Chapitre 02

par MidieRose93

Chapitre deuxième

 

 

 

 

Sakura sentait le sol du hall de l’aéroport tanguer sous ses pieds, comme le pont d’un navire dans la tempête. Cependant, en constatant que les autres passagers ne paraissaient pas affectés par cet étrange phénomène, elle attribua son manque d’équilibre à la fatigue du voyage.

Elle avait quand même passé près de dix heures attachée dans un siège, sans bouger ou presque, incapable de dormir tant elle était excitée à l’idée de revoir ce pays qu’elle tenait pour le sien : le Mexique.

Au moins le voyage touchait-il maintenant à sa fin, se disait-elle. Et la joie de retrouver son oncle, dans quelques minutes à peine, lui donnerait de nouvelles forces.

Huit ans sans rentrer à la maison ! Chaque fois qu’elle avait projeté de se rendre à Hanawa, son oncle s’y était opposé, invoquant une multitude de raisons pour retarder son retour. Ces dernières semaines encore, il avait insisté pour que se présente une occasion plus propice à une visite.

Elle avait répondu qu’elle n’attendait pas plus longtemps. Ignorant la réticence de Mogami, elle avait sauté dans le premier avion en partance pour Mexico.

Lui pardonnerait-il son entêtement ?

Oui, bien sûr. Il l’aimait plus que tout au monde. Il lui pardonnerait, comme il l’avait toujours fait par le passé lorsque, petite fille, elle se montrait désobéissante à l’école.

Après avoir passé la douane, Sakura parcourut le hall du regard, cherchant Mogami, prête à courir se suspendre à son cou.

Elle n’aperçut pas son oncle, mais la silhouette athlétique d’un homme qui venait à sa rencontre retint son attention. Il marchait avec cette indolence que seule confère aux grands fauves la certitude de leur puissance. Le regard de Sakura fut attiré malgré elle vers les muscles bien dessinés de ses cuisses, serrées dans un jean délavé. Il n’avait pas une once de graisse.

Puis le regard de Sakura remonta jusqu’au visage de l’inconnu, son menton volontaire, sa bouche un peu sévère, et son nez qui gardait encore la trace de quelques fractures. Le sang lui monta aux joues lorsque, croisant le regard de l’homme, elle se rendit compte qu’il avait parfaitement remarqué l’intérêt qu’elle lui portait.

Très embarrassée, elle détourna vivement le regard et pressa le pas.

-        Mademoiselle Haruno ?

Elle se figea, surprise d’entendre son nom dans la bouche de cet individu qu’elle ne connaissait pas. Elle se sentit rougir de nouveau. Cette voix chaude et profonde faisait vibrer en elle une corde secrète. Elle frissonna, mais se contraint à affronter de nouveau ces yeux noirs, tout en cachant son trouble.

-        Oui ? parvint-elle à articuler.

-          Bonjour. Mon nom est Sasuke Uchiwa. Je travaille pour Mogami Haruno. Votre oncle m’a chargé de vous accueillir à votre arrivée et de vous conduire à Hanawa. Il vous prie également de l’excuser. Quelques soucis de dernière heure l’ont empêché de venir vous chercher lui-même.

Sakura jeta autour d’elle un regard désemparé. Elle se sentait soudain dans cette foule comme une enfant perdue, que ses parents ne seraient pas venus réclamer.

-        Vous voulez dire que mon oncle ne viendra pas ?

-          C’est cela.

Sasuke écarquilla les yeux. Il venait en effet d’apercevoir, derrière Sakura, un  homme poussant un chariot chargé d’une quantité impressionnante de bagages.

-        Tout cela vous appartient-il ?

Sakura se raidit et le regarda avec un air de défi.

-        Voyez-vous un problème à ce que je voyage avec quelques effets personnels ?

Sasuke haussa les épaules.

-        Pas vraiment. Mais votre oncle m’avait annoncé que vous veniez ici en vacance. Ceci ressemble plutôt à un déménagement…

Après cette sortie peu amène, Sasuke se ravisa. Pourquoi se montrer désagréable avec cette jeune femme qui arrivait d’un si long voyage ? Il sourit à Sakura et la prit par le bras.

-        Nous demanderons à un taxi de nous conduire jusqu’au hangar où nous attend l’avion de votre oncle. Tout est prêt pour le départ.

Sakura reçut ces propos comme une douche froide. Alors qu’elle se sentait épuisée, elle avait espéré que son oncle lui accorderait une nuit de repos à Mexico avant de poursuivre son périple jusqu’à Hanawa.

Elle tourna un regard inquiet vers les baies vitrées du hall de l’aéroport, lesquelles laissaient voir un ciel noir où s’amoncelaient de gros nuages.

-        Une tempête se prépare ! s’exclama-t-elle. Vous ne pensez tout de même pas décoller par ce temps ?

Sasuke se figea et lança à Sakura un regard sévère.

-        Écoutez, mademoiselle, je suis les instructions de votre oncle, c’est tout. Cela ne m’enchante pas non plus de piloter un avion dans de telles conditions météorologiques. Mais n’ayez aucune inquiétude, j’ai plusieurs milliers d’heures de vol derrière moi, et par tous les temps.

Sakura se mordit la lèvre, ne sachant quel parti adopter. Elle était morte de fatigue. Il lui semblait qu’elle aurait pu dormir pendant un mois d’affilée. Et puis, elle n’avait presque rien mangé dans cet avion et, tout d’un coup, l’appétit lui revenait.

Autre chose la préoccupait, cependant. Pourquoi Mogami n’était-il pas venu la chercher ? Elle se doutait qu’il lui en voulait un peu pour cette arrivée impromptue. Pourtant, de là à envoyer un employé la réceptionner comme une marchandise embarrassante…

Tout à ses pensées, Sakura se mit en marche comme une somnambule en direction de la sortie. Interloqué, Sasuke la rattrapa en trois longues enjambées et la saisit de nouveau par le bras. Il la retint alors qu’elle allait heurter un chariot de bagages venant en sens inverse.

-        D’accord, reprit-il sur un ton plus concilient. Je comprends que vous souhaitiez vous reposer un peu. À la vérité, je suis sûr que Mogami ne verra pas d’inconvénient à ce que nous passions la nuit ici. Nous prendrons deux chambres dans un hôtel, nous dînerons, et nous repartirons demain matin. Qu’en pensez-vous ?

Sakura eut un vague sourire, mais la peau de son visage déjà très blanche était devenue livide. La voyant vaciller, Sasuke la prit par le bras.

-        Ne vous évanouissez pas maintenant, princesse, murmura-t-il à son oreille.

La soutenant ainsi, il la conduisit jusqu’à la sortie et héla un taxi. Pendant que le chauffeur chargeait les bagages dans le coffre et sur le toit du véhicule, Sasuke aida Sakura à s’installer sur la banquette arrière.

Lorsqu’elle fut assise, elle renversa la tête contre le dossier et ferma les yeux.

Sasuke donna au chauffeur le nom de l’un des hôtels de luxe situés à proximité de l’aéroport, et la voiture démarra.

Sakura ouvrit alors les yeux.

-        Désolée pour cette défaillance. La fatigue du voyage, sans doute, et l’effet du décalage horaire.

Sasuke la regarda en souriant et lui pressa la main d’un geste qui se voulait rassurant.

-        Ne vous inquiétez pas. Cela arrive à tout le monde. J’aurais dû y penser moi-même et faire des réservations pour la nuit. J’appellerai Mogami dès que nous serons installés.

Croisant le regard vert de Sakura, Sasuke sentit soudain le danger et retira sa main. Où se trouvait le mur d’indifférence qu’il s’était promis de dresser entre eux ? Il avait suffi qu’il la voie si faible et si vulnérable, prête à défaillir, pour oublier ses bonnes résolutions.

Fronçant les sourcils, il tourna la tête vers la fenêtre et observa le paysage en silence pendant un instant.

-        Avez-vous dit que vous vous appeliez Sasuke ?

Il se tourna de nouveau vers elle.

-        Oui.

La tête de la jeune femme reposait sur le siège, dans une attitude d’abandon. Sa bouche sensuelle attirait aussitôt l’attention, et Sasuke se sentit parcouru d’un frisson. Renonçant à fuir une autre fois ce regard ensorcelant, il serra les mâchoires et exhorta son corps à obéir aux injonctions de sa raison. Non, il ne devait pas songer à cette femme…

-        Travaillez-vous depuis longtemps pour mon oncle ?

Sasuke haussa les épaules.

-        Depuis un mois environ.

-        Vous a-t-il engagé comme pilote ?

-        Entre autres choses, répondit-il évasivement.

Sakura poussa un profond soupir.

-        J’éprouve un tel bonheur de rentrer à la maison. Malgré toutes ces années passées loin d’ici, j’ai toujours considéré le Mexique comme ma patrie. J’ai d’ailleurs souvent rêvé des montagnes entourant Hanawa. Et puis, je m’éveillais pour découvrir que je me trouvais encore au Japon. Jamais je n’aurais imaginé que l’exil fût si douloureux.

-        Je comprends, commenta Sasuke, laconique.

Sakura attendit qu’il ajoute quelque chose, mais il n’en fit rien.

Le taxi s’arrêta devant l’hôtel à l’instant même où le ciel déversait sur la ville une avalanche d’eau. Un portier accourut avec un parapluie.

Sasuke sortit le premier du véhicule, puis il offrit sa main à Sakura. Il tressaillit de nouveau au contact de ses doigts si petits et si délicats. Dès que la jeune femme fut à l’abri sous le porche de l’hôtel, Sasuke retourna vers la voiture. Officiellement pour superviser le transfert des bagages… mais en fait pour bénéficier de l’action rafraîchissante de la pluie sur ses sens enflammés…

Lorsqu’il entra à son tour dans le hall de l’hôtel, Sakura se trouvait déjà devant le comptoir de la réception. À son approche, elle tourna vers lui un regard inquiet.

-        Plus aucune chambre libre, déclara-t-elle d’un air navré. Nous sommes en pleine saison touristique, et plusieurs congrès se tiennent en ville cette semaine. Toutes les chambres sont réservées.

Puis son regard se porta sur les vêtements de Sasuke.

-        Oh ! Vous êtes trempé !

Sasuke baissa les yeux pour constater qu’une petite flaque commençait en effet de se former à ses pieds. La douche froide qu’il venait de prendre avait rempli sa mission curative, mais aussi laissé quelques séquelles inconfortables. Sa chemise et son pantalon lui collaient à la peau.

Il se passa la main dans les cheveux pour dégager son visage, puis sortit son portefeuille de sa veste. Tout en regardant l’employé qui se tenait derrière le comptoir de la réception, il posa devant lui une grosse coupure.

-        Comme vous le voyez, il nous faut à tout prix une chambre pour la nuit. Pourriez-vous vérifier de nouveau s’il ne vous reste rien de disponible ?

Sasuke ne fut guère surpris lorsque, après avoir compulsé derechef son registre, l’employé lui annonça avec un large sourire que, par chance, un client venait de décommander une réservation.

Un groom les accompagna avec les bagages jusqu’à l’ascenseur, puis les conduisit par de longs couloirs jusqu’à une porte. Pendant le trajet, Sasuke resta silencieux. Il se demandait où il trouverait à cette heure une boutique pour acheter des vêtements secs. Comme il pensait rentrer à Hanawa le soir même, il n’avait apporté aucune tenue de rechange pour ce voyage.

Le groom ouvrit la porte et s’effaça pour les laisser entrer dans une petite suite. Celle-ci se composait d’un salon… et d’une unique chambre.

Sasuke se tourna vers le groom.

-        Je crois que le réceptionniste ne m’a pas bien compris. Nous désirons deux chambres.

-        Il a très bien compris, monsieur, répondit le groom avec un aimable sourire. Mais, si je puis me permettre, vous pouvez déjà vous estimer heureux… Le canapé du salon est convertible en un deuxième lit. Je crains que nous ne soyons pas en mesure de vous offrir mieux pour ce soir.

-        Je prendrai le canapé, intervint Sakura. C’est moi qui ai insisté pour que nous passions la nuit à Mexico. Il n’y a pas de raison pour que vous en subissiez les conséquences.

-        Ne soyez pas ridicule ! protesta Sasuke. Vous dormirez dans la chambre, bien sûr.

-        La salle de bains se trouve ici, indiqua le groom en ouvrant une porte.

Puis le jeune homme tira dans la chambre le chariot de bagages et entreprit de le décharger. Lorsqu’il eut quitté la pièce, Sasuke se tourna vers Sakura avec un air désolé.

-        Veuillez m’excuser, mademoiselle Haruno, je…

-        Je vous en prie, ce n’est pas votre faute. Et puis, ne m’appelez pas Haruno. C’est un peu trop cérémonieux. Mes amis m’appellent Saku.

Elle sourit.

-        Et j’espère vous compter bientôt parmi mes amis, Sasuke.

Celui-ci se rembrunit. Il n’avait pas du tout planifié ainsi sa rencontre avec Sakura, il avait l’impression d’être pris dans un piège qui, peu à peu, se refermait sur lui.

-        Vous devriez quitter ces vêtements, reprit Sakura. Ils sont trempés.

-        Bonne idée ! maugréa Sasuke, un rien ironique. Et vous me passerez une de vos robes en attendant, parce que je n’ai rien d’autre à me mettre.

Sakura esquissa un sourire.

-        En fait, je crois qu’il y a, dans l’une de ces valises, quelque chose pour vous. Si vous ne craignez pas une tenue un peu… décontractée, bien sûr. Parmi d’autres cadeaux, j’ai rapporté du Japon un peignoir pour mon oncle. Je pense qu’il vous ira. Et tant pis pour Mogami. J’espère qu’il comprendra.

Sasuke éternua. Il lui fallait reconnaître qu’il n’avait pas le choix. Au-dehors, la pluie continuait de tomber avec violence et lui ôtait toute envie d’aller faire du shopping dans les rues. D’autant que la perspective d’enfiler une tenue sèche le tentait beaucoup.

Sakura alla dans la chambre et entreprit de fouiller ses nombreuses valises à la recherche du peignoir. Elle laissa bientôt échapper un petit cri de satisfaction et revint dans le salon en tenant un peignoir vert pomme.

-        Merci, murmura Sasuke gêné. Je… je vais me changer.

Il saisit le peignoir et se rendit dans la salle de bains. Après avoir ôté ses vêtements, il se mit sous la douche et, s’abandonnant à l’agréable sensation de l’eau chaude sur son visage, il tenta de considérer les derniers événements sous un meilleur jour.

Après tout, il n’était pas fâché de retarder son départ pour Hanawa. Les prévisions météorologiques, lorsqu’il avait atterri dans l’après-midi à Mexico, ne paraissaient guère favorables. Et le temps s’était encore dégradé depuis qu’il avait remisé le petit avion dans le hangar privé dont Haruno disposait à l’aéroport. Peut-être Sakura avait-elle bien fait d’insister pour qu’ils passent la nuit dans cet hôtel.

Sakura.

« Mes amis m’appellent Saku, avait-elle dit. J’espère vous compter bientôt parmi mes amis, Sasuke. »

Sasuke émit un grognement et ferma le robinet de la douche. Puis il attrapa une serviette et se sécha avec vigueur. Certes, il valait mieux ne pas décoller par ce temps, et Sakura tirerait profit d’une bonne nuit de sommeil avant de retrouver son oncle. Mais bon sang ! Pourquoi devraient-ils partager la même suite ?

Alors qu’il s’était promis de garder ses distances avec Sakura, voilà qu’il s’apprêtait à se balader en peignoir devant elle…

Lorsqu’il sortit enfin de la salle de bains, Sakura l’attendait dans le salon, l’air un peu embarrassé.

-        Je… euh, je préfère de beaucoup dîner ici plutôt qu’au restaurant. Alors, j’ai appelé la réception afin de commander un souper pour deux. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénients ? J’ai opté pour des truites aux amandes, mais si vous désirez autre chose…

-        Non, ce sera parfait.

La jeune femme resta un instant silencieuse avant d’ajouter :

-        J’ai aussi appelé mon oncle pour le prévenir qu’en raison de la tempête, je vous avais demandé de retarder notre départ jusqu’à demain. Il voulait vous parler. Je… euh, je lui ai dit que vous étiez sous la douche…

Elle s’arrêta et se mordit la lèvre, avant de reprendre :

-        Alors… j’ai dû lui expliquer, pour l’hôtel.

Sasuke s’appuya négligemment contre le mur et croisa les bras.

-        Je suppose qu’il était ravi d’apprendre notre cohabitation.

-        Pas vraiment, avoua Sakura en secouant la tête. Il souhaite que vous le rappeliez dès que possible.

-        C’est drôle, cela ne me surprend pas, remarqua Sasuke avec un sourire amusé.

Sakura, très gênée, détourna les yeux en rougissant.

-        Notre dîner arrive dans un quart d’heure. Cela me laisse le temps de prendre une douche et de me changer moi aussi.

-        Je vous en prie.

Le regard de Sakura croisa de nouveau celui de Sasuke.

-        Tout est de ma faute, s’excusa-t-elle. Mon oncle paraissait inquiet et… je ne savais pas quoi dire pour le rassurer.

-        Prenez votre douche et ne vous tourmentez pas. Mogami a quelques soucis en ce moment, voilà tout. Il comprendra que, vu les circonstances…

-        Assise là, en vous attendant, l’interrompit Sakura, j’ai compris que mon entêtement avait une fois de plus mis tout le monde dans l’embarras. Mon oncle ne souhaitait pas ce voyage. J’espérais qu’il se réjouirait malgré tout de mon arrivée. Pourtant, il semblait encore très contrarié au téléphone…

Sasuke se dirigea vers Sakura et lui prit la main.

-        Écoutez, Saku. Vous êtes épuisée, et vous voyez tout en noir. Cela ira mieux demain.

Il baissa les yeux vers son peignoir vert pomme et sourit.

-        En tout cas, je suis ravi que nous dînions ici. Je ne me vois pas aller au restaurant dans cette tenue. Allez vous doucher, puis nous mangerons, et vous vous mettrez au lit de bonne heure.

Avant de disparaître dans la salle de bains, Sakura se tourna une dernière fois vers lui avec une moue désarmante, et Sasuke éprouva le désir de courir vers elle pour la prendre dans ses bras.

Au lieu de cela, il décrocha le combiné du téléphone et composa le numéro de son patron.