Le Ciel, le Soleil et le Vent

par Encens

Il était seul. Une fois de plus. Comme si souvent auparavant.
Assis sur un roc dur et charnu, nonchalamment appuyé sur son katana, le regard sombre. Solitaire.
Sasuke Uchiwa n’était que l’ombre de lui-même.
Une ombre qui ne vivait ni ne riait. Une ombre pourtant si vraie.
Il contemplait le ciel. Ce ciel si vaste qui ne pouvait lui laisser qu’une impression de malaise. Ce ciel était pour Naruto, clair et changeant comme lui. Tantôt colérique tantôt heureux.
Tandis que le soleil qu’il voyait mourir au loin, ne brillait que pour Sakura. Car il savait qu’il s’effaçait pour mieux renaître le lendemain.
Et lui, qu’était-il ? Ces nuages qui attristaient leurs cœurs ? Cet orage qui s’annonçait ? Rien de tout cela. Ils étaient beaucoup trop brefs. Ephémères comme le brouillard qui s’abat sur les pensées. Il était les ténèbres. La nuit qui écoulait son manteau d’encre. Il était l’autre face du monde. Celle qu’il ne fallait pas voir.
Une légère brise s’engouffra dans ses cheveux d’ébènes mais il n’y prêta pas attention, son regard porté sur les montagnes se dessinant au loin.
Et où était Itachi ? L’insaisissable Itachi. Où se situait-il dans ce monde à double tranchant ? Était-il le vent, justement ? Imperceptible, accompagné d’une froide colère.
Non.
Itachi n’était pas le vent. Le vent était trop vrai.

Itachi était son univers.
L’Univers d’un fantôme qui ne goûte plus qu’au parfum amer de la souffrance.
Sasuke ne vivait que pour lui. Le suivait partout à la trace. Ses pensées accaparées par la simple idée de le combattre. De le battre.
Itachi était son univers. Il peignait de ses ténèbres, son cœur et ses pensées.
Aussi, quand il mourrait, Sasuke disparaîtrait avec lui. A la seconde où son sabre percerait ce corps si semblable au sien, le dernier des Uchiwa s’éteindrait aussi.
Car, même s’il avait eu le rêve, un jour, de rebâtir ce clan si prestigieux, Sasuke savait que désormais, ce rêve n’était qu’une utopie. Un mirage. Une illusion.
Une fois Itachi mort, il n’aurait plus aucune raison de vivre.
Une voix lui souffla malicieusement les noms de Naruto et Sakura. Il ferma les yeux et la chassa, cette petite voix.
Ses anciens coéquipiers ne le feraient jamais revenir en arrière. Il avait atteint depuis bien des années le point de non-retour. Corps et âme, il s’était jeté dans le gouffre de la haine.
Dans le monde des vivants, il n’était plus qu’âme. Dans le royaume des morts, il prenait déjà place.
Une nouvelle fois, il contempla le ciel. Ce ciel qui le regardait avec sourire et sérieux. Ce ciel qui, décidément, était la possession de ce casse-pieds qu’avait été Naruto.
Depuis quand les cieux étaient-ils si vastes et si hauts ? Petit encore, il lui semblait qu’il n’avait qu’à tendre la main pour pouvoir toucher cette teinte bleue et magique.
Depuis quand était-il devenu si minuscule ? Naruto était-il donc si puissant ? Parcourait-il le monde avec la fierté de ceux qui savent que les autres comptent sur eux ?
A une autre époque, c’était sur les Uchiwa que Konoha tout entier se reposait.
Mais pour un homme qui ne vit que pour lui-même, les autres n’étaient qu’une poussière dans l’infini.
Le bleu cédait la place à un rose pâle tandis que le soleil s’éteignait enfin jusqu’au jour prochain.
Il ne put s’empêcher de penser à ses cheveux. Ceux qu’elle avait coupés.
Le souvenir d’avoir pensé dans sa jeunesse, qu’ils se feraient repérer avec pareille chevelure, ne lui arracha même pas un froncement de sourcil. Le passé ne serait jamais que le passé.
Pourtant, Sakura était celle qui n’avait jamais abandonné. Si elle s’agenouillait, elle faisait comme le soleil. Elle se relevait avec toujours plus de fierté. Toujours plus d’audace. Toujours plus d’insolence.
Car Sakura Haruno était une fille qui en voulait. Elle imposait depuis longtemps sa marque dans ce monde ingrat et il savait qu’elle continuerait même quand elle serait vieille et sans force.
Tous deux, ils étaient des arbres éternels que ni pluie ni tempête ne peuvent arracher à leurs racines.
Naruto et Sakura étaient à jamais tatoués en son cœur.
Cette pensée le surprit tellement qu’il ne put, cette fois, retenir une légère moue.
Il la sentait depuis longtemps, cette lueur dans ses ténèbres.
Mais, une fois de plus, comme la veille et comme l’avant-veille, il l’ignora. Pourtant, il la sentait, telle le ciel et le soleil. Elle n’abandonnait jamais et grandissait à chaque instant.
Il en oublia Itachi, l’espace d’une seconde. Il en oublia sa vengeance, le temps d’un soupir. Il en oublia ses regrets, sa mélancolie.
Et il sentit poindre la nostalgie.
Sasuke baissa les yeux tandis qu’il laissait l’envahir ces impressions si vivantes. Il inspira avec une profonde lenteur et releva la tête.
Plus aucune trace de remords. Simplement de la détermination.
Sasuke Uchiwa était inébranlable. Sasuke Uchiwa était une ombre. L’ombre d’un tueur sans merci qui effleurerait l’histoire du monde comme étant celui qui avait tué l’un des derniers membres des Uchiwa. De martyr, il passerait à assassin.
Ainsi allait le monde. On ne gardait jamais vraiment sa place. Sasuke Uchiwa n’avait jamais été un enfant. Sasuke Uchiwa avait été une victime qu’on regardait avec pitié et compassion. Sasuke Uchiwa était devenu déserteur. Sasuke Uchiwa serait un tueur.
Ainsi allait le monde. Ainsi allait la vie.
La nuit tomba enfin et l’enveloppa avec une douceur presque maternelle. Une douceur qu'il ne pouvait repousser. La douceur d'une mère qu'on ne peut qu'aimer.
Alors il les laissa couler, ces larmes tant retenues. Ces larmes qu’il gardait au plus profond de lui jusqu’à ce que s’éteigne le jour. Silencieux, il les laissait tracer des sillons sur ses joues pâles et tomber sur la terre aride et sèche. Son cœur ne s’était pas ouvert, il avait explosé sous tant de retenue. Il appuya son front contre sa main et courba l’échine. Tel Atlas portant le monde sur son dos.
A jamais, Sasuke Uchiwa était le cadet destiné à vivre dans l’ombre de son aîné. A jamais, Sasuke Uchiwa tracerait sa route à coups de sabre droits et précis. A jamais, Sasuke Uchiwa parcourrait le chemin de la vengeance.
A jamais, il ferait ce que la destinée avait choisi pour lui. Vivre seul. N’avoir besoin de personne. Accomplir sa vengeance.
Il pleurait encore quand le jour se leva une nouvelle fois. Et ce fut comme si Sakura l’accueillait avec un sourire éblouissant. De ses rayons, elle faisait sécher les dernières traces de larmes. Les yeux encore rougis il porta son regard vers le ciel, il ne put retenir un sourire. Jamais il n’avait vu pareille couleur. Magique et bleue. La couleur du ciel. La couleur de l’Éternel.
Le jeune homme se releva et regarda à droite, puis à gauche. A droite se trouvait Konoha, à gauche se trouvait le destin qu’il s’était choisi en désirant tuer son frère.
Il prit à gauche, ses sandales claquant fermement sur la terre.
Durant quelques années, quelques dizaines d’années, le temps qu’il faudrait, il prendrait encore à gauche. Mais un jour, quand tout serait fini, quand il n’y aura plus de sang à verser, quand la douleur n’envahirait plus ses gestes, il tournerait à droite. Oui, il tournerait à droite.
Peut-être que, finalement, un jour il saurait changer son univers et pourrait lui donner un soleil. Et un ciel.

Lorsque Naruto s’éveilla dans son appartement à Konoha, il s’autorisa à sourire en regardant le ciel. Le soleil brillait de mille feux, tel Sasuke, puissant et indéfectible à sa parole. Et le ciel sans nuage, l’accueillit sincèrement comme seule Sakura savait le faire. Il se sentait comme le vent qui chassait les ténèbres. Il se sentait comme la pluie qui lavait la tristesse.
Naruto Uzumaki était un homme sur lequel on pouvait compter. Lui qui courait depuis longtemps à gauche à la poursuite de son ami, reviendrait avec lui vers la droite, vers Konoha. Vers leur avenir.

Sakura frappa le rocher de son poing et le brisa en mille morceaux. Un jour, ce rocher serait la tristesse de Sasuke.
Un sourire trouva naturellement sa place sur ses lèvres et elle ouvrit son poing ganté. Un jour, cette main ouverte, attraperait celles de ses deux amis.
Un jour, dans deux ans, dans dix ans, elle retrouverait Sasuke et, de nouveau, lui sourirait.

Et c’est ainsi, qu’en cette matinée si banale, trois sourires trouvèrent leur place sur trois visages.
Trois amis.
L’un qui ne savait pas sourire, l’autre qui ne le faisait jamais assez et enfin la troisième qui ne s’y accordait que lorsque cela lui chantait.

C’est l’histoire de trois enfants qui n’ont jamais pu grandir. De trois adolescents qui ne voulaient pas mourir. De trois adultes qui ne désiraient que vivre.

Fin