Epilogue

par jainas

Epilogue

 

 

Quand il ouvre les yeux, le visage de Naruto est à quelques centimètres du sien.

 

Dans les prunelles d’un bleu impossible se reflètent les siennes –rouges et tourbillonnantes .

Il retient un mouvement de recul -fuite- instinctif, et maintient sa position, une main plaquée contre l’articulation de l’épaule, enfouie et tordue dans le tissu orange d’une manière qui supprime presque totalement l’usage du bras ; et l’autre, refermée sur le poignet droit, l’immobilisant contre la paroi rocheuse.

Il arrache brièvement son regard du sien, scanne l’adversaire.

C’est bien Naruto.

Mais ce n’est pas vraiment celui dont il se souvient, celui auquel les rêves-souvenirs-cauchemars le confrontent encore bien trop souvent.

Celui-là est plus grand, le visage plus allongé, la courbe de la mâchoire encore empreinte de rondeurs enfantines, mais déjà plus marquée, plus dure. Et le regard bleu, s’il est imprégné de la même détermination, brille aussi d’une colère froide et immense, si contenue que Sasuke a un instant du mal à l’associer avec ce visage.

« SASUKE !! JE SAIS QUE TU ES LA, REPOND MOI SALOPARD !!!!! »

Par contre il est toujours aussi bruyant.

La constatation incongrue flotte un instant dans son esprit, comme une bulle d’air chaud qui s’élève au-dessus de la masse avant de retomber aussitôt et d’être balayée par les instincts et la rage glacée du dragon.

 

Sasuke renifle intérieurement avec dédain, décoche son regard Spécial Naruto ‘Je-N’en-Crois-Pas-Mes-Yeux,-Mais–Qu’est-Ce-Que-J’ai-Fait-Pour-Mériter-Ca ??’, et ouvre la bouche pour cracher une réponse pleine de morgue dans le genre “Je suis là, imbécile.. Tu es réellement un ninja pitoyable si tu ne réalises même pas quand quelqu’un te plaque contre un mur...” ou “Peur d’admettre que tu as perdu face à moi, minable ?”

Au lieu de cela ou de mots qui y ressemble, c’est un rire rauque qui passe ses lèvres. Un rire rauque et moqueur, avec un tranchant froid comme la soie d’une lame. Un rire qu’il a un instant du mal à identifier comme étant le sien.

« Quelle obstination aussi admirable que tellement… pathétique, Naruto-kun… »

Les mots mordants s’écoulent, comme Sasuke aurait voulu les dire, blessants et méprisants… Mais ce ne sont pas vraiment les siens. « Ton professeur ne t’as rien apprit n’est-ce pas ? Lui aussi s’est battu jusqu’au bout, persuadé qu’il restait quelque chose à sauver… »

La main pâle qui est refermée contre l’épaule bouge un peu, accentuant la pression et la torsion, et à l’intérieur de lui-même Sasuke hurle de rage et de frustration, parce qu’il sent jouer ses muscles, et que ce n’est pas lui qui a donné l’ordre.

Il ne hurle pas de peur.

La peur est cadenassée très profond à présent. Il ne craint plus, il est devenu assez fort, il le sait.

Non, le rugissement du dragon en lui est de courroux pur, d’incrédulité, et d’indignation, de rage. Pas de peur.

 

Les doigts de la main visible de Naruto se recroquevillent sur eux-mêmes, comme une feuille-morte s’asséchant en accéléré, et une grimace de douleur tord son visage.

Elle n’atteint pas les yeux, ou les traverse si vite que Sasuke ne le réalise pas, occupé frénétiquement qu’il est à tenter de contrôler le flot de mots qui s’échappent de sa bouche avec une voix qui n’est pas tout à fait la sienne.

« Mais il ne reste rien à sauver, Naruto-kun. »

Les lèvres de Naruto s’entrouvrent dans un râle silencieux quand la main enfoncée dans l’articulation de son épaule bouge de nouveau. Avec une netteté déconcertante Sasuke voit sa gorge se contracter inutilement à la recherche d’un souffle qu’il ne parvient pas à trouver. Il voit sa propre main aussi, celle qui est à demi enfouie dans cet hideux tissu orange. Les doigts trop blancs, longs et effilés, créent des plis étranges, une géologie incertaine de creux et de bosses, d’ombres mouvantes là ou ils disparaissent dans l’étoffe qui s’empoisse lentement. C’est à cause du Sharingan, dit la petite voix analytique à l’arrière de son esprit. Mais même elle ne comprend pas pourquoi il est soudainement si fasciné par cette  vision

 

La main bouge de nouveau, et entraîne avec elle une nouvelle grimace haineuse-douloureuse-défiante de la part de Naruto, ainsi qu’une nouvelle vague de pani- de rage dans la tête de Sasuke.

C’est bien sa main pourtant, il reconnaît la marque fine de la cicatrice qui zèbre la dextre du poignet à la base de l’annulaire. Il se l’ait faite à l’âge de cinq ans, en essayant de s’entraîner avec les kunaïs de son frère… Il n’avait pas osé s’en plaindre à ses parents, et le temps que sa mère finisse par s’en apercevoir, la coupure s’était suffisamment infectée pour laisser une cicatrice. Son frère avait haussé les épaules avant de sourire et de murmurer que ce n’était pas grand-chose, et le soir son père n’avait pas daigné remarquer le pansement.

C’est donc sa main, pas de doute. Et elle est exactement là où il aurait voulu qu’elle soit, à vaincre Naruto.

Mais ce n’est pas lui qui la contrôle.

Sans qu’il en soit vraiment responsable, ses yeux ont suivi la ligne de l’épaule, sont revenu se poser sur le visage de Naruto. Il sent son propre visage se tendre dans un sourire qu’il ne pensait pas ses muscles capables de produire –il ne se pensait plus capable de vraiment sourire tout court.

Une fourmi remonte le mur à droite de la tête de Naruto, slalomant avec obstination entre les mèches aux reflets de blé brûlé qui parsèment sa route. Sasuke se concentre sur elle en espérant vaguement que cela parviendra à contrer son regard qui examine avec attention le visage de l’Idiot.

 

Malgré lui il découvre qu’il ne peut pas faire autrement que de regarder Naruto droit dans les yeux… Et soudain les muscles sous ses mains se tendent et le blond décoche un coup de tête que, Sharingan oblige, il n’a aucun mal à éviter, mais qui le force à reculer d’un pas, à relâcher sa prise.

« Sasuke… Connard… J’arrive pas à croire que tu sois tombé aussi bas et que tu le laisses faire… »

Il rit, de nouveau, et Sasuke déteste ce rire.

« Tu ne comprend donc pas Naruto-kun ? Sasuke a choisi de me laisser faire. Il n’y a rien que tu puisses contre cela.»

Tout en parlant ils ont lutté un instant, et Naruto à beau être rapide, face au Sharingan il ne fait pas le poids. Ses mains sont de nouveau capturées entre celles de son adversaire, et ‘Sasuke’ crochète sa jambe pour empêcher tout coup de pied vicieux –ce serait tout à fait le genre de Naruto, et il aurait d’ailleurs l’approbation totale de Sasuke sur ce coup-là : ça signifierait qu’il se comporte enfin en vrai ninja et qu’il donne vraiment tout ce qu’il à, sans céder à ce stupide sentimentalisme a propos de liens qui n’existent plus.

Il se sent engourdit, dans ce corps qui ne lui répond pas, et son esprit tourne en cercle comme le ferait un animal en cage, percevant tout ce qui ce passe mais refusant d’y prêter vraiment attention, comme si ça se passait loin, ou de l’autre côté d’un mur de verre...

 

« Réponds bordel, tu ne vas pas te laisser faire...  SASUKE, REPOND MOI ! »

Il n’y a plus seulement cette colère immensément froide dans les yeux de Naruto, mais aussi une panique grandissante et mal réprimée, un désespoir pressant et pathétique tandis que les mots qui confirment une fois de plus qu’il ne s’adresse pas à son ancien équipier continuent de couler, moqueurs.

« Vois-tu ce corps Naruto-kun ? Il est presque parfait n’est-ce pas ? Jeune et puissant, en bien des points infiniment supérieur à mes anciennes mues… Et il a cette intéressante et précieuse faculté de contrer le pouvoir des Bijus… Tu l’ignorais, n’est-ce pas ? »

« Sas’ke, bon sang… » 

« Tu es une épine dans le pied ambulante, Naruto-kun. Ton obstination est divertissante, mais vite lassante. J’aurais du me débarrasser de toi dès le début, mais il s’est ensuite avéré que tu pouvais te révéler utile… Sais-tu pourquoi ? »

 

Naruto ne sait pas, et visiblement il s’en fou, parce qu’il continue de postillonner à plein volume des imprécations, des insultes et des provocations destinées à Sasuke, visant à le faire réagir. Avec une torsion brusque il parvient de nouveau à dégager sa main, et celle ci fini sa course dans le visage de Sasuke. En force brute il l’a toujours dépassé, se souvient le jeune homme sans pourtant ressentir la pointe de jalousie-rancœur-colère à laquelle il est habitué.

Il sent la peau se fendre, et le sang poisseux couler, l’étincelle de douleur se diffuser puis disparaître.

Mais Naruto n’a pas eu suffisamment d’espace pour armer son coup, celui-ci manque de force destructrice pour faire vraiment mal  Sasuke-Orochimaru penche la tête, mais ne fait rien pour intercepter le poing tandis que Naruto frappe encore et encore.

 

Il rythme les coups avec des insultes, des expressions ordurières qui ne parviennent pas à faire disparaître l’expression hideuse, à la fois indulgente et moqueuse, que Sasuke sent sur son propre visage.

« Que de fougue, que de fougue… » Exactement comme un professeur qui commente avec une  affabilité railleuse les progrès d’un élève duquel on attend pas grand-chose mais qui s’accroche malgré tout. « Une telle obstination aveugle finira par être ta fin, Naruto-kun… »

Une fraction de seconde cela semble tirer Naruto de sa rage.

« Tu as de la chance d’être dans le corps de ce salopard de Sasuke sale Serpent, sinon je t’arracherais la tête. » Puis : « SASUKE, ESPECE DE CONNARD, JE SAIS QUE T’ES LA ET QUE TU M’ENTENDS, TU T’EN SORTIRAS PAS COMME CA, JE TE RAMENERAIS !!! »

« Je vais te dire pourquoi je ne me suis pas soucié de te faire abattre plus tôt… »

La voix est douce, soudain, comme la lame d’un kunaï contre une gaine de velours. Il y a là quelque chose qui semble capter l’attention de Naruto.

« Vois-tu, tu as quelque chose dont j’ai besoin. Ou plutôt quelque chose dont Sasuke a besoin… »

De sa main libre, il récupère quelques gouttes de sang qui coulent sur sa joue, et les goûte presque pensivement.

Naruto est muet, comme envoûté par les paroles, cette voix qui impose l’écoute.

« C’est singulier, parce que cette chose, dont lui aussi a besoin… C’est un étrange orgueil, mais il n’a jamais voulu la prendre. Alors que c’est tout ce dont j’ai besoin pour avoir un corps réellement parfait, et lui toute la puissance dont il rêvait…

Tu sais, d’une certaine façon, tu as raison Naruto-kun. Il est là, et il t’entend… »

Les pupilles de Naruto se dilatent et quelque chose d’éperdu les traverse, mais déjà la voix d’Orochimaru poursuit.

« Mais il ne peut rien faire, et même s’il avait pu… Crois-tu qu’il le ferait pour quelqu’un comme toi ? Uchiha Itachi est plus important que tout. C’est pour cela qu’il a trahi, c’est pour cela qu’il m’a laissé son corps… Et même s’il reste des traces de lui… Elles ne seront bientôt plus suffisantes. Bientôt l’assimilation de mon âme dans ce corps si parfait sera complète, et il n’y aura plus rien. »

 

Naruto étouffe un son qui semble l’accouplement d’un sanglot et d’un rugissement de haine pure. Orochimaru recule d’un demi pas, laissant plus de place entre eux sans pour autant rompre la prise.

« Pour l’instant il est encore là, Naruto-kun. Peut-être voudrais-tu le saluer avant la fin ? Parce qu’après tout, s’il ne restait aucune trace de lui… Te tuer n’aurait aucun sens. »

 

Et les yeux de Naruto s’ouvrent, sont bleus, bleus, bleus tandis que le kunaï qui a fait son apparition dans la main gauche de Sasuke pénètre jusqu'à la garde la peau tendre de l’estomac-.

 

 

 

-et Sasuke hurle, hurle, hurla, et quand il ouvrit les yeux, sa main était refermée sur la poignée froide d’un kunaï qui lacérait le vide en face de lui.

Un spasme énorme parcouru son corps, tordant son ventre, et il parvint à peine à rouler sur le bord du futon avant de vomir par terre.

 

Il resta un long moment ainsi dans l’obscurité, presque à quatre patte, un avant-bras appuyé par terre et l’autre, celui qui tenait le kunaï, replié contre son ventre tandis qu’il se vidait spasmodiquement sur le parquet de sa chambre.

Même quand les contractions qui n’expulsaient plus rien eurent cessé il resta ainsi, les yeux fermés, attendant que le monde cesse de se convulser sous lui.

Il se redressa finalement, tremblant et trempé de sueur, pour rejoindre à tâtons la salle de bain minuscule.

 

Une douche bouillante nettoya ses bras, son visage et les mèches souillées, et quand il émergea ses mains avaient cessé de trembler.

Il se sentait toujours aussi… aussi sale, à défaut d’un autre mot. Toujours aussi souillé.

Il rêvait parfois son impuissance et sa faiblesse, son incapacité à faire quoi que ce soit pour les empêcher de mourir, son incapacité à surpasser Itachi… Mais jamais il n’avait… piégé dans son propre corps… et Naruto

C’était un rêve, un rêve, c’était un rêve…

Même le mantra qu’il répétait dans sa tête ne parvenait pas à l’apaiser.

 

C’était un rêve, mais il avait été terriblement réaliste. Ce Naruto plus adulte, les paroles, les actes  d’Orochimaru

 C’était un rêve…

Mais rêve ou non, c’était quelque chose qu’il voyait fort bien l’idiot faire, s’obstiner à essayer de le “sauver” jusqu’au bout, rester a porté d’Orochimaru parce qu’il espérait un miracle… Imbécile…

Ce n’était même pas la mo- le meurtre de Naruto qui le mettait dans cet état, qui provoquait la bouffée rageuse en lui… C’était le fait qu’il en rêve, encore et encore alors que seul Itachi aurait dû importer, alors que c’est de plonger le kunaï dans le ventre de son frère qu’il aurait dû rêver…

Il avait laissé Naruto en vie, et pour la peine l’idiot continuerait à le poursuivre, c’était inévitable. Il continuait à le poursuivre, jusque dans des rêves bien trop élaborés et bien trop réalistes…

Cela le mettait hors de lui.

Ce lien… il restait trop fort, et lui se montrait trop faible, cette faiblesse dégoûtante qui l’avait fait hésiter, qui le faisait rêver… Itachi avait peut-être raison, il ne le haïssait pas encore assez, si la perspective de donner son corps pour pouvoir le tuer le mettait dans cet état…

Ce n’était qu’un rêve, mais… Non pas un rêve prémonitoire –il ne croyait pas un mot de ces sornettes superstitieuses-, mais un message de son esprit. Un condensé de tout ce à quoi il évitait de penser, de tout ce qu’il craignait… Dégoûtant, dégoûtant…

 Mais il n’avait pas le loisir de craindre, d’hésiter ou de tergiverser. Il ne pouvait pas se permettre cela : il fallait qu’il soit fort, qu’il haïsse.

Comment pouvait-il oser craindre de perdre son corps, de tuer Naruto, peut-être, si cela lui permettait d’abattre Itachi, de les venger ?

 

Lentement, son regard se focalisa sur sa main. À la lueur blême de l’ampoule nue, la cicatrice serpentant sur la peau ressortait faiblement.

Il porta sa main à sa bouche, et mordit la peau pâle, les yeux fermés, se concentrant sur la minuscule étincelle de douleur pour apaiser son esprit… Ce n’était rien, absolument rien. À peine un inconfort momentané… Ce n’était rien par rapport aux plaies du dragon à l’intérieur de lui, ce n’était rien par rapport à la brûlure incandescente de sa haine…

Il expira, et laissa retomber sa main. Il avait fait fausse route. Il ne devait pas s’autoriser à craindre quoi que ce soit, à redouter les moyens qui pouvaient lui permettra d’abattre son frère. Ce n’était que faiblesse de sa part.

S’il devait donner son corps pour cela… Hé bien tant pis. La haine devait être plus forte que la peur, que le dégoût. Orochimaru pouvait avoir son corps si cela lui chantait, tant qu’il accomplissait son but.

S’il devait tuer Naruto… Ça n’avait pas d’importance, parce que le lien avec Itachi était le plus fort. Devait être le plus fort.

 

Il devait éliminer toute faiblesse, toute hésitation.

Il devait être fort, et haïr. Le reste n’importait pas.