Lettre à Konoha

par tookuni






Lettre à Konoha




Il fait nuit dans la lande. Au milieu du bois, quelques monticules de roches fusionnent gracieusement pour former un plateau argenté brillant à la lumière de la lune.

Faisant contraste, une lumière vive et orangée vacille dans une ouverture. Un jeune homme brun est assis, un parchemin posé sur ses genoux, montant la garde alors que ses trois coéquipiers dorment. Les techniques qu’il découvre pour la énième fois sur le rouleau ne l’intéressent pas. Ce qui l’a attiré sans qu’il s’en aperçoive, c’est qu’elles sont de Konoha.

Depuis que Sasuke est loin de Konoha, de sa vie, ses amis, tout ce qui constitue ce qu’il était encore il y a quelques temps, il se sent vide et terne. Ce sentiment s’est ancré en lui dès l’instant où il a mis les pieds dehors.

Il le sait, c’est à l’instant où il a décidé de partir qu’il a tout oublié de la ville. Il n’a même pas eu le temps de la renier qu’il a eu le sentiment de ne plus lui appartenir. Peut-être que c’est pour ça qu’il a pu déserter si facilement, tirer un trait sans avoir mal, parce qu’elle ne lui évoquait déjà plus rien.

Pourtant, il se sent tout aussi loin de lui-même, abandonné et triste sans en être conscient, comme s’il avait laissé en elle tout ce qu’il est, ou plutôt tout ce qu’il a été, pour ne conserver qu’une enveloppe vide et sans vie.

Il pense peut-être à elle, tout bas, malgré lui, et il essaie de comprendre, de se dire qu’il devrait peut-être la regretter, mais rien ne vient, parce qu’il sait que c’est le mieux pour lui, parce qu’il n’a de toute façon pas le choix.

Konoha est à six heures d’ici. Konoha dont il a aimé le silence autour de chez lui, Konoha dont les feuilles virevoltant dans le vent doux l’apaisaient de leurs combats sans but, Konoha, là où il est né, là où il aurait dû passer sa vie, comme ce dont il rêvait étant enfant.

Sasuke le sait. Il lui faudrait à peine six heures pour la rejoindre, pour la revoir. En fait, elle lui manque dans un sens, parce qu’avec elle au moins il ressentait quelque chose, il n’était pas qu’un vulgaire objet sans âme plié aux démons.

Il est à des années de Konoha, pourtant, pris au piège dans son cercle vicieux, si stupide et si fort. Il a l’impression que Konoha lui est inaccessible et il a raison. Parce que c’est sa voie de ne jamais la revoir, parce que même si avec elle il aurait une vie, il n’est pas fait pour ça. Il ne le doit pas. Il a juré depuis trop longtemps.

C'est ça être là-bas. Là-bas. Le pays du Son. Les nuages noirs qui passent dans un ciel bleu fade et les rizières boueuses sans âme. Ce n’est pas chez lui. Même s’il y est, même s’il y passait le reste de sa vie, d’ailleurs, ce ne serait pas chez lui, pas plus que Konoha ne pourrait redevenir sa patrie. Sasuke n’a pas de pied à terre. Sasuke n’a pas d’attache. C’est ce qu’il prône et il a raison, dans un sens, parce qu’il est ainsi chez lui partout et peut repartir sans déchirement. Son évasion de Konoha ne l’a pas détruit, au contraire, mais rendu beaucoup plus fort. En revanche, c’est bien parce qu’à la base, il a dû se blesser d’en sortir.

La différence, c'est le silence, parfois, au fond de lui. Et si dernièrement il a hurlé qu’il en avait assez, c’est parce qu’elle l’obsède un peu trop, au milieu de ses ténèbres. Elle est la seule lumière qui lui reste, un souvenir qui l’agace, parce qu’il ne veut pas la voir, et c’est ainsi.

Konoha vit toujours au bord de ces fleuves de bonheur, avec ces maisons étalées.

Quelquefois, dans les journaux, dans les livres, Sasuke la voit sur des photos. Alors l’image s’accentue et il ne veut pas qu’on lui en parle. C’est aussi un question d’honneur, c’est aussi parce que Sasuke ne veut pas que l’on croie qu’il est encore attaché à cette ville et c’est vrai, il ne l’est plus.

Quelle n’a pas été sa fureur lorsqu’Orochimaru lui a présenté Sai. Il aurait tué ce type sur place s’il n’avait pas voulu conserver son légendaire sang-froid. Conserver son sang froid, oui, en ne bougeant pas d’un cil mais en envoyant l’une des plus grandes ondes meurtrières qu’il aie jamais crées à ce pauvre garçon qui prétendait ne rien ressentir.

Sasuke, loin de Konoha, vit dans une sorte de boite à musique, électrique et fantastique, dans une illusion, un rêve stupide, entre Karin, Jûgo et Suigetsu. Il se tait mais il ordonne, il se prétend maître et puissant mais, au fond, il vit en chimérique. Il le sait.

La différence, c'est le silence, parfois au fond de lui. Quand il regarde Karin tenter de le coller et qu’il fuit, il ressent cette ambiance commune, cette réminiscence du déjà-vu. Lorsqu’elle se dispute avec Suigetsu, lorsque Jûgo les couve du regard, discret, quelque chose, comme une mélancolie peut-être, une impression, réparait et il sait que c’est Konoha. Elle qui est restée en lui avec tous ses décors, tous ses gestes, tous ses habitants, toutes ses vies.

Konoha n'est pas toujours la plus belle. Il y a ces rues sombres et sanglantes dans lesquelles il a passé son enfance, le symbole des Uchiha bafoué par un kunai sur un mur, le temps des disputes et ses colères face à Naruto ou Kakashi, son désespoir sur le ponton où il passait son enfance solitaire à ruminer sa vengeance…

Alors il reste infidèle. Mais qui peut dire l'avenir de leurs souvenirs ? Car avec le ponton Sasuke revoit le sourire se former sur ses lèvres : un petit garçon vient de passer, là-haut, sur le chemin, blond, seul. Il fait une grimace lorsqu’il s’aperçoit qu’il a vu qu’il le fixait mais, comme lui, il sait, et maintenant, il y a un sourire sur les deux visages candides. Un immense sourire. Un sourire qu’il ne connaît plus. Un sourire qui n’existe qu’à Konoha. Alors s’il se souvient encore de ce genre de détails, oubliera-t-il Konoha réellement un jour ?

Bien sûr, il a le mal du pays parfois, il se sent seul et désemparé dans un paysage morne et inconnu. Konoha lui manque, sa chaleur, ses sourires sur les faces enjouées, même s’il ne le dit pas et qu’il s’interdit de s’en apercevoir. Il est trop fier pour ça. Il a son ego qui hurle que c’est une faiblesse, mais il le sait, l'amour est fait de ça.

Il était une fois Konoha et lui. Sasuke, être humain sans valeur ayant la prétention de tuer son plus grand assassin. Cet assassin provenant de ce clan-même qui se croyait si puissant. Mais de la même façon que Konoha est liée à lui, il est lié à elle sans le croire.

Cela ne sera jamais autrement. Sasuke. Konoha. Et tout ce qu’elle représente. Il lui appartient malgré tout, au fond. Il est l’héritier d’une famille qu’elle a possédé. Il ne porte plus son bandeau frontal mais il sait qu’il est resté quelque part, imprégné de son odeur. Dans le cadre, chez lui, personne ne le sait et personne n’a jamais osé regarder, mais il n’y a plus de photo. Pas parce qu’il l’a brûlée, ce qui était son intention première, mais parce qu’il l’a emmenée avec lui, même s’il ne l’a plus jamais regardée que pour se dire qu’il a bien fait de quitter ce monde où liens et faiblesse vont de pair avec la force.

Depuis que Sasuke est loin de Konoha, il est comme loin de lui, comme abandonné par lui-même, vide et sans vie. Il pense à Konoha là-bas.

Sasuke relit le parchemin lentement, doucement, passionnément. Il ne pleure pas. Et bien étonné celui qui verra un jour Uchiha Sasuke pleurer. Mais l’état de perdition sur son visage est certainement au delà de tout sentiment, de toute douleur, de toute tristesse. Loin de lui il est. Loin de lui il restera jusqu’à ce qu’il revienne à Konoha. Parce qu’il a tout laissé là-bas. Ses amis, sa famille, sa vie, son âme.

Du parchemin déroulé au maximum glisse une photo. Sasuke la saisit, la regarde d’un œil sévère, siffle légèrement entre ses dents, la remet à sa place. Lui seul a sentit son estomac se retourner un bref instant.