoins ses amis, sans même me donnait un signe ou un mot de salut, ni même un regard. Je restais alors plantée sur place, inconsciente d’être seule en plein milieu de la cour du bahut.

Je l’observais attentivement. Il avait l’air si normal entouré de ses compagnons – bien que l’on voyait qu’il n’était pas totalement avec eux – pourtant, Sasuke n’était pas comme les autres. C’était un démon, tout droit venu des limbes.

         Etaient-ils vraiment ses amis ou ma rencontre aux enfers restait seulement avec eux pour avoir l’allure d’un humain ?

- Euh… Sakura ?

- Salut Hinata, l’accueillais-je comme si de rien n’était. Bien mangé ?

- Oui, et toi ? fit-elle en ouvrant la marche.

- Hum… je n’avais pas très faim ce midi. »

 

         L’après-midi, notre professeure de science médico-sociale nous passa une vidéo sur la maltraitance auprès des enfants et des personnes âgées – un moyen pour moi d’oublier tous mes tourments. Je prenais des notes durant l’émission, comme l’avait demandé Mademoiselle Yuuhi.

Je prêtais principalement attention aux paroles prononcées par les différents personnages. Aucun d’eux ne pleurait ou se lamentait sur son sort.

Le vieux, lui, parlait de son cas comme d’une généralité – de nombreux grabataires du troisième âge étaient battus – il donnait l’impression de dire qu’il n’avait tout simplement pas eu de chance, qu’un autre aurait très bien pu parler à sa place. Monsieur Liseul, un pépé bien ridé – probablement à cause de son sourire constamment présent sur ses lèvres gercées – avait été maltraité par son infirmière.

« Une personne charmante, disait-il, au début. Je la voyais tous les jours, je lui parlais de mes enfants, de la solitude que je ressentais depuis le décès de mon épouse et de l’ignorance de ma famille vis-à-vis de moi. Et puis, du jour au lendemain, elle a changé, elle m’a menacé, frappait jusqu’à m’en briser les articulations ! Elle m’enfermait chez moi, bloqué l’ouverture des fenêtres et coupé le téléphone pour que je ne puisse prévenir personne. Maintenant que tout est fini, je n’ais de cesse de me dire que l’enfer, c’était d’avoir perdu l’espoir. »

         Pas mal de personnes se sentait dégoutées par les vieillards, des gens ayant été autrefois jeune eux-aussi. Mais je pense plutôt que ce dégoût provenait de la crainte de devenir un jour un vieux ou une vieille, marchant avec une canne ou un déambulateur, levant à peine les pieds du sol. Si ce n’est glisser en pantoufle sur le carrelage d’une maison de retraite où l’odeur de la mort, de la maladie et des excréments s’imprègnent partout, portant des couches comme les autres résidents et perdant peu à peu son autonomie.

         Une fin de vie déjà bien dure, en plus de devoir s’endormir chaque soir en se demandant si le lendemain, ses yeux pourront encore s’ouvrir.

         L’émission parlait ensuite d’un enfant qui avait subit des souffrances abominables, retrouvé au fond d’une cave, dans une maison de campagne. Son teint terreux et ses joues creuses l’auraient fait passer pour mort tellement il était maigre, ses ongles avaient été arrachés, des mutilations ainsi que des brûlures couvraient tout son corps.

Son rôle avait été de servir de souffre douleur à son père, veuf et – surtout – dégénéré. Le petit innocent, à peine âgé de huit ans, prononcé constamment à la fin de ces phrases :

« C’est parce qu’il m’aimait et qu’il n’avait plus que moi. »

         Je ne trouvais aucun commentaire à donner.

         A cette date, tous deux étaient morts. Le vieux avait fini son existence dans une chambre d’hôpital et s’était endormi un soir pour toujours. Quant à l’enfant, il n’avait pas survécu aux infections de ces années de tortures.

C'est en écoutant leur oraison que l'on découvre aux morts, les qualités qu'ils avaient de leur vivant… J’espère au moins que leurs familles en auront pris conscience.

 

Je terminais donc ma journée avec un sentiment de désolation. Seulement, je ressentais quand même une certaine joie à l’idée de vivre une vie si sereine et… banale – si je puis dire.

- A demain.

- Oui, bye, répondis-je à mon amie.

         Nous nous dîmes au revoir d’un signe de main. Un geste simple, toutefois accompagné d’une réelle tension, autant de sa part que de la mienne. Peut-être à cause de sa timidité et moi de mon insociabilité.

          J’empruntais la route habituelle, cette grande rue de Tokyo, où la population était encore plus abondante que celle de midi.

Je fixais chaque passant, une habitude déplaisante aux yeux d’un certain nombre d’entres eux car la plupart n’aimait pas croiser les regards des autres, même si ceux-ci étaient impartiaux. Je trouvais, au contraire, que plonger dans les yeux des uns et des autres apportait un sentiment de sincérité et de courage. Parfois aussi, je surprenais quelques secrets passer en courant à travers les prunelles des hommes et des femmes, à l’instar d’avouer toutes leurs fautes.

Franchissant la route jusqu’au trottoir d’en face, un courant d’air frais me traversa, et une caresse brûlante chatouilla la paume de ma main. Je m’arrêtais vivement sans tourner mon regard. Je savais quelle était l’identité de celui qui me serrait la main en cet instant.

Sasuke ne me regarda pas non plus – son regard ne pesait pas sur moi. Je repris donc la marche avec lui, et entamais la conversation.

- Les personnes que tu côtoies, qui es-tu pour eux ?

- Je suis ce que les gens souhaitent que je sois. Entant qu’âme déchue, je n’ai pas vraiment de physique. Les âmes ne sont pas vraiment fait de matière, ce sont des esprits, tu ne peux ni les toucher, ni même les voir. Lors de la mort, seuls survis les souvenirs et les sentiments qu’il reste d’un vivant.

- Mais les spectres noirs que j’ai vu en Enfer, qui sont-ils alors?

- Des êtres dépourvus de pensées ou de souvenirs d’une vie passée, expliqua-t-il doucement de manière à ce que les oreilles indiscrètes n’entendent pas notre dialogue. Ils sont le fruit de la mort elle-même, fait de haine et de colère car ils n’ont rien qui pourrait les pousser à aimer ou à être heureux. Leur seul but est d’empêcher les âmes de retourner vers la vie.

- C’est triste. Et moi qui croyais que la mort était paisible…

- Le paradis n’existe pas Sakura, les âmes suivent toutes le même chemin. Elles vont brûler dans un brasier de peur et de malheur dans l’unique but d’effacer les blessures de leur histoire passée et de recommencer une nouvelle vie, ailleurs… loin d’ici.

         Une nouvelle vie. Je me demandais si la mienne pourrait être mieux ou moins bien, différente de celle de maintenant. Peut-être avais-je déjà vécu des centaines de fois avant ? Où en étais-je à ma première vie ?

         Je me retournais vers le beau brun qui m’accompagnait. Rien ne montrait qu’il allait me répondre et je n’allais pas lui demander.

         Je l’invitais chez moi lorsque nous arrivions devant ma porte, par politesse surtout car je me doutais qu’il refuserait, comme la veille. Cependant, il accepta et pénétra dans mon appartement.

- Je suis désolée, je viens d’emménager alors ce n’est pas –

- Je sais, me coupa-t-il en s’asseyant sur le divan.

- Hum… oui. Tu veux boire ou manger quelque –

- Je n’ai besoin de rien.

         En tout cas, il savait couper court à la conversation. Je prenais du thé, le savourais debout, ne souhaitant pas vraiment m’installer à côté de lui – de peur de le faire fuir… ou de fuir moi-même.

         Il observait le ciel bleu azur et le soleil illuminant la pièce dans laquelle trônait le silence.

- Où habites-tu ? tentais-je de demander.

- L’enfer est mon seul chez moi.

- Tu peux te sentir chez toi ici aussi, chuchotais-je, pensant qu’il ne m’entendrait pas.

- Merci, c’est gentil.

         Je sursautais.

- Je ne pensais pas que les démons pouvaient être polis.

- La politesse est la forme la plus acceptable de l’hypocrisie, sourit-il.

- Alors c’était hypocrite ?

- Pas forcément. Je ne suis pas humain, j’ai toutes les raisons de mentir pour cacher mon identité, mais j’ai aussi toutes les raisons de vouloir m’amuser à tromper la race humaine.

- Parce que tu aimes te foutre de la gueule du monde, répliquais-je, en colère d’avoir était prise pour une imbécile et d’avoir pensé de lui qu’il ne possédait que des qualités.

- Pas de la tienne.

         Encore une fois, mon cœur manqua un battement. C’était incompréhensible !

- Un démon… peut vraiment aimer ?

- Il me semble… que je ressens de l’amour pour toi, expliqua-t-il en regardant en face de lui. Je n’arrive pas à discerner de différence entre tous les sentiments. J’ai été humain… mais cela fait si longtemps.

         La façon dont il parlait de son antériorité humaine me faisait penser à ce vieillard de l’émission télévisé, sauf que lui, avait relaté sa jeunesse.

         Je me rapprochais, comprenant qu’il se sentait égaré, jusqu’à m’installer à ses côtés. Il se tourna vers moi, contemplant chaque facette de mon visage.

- Et toi, tu n’as pas peur, constata-t-il.

- Sûrement parce que moi aussi, je suis attirée par toi. Tu es mon miracle, tu fais partie de moi. Tu es ma rencontre aux enfers.

- … Sais-tu pourquoi j’ai été damné ?

         Je savais qu’il me posait cette question de manière à ce que tous les deux, nous admettions l’intensité de nos mots. Discuter l’un et l’autre comme si lui était humain n’avait strictement rien de raisonnable. Du moins, c’est ce que je pensais, car à mes yeux, cet être était tout simplement magnifique, mon ange gardien et non pas un monstre.

- Non… je ne sais pas, murmurais-je, captivée.

- Je me suis suicidé pour aller chercher l’âme de ma bien-aimée dans le brasier des limbes. C’est en voulant plonger dans les flammes pour la rejoindre que les spectres m’ont capturé, ils m’ont arraché mes sentiments, mes souvenirs et la Mort à fait de moi une porte, un lien entre les deux mondes. Il m’a puni pour avoir osé le défier.

         J’étais attristée par son histoire, qu’un être puisse aller aussi loin grâce à la puissance de l’Amour était émouvant. J’étais triste qu’il ne l’ait pas sauvé, cette femme. Heureuse, en même temps, qu’il ait échoué. Sans ça, je ne l’aurais pas rencontré, je serais morte lors de mes six ans.

Soudain, je réalisais à quel point je pouvais me leurrer. Combien je pouvais me mettre en danger en refusant d’écouter la petite voix dans ma tête qui me criait inlassablement : « C’est faux ! Tout est faux ! Il te ment ! Tu te mens à toi-même ! »

         Je voulais le suivre, qu’il me mente ou pas, qu’il soit vrai ou non, j’étais prête à tout subir pour Sasuke, à tout lui pardonner. Désormais, je me retrouvais dans le même état d’esprit que le petit garçon de la vidéo cet après-midi. Tout comme lui, à la fin de mes phrases, je disais :

« C’est parce qu’il m’aimait et qu’il n’avait plus que moi. »

 

         Il partit bien trop tôt à mon goût. Il s’était levé tandis que je rangeais les derniers cartons, je lui avais demandé où il se rendait chaque soir, mais sa réponse ne vint jamais. Après notre dernière conversation, il n’avait prononcé aucun mot, se contentant de me regarder bouger dans l’appartement, assis sur le sofa, silencieux. Nonobstant, sa présence me rassurait, elle comblait le vide, m’apaisait.

         Maintenant, désormais seule, je n’avais qu’une envie, courir à sa poursuite.