Une dernière soirée

par Noume


Dans les entrailles de la terre grondaient les ténèbres. Ronflant de haine et de rancœur, avide de sang et de puissance. Là où le cœur de la terre battait, où la lave pullulait, il y avait la noirceur. Ils étaient nés des ombres, oubliés parmi les morts, sans âmes, sans patrie, sans titre. Creux et impitoyables. La seule mère qu’ils n’aient jamais eut était la mort. Le sang avait colorés leurs yeux d’une lueur cruelle et sombre, ils étaient connus pour s’abreuver des larmes. C’était la noirceur qui faisait battre leur cœur, qui leur donnait leur terrible force hors du commun et tant redoutée. Ils étaient des légendes, des cauchemars ambulants, portant sur leurs épaules la douleur d’un monde oublié. Ils n’avaient pas de jugements, pas d’esprits, ils attaquaient et tuaient sans pitié à partir du moment où leur maître leur disait de frapper. Ils se laissaient baigner dans l’ombre tant qu’il ne leur donnait pas quelque chose à faire, à détruire, à faire saigner.

Leur sommeil sans rêve fut terminé quand il se présenta à eux un matin et leur dit où et qui aller voir. Le pays du Feu.

***

Le soleil avait fait place à un ciel cendreux et pâle. Le vent froid et rêche qui fendait les lèvres bruissait violemment dans les branches. Pourtant, ce n’était rien à côté de ce que subissait Naruto intérieurement. Plus qu’une brise de vent, c’était un ouragan qui se déchaînait en lui. La fureur et la rage noyait son esprit dans une bourrasque sourde, là où personne ne l’entendait hurler.

Il n’avait aucun souvenir de son retour de Konoha. Il était comme dans un rêve éveillé, où la colère qui gorgeait son cœur, l’avait guidé tandis que le reste de son esprit était évanoui. Il se rappelait par quelques brides la conversation avec Tsunade, les visages familiers qu’il avait par la suite rencontrés dans la rue, mais ne se souvenait même pas de ses réponses. Peut-être qu’il n’y en avait tout simplement pas eu.

Sa conscience se réveilla finalement lorsque les yeux profonds et vitreux d’Ichibi se reflétèrent face à lui. Le jeune homme y vu surtout le désespoir.

- Tu as l’air mal, gamin. Grinça le démon à la mâchoire proéminente.

- Je suis en pleine forme. Ça se voit, non ? Cracha le blond

Perchée sur un rocher qui surplombait le vallon où Naruto et le démon conversaient, Nibi s’étirait lentement, martelant le sol de ses griffes.

- Tu ne devais pas revenir ce soir ? Demanda le démon chat sur un ton innocent

Naruto leva un sourcil interrogateur à l’attention du biju, sentant venir une autre mauvaise nouvelle. C’était bien la dernière chose qu’il voulait avoir à gérer ce soir-là.

Un fracas lourd et aux répercussions violentes répondit au shinobi avant même qu’il ait à poser la question. Des cris acérés s’élevèrent, Nibi et Ichibi tendirent le cou vers l’origine de la déflagration avec un intérêt non dissimulé. Naruto, de son côté, soupira.

***

La terre s’était ouverte, elle avait fissurée sa peau de roche pour laisser s’écouler son sang bouillonnant dans l’air frais. La fumée sifflait furieusement, l’atmosphère était lourde et suffocante. Mais ne gênait personne aux alentours. À cet instant, on était plus préoccupé par les deux opposants que par ce qui grondait sous leurs pieds.

La plaine était immense, mais pas assez pour sept démons, haineux et puissants. Ayant parfois des relations amicales aussi épineuses que les ronces.

Shichibi faisait vrombir ses ailes furieusement, le frottement de ses sept queues produisait un son grésillant et aigu, qui piquait les oreilles. En face d’un Yonbi au regard impétueux, le démon insecte avait l’air enragé. Les deux créatures se jaugeaient sans prononcer le moindre mot, le calme avant la tempête, le silence avant un cri.

Naruto arriva quelques instants avant que les coups ne reprennent. Ils furent plus violents encore, faisant trembler les cieux. Des geysers de laves rougeoyants fusèrent d’entre les entrailles de la terre. Libérant enfin un cri salvateur, Shichibi se jeta sur le démon singe avec fureur sans se soucier des éventuelles élucubrations de Naruto. Autour de lui, ce n’était plus que griffes et crocs, lave et coups d’ailes. La terre tremblait sous ses pieds et des salves de chaleur venaient sans cesse lui gifler le visage.

L’état d’esprit de Naruto était égal à la scène qui se déroulait sous ses yeux ; furieuse, violente et surtout incontrôlable. En voyant ces deux grandes créatures s’affronter impétueusement, toutes griffes dehors, le jeune shinobi sentit soudainement son cœur se serrer. Ce fut comme un soudain éclair de lucidité, qui illumina instantanément son esprit. Ce qu’il réalisa au travers de cet affrontement fut clair, net, épouvantable : Jamais rien ne calmerait cette ardeur guerrière qui gonflait le cœur des hommes et des bijus. La 4e Grande Guerre Ninja était peut-être terminée, mais la paix, celle qui garantissait à chacun de vivre heureux et en sécurité, la vraie paix, elle n’existait tout simplement pas.

Naruto se sentit perdre pied, son cœur manqua plusieurs battements. Il dut s’appuyer contre un arbre pour ne pas s’écrouler au sol. Il passa une main devant sa bouche, le regard éperdu dans le néant, ses propres pensées l’épouvantaient plus que n’importe quelle déclaration de guerre. Il ne comprenait pas comment il en était venu à penser cela. Peut-être était-ce à cause des derniers évènements, de la fatigue, de la rage qui le consumait et qu’il ne voulait pas extérioriser. Mais le fait est qu’il avait fini par pondre une idée qui rayait d’un trait tout ce pourquoi il se battait depuis des années. Il avait toujours juré de préserver la paix, aussi fragile soit-elle, de protéger ses amis, d’être reconnu et de devenir hokage. Mais en cet instant, quelque chose venait de se briser en lui. Sa résolution face à la réalité. Il n’était pas assez crédule pour penser que cela ne serait pas sans conséquences, quelque chose avait changé en lui. Rien que le fait de penser que la guerre aurait toujours un lendemain…Naruto se dégoûtait d’imaginer de telles choses, et pourtant, cela paraissait affreusement logique dans son esprit. La rage de ne pas avoir le droit légitime d’accéder à son rêve, celle de voir des éternels rivaux recommencé à se battre, cette rage aussi violente et nocive qu’un poison qui palpitait en cet instant dans ses veines, c’est cette rage qui était la cause de tous les maux de ce monde. Tant qu’il y aurait des hommes, il y aurait des émotions, donc de la rage, de la souffrance, et des guerres. C’était certain et simple, et pourtant Naruto avait toujours été aveugle à ce sujet. Sa propre crédulité le rendait malade à présent.

Pour ne rien arranger, son estomac le lançait ardemment, le sceau lui brulait le ventre. Il entendit Kyubi qui, dans son esprit tentait de le sermonner sur ses pensées si sombres. Cette scène était irréaliste, le démon renard, être empreint de haine et d’amertume, le réprimandait car lui se laissait submerger par le ressentiment. Naruto avait déjà connu ce sentiment dans lequel la fureur l’emplissait totalement, où il ne voulait rien faire d’autre que tout détruire, pour que la douleur se taise enfin, mais c’était à l’époque où lui et Kyubi étaient encore des étrangers l’un pour l’autre. Où le démon renard profitait de chacune des failles du jeune ninja pour y glisser sa rancœur et faire de lui son pantin. C’était un temps révolu. Malgré cela, Naruto n’avait jamais perdu la foi, son nindo lui soufflait toujours de tenir bon. Dans ce cas, pourquoi lui faisait-il défaut maintenant ? Naruto sentait à ce jour ses aspirations à la paix aussi futiles qu’irréalisables. Les temps avaient changé, Kyubi était devenu Kurama, et les deux ennemis étaient à présent des frères. Ce n’était pas la rage de Kyubi qui incitait Naruto à abandonner tout espoir de paix, mais c’était la sienne, sa propre rage, empreinte de ressentiment et de fureur envers ceux qui ne croyaient toujours pas en lui. Et cette idée lui mettait les larmes aux yeux.

Naruto se redressa avec une assurance nouvelle, s’apitoyer sur son sort ne servirait à rien, extérioriser ses sentiments ne changeraient pas grand-chose non plus. Il devait prendre sur lui, comme il avait si bien appris à le faire étant enfant. Enfuir ses sentiments pour à l’avenir ne plus autant souffrir. Trouver le calme pour aller de l’avant. Vers un nouveau chemin, différent de ses premiers objectifs, mais plus réaliste. Les bijus comptaient sur lui, ils étaient sa nouvelle équipe, sa nouvelle famille, envers qui il avait pleinement confiance. Il comprenait leur ressentiment amer envers les shinobis et éprouvait presque la même. On ne voulait pas de lui comme hokage, on voulait qu’il soit l’assurance vivante que les bijus ne détruiraient pas ce monde à nouveau debout ? Très bien, il allait le faire, il n’avait pas le choix, après tout. Mais ne voulait plus être mêlé aux shinobis, ces hommes dont la rage peut amener tant de souffrances.

L’affrontement se termina aussi rapidement qu’il avait commencé. Dans une violence démesurée. Shichibi et Yonbi ne comprirent pas tout de suite ce qu’il se passait, ils ne virent qu’un éclair orangé qui les stoppèrent dans leur élan avec une puissance incroyable. Chacun reçurent un uppercut dans la gueule, qui les fit reculer de surprise et de peur. Quand la lave et la chaleur se dissipèrent, alors les deux bijus aperçurent le blond, avec un regard froid, qui les jaugeait furieusement.

- Tu es déjà là ? Commença Yonbi sur un ton surpris. Je pensais que tu reviendrais seulement ce soir.

Naruto plongea son regard dans celui du démon singe et desserra peu à peu la mâchoire.

- Il y a un changement, on partira bientôt pour vous trouver un nouveau coin.

Les bijus aux alentours tendirent le cou et prirent des airs sérieux. Nibi, qui les avait suivis, posant enfin la question qui brulait toutes les babines.

- Mais… Et le titre d’hokage ? Tu dois vraiment continuer à nous « surveiller » ?

- Quelque chose ne va pas ? Continua Yonbi sur le même ton

Naruto se retourna et garda un calme froid tout en répondant.

- Je vous dis seulement qu’on partira rapidement. Cet endroit ne tiendra pas longtemps avec vous, il faut trouver plus grand.

Naruto ne rajouta rien de plus, son ton distant en disant long sur son état d’esprit actuel. Du tréfond du sceau, Kyubi souffla les réponses aux incompréhensions de ses frères d’armes. En quelques instants, il leur fit comprendre que quelque chose n’allait pas. Les bijus acquiescèrent, et regardèrent le dos du blond s’éloigner avec un soupçon de désolation, non pas à cause de son attitude froide et détachée qu’il se forçait à adopter, mais plutôt et surtout à cause de ce qui était à l’origine de son mal être.

***

Sasuke s’était éclipsé de la fête rapidement. L’odeur lourde et fauve qui planait dans les rues lui faisait tourner la tête. Il n’allait pas tarder à attraper la migraine s’il restait encore une seconde de plus dans les rues bondées de Konoha. Pourtant, ce n’était pas autant l’atmosphère festive qui l’agaçait, mais plutôt l’hypocrisie que l’on dissimulait derrière les faux sourires.

Les gens savaient. Ils étaient tous au courant que le futur hokage était quelqu’un de nouveau, un remplaçant de celui désigné initialement. Sasuke ne le montrait pas, mais la haine le rongeait. Naruto était en proie à une injustice incroyable, et pourtant personne ne semblait s’en soucier. Lui qui venait à peine de reprendre espoir en Konoha, il se retrouvait de nouveau face à la cruelle réalité, celle qui fait mal, et il détestait ça.

Après s’être isolé du centre de la ville qui pulsait déjà avec effervescence, l’Uchiwa remit de l’ordre dans ses idées. La fraicheur de la nuit l’y aidant à voir plus clair, il put plus facilement ressasser le déroulement des derniers évènements.

Il avait été parmi les premiers à apprendre le nom du 6e hokage et à s’en être révolté. Il avait parlé à Tsunade, brièvement, mais lui avait au moins livré le fond de sa pensée avant de disparaître de nouveau, quand on lui expliqua la raison du refus. Après s’être rapidement concerté avec Kakashi, avec qui il s’énerva, car le ninja copieur trouvait la décision de Tsunade fondée, Sasuke chercha son ami réceptacle pendant le reste de la journée. En tant qu’ami proche, on demanda beaucoup à Sasuke des précisions, des réponses sur cette décision auxquelles même lui n’y connaissait rien. Il n’en savait pas plus que les autres, il ne trouvait pas Naruto, ne savait pas ce qu’il se passait dans sa tête en ce moment, ne pouvait pas conséquent pas l’aider à se relever. Cette situation d’impuissance totale agaçait beaucoup le shinobi. Il tomba finalement sur la personne qu’il cherchait depuis des heures vers la fin de la journée.

C’était au début de la cérémonie, la remise du titre n’avait pas encore eut lieu. Il y avait seulement une foule dense et frémissante qui s’agitait près des bâtiments dédiés au hokage tout en célébrant innocemment la soirée. Naruto se tenait en silence, debout dans la plaine boisée au-dessus des têtes des hokages, et ne sembla pas surpris par l’arrivée de Sasuke. Au contraire, c’était comme s’il l’attendait, Naruto soupira en voyant le regard consterné de son ami.

Ils s’étaient expliqués pendant un temps qui parut à Sasuke aussi bref qu’un clignement de cil. Il ne se souvenait pas encore de tout, la colère noyait ses souvenirs en une étendue floue et immense. Il se souvenait seulement que l’air était frais, les premières étoiles étaient apparues et étaient déjà visibles au travers des arbres, et qu’il avait failli frapper Naruto pour le ton distant qu’il avait eu à son égard. Quelques échanges avaient suffi pour que Sasuke se rende compte que quelque chose avait changé, pire, s’était brisé en son ami. Il aurait voulu pouvoir y faire quelque chose, mais il avait l’impression de parler à un mur. Naruto ne voulait pas changer d’avis (voire ne pouvait pas ?). Peut-être qu’avec plus de temps à sa disposition, il aurait réussi à faire quelque chose, mais le temps fut une denrée rare durant cette soirée.

Lorsque les éclats de la fête devinrent lourds et résonnants, quand ils furent assez puissants pour atteindre les étoiles cloutées au ciel et les oreilles des deux shinobis, ce fut comme un signal pour Naruto. Sasuke le vit tressaillir légèrement, quelque chose d’infime mais que l’Uchiwa put tout de même percevoir. Naruto ne voulait pas rester là. Il serait probablement partis si Sakura n’avait alors pas fait irruption, coupant cours les deux ninjas dans leur conversation tumultueuse.

Elle ne pleura pas. Ce qui surpris Sasuke, car il pensait qu’ils auraient droit à une crise de larmes furieuses. Au contraire, la jeune femme resta stoïque et calme, elle avait enfouie ses émotions les plus vives en elle pour garder un semblant de clarté dans leur conversation. Même Naruto sembla décontenancé par son attitude, mais cela ne le fit pas pour autant changer d’avis. Quand Naruto eut encore une fois expliqué sa décision, Sakura baissa les yeux au sol, réfléchit quelques instants et regarda de nouveau le blond. « Ne détruis pas tout ce que tu as mis dans de temps à construire ici. » Dit-elle alors sur un ton flegmatique. «  Fais attention à toi, Naruto Uzumaki, je viendrais moi-même te voir pour être certaine que tu ne fiches pas tout en l’air. »

Naruto avait souri légèrement, hoché la tête d’une manière dénuée de mauvaise foi, puis avait disparu rapidement quand Sakura afficha une expression quelque peu rassurée. Sasuke aurait voulu continuer à lui parler, mais le temps était écoulé. L’Uchiwa avait également compris durant leur altercation qu’avant de partir Naruto devait aller voir celui qui lui avait ravi le titre d’hokage. La cérémonie venait à peine de commencer que déjà, des félicitations venaient de s’élevé dans les airs vers Shikamaru. Cette soirée serait longue. Et surement importante.

Sasuke se rendit par la suite compte qu’il était seul avec Sakura, le malaise s’installa rapidement entre eux, aucun ne sachant exactement quoi dire ou faire. Chacun étaient finalement partis de leurs côtés, l’esprit trop perturbé pour s’occuper des sentiments.

A présent que la soirée était presque finie et que Sasuke avait enfin fait le point sur ses idées, la nuit parut enfin empreinte d’une quiétude apaisante. Le jeune shinobi soupira doucement. Face à ce monde de nouveau en paix, chacun changeait peu à peu, évoluait selon les actes. Une nouvelle ère allait bientôt naitre, bâtie sur les sommets de la précédente, mais rien ne laissait croire qu’elle serait calme et paisible.