Le fléau du renard

par oceans realm

Le fléau du renard

 

 

 

Une belle journée se terminait. Le soleil planait au coin d’un horizon coloré par différentes teintes allant du rouge au jaune. Les quelques blancs nuages qui parsemaient le ciel filaient au gré de la brise douce qui caressait le sommet des arbres de la forêt verdoyante, éclairée par les derniers rayons de lumière. L’atmosphère respirait la paix et volupté, les températures de ce début de printemps promettant un été agréable.

Tout n’était que réjouissance et légèreté. Les oiseaux revenaient par groupes peupler les espaces sauvages. Mammifères et différentes espèces d’insectes et de petits reptiles courraient dans les pâturages échaudés, certains se réveillant d’un long sommeil hivernal.

           

            À l’intérieur des enceintes du glorieux village de Konoha, les activités quotidiennes du jour laissaient place à celles du soir, envoûtantes et empreintes de mystères. Les lampadaires miroitaient déjà d’une lumière ambrée. Restaurants et échoppes entamaient leur service, les effluves des plats cuisinés se répandant de long en large à travers les rues de la cité. Les gens arpentaient sans réel objectif les diverses allées bordées de magasins, de bazars et de caravanes. Certains rentraient chez eux après une dure journée de labeur, heureux d’en avoir fini et ne pensant plus qu’au lendemain. D’autres préféraient flâner au milieu des épices et des commerces variés que présentait chaque boulevard.

Le village du pays du feu était en effervescence passagère comme à chaque tombée du crépuscule. Et rien ne semblait vouloir venir troubler cette monotonie.

 

Et pourtant… dans quelques heures, tout ceci aura disparu, balayé comme un mirage sous l’ombre d’une épaisse obscurité. Après tout, chaque rêve attendait un réveil.

 

 

 

 

 

¾    Monstre !

 

Il courrait, encore et encore, percutant les obstacles pour tenter d’échapper à ses poursuivants. Jetant un regard d’appel à l’aide vers la foule qui se rassemblait sur le côté, il ne récolta que mépris et insultes, les plus téméraires venant même se rajouter à son groupe de traqueurs. Il tituba un instant contre un pavé mais se reprit bien vite, conscient que le moindre écart pourrait se révéler fatal. Au croisement d’un carrefour, il percuta un passant qui chuta en arrière, se reprenant rapidement pour apercevoir le responsable.

Le garçon n’attendit pas que l’homme se relève pour reprendre sa fuite. Il devait courir. Courir aussi vite que son petit corps le lui permettait. Courir jusqu’à l’épuisement mais courir.

 

¾    Démon !

 

Il esquiva un second groupe qui s’était rassemblé pour le prendre en embuscade avant de bifurquer pour emprunter une voie débouchant sur une large avenue. Il chancela en voyant le monde rassemblé un peu plus loin. Derrière lui, ses poursuivants le filaient toujours. Acculé, il pénétra à l’intérieur du premier restaurant qui s’offrait à lui et fonça à travers les rangées de tables, surprenant clients et serveurs. Sentant sur sa nuque les regards chargés d’une haine et d’une rancune dont il ignorait jusqu’à l’origine, il traversa l’auberge et soupira presque de soulagement en apercevant une porte à la dérobée. Sans ralentir, il déboucha dans une allée vide de monde et continua sa course sans toujours jeter ne serait-ce qu’un seul coup d’œil en arrière.

            L’eau salée s’accumula aux contours de ses yeux, l’océan de son regard semblant se remplir par une mer de larmes. Il entendit les cris reprendre à sa suite et ses foulées doublèrent en longueur. Une pierre siffla dans l’air et vint frôler sa joue droite, venant s’écraser sur le sol un peu plus loin.

 

¾    Meurtrier !

 

Il sentit son cœur battre la chamade, les muscles de ses jambes atteignant leurs limites. Le souffla court, il vacilla au détour d’un virage et glissa sur la terre mouillée d’une eau boueuse. Dans un réflexe étonnant, il prit appuie sur le mur blafard qui délimitait la largeur de l’avenue et reprit sa course à une allure encore plus soutenue, entendant ses poursuivant se rapprocher.

Où devait-il fuir ? Il ne savait pas. Pouvait-il y arriver ? Il ne savait pas. Pourquoi le faisait-il ? Il ne savait pas. Combien de temps encore devrait-il continuer ? Il ne savait pas.

            Mais une chose était sûre. En cet instant, rien n’importait plus que fuir. Peu importait s’il ne savait pas où. Il devait fuir. Fuir le plus loin possible.

            Une barre de fer sur son passage lui écorcha le bras durant sa course mais il ne ralentit pas.

 

¾    Assassin !

 

Un pavé de la taille d’un poing frappa l’arrière de son crâne, le faisant basculer violement en avant. Il roula sur le sol et rentra dans un paquet de poubelles, les différentes immondices volant sous l’impact. Son esprit le quitta quelques secondes, secoué par le choc avec le projectile. Sa conscience sembla s’envoler, abandonnant le corps malingre dans lequel elle reposait.

Quand il reprit connaissance, il constata que ses premiers poursuivants n’étaient qu’à quelques enjambées de lui seulement. Terrifié, il voulut se relever et reprendre sa fuite mais sa jambe droite refusa de lui obéir.

Alors qu’il relevait la tête à genoux, il sentit un poing osseux percuter de plein fouet son menton. Sa mâchoire se déboita sous l’impact et deux dents se déchaussèrent de la rangée inférieure. Fragile et impuissant, son corps frêle vola dans les airs pour heurter le mur dans un craquement sourd. Il écarquilla ses prunelles azurées, étouffant un râlement de douleur sous un rictus qui déchira son visage.

            Trois hommes franchirent le tapis de détritus qui jonchait le sol et le saisirent par le col, le frappant au ventre pour le faire atterrir au milieu de la foule à leur suite.

 

Tu veux de la force ?

 

            Quand il cogna contre le sol de pierre, une rafale de poings le prit pour cible, lui brisant membres et côtes. Il sentit son poumon droit percé par une barre de fer, lui coupant instantanément le souffle. Sa vue se brouilla alors qu’une nouvelle avalanche de coups déferlait.

            Son bras droit se positionna sous un angle étrange, l’épaule déboitée au niveau de la clavicule. Il voulut tousser, gémir de douleur, mais il ne parvint à esquisser le moindre mouvement, totalement paralysé. Son arrête nasale se brisa sous un énième choc, un bleu commençant à apparaître sous son arcade sourcilière. Des sabots de cuir lui fracassèrent les doigts contre le bitume.

 

Laisse l’instinct de vengeance couler en toi. Laisse-le se repaitre de ta haine, de ta douleur, de ton chagrin.

 

            Sa conscience se faisait pâteuse comme à chaque fois qu’il subissait ce traitement. Prisonnier dans un cocon de souffrance, la voix rocailleuse parvint à son esprit. Dure, sèche et majestueuse, elle s’imprégna comme un stigmate à son esprit. Rien d’autre que celle-ci ne parvenait à entamer les digues de ses pensées. Tout semblait se noyer sous ce maelström de paroles. Et la souffrance s’envola. Et la douleur disparut. Ses craintes et ses tourments, ses peines et ses angoisses… tout semblait se plier au joug de cette voix.

 

Laisse la calamité du châtiment t’engloutir.

 

            Autour de lui, ses agresseurs reculèrent quand l’énergie écarlate envahit la zone. Leur assurance fondit comme neige au soleil, remplacée par une froide terreur. Les plus lucides quittèrent les lieux, se précipitant hors de portée du flux de chakra qui se dégageait de leur victime. Les plus téméraires, ou les plus inconscients, continuèrent de martyriser de coups leur proie, tentant d’endiguer le suintement de puissance qui jaillissait du corps de l’enfant aux cheveux dorés.

            Mais c’était trop tard. Tous le savaient mais personne ne le disaient, comme craignant que leur paroles puissent rapprocher l’inévitable. Alors, dans une ultime bousculade, la pluie de coups doubla d’intensité contre le corps du garçon.

 

Libère le fléau sur tes oppresseurs. Qu’ils craignent le bras du chaos qui s’abattra alors sur eux.

 

            Baigné au cœur du cyclone, il laissa place aux instincts les plus sauvages et les plus vindicatifs que lui dictait la voix. Ses yeux océans illuminant la finesse de ses traits se dérobèrent sous deux pupilles fendues, félines aux teintes vermeils. Son visage brisé par d’étranges cicatrices sur les joues qui lui conféraient un air bestial s’étira, les marques se creusant comme dilatées par le déferlement d’énergie. Une couche de chakra rouge vint s’imprimer à sa silhouette, trois queues se démarquant au prolongement de sa colonne vertébrale en miettes. Des griffes vinrent remplacer ses ongles déchaussés tandis que sa mâchoire se réajustait, de longues canines venant réparer et permuter ses rangées de dents. Toujours au sol, son épaule se remboita. Ses os broyés se restaurèrent d’eux-mêmes alors que toutes les plaies qui parcouraient son corps se refermaient, comme soudées par la chaleur d’un fer à chaud.

            Et alors, tandis que son corps s’auto-guérissait, sa conscience laissa place à une autre, infiniment plus démoniaque.

 

Délivre ces sentiments qui croupissent depuis tant d’années au fond de ton cœur.

 

            Une tornade de flammes s’éleva, embrasant tout ce qui se trouvait au centre et à la périphérie du flot de puissance. Les corps des agresseurs fondirent instantanément, leurs cris se perdant dans les hauteurs de la cité shinobi. Les bâtiments alentours et tous leurs occupants se décomposèrent dans un rayon de trente mètres, ne laissant à leur place qu’une odeur de souffre et de chair brûlée.

            Au centre du cratère, le corps du jeune homme se releva, porté par le chakra qui l’entourait. Les quelques lambeaux de vêtement ordinairement orange qui lui couvraient le corps avaient virés au rouge sanguin.

            Une quatrième queue commença à se former tandis que sur sa peau venait éclore les premières extrémités d’un pelage de feu. Dans l’atmosphère, son cri déchira l’obscurité naissante, sonnant dans le village de Konoha comme le glas d’une guerre sans pitié.

 

Et alors, tout disparaîtra sous tes yeux, Naruto.

 

 

 

 

La tête prisonnière entre l’étau de ses mains, Sarutobi restait immobile devant son bureau. La paperasse s’accumulait sur la table en bois rustique et une impressionnante pile de dossier s’amoncelait jusqu’au plafond. Mais en cet instant, c’était bien le cadet de ses soucis.

Un ninja entra en trombe dans la salle où siégeait l’ombre du feu. Le visage blanc comme linge et le souffle court, il semblait en proie à une violente frayeur. Le vieil homme n’eut pas besoin de lui demander d’où venait l’état de panique qui le saisissait. Il ne savait que trop bien son origine…

 

¾    Hokage-sama ! haleta le ninja sans perdre une seconde. Le démon renard est dans notre village ! Il saccage absolument tout ce qui se trouve dans son périmètre !

 

Le dirigeant de la feuille ne répondit pas. Voilà déjà quelques minutes qu’il avait senti le déferlement de puissance à l’état brut du démon. Il en avait cherché la source, tentant de réfléchir posément à une réponse plausible. Mais une seule lui apparaissait en toute logique. Bien que cruelle, bien qu’injuste, elle se présentait comme la seule possible.

 

¾    … Faites évacuer les civils ainsi que tous les ninjas en dessous du rang de chûnin, ordonna-t-il d’une voix forte. Qu’ils gagnent les refuges prévus à cet effet et affectez-leur une équipe de protection. Ensuite, rassemblez tous les autres pour stopper le Kyûbi.

 

Aussitôt, le shinobi disparut dans un nuage de fumée. Le visage creusé par une profonde inquiétude, le Hokage quitta la pièce et sortit du bâtiment. En face de lui, un impressionnant rassemblement de ninjas se présentait. Il sentait la peur les animer mais cependant, aucun ne tentait de fuir. Un soupir franchit le bord de ses lèvres quand il aperçut Yamato du coin de l’œil. L’héritier des cellules du Shodaime hocha la tête, conscient de l’élément clé qu’il constituait pour faire face au bijû à neuf queues. À ses côtés, Danzo et d’autres membres de la Racine se tenaient le dos droit, entourés par d’autres chûnins et jûnins ainsi que par de nombreux ANBUs. Le vieil homme y reconnut entre autre Asuma, Kotetsu, Izumo, Kurenai, Ibiki et Anko.

 

¾    Quelle est la situation ? Interrogea vivement le Kage.

 

¾    Il semble que Kakashi-sempai, Gai-sempai ainsi que presque tout le clan Hyûga soient déjà sur le terrain, informa Yamato sans perdre de temps. Le Kyûbi s’est réveillé depuis trois minutes déjà et a atteint le stade de la cinquième queue. Néanmoins, sa puissance augmente à toute vitesse et il ne tardera probablement pas à sortir entièrement…

 

 

 

 

¾    Chidori [les milles oiseaux].

 

Un éclair entama la chair du démon, perçant sa défense translucide pour venir se ficher dans l’épaule du jinchuriki éveillé. La bête grogna d’un râlement sourd et une main de chakra pur se démarqua de la surface de sang qui recouvrait le corps de l’enfant. Celle-ci percuta violement Kakashi qui avait mené l’assaut, l’envoyant valser contre un mur de briques. Le Sharingan dévoilé et les sourcils froncés, le ninja copieur palpa son ventre en se relevant lentement de l’impact. Une large plaie avait déchiré son abdomen et quelques côtes ressortaient de ses chairs au bas de sa poitrine.

Il redressa la tête, percevant du coin de sa pupille héréditaire son adversaire fuser à pleine vitesse dans sa direction. Les yeux comme des soucoupes, il resta simple témoin de la scène, incapable d’esquisser le moindre geste. Quand le monstre arriva dans le périmètre de l’épouvantail, une tornade verte le propulsa férocement contre les bâtiments qui bordaient le champ de bataille improvisé. En un éclair, Gai apparut devant son plus grand rival, son éternel sourire semblant avoir déserté de son visage en cette sombre nuit.

Projetée par le fauve de Jade, la miniature du démon renard traversa trois immeubles avant de s’encastrer entre les murs bétonnés d’un quatrième. Sur sa route, un large sillon avait séparé la terre carbonisée en deux.

 

Tournant son attention, Kakashi repéra le ninja supérieur qui avait accouru à sa rescousse, heureux de l’avoir à ses côtés en pareille situation. Il remarqua que ce dernier avait déjà forcé l’ouverture de six portes du Lotus et l’énergie qui s’accumulait autour de lui rivalisait en intensité avec celle qui émanait du monstre qui leur servait d’ennemi.

Sans consentir à gâcher la puissance précieuse qui l’habitait, Gai disparut dans une explosion de poussière, courant à toute vitesse vers l’avatar du Roi Démon. Il bondit dans les airs pour esquiver une forêt de mains écarlates puis prit appuie sur un des buildings encore debout pour fondre vers l’endroit où reposait son antagoniste, ses deux bras creusant la terre pour envoyer ses appendices sur toute la surface du champ de bataille. Dans sa course éclair, le fauve de Jade se vit stopper par deux mains translucides qui lui comprimèrent les membres. Un second corps jaillit de la poitrine du démon et s’envola dans sa direction. Un éclair illumina la scène alors que Kakashi explosa d’un Éclair Pourfendeur le clone de sang du renard.

 

Une dizaine de mètres en contrebas, le bijû sentit dans son dos des milliers de poings cogner chacun de ses méridiens, tentant d’endiguer le flot de puissance qui circulait au travers de ses vaisseaux. Mais c’était inutile. Aucun barrage, aussi résistant soit-il, n’était en mesure de stopper le torrent d’énergie qui animait la créature menée par sa haine et son instinct de vengeance.

Une coupole de chakra se matérialisa dans une large circonférence autour du jinchuriki en pleine possession de ses moyens, consumant les corps des Hyûga qui le prenaient pour cible et expulsant dans une tornade de chaleur les deux rivaux de la feuille.

 

Autour du démon, l’espace se voila d’un vent embrasé. Tout devenait un spectacle d’apocalypse et l’atmosphère se remplissait d’une brise aux odeurs de sang et de chair carbonisée.

Une quantité d’énergie phénoménale s’accumula entre ses crocs disproportionnés, le chakra rouge et bleu se confondant en un seul pour donner naissance à une sphère parfaite aux reflets améthyste. Le regard grave sous la menace, Kakashi souffla une boule de feu qui plia sous un simple souffle de pouvoir à l’état brut.

 

Le ninja copieur observa effaré le déferlement de puissance. Jamais encore il n’avait eu à endurer une telle épreuve. L’énergie maléfique emplissait l’atmosphère et suintait sans discontinuité par tous les pores du réceptacle humain. Quand ce dernier avala d’un bloc le globe minuscule de chakra pur, il sentit la sueur perler sur son visage, le temps semblant se figer comme coulé dans le ciment frais. Dans une dernière pensée, il se demanda comment les choses avaient pu en arriver là. Et, intérieurement, il maudit sa bêtise. Il aurait pu empêcher cela. Il aurait pu protéger l’élève de son défunt sensei. Il aurait pu éviter toutes ces onze années de souffrance qu’avait eu à endurer ce si jeune garçon.

Mais il n’avait rien fait. Pas par haine ou par peur du jinchuriki. Mais par crainte de faire face au fils du Yondaime. Parce qu’il ne voulait pas revoir à travers ses prunelles turquoise le reflet de son échec à protéger ceux qu’il avait aimé. Par angoisse aussi de se retrouver dans la mort face au visage de son maître décédé. Il avait voulu repousser encore et encore le moment où il serait confronter au jeune garçon, et par accumulation, il s’en était retrouvé à le fuir depuis onze ans. Et dans son égoïsme, il avait ignoré le descendant de son professeur.

 

            Une dizaine de mètres plus loin, l’avatar du Kyûbi ouvrit la gueule, dévoilant ses larges rangées de crocs acérés. Un filet de vapeur émergea d’entre ses canines, prémisse à la déflagration qui allait bientôt tout balayer. Et alors, tandis que l’énergie démoniaque se reculait comme l’océan avant le raz-de-marée, il perçut une deuxième puissance infernale. L’espace se courba sous le joug des deux maelstrom et l’atmosphère satura en chakra pur, semblant se tordre comme plongée dans une seconde dimension.

 

¾    Hachimon Tonkou [ouverture des huit portes célestes].

 

            En face du monstre couvert de sang dont cinq queues ballotaient furieusement au vent, Gai venait d’ouvrir les dernières portes du Lotus. Son corps rayonnait littéralement d’une énergie chaude et blanche, totalement opposée à celle qui absorbait chaque particule de vie devant lui.

 

            L’action sembla perdurer une unique seconde, et la supposition tendait plus vers la véracité. En un instant, le Fauve de Jade disparut dans une gerbe d’étincelle pour apparaître à quelques centimètres du renard, son poing rencontrant dans un uppercut l’abdomen du bijû plié en deux. Ce dernier fut propulsé dans l’atmosphère à une altitude tutoyant les premiers nuages, sa silhouette se fondant avec le ciel rouge du crépuscule. Avec toujours la même force et la même vitesse phénoménale, la Bête Verte de la feuille se plaça au niveau du jinchuriki pour un ultime impact, sa peau s’effritant sous l’énergie destructrice qui transpirait par chaque pore de sa peau.

 

¾    Yoru Hiriyu [le dragon vespéral]*.

 

La détonation du contact avec le poing du Lotus ultime résonna dans toute l’immensité nuageuse, dissipant dans un large périmètre la mer brumeuse qui flottait dans la stratosphère. Éjecté vers le sol, la version miniature du Kyûbi laissa exploser la bombe de chakra qui éclaira d’un soleil blanc la surface terrestre, consumant dans un souffle le corps déjà détruit du Fauve de Jade de Konoha.

 

            Telle une comète embrasée, l’hôte du Roi Démon chuta vers l’extérieur des enceintes qui entouraient la cité de la feuille. Avant que sa silhouette n’heurte le sol, une déflagration d’énergie démoniaque balaya l’espace, amortissant le corps du Kyûbi.

Un gigantesque cratère se creusa parmi les arbres de la forêt du pays du Feu, le paysage d’apocalypse tendant à chaque seconde vers un enfer encore plus infernal. La poussière se souleva pour venir entourer la zone au bord de laquelle venait d’atterrir un impressionnant rassemblement de shinobis.

Au centre du cercle lunaire, une énergie rouge filtra à travers le nuage de cendre.

 

 

            Immobile au milieu du village, loin des hostilités qui s’étaient déplacées, Kakashi se laissa tomber à genoux, le regard vide tourné vers un ciel lumineux. Mais ce n’était pas le soleil blanc que son regard scrutait. Ce n’était pas la tornade de chakra maléfique sur laquelle se posaient ses prunelles sombres, l’une hantée par la pupille du Sharingan.

            C’était ce petit point insignifiant au beau milieu de ce déferlement. Ce corps déchu qui disparaissait en milliards d’atomes, rongé par son propre noyau.

 

Je suis l’ombrageuse panthère de jade de Konoha. Si on a la passion, rien n’est impossible.

 

            Et, pour la premier fois depuis bien longtemps, le ninja copieur laissa libre court à son désespoir, les larmes perlant de ses yeux écarquillés pour venir se perdre sur la terre calcinée.

 

 

 

 

¾    …Sept, annonça lentement Yamato aux côtés du Troisième Hokage. C’est une question de minutes avant que le sceau du Quatrième ne s’efface.

 

Sarutobi garda le silence, son visage plongé dans une intense méditation aux sentiments brouillés, tristesse, pitié, colère, compassion et amour se mélangeant pour ne former qu’un. Aucun mot n’aurait pu exprimer ce qu’il éprouvait en ce moment même. Il était le Troisième Hokage… et portait par conséquent sur ses épaules une énorme responsabilité.

Tiraillé entre son devoir et ses émotions, il ne parvenait à trouver la justification à ce qu’il s’apprêtait à faire. Naruto, ou plutôt l’avatar du Kyûbi, agressait son village, et il devait l’arrêter à tout prix, peu importe les sacrifices, peu importe s’il devait pour cela supprimer le jeune garçon héritier de son défunt successeur. Et pourtant…

 

Je vous le demande à genoux. Veillez sur mon fils.

 

            … Il y avait des sacrifices impardonnables.

 

¾    Naruto, tenta-t-il en parlant à travers le rideau de poussière qui s’élevait devant lui. Je t’en prie, reviens à toi ! Ne laisse pas la haine obscurcir ton esprit ! Ne laisse pas le Kyûbi prendre possession de ton âme !

 

Une tempête d’énergie orangée dissipa la fumée, dévoilant en son sein un être hybride aux traits barrés par le sang et la colère. Le visage tiré, la créature esquissa un semblant de sourire, dévoilant par là-même sa large série de crocs acérés. À son geste, l’ensemble des troupes qui suivait le vieil homme trembla tel un seul homme. Même le Hokage dut réprimer un frisson le long de sa colonne vertébrale.

Et alors, tandis que le démon souriait à mâchoires écartées, sa voix s’éleva parmi l’assemblée, s’imposant comme un serment mortel et sans pitié.

 

¾   Le fléau qui se libère sur vous, pauvres shinobis aveugles, n’est que le simple produit d’une haine qui s’est accumulée jour après jour sur l’humain dont j’étais l’hôte. À travers mon acte, c’est le reflet de toutes ces années de colère et de souffrance que vous ressentez. Moi, je n’en suis que l’instrument exécutoire. Rien d’autre.

Ne plaignez que vous et votre propre bêtise pour le châtiment qui s’abat aujourd’hui.

 

            L’ombre du feu conserva le visage fermé, triste. Il s’avança d’un pas au milieu des rangs shinobis qui l’entouraient et ses hésitations s’affaissèrent, terrassées par son devoir.

 

¾    … Je vais donc être dans l’obligation de t’arrêter, souffla-t-il dans un doux murmure, sonnant pourtant comme une promesse de mort aux oreilles de son adversaire souriant de plus belle.

 

 

 

 

            La terre trembla une énième fois. Dissimulés à l’intérieur de la montagne aux Kages, les genins, aspirants et civils demeuraient sans bouger sur le socle rocailleux de la caverne sombre. Les visages soucieux, angoissés pour certains, ils n’osaient prononcer le moindre mot comme pour éviter d’attirer le chaos dans l’endroit où ils se trouvaient. Le silence morbide pesait sur le groupe, plombant l’atmosphère comme lestée par un fardeau insurmontable.

            Des enfants pleuraient. Des hommes restaient assis, immobiles, le regard grave et lointain. Des femmes serraient contre elles les petits bonhommes, cherchant par leur chaleur à apporter un peu de réconfort. Des vétérans veillaient sur la troupe de réfugiés, les quelques chûnins présents tentant de rassurer ceux qui en avaient le plus besoin.

           

À l’écart de tous, un petit garçon restait isolé. Il n’avait pas de mère pour se blottir dans ses bras. Il n’avait pas de père sur qui prendre exemple. Il n’avait pas de famille dans laquelle se cacher. Il n’avait pas d’amis chez qui chercher un brin de chaleur… Il n’avait qu’une froide indifférence, bien que mêlée par la curiosité sur la situation au dehors.

Et parmi les enfants, lui seul avait relevé l’absent du groupe. Lui seul avait remarqué, de son regard noir d’encre, la disparition du petit impétueux aux cheveux dorés qui animait d’ordinaire les salles de classe de l’académie.

Mais cela lui importait si peu…

 

            Iruka s’approcha de ses élèves, s’assurant que tous étaient bien présents. Il inspecta la liste entre ses doigts et compta chaque aspirant dont il avait la charge. Deux manquaient à l’appel.

            Il tourna son regard, distinguant du coin de l’œil le garçon aux cheveux d’ébène à l’écart de tous. Plus qu’un.

Mais il savait bien qu’il ne trouverait pas le dernier.

 

¾    Que se passe-t-il, sensei ? Demanda une jeune fille aux cheveux rose et au regard d’émeraude. Pourquoi est-ce qu’on reste tous ici ?

 

¾    … Il y a un monstre qui se déchaine dehors, sourit légèrement le professeur. Alors en attendant que sa colère s’apaise, nous devons attendre ici.

 

¾    Et ça va durer encore longtemps ? Interrogea un autre aux cheveux bruns en bataille, un chien courant entre ses jambes.

 

Le chûnin hocha les épaules. Il avait perçu l’inquiétude au travers de la voix et du regard de ses étudiants, mais il ne pouvait leur répondre alors que lui-même n’en savait rien. Sans un mot, il vint poser une main sur la tête d’une de ses élèves aux cheveux de blé et aux prunelles saphir. Les larmes aux yeux depuis l’évocation du monstre, elle s’inquiétait pour sa famille dont aucun membre n’était présent dans la caverne.

 

¾    Chantons pour faire passer le temps plus vite, proposa-t-il dans un léger sourire affectueux. Demain, tout sera terminé et nous pourrons rentrer tranquillement.

 

Sous l’approbation silencieuse, il commença à élever la voix, sa mélodie se répétant à travers les bouches de ses élèves et, bientôt, à travers celles de tous les réfugiés.

Seul le garçon resté à l’écart ignora la comptine qui vint envahir la grotte.

 

 

 

 

Une queue balaya la rangée de ninjas qui s’opposait au démon dont sept étaient désormais exposées à l’air libre. Un rempart de terre, d’eau et de vent ralentit sa vitesse mais ne parvint à stopper entièrement l’appendice. Au dos du bijû miniature, une marée de serpents déferla pour venir fondre sans même entrer en contact avec le renard, la seule chaleur qu’il dégageait suffisant à anéantir l’invocation.

Une déflagration de chakra rouge gigantesque se propagea en un instant mais une muraille de bois empêcha le souffle d’atteindre les premières lignes. Passant au dessus des enceintes d’écorce, le vent brûlant engloutit néanmoins les bâtisses les plus proches et renversa une partie des fortifications qui entouraient le village de la feuille.

Les surfaces en bois s’affaissèrent sitôt la rafale d’énergie passée puis fusèrent pour prendre en étau le jinchuriki, qui sauta pour esquiver la contre-attaque. Ce dernier accumula entre ses crocs une quantité faramineuse de chakra quand des dizaines de boules de feu mêlées à quelques milliers de kunais, de shurikens et d’armes blanches en tout genre le prirent pour cible. Le Roi Démon expira un souffle ardent, bien plus important que toutes les attaques qui venaient dans sa direction, qui plièrent instantanément sous la puissance supérieure.

 

            Sarutobi gonfla ses poumons et cracha une large coulée de boue sur le sol, qui s’éleva pour se dresser en rempart immense face au faisceau de chakra qui s’amenait. Tutoyant les montagnes, le mur de terre se décomposa néanmoins sous la mer de feu qui perdit de son ampleur. Au recours de plusieurs barrières de vent et d’eau qui vinrent faire taire les derniers sursauts de chakra, l’attaque du démon se désagrégea, ses crocs embrasés brisés un à un par l’enchaînement des techniques adverses.

 

            Passé au derrière de la créature démoniaque grâce à l’illusion de Kurenai, Asuma gonfla sa poitrine et expira un nuage de cendre qui vint encercler le renard au pelage écarlate. Quand celui-ci remarqua la présence de l’intrus, une langue de feu jaillit d’entre ses mâchoires mais explosa sitôt à l’air libre, entraînant dans une série d’explosions toutes plus impressionnantes les unes que les autres la bête féline. Plus loin, le fils du Hokage observa, fier de lui, la technique qu’avait déclenché le démon lui-même… Si sa puissance était aussi démesurée qu’il paraissait, il osait espérer qu’il comprendrait ce qu’était le fait de la prendre du mauvais côté de l’envoyeur…

            Le déferlement d’énergie vermeille qui balaya le rideau de poussière soulevée dissipa son mince espoir tandis qu’il s’écartait à toute vitesse.

 

            Plus loin, le Hokage sentit la sueur ruisseler contre ses tempes, conscient que le monstre qui s’opposait à l’ensemble des élites de Konoha gardait encore en réserve deux queues supplémentaires. Son regard se tourna vers Yamato présent à ses côtés, lui aussi dépassé par les techniques de trop haut niveau. Le jûnin acquiesça silencieusement en rencontrant le regard de son supérieur et se précipita à l’encontre du réceptacle maintenant éveillé.

            Une bulle de feu jaillit de la gueule du bijû mais s’effaça sous l’enchaînement de plusieurs Kaitens, tourbillons divins caractéristiques des Hyûga qui avaient rejoint le champ de bataille. Slalomant entre les différentes émanations de chakra qui naissaient tout autour de lui, Yamato esquiva habilement une queue qui creusa un sillon dans la terre meuble et bondit pour arriver au contact du bijû qui baissa les yeux vers l’opportun. L’ANBU apposa sa main sur la surface rugueuse de la créature et une lumière émeraude étincela.

 

            La forme du renard se scinda en deux, le clone de sang se permutant avec le véritable corps du Kyûbi. L’original rugit en sentant une partie de son énergie drainée par la technique si caractéristique au Premier Hokage et, dans un saut vers l’arrière, trancha l’air d’un de ses appendices pour tenter de sectionner proprement en deux le ninja supérieur.

            Un rempart de bois érigé au dernier instant freina l’attaque mais entama les chairs du jûnin, dont le corps s’envola comme un pantin désarticulé dans les airs pour atterrir au milieu des rangs shinobis.

 

            S’éloignant légèrement des troupes de Konoha qui s’agglutinaient de plus en plus, le Roi Démon laissa pousser le long de sa colonne vertébrale deux nouvelles extrémités écarlates. L’atmosphère se chargea d’une pression à nulle autre pareille tandis que les plus proches et les moins expérimentés se faisaient aspirer par le tourbillon d’énergie avant que leurs corps ne se consument dans l’instant. Le temps sembla s’arrêter pendant une minute, les ninjas de Konoha se reculant pour ne pas se faire entraîner à l’intérieur du typhon embrasé.

 

            Le rugissement du monstre déchira l’espace, faisant écho à la puissance déployée.

 

 

 

 

            Un dédalle de couloirs sombres s’associant les uns au-dessus des autres formait le labyrinthe des méandres de son âme. Mais pour lui, tous menaient à la même place. À cette cage aux barreaux noirs et épais qui cloisonnaient derrière un sceau le monstre le plus redouté par l’humanité. À ce démon dont les légendes avaient hanté les contes et les histoires de tous les temps. À cette créature sortie tout droit des profondeurs de l’enfer et dont les flammes léchaient avidement les contours de la prison qui le retenait.

 

D’ordinaire calme, c’était un torrent de sentiments, une effusion de pensées qui habitait l’endroit. Et tous s’amoncelaient au cœur même de la cavité, attirés telles des lucioles par la lumière qui jaillissait à flot dans des teintes écarlates et améthystes. Comme isolée dans l’œil du cyclone, une silhouette recroquevillée pleurait sans retenu sur le sol dallé, baignant dans un liquide visqueux qui engourdissait chacun de ses membres. Totalement anéantie, elle n’avait même pas porté attention à son entourage, ignorant la tornade qui l’encerclait, ignorant le regard de sang qui pesait sur elle, un sourire démoniaque accrochée sous les orbes rubis.

Mais plus rien n’importait désormais.

 

¾   C’est bien. Continue ainsi. Laisse le désespoir couler en toi. Laisse l’instinct primaire de la vengeance s’emparer de ton âme. Qu’il se libère dans chaque parcelle de ton corps. Qu’il s’épanouisse pour donner naissance à toute ta rage, à toute ta rancœur envers ces insectes puant et rampant dans leur trou qui t’ont depuis tant d’années laissé agoniser.

 

Les mots s’ancrèrent dans son esprit et bientôt, devinrent siens. Comme plongé dans une profonde transe, il s’appropria la litanie funèbre sans y apporter la moindre intonation. Les paroles, les phrases, les syllabes se gravèrent à sa mémoire. Rien d’autre n’existait que cette sombre sentence. Tout devait disparaître. Tout devait sombrer dans le néant. Tout devait plonger dans le chaos le plus total.

            L’énergie écarlate doubla en intensité, renforcée par le flux disparate de colère et de chagrin qui suintait depuis le corps de l’enfant. Et la nuit la plus profonde enveloppa la pièce.

Sur le ventre du sacrifié, la marque du sceau se fondit dans un noir d’encre. Le monstre jubila, sans pour autant perdre une seconde le flot d’émotion qui filtrait de son hôte. Toute la tristesse, toute la haine qu’il avait accumulée et confinée maintes et maintes fois ressortaient aujourd’hui au grand jour.

 

Une lumière se profila aux cotés du réceptacle et un homme se matérialisa. Grand, majestueux et avec la même chevelure dorée par le soleil et les mêmes prunelles azurées, il vint repousser la vague de chakra maléfique qui recouvrait l’ensemble du corps du jeune garçon. L’homme resplendissait d’une puissance maitrisée et d’un charisme enchanteur, comme issu d’un conte de fée. Une de ces autres histoires pour enfant où apparaissait également le terrifiant dragon sous les traits d’un renard au pelage sanglant.

Sur sa longue veste blanche, des flammes d’un rouge cramoisi grimpaient le long des fibres parfaitement agencées. Sa seule stature imposait le respect, chacun de ses mouvements respirant de grâce et de pouvoir contenu. Monarque en ce lieu souillé par l’énergie démoniaque, il mit à l’écart d’un seul geste l’image du renard aux neuf queues.

 

Mais la noirceur ne quitta pas l’espace. Près de l’homme, l’enfant n’avait pas relevé la tête, répétant d’une voix pas plus forte qu’un murmure mais invariable les mots qu’il s’était approprié. Ces paroles qui sonnaient comme l’ultime supplice aux oreilles de l’être doré. Ces syllabes qui résonnaient si fort et si douloureusement… et pourtant si justes en franchissant les lèvres du garçon.

 

¾    Reprends-toi, Naruto ! s’éleva la voix de l’homme, empreinte d’angoisse.

 

Seul le silence lui répondit. À ses pieds, le frêle jinchuriki n’avait pas bougé, toujours immobile dans sa position, bras dans le dos et tête baissée, à genoux. La forme de l’homme se voila et vira au flou, comme soufflée par la réalisation tragique. Et alors, le chakra écarlate réapparut pour envahir la surface de la pièce. Et l’ombre de Kyûbi se reforma derrière les deux silhouettes accablées par la désolation.

 

¾    Je t’en prie ! implora-t-il de nouveau.

 

¾    C’est inutile, maudit Quatrième, sourit largement le bijû au regard injecté de sang. Tu auras beau tenter ce que tu voudras, ce ne sont ni ma colère, ni ma rancune ni ma haine qui dirigent le pouvoir qui sévit. Ce sont ses propres sentiments qui soutiennent le flot de puissance qui déferle sur ton village, fit-il en baissant ses yeux sur la forme recroquevillée au sol.

                                                                                                                                                                                          

L’ombre observa le visage creusé par le chagrin la silhouette de l’enfant. Seul un immense sentiment de désespoir et de défaite planait dans son esprit tandis que l’énergie démoniaque augmentait encore et encore en intensité. Au sol, le réceptacle ne bougea toujours pas, totalement isolé.

 

Mon fils… je suis désolé… tellement désolé…

 

 

 

 

Le calme qui s’était installé se brisa parmi les rangs de Konoha. Tous les ninjas vibrèrent sous le son infernal qui s’éleva.

 

La terre se fissura, son enveloppe déchirée par le vent destructeur. Un cratère se creusa sous le corps du démon dont les traits n’avaient désormais plus rien d’humain. En un instant, le monstre augmenta en envergure, sa surface semblant se dilater pour venir accueillir une masse de chair et de sang beaucoup plus volumineuse. Les os qui saillaient hors du corps du jinchuriki se recouvrirent d’une matière écarlate, muscles et artères se démarquant peu à peu le long des colonnes d’ivoire. Et le renard gagna encore en hauteur, les os qui s’étiraient venant aussitôt se faire recouvrir par une chair d’un rouge vif.

La huitième queue se démarqua au prolongement de la colonne vertébrale de l’hybride, incarnation même du fléau qui s’abattait aujourd’hui sur le village de la feuille. Celle-ci vint renverser une montagne, déboisant d’un simple battement la forêt verdoyante qui s’étalait au creux de la vallée.

 

À la charnière du pouvoir de Kyûbi, le jinchuriki se laissa engloutir une nouvelle et dernière fois par le flot de chakra maléfique. Au bas de son dos, un nouvel appendice émergea, prémisse à la vague d’énergie qui déferla immédiatement sur le champ d’apocalypse. Tout fut soufflé dans un très large périmètre, le village de Konoha tout entier tremblant sous la vague écarlate. Les défenses de bois, de terre, de vent ou même de corps furent balayées telles des fétus de paille.

 

Seul un haut et épais mur de roche résista tant bien que mal au torrent qui s’abattit. Derrière lui, l’ombre du feu peinait à retenir le raz de marée d’énergie pure qui déferlait. À sa suite, l’ensemble de son village le soutenait, ajoutant de leurs ressources pour renforcer le rempart immense. Il ne fallait pas qu’il flanche, au risque de laisser alors la tornade embrasée s’abattre contre les effigies des Kages creusées dans la montagne où demeuraient les civils. Il devait résister de tout son corps, de toute son âme. La volonté du feu devait brûler en lui, encore et encore. À tout jamais.

Sous la surprise de nombre de shinobis, la vague vermeille se dissipa tel un mirage, sa simple forme semblant se fondre avec la nuit obscure. Une silhouette s’avança dans le dos de Sarutobi qui ne détourna pas la tête, sachant pertinemment ce qu’il en était.

Le visage impassible et le bandage qui lui couvrait d’ordinaire l’œil droit relevé, Danzo Shimura se plaça aux côtés du dirigeant de la feuille. Il ne lui jeta même pas un seul regard, ne cessant de contempler le geyser de puissance qui tendait à chaque seconde à augmenter un peu plus en intensité. Derrière l’homme au corps constellé de Sharingans, une centaine de shinobis aux visages dissimulés se présentaient, ninjas anonymes comme de coutume dans l’organisation de la Racine. Leur devoir était de servir le feu, ceci même au sacrifice de leur vie, et aucun ne reculait.

 

La neuvième queue apparut pour s’ajouter à toutes les autres. Un pelage de feu vint recouvrir la surface de chair à vif du démon dont les membres se sculptaient toujours. Ses crocs prirent des dimensions démesurées. Les griffes de ses pattes s’allongèrent. Le sang qui colorait sa fourrure se résorba sous l’enveloppe de duvet. Et bientôt, la forme originelle de l’ultime bijû s’éleva, son regard aux reflets pourpres scintillant de milles feux. Son rugissement transperça l’atmosphère, venant emplir d’une énergie à nulle autre pareille chaque parcelle de l’espace.

 

¾    Comment se fait-il que le Kyûbi soit si puissant ?… Il ne l’était pas tant la dernière fois, et il a perdu la moitié de son chakra qui a été scellé dans le corps du Quatrième.

 

¾    C’est à cause de Naruto, souffla sombrement Sarutobi en réponse à Inoichi. Il est un catalyseur phénoménal, encore plus doué que ne l’était sa mère. Le sang des Uzumaki brûle en lui et concentre sa rage et ses sentiments. Si la puissance du démon est aussi forte, c’est parce qu’elle s’exprime en accord avec les émotions que ressent Naruto.

 

¾    … Vous pensez vraiment qu’il voue une telle haine envers Konoha ? interrogea Tsume, digne représentante du clan Inuzuka. Mon fils avait coutume de l’approcher et il me disait que c’était le turbulent de la classe, toujours le premier à rire des bêtises qu’il déclenchait.

 

Le Hokage ne répondit pas mais baissa les yeux. Sa méditation ne dura pas longtemps car déjà, un appendice du monstre qui était apparu s’abattit sur une partie du village, traçant un long sillon entre les allées de Konoha. Plusieurs shinobis avaient été entraîné sous les décombres, dépourvus de leur étincelle de vie.

Instantanément, il prit la décision qui, il ne le savait que trop bien, allait mettre un terme à sa vie. Il se mordit le pouce et appliqua sa main droite au sol, le pacte de sang qu’il avait signé brillant avant de disparaître dans un nuage de fumée.

Enma, Roi des Singes, s’avança devant l’ombre du feu. Le visage grincheux, il posa son regard courroucé sur le monstre qui le dépassait de toute sa hauteur, ayant à peine remarqué l’apparition de l’invocation. Derrière lui, Sarutobi commençait déjà à faire rouler ses articulations rouillées, sa tenue de combat couleur ébène se confondant dans la nuit qui avait désormais occupée le champ de bataille.

 

¾     … Je suppose que Konoha n’est pas totalement étranger à ce qu’il lui arrive, médit le gorille aux traits humains. Je ne suis pas vraiment partant pour t’aider, Hiruzen.

 

¾    Je suis désolé, souffla tout bas le vieil homme. Mais je n’ai malheureusement pas d’autres choix. Il faut affaiblir le Kyûbi et l’immobiliser pour que je le scelle avec l’aide du Shinigami.

 

Enma garda un instant le silence, plongeant son regard sombre entre les prunelles de son contractant. L’échange dura une dizaine de secondes avant qu’il ne détourne le visage pour faire face au bijû.

 

¾    Je ne suis pas un faiseur de miracles mais je ferai mon possible, se soumit le Roi Singe.

 

Un mouvement d’air balaya le terrain, une des queues du Démon Renard fusant sans ralentir vers les rangées de shinobis. Elle fut stoppée nette entre l’étreinte imposante du gorille qui s’était interposé, retenant de toute sa force l’appendice écarlate. Sarutobi jeta un dernier regard vers Danzo avant de partir rejoindre son invocation pour son ultime combat. Le maître de la Racine acquiesça silencieusement et, sans se retourner, mit à l’épreuve ses cordes vocales.

 

¾    Que tout le monde soutienne notre Hokage, ordonna-t-il d’une voix puissante, ses deux mains se crispant sur sa canne en bois brut. Tentez par tous les moyens possibles d’immobiliser le Kyûbi. Ne flanchez pas et tâchez de rester en vie.

 

Une seule approbation générale lui répondit. Aussitôt, les rangs de ninjas s’éclaircirent, le groupe se dispersant dans toutes les directions pour prendre en étau leur opposant démoniaque. Certains s’enfoncèrent sous terre tandis que d’autres courraient à perdre haleine à la suite de leur supérieur.

 

 

 

¾    Katon, Karyū Endan [l’embrasement infernal du dragon].

 

Le crâne à une vingtaine de mètres de hauteur, le bijû aux neuf queues ouvrit la gueule pour engloutir entre ses crocs l’imposante boule de feu qui avait jaillie depuis la gorge de Sarutobi. Le Hokage bondit dans les airs pour arriver à sa hauteur, saisissant au passage le bâton de diamant qui avait remplacé Enma. Il exécuta un large mouvement du bassin et trancha l’air, la hampe qu’il brandissait s’allongeant soudainement pour retomber vers le corps du monstre.

Deux queues s’interposèrent pour bloquer l’attaque, s’enroulant autour de l’arme qui se rétracta immédiatement. Sarutobi fit jouer l’articulation de son poignet et pivota dans les airs, effectuant un retourné acrobatique pour abattre une nouvelle fois l’arme de légende contre le dos du démon. À nouveau, quatre queues amortirent l’impact et imposèrent immédiatement un mouvement de recul, rapprochant l’ombre du feu de la gueule béante du renard.

Une lumière scintilla entre les crocs du bijû et une boule de feu jaillit vers le Kage. Sans flancher, ce dernier attrapa le gourdin des deux mains et le fit tournoyer violemment comme une hélice, la dépression d’air qui en résulta lui permettant de repousser les flammes qui le prenaient pour cible.

Quand le souffle ardent se tarit, il balança à nouveau ses membres supérieurs en avant pour percuter d’un coup ascendant la gueule du Kyûbi, lui fermant net ses mâchoires écartées. La puissance de l’impact fit tituber le monstre.

 

Sarutobi souffla un instant et se posa au sol, faisant virevolter entre ses mains l’arme magique à taille variable. Il lança le bâton adamantin haut dans les airs et exécuta une dizaine de signes, crachant de sa gorge un impressionnant jet de boue qui s’éleva pour ériger un véritable rempart de roche.

            À une trentaine de mètres, Enma réapparut sous sa forme originelle et s’agrippa au front de la créature féline avant de réunir ses deux poings pour une frappe marteau. Le Roi Démon fut propulsé vers le bas et sa large gueule heurta violement le mur de terre qui se hissait. Les éclats de pierre qui jaillirent s’agglutinèrent alors pour plaquer la bête démoniaque, fermant de force la mâchoire du monstre de feu.

 

            Ses yeux injectés de sang témoignant la rage qui l’habitait se posèrent sur l’homme qui lui tenait tête. Au prolongement de sa colonne vertébral, ses neuf queues s’agitèrent tandis que d’autres liens de boue venaient prendre en étau ses pattes, l’immobilisant sans sommation.

           

            Le Hokage esquiva de justesse le fouet orangé qui sépara le sol en deux. Alors qu’un second allait l’atteindre, il fut emprisonné entre les bras d’Enma qui venait d’atterrir. Le Roi Singe maintint la pression tout en gardant dans son étreinte l’extrémité couverte de sang mais ne put empêcher les sept autres de filer vers son invocateur.

            L’ensemble des troupes de Konoha se rassemblèrent pour s’occuper des queues du renard qui tanguaient dangereusement. Des cordes d’aciers les traversèrent dans leur chair pour les ramener contre la terre. Dans la seconde qui suivit, une impressionnante rangée de shinobis vint s’agglutiner pour bloquer chacun des appendices du démon.

 

            Sarutobi forma une série de sceaux dans ce qu’il serait sans doute sa dernière technique. Derrière lui, une forme brumeuse commença à se former, sa silhouette à haute carrure semblant émerger tout droit des profondeurs abyssales de l’enfer. Un sabre au tranchant aiguisé reposait entre ses dents pointues. Une imposante chevelure blanche cascadait le long de son corps pâle, le cape aux reflets fantomatiques qui le recouvrait dissimulant le reste de sa carcasse.

 

            Un éclat de terreur traversa pour la première fois le regard écarlate du Kyûbi en voyant surgir l’apparition de l’enfer. Ce dernier se débattit de tous ses membres mais aucun mouvement ne lui était permis. Sa gueule se comprima, cloisonnée par l’étreinte de terre qu’avait créée le Sandaime.

            Le Hokage s’approcha d’un pas et apposa sa main sur le museau du renard. Un lien de lumière blafarde vint unir sa poitrine à celle du dirigeant de la feuille, un sceau complexe étant venu se dessiner sur chacun des deux corps. Un grognement sourd résonna depuis la cavité fermée où s’agençaient les canines du bijû. Le long du fil fin qui reliait les silhouettes du Kage et celle du monstre, un flux lent mais régulier s’installa.

La bête aux neuf queues poussa un gémissement, sentant son âme s’échapper peu à peu de son enveloppe physique.

 

            Hiruzen serra les dents et ferma les yeux, les perles de sueur roulant contre sa peau ridée et poussiéreuse. Il devait sceller Naruto en même temps que Kyûbi… il n’avait désormais plus d’autre choix.

            Le désespoir filtra entre ses traits tirés. L’héritier de son successeur défunt n’avait jamais était reconnu, ou même ne serait-ce qu’accepté. Toute sa vie en ce monde se résumait à une haine et à une tristesse sans borne. Et voilà qu’il le condamnait à nouveau à un cycle de souffrance éternel à l’intérieur de l’estomac du Dieu de la mort.

            Les larmes roulèrent le long de ses joues tandis qu’il rouvrait ses yeux sombres. Le silence avait englobé le champ de bataille, uniquement interrompu par le souffle des efforts des shinobis de Konoha qui maintenaient immobile la créature féline.

            Les crocs de Kyûbi grincèrent. Il réussit à libérer une de ses queues dans un violent effort mais cette dernière se vit immédiatement arrêter à nouveau. Le démon trembla de rage.

 

 

 

            Anko observa les traits crispés tous ceux qui l’entouraient. Elle n’en pouvait plus et devinait qu’il en était de même pour la plupart. Ibiki était à bout de souffle, ayant déjà dévoilé une large panoplie de techniques de torture pour ne parvenir à soumettre qu’un seul des appendices du monstre qui leur faisait face. À sa gauche, membres de la Racine et ANBUs avaient rassemblé quatre queues au sol par des fils d’acier avant de compléter leur cellule par d’énormes piliers de terre et de vent. D’autres jûnins tels que Kurenai ou Asuma dardaient d’armes blanches ou de techniques Katon, Futon et Raiton le corps du bijû dans le seul but de l’affaiblir un tant soit peu.

            La maîtresse des serpents tourna le regard vers les corps déchus de nombre de ninjas. Elle y reconnut entre autre Yamato, dont les blessures n’avaient cessé de couler depuis son échec au confinement de Kyûbi. Izumo et Kotetsu avaient eux aussi péris, leurs corps sectionnés proprement en deux par l’une des queues du démon. Cela avait été net, rapide et précis et ils n’avaient eux-mêmes probablement pas pu réaliser leur propre mort.

D’autres défunts avaient éclairci les rangs de Konoha… l’ensemble du clan Yamanaka, Choza et la plupart des Aburame… les Inuzuka également avaient subi de lourdes pertes telles que Tsume ou Hana…

Pourtant, les plus décimés de tous restaient sans conteste les membres de la Racine ainsi que les possesseurs du Byakugan du clan Hyûga. Les uns avaient foncé tête baissée sans se soucier de leurs propres survies… les autres s’étaient sacrifiés en tant que boucliers de chair, même la puissance de leur Kaiten n’étant parvenue à stopper les déferlantes de puissance qu’ils avaient encaissées.

 

Anko ferma les yeux. Elle n’avait pas de familles et si jamais elle venait à mourir, peu de personnes verseraient des larmes sur sa tombe. Mais à la pensée de tous ces enfants qui deviendraient orphelins après ce massacre, de toutes ces femmes qui sortiraient veuves de cette terrible nuit, elle ne pouvait empêcher le désespoir de la gagner.

           

 

 

            Un mouvement altéra la surface du museau du Roi Démon. Sentant l’énergie infernale affluer, Sarutobi écarquilla les yeux, devinant ce qu’il se tramait.

            En un instant, une énorme boule de feu jaillit de la gorge du bijû pour détruire l’avant de sa gueule ainsi que les remparts de roche qui la gardaient close. Les canines du bijû volèrent en éclat et le sang se répandit depuis les mâchoires du démon qui s’était lui-même infligé cette blessure. Désormais libéré de l’étreinte des liens de terre mais toujours plaqué au sol, le monstre rassembla au fond de sa gorge une intense quantité de chakra avant de laisser déferler une mer de flammes vers un Kage à quelques mètres à peine de lui. Ce dernier observa, impuissant, le souffle ardent se répandre sur le terrain.

            Un corps se plaça à quelques centimètres devant la silhouette du Sandaime, se consumant en une dizaine de secondes mais préservant tout de même l’ombre du feu de la technique incandescente. Telle une simple illusion, Danzo fondit avant de réapparaître aux côtés du dirigeant de la feuille, de larges brûlures étant venues anéantir sa tunique et dévoiler les Sharingans de son bras droit, dont un était désormais totalement fermé.

            Le maître de la Racine souffla.

 

¾    Scelle le chakra de Kyûbi ! Je ne pense pas que je pourrai contenir la prochaine attaque malgré mes pouvoirs.

 

¾    Je n’ai fait qu’un peu plus de la moitié du rituel, haleta le Sandaime d’une voix chevrotante.

 

¾    C’est ça ou rien ! Répondit violemment l’homme au corps constellé par la légendaire pupille du clan Uchiwa.

 

Une sphère de chakra pur commença à se matérialiser entre les crocs du renard. Sans attendre, le troisième Hokage entama une série de signes, conscient qu’il ne pouvait se permettre de réduire à néant tout ce qu’il avait pu faire jusque là. Derrière lui, l’ombre du Shinigami s’approcha, levant le sabre qu’il possédait au-dessus du lien qui unissait le corps du maître de la feuille à celui du bijû.

            Le Roi Démon lâcha la bride à la technique suprême que chaque bijû possédait à degré de puissance différent. Instantanément, tout ce qu’il se trouvait devant lui fut réduit à l’état de poussière.

 

            Un obstacle sépara le rayon d’énergie démoniaque qui illumina le champ de bataille. Sur le bras droit de Danzo qui utilisait son corps comme rempart de chair pour protéger Sarutobi, les Sharingans se fermaient un à un dans un dernier éclat. Mais il tenait. Il devait tenir à tout prix.

 

¾    Shiki Fūjin [emprisonnement des morts].

 

            Sarutobi acheva sa série de mudras et le sabre du Dieu de la mort s’abattit pour trancher net le fil blanc qui le reliait à la créature au regard écarlate. Alors que le sceau se dessinait toujours sur son ventre, le Kage bondit en avant et frappa du poing l’abdomen de Danzo, le propulsant hors du périmètre du déferlement de puissance. Il échangea un ultime regard avec son ancien rival qui s’envola dans les airs puis s’éteignit, son corps consumé par la lumière dorée qui jaillissait depuis la gorge béante du démon.

 

            Le dirigeant de la feuille expira dans une dernière pensée, un triste sourire imperceptible sur le bord de ses lèvres. Parmi toute l’énergie vitale qu’il avait scellée, il n’avait pas touché à la moindre once de celle de Naruto.

 

 

 

            Le faisceau infernal mourut entre les crocs de Kyûbi. Ce dernier sentit son énergie disparaître, drainée à l’intérieur du sceau du faucheur de la mort.

            La bête grogna de tout son corps. Dans son dos, Enma disparut, libérant un de ses appendices. Pourtant, il ne se releva pas tout de suite, encaissant le torrent de douleur qui lui déchira les entrailles jusqu’au plus profond de son être.

            Voyant l’enchaînement des événements, les ninjas de Konoha se reculèrent immédiatement pour établir une distance de sécurité entre eux et le renard. Lentement, le bijû se positionna sur ses quatre pattes, ses neuf queues baissées semblant dépourvues de toute la puissance qui les animait auparavant. Le souffle court et le sang coulant sans interruption depuis sa gueule grande ouverte, il observa les rangs de shinobis qui lui faisaient toujours face. Il sentait ses réserves de chakra… limitées.

Impensable !

 

Son regard injecté de sang s’imprégna d’une rage sans nom. Il rentra la tête et se tordit légèrement. Le flot de souffrance qui l’accablait l’empêcher de se concentrer… Il ne sentait plus ses neuf queues mais là n’était pas le plus grave. Le plus humiliant restait ce sentiment pitoyable… de faiblesse. Ce sentiment qui semblait lui dire que, désormais, il n’était plus invincible. Que désormais, il n’était plus un prédateur sans concurrent.

            Un râle de douleur s’échappa d’entre ses crocs acérés. Son enveloppe devenait instable et il ne parvenait plus à contrôler l’intégralité de son corps.

            Et dire que lui, le Roi Démon, devait se comparaître dans une telle déchéance.

 

            La colère et la haine lui consumant le ventre, il rassembla la totalité de sa puissance en un unique point de son organisme. Une lumière blanche éclaira l’espace avant que trois queues ne se rétractent dans le dos du démon. Son crâne qui culminait à une hauteur comparable à celle d’une montagne s’abaissa, sa taille gigantesque reprenant des dimensions plus raisonnables.

           

En quelques secondes, les ninjas de Konoha purent voire se former une parfaite réplique du démon mais en taille miniature, six queues ballotant maintenant derrière l’hybride mi-renard mi-humain. Étrangement, après ce revirement de situation, l’adversaire à qui ils s’opposaient semblait être redevenu accessible.

Non. Mieux encore, il paraissait presque en état de faiblesse face à eux.

 

Parmi les rangs de shinobis, quelques uns s’élancèrent sans hésitation en direction de l’avatar du Kyûbi, persuadés d’avoir leurs chances désormais. Leurs corps se consumèrent dans l’instant, engloutis sous une mer de flammes.

 

            Une fumée montait depuis la gueule du renard dont la mâchoire s’était réagencée après sa transformation. Son regard brilla d’un éclat de rage à l’état pur. Ces misérables cloportes… il avait vu l’assurance dans leurs yeux. Il avait perçu leurs doutes effacés…

            Ils le sous-estimaient, et cela était totalement inacceptable !

 

 

 

            Danzo se releva, la douleur l’empêchant d’effectuer de trop larges mouvements. Entouré de nombre de ninjas de la Racine, il posa son regard sur son corps meurtri. Parmi les dix Sharingans qui avaient orné son bras, un seul était encore disponible, sans compter celui qui brillait toujours dans son œil droit.

            Le vieil homme tâta la peau sur son torse brûlé. Il avait vu la perte de puissance de Kyûbi, mais cela n’était pas une raison pour commencer à relâcher son attention. Les cadavres fumants qui gisaient à une vingtaine de mètres devant lui en étaient le symbole même.

 

            Les jûnins se rassemblèrent derrière le dirigeant de la Racine, désormais le plus haut gradé sur ce champ de bataille. Ils n’avaient pas le temps de pleurer la perte de leur Kage, et après avoir vu le dévouement de Danzo, ils étaient persuadés que le plus sage était se plier à ses directives.

            À gauche du groupe de shinobis survivants, Ibiki observa d’un visage impassible le massacre qu’avait encaissé le village de Konoha suite à la dernière attaque du renard. Juste avant que ne se sacrifie le Sandaime, le souffle destructeur avait totalement anéanti la partie gauche de l’ancienne cité luxuriante de la feuille. Il ne restait plus qu’un vaste champ de ruines brûlées, les bâtisses écroulées et les arbres déracinés jonchant le terrain d’apocalypse dans un très large périmètre.

 

            Heureusement, le faisceau de chakra pur n’avait pas déferlé contre les montagnes aux visages des Kages. Il savait qu’elles étaient protégées par d’impressionnantes quantité de sceaux spatio-temporels afin d’éviter de mettre en danger les civils qui s’y rassemblaient, mais elles n’auraient probablement pas pu supporter tout cet amas de puissance à l’état brut.

 

 

 

            La miniature de Kyûbi prit appuie contre la terre meuble qui s’enfonça sous la pression avant de fondre vers ses adversaires. Il arriva en quelques secondes sur les rangs de Konoha et accumula entre ses crocs une faible quantité de chakra.

            Aussitôt, une myriade de lucioles de feu quittèrent sa gueule et vinrent toucher les premiers shinobis visés qui n’avaient pu esquiver l’attaque. Les corps de ces derniers explosèrent dans une gerbe de flamme au contact des orbes incandescents comme s’ils étaient d’huile.

            Dans la nuit noire, les cris des torches humaines moururent au fond de leur gorge.

 

            Asuma et Kurenai tendirent un filin d’acier et passèrent chacun d’un côté du démon. Le câble enserra leur cible dans le bruit caractéristique des crissements de ferraille et cisaillèrent la peau déjà maculée de sang de la créature. Cette dernière effectua un brusque revers du bras, tranchant net les cordes de fer. Autour du renard, ses six queues s’allongèrent pour transpercer les deux ninjas supérieurs, qui s’évanouirent dans un nuage de fumée.

 

¾    Ne me défiez pas, larves. Vos molécules pourraient se répandre tel le sable.

 

La menace laissa de bois ses opposants.

            Soutenus par les membres de la Racine aux ordres de Danzo, Anko et Ibiki se précipitèrent à l’encontre de l’avatar du Roi Démon. Ils franchirent le labyrinthe de mains écarlates qui venaient de se dresser et parvinrent jusqu’à leur proie, au détriment de nombre de leurs camarades dont les corps furent proprement découpés. Le jûnin membre de la section interrogatoire de Konoha réunit ses deux paumes pour une invocation titanesque. Une fissure dans le sol se propagea sous les pieds du bijû et laissa apparaître une statue de fer creuse ouverte en deux dont les bords étaient incrustés de centaines d’aiguilles aussi fines et aiguisées que les lames d’un rasoir. Il claqua des dents et la dame de fer se ferma en deux autour du jinchuriki éveillé, prenant dans son étreinte mortelle le corps écarlate.

            À la fermeture du piège de torture, le sang gicla contre les parois. Quelques secondes passèrent avant que le buste en bronze de la vierge de métal ne se déforme sous l’impact d’un coup. Derrière Ibiki, Anko le dépassa et fit apparaître entre ses mains une longue corde de ficelle où près d’un millier de parchemins explosifs étaient suspendus. Elle entoura en un instant l’invocation de son compagnon d’arme et recula aussitôt, suivie dans son mouvement par tous ceux qui se tenaient trop près de l’endroit où était retenu le Kyûbi.

 

            Simultanément, tous les ninjas exécutèrent un unique sceau, projetant des dizaines de boules de feu et de vent qui vinrent ricocher contre les parois de la statue de bronze. La mèche s’alluma et une explosion formidable emporta tout dans son souffle, un cratère se creusant sur un périmètre de près d’une trentaine de mètres. Un lourd nuage de particules se souleva, venant poser un voile sombre sur le champ de bataille. Plusieurs lames de vent et langues embrasées continuèrent de frapper l’endroit, augmentant encore en dimension l’ampleur du rideau de poussière.

 

 

 

            Quand le calme fut revenu après la tempête, aucun parmi l’ensemble du groupe de la feuille n’osa s’approcher du cercle d’apocalypse qui avait marqué le sol. Tous essayaient de percer du regard le mur de brume qui avait recouvert une partie de la surface de bataille, tentant d’apercevoir un semblant de silhouette ou bien un mouvement au milieu du flou de l’atmosphère. Plusieurs minutes s’écoulèrent durant lesquelles l’espoir se diffusa à travers les rangs de Konoha. Une lueur bien pâle au vue du nombre de victimes qu’affichaient les troupes de la feuille.

           

            Danzo parcourut du coin de l’œil les survivants du massacre. Ils n’étaient plus qu’une petite cinquantaine… à combien donc avaient-il débuté l’affrontement. Trois cent ? Mille ? Cinq mille ?

            Il ne saurait le dire, mais il ne faisait aucun doute que nombre de héros avaient péri tout au long de cette nuit fatidique. Il avait vu des hommes se sacrifier sans hésitation pour permettre à leurs camarades de porter un coup au Kyûbi. Il avait vu des femmes brûler vives en jetant leur corps contre celui du bijû pour ne serait-ce que le marquer d’une égratignure de plus. Il avait vu des vétérans soutenir des plus jeunes, et à l’inverse, de nouveaux chûnins protéger des jûnins aguerris.

            Il avait aussi vu un Kage se sacrifier pour son village en pleurant sur le sort de celui qu’il avait dû combattre.

 

            Un vrombissement chassa le silence. Des centaines de billes bleues et rouges lévitaient dans les airs, jaillissant à toute vitesse de l’épicentre du dôme de poussière pour se stabiliser plus haut en altitude. Les étoiles de chakra brillaient dans la nuit, éclairant de leurs faibles éclats l’étendue de terre calcinée sur lequel s’était déchainé le Roi Démon aux neuf queues.

 

            Le chef de la Racine sentit l’énergie démoniaque occuper l’espace, saturant l’air ambiant. En un instant, le rideau de brume se dissipa, chassé par la chaleur étouffante.

            Et alors, tous purent voir l’avatar du Kyûbi au centre du disque lunaire. Accroupi, ce dernier maintenait sa gueule grande ouverte, concentrant toute l’énergie à sa disposition. Plus haut, les bulles translucides se rassemblèrent peu à peu en une seule, ses reflets améthyste illuminant d’une lumière profonde les formes des shinobis face au démon. Il se leva à quatre pattes et tendit le cou, enfonçant ses griffes dans la terre meuble pour parer à l’effet de recul.

            Une seconde plus tard, le faisceau de chakra pur transperça l’espace, fusant vers les troupes restantes de la feuille et, un peu plus loin en arrière, vers les montagnes où étaient gravés les visages des Hokages.

 

 

            Dans un réflexe, Danzo s’interposa avec le rayon d’énergie. L’attaque arrêta sa propagation quelques instants, juste le temps que les deux derniers Sharingans sur le corps du dirigeant de la Racine ne se ferment définitivement. Son corps se désintégra en milliard de particules dans la seconde qui suivie, de même que ceux de tous les ninjas qui l’accompagnaient derrière lui.

            Sur le chemin du rayon de lumière, tout s’effaça comme balayé par la puissance supérieure.

 

 

            Près d’un kilomètre plus loin, l’attaque ultime déferla contre les visages de pierre qui ornaient la montagne de Konoha. Une barrière spatio-temporelle s’érigea pour bloquer le faisceau destructeur.

            Pendant quelques dizaines de secondes, le rempart invisible soutint le torrent d’énergie brute avant de se fissurer. Dès que la première rainure se dessina, ce fut l’ensemble de la défense qui s’écroula, laissant le champ libre au raz-de marée qui submergea tout.

            La montagne s’effondra et les cris montèrent depuis les abris où reposaient civils, genins ainsi que quelques chûnins. Piégés à l’intérieur des cavernes de roche, ces derniers disparurent sous les décombres, emportés par les avalanches ou tout simplement broyés entre deux blocs.

 

C’était la fin.

 

 

 

 

            Kyûbi ferma sa mâchoire, mettant fin à la technique qu’il venait de déchainer. Il baissa la tête et expira un nuage de fumée, épuisé. Dans un effort qui lui coûta un flot de douleur dans tout le corps, il leva ses yeux rouges vers l’endroit où avait disparu sa technique.

Les quatre visages des Kages s’étaient effondrés, anéantis par le souffle démoniaque.

            Brisé, il expira à nouveau, à bout de souffle. Ses membres lui faisaient mal pour la première fois. Toute son enveloppe n’était qu’un océan de souffrance dans lequel il baignait sans pouvoir émerger. C’était affligeant au possible, humiliant pour celui qu’il était.

Mais il avait gagné.

            Il laissa ses deux membres supérieurs toucher le sol, n’ayant même plus la force de rester sur ses quatre pattes. Il haleta sans fin, sa respiration se perdant dans le silence de l’obscurité. Ses six queues se baissèrent. Même son regard injecté de sang ne reflétait plus cette haine et cette animosité qui le caractérisait tant.

 

 

            Un éclair déchira l’espace, venant transpercer l’endroit où reposait son cœur. Un tremblement le fit sursauter tandis qu’il s’affaissait, se retournant dans sa chute pour apercevoir la silhouette de son meurtrier. Sa dernière vision s’effaça sur un masque dissimulant un visage fin, l’éclat du Sharingan brillant dans un œil gauche bordé d’une cicatrice verticale.

            Cette maudite pupille…

 

 

            Il avait suffit d’un instant. D’un coup.

            Le corps du Roi Démon percuta le sol dans un bruit sourd, résonnant dans l’immensité du champ d’apocalypse. Le regard éteint, le Kyûbi reprit sa forme originale. Son pelage disparut. Ses griffes et crocs se rétractèrent. Son apparence se modifia, redevant moins sauvage. Bientôt, la lumière pourpre de ses yeux vira à un bleu azur aussi pur et innocent qu’un ciel sans nuage. De même, son éternel touffe de cheveux blonds se découvrit, bien que dissimulé sous une épaisse couche de sang poisseuse.

           

            Les traits serrés, Kakashi observa sans sourciller l’héritier de son défunt sensei à terre, dépourvu de son étincelle de vie. Lentement, il se pencha en avant et lui ferma les yeux dans un geste très doux. Après quelques instants, il se releva et porta deux doigts au bord de son masque pour commencer à retirer le tissu sombre qui masquait ses traits.

            Peut-être que, si tout avait pu se passer autrement, le jeune homme se serait acharné à découvrir le visage du ninja copieur… mais cet espoir n’était désormais plus qu’utopie.

            Il laissa l’étoffe s’envoler dans la brise, quittant ses mains pour ne plus jamais y revenir.

 

 

 

 

 

Le pas lourd et chargé d’un sentiment indescriptible, le jûnin dont le Sharingan hantait la pupille gauche traversa la large surface de désolation. Au loin, les premières aurores commençaient à baigner la plaine matinale.

            Le combat avait duré une nuit entière. Une nuit de purs massacres inutiles, desquels personne n’était ressorti victorieux. Une nuit sanglante qui avait vu s’opposer deux camps qui semblaient aux premiers abords aussi distincts que l’eau et le feu… Et pourtant, chacun avait combattu de tout leur corps, de toute leur âme et de toutes leurs convictions. Et tout deux avaient péri.

 

            Kakashi perçut le bruit d’un sanglot étouffé. Sans laisser à son cerveau le temps d’analyser l’information, il se précipita parmi les débris qui faisaient autrefois la montagne des Kages. Ses gestes étaient rapides, imprécis et confus. Il devait courir. Courir. Il ne savait pas où mais courir…

            Les cris l’amenèrent devant une large cavité bloquée par un immense bloc de roche. Sans tergiverser, il fit voler l’obstacle au loin.

            Au milieu des cadavres de plusieurs adultes parmi lesquels il reconnut Iruka, une dizaine enfants se tenait à genoux, vivants. Protégés par les corps de leurs ainés, ils avaient pu survivre au chaos qui avait sévi quelques minutes plus tôt…

 

            Sans s’avancer tout de suite, prenant bien soin de ne pas faire de gestes brusques, le ninja copieur promena son regard sur ce petit groupe de rescapés, apercevant du coin de l’œil un dernier enfant aux cheveux d’ébène qu’il n’avait pas remarqué à sa première inspection.

            Il y avait là, sous ses yeux, toute une classe d’aspirants du même âge que celui qui venait de mourir après cette terrible nuit.

 

           

            Doucement, l’homme s’avança d’un pas pour laisser la lumière pénétrer dans la caverne, éclairant les jeunes feuilles qui s’y tenaient.

 

 

 

 

 

 

 

 

* Yoru Hiriyu [le dragon vespéral] : Ultime technique du Lotus qui impose l’ouverture de la huitième porte. J’ai mis ce nom pour suivre la logique de la sixième et de la septième porte qui permettent le paon matinal et le tigre de l’après-midi. J’ai donc utilisé pour la huitième porte le dragon du soir.