Décadence

par Yuzuka

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Courir. Toujours plus vite, toujours plus loin. À en perdre haleine. Sentir ses muscles à l'effort, sa respiration s'accélérer sous ce rythme haletant. Trébucher, pour finalement mieux se relever : mais surtout ne pas s'arrêter, continuer sa course jusqu'au bout, terminer la traversée de ce parc en un temps record tout en faisant abstraction des regards des passants.

 

Je n'avais pour but final que de ressentir la fatigue que pouvait me procurer une telle course en début de matinée. Celle qui me permettrait peut-être de retrouver un semblant de calme après m'être vidée l'esprit. Mais ce que je désirai par-dessus tout était de faire abstraction de tout ce qui m'entourait, oublier tous mes problèmes, oublier l'inoubliable...

 

 

Je venais de recevoir un appel inquiétant :

 

« Sa-Sakura, v-vient me chercher, je t'en supplie. »

 

J'avais automatiquement reconnu la voix d'Hinata, mais je n'avais pas réalisé tout de suite l'importance de cet appel, bien qu'il ait réussi à me faire paniquer. Pourquoi Hinata semblait être aussi mal ?

 

J'avais quitté précipitamment Karin pour tenter d'intercepter un taxi, en vain. Voyant mon inquiétude, cette dernière m'avait proposé de me servir de chauffeur. J'avais accepté volontiers, ne voulant pas perdre de temps.

 

Nous avions tourné un bon moment dans les rues à la recherche de l'adresse que m'avait cité Hinata. Mais pourquoi m'avait-elle indiqué les quartiers chauds de la ville ?

 

Des bouteilles d'alcool, parfois brisées, jonchaient les trottoirs noirs de saleté. Peu de personnes trainaient dehors, ce qui était compréhensible : l'ambiance austère qui régnait était peu rassurante, j'en avais des tremblements. Les lampadaires qui clignotaient pour la plupart donnaient un air encore plus lugubre à ces lieux. Un frisson m'avait parcouru l'échine. Mais comment Hinata s'était-elle retrouvée ici ? Si j'avais pu penser sur le moment à une mauvaise blague, je m'étais vite rappelée de sa supplication : Hinata n'était pas du genre à faire cela. J'avais senti mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine et mes yeux ne n'avaient plus quitté les façades des bâtiments, cherchant en vain la bonne rue ou un quelconque signe qui aurait pu m'indiquer la présence de la brune.

 

« On tourne en rond là, avait commenté Karin tout en fronçant les sourcils.

 

- Je sais, mais il faut qu'on la trouve » avais-je assuré d'une voix qui trahissait mon angoisse.

 

Le remarquant, elle avait reporté ses yeux sur le nom des rues, roulant toujours doucement pour ne rien rater. C'était à ce moment-là que je l'avais remercié intérieurement d'être présente, ce qui m'avait rassuré quelque peu.

 

Karin en était finalement venue à s'arrêter au niveau d'une personne qui semblait attendre quelqu'un pour lui demander la direction à prendre pour rejoindre la rue où devait se trouver la brune.

 

« Les informations, c'est payant ici » avait lancé la passante d'une voix cassante.

 

En la détaillant plus distinctement avec son fort maquillage, son décolleté plongeant et sa minijupe, j'avais bien vite compris ce qu'elle faisait réellement ici : c'était une prostituée. Karin n'avait pas cherché à comprendre et fouilla dans son sac. Elle en avait ressorti deux billets dont je n'avais pu voir pas la somme et les lui avait tendus.

 

« Alors ?

 

- M'ouais, ça m'va, avait-elle estimé en plaçant l'argent dans son décolleté. Prenez la prochaine à gauche, continuez sur plusieurs mètres puis la deuxième à droite.

 

- Bien » avait conclu mon amie sans plus de manière.

 

Cette dernière avait refermé rapidement la fenêtre et suivit le chemin indiqué par la prostituée. Son sang-froid m'avait surpris : elle n'était pas journaliste pour rien.

 

Nous nous étions finalement retrouvées dans une rue encore moins éclairée que les précédentes, mais aussi moins fréquentée. Karin s'était garée en double file, nous pouvant pas poursuivre plus loin. Puisant mon courage au plus profond de moi-même, j'étais sortie la première de la voiture en lui demandant de m'attendre ici.

 

« Non, je viens, c'est trop dangereux seule. »

 

Je n'avais pas plus insisté, heureuse de ne finalement pas partir seule. Karin avait pris bien soin de fermer sa voiture avant que l'on ne s'aventure dans une rue piétonne très étroite. Mes mains n'avaient cessé de trembler : j'avais peur et n'osant pas imaginer ce que cela aurait été si elle n'était pas venue, je lui avais lancé dans un murmure à peine audible un « merci ». Elle avait eu pour seule réaction un sourire crispé : bien qu'elle fût plutôt calme en apparence, cette situation ne devait guère lui plaire.

 

Nous avions progressé doucement : Hinata était restée introuvable. Je l'avais appelé doucement pour que l'on ne nous remarque pas, mais seul le silence nous avait répondu.

Sur notre droite avait fini par se dessiner un cul-de-sac :

 

« Hinata ! Tu es là ? »

 

Un ombre avait bougé dans le fond. Mes yeux s'étaient écarquillés sous la peur, mes mains s'étaient accrochées à mon jean pour contenir mes tremblements tandis que je m'étais mordu la langue pour ravaler mes larmes. J'avais vu Karin sortir un couteau de sa poche, ce qui m'avait surpris tout en me rassurant : et si ce n'était pas Hinata au bout ?

 

« Sa-Sakura ? C'est toi ? »

 

Le soulagement que j'avais ressenti à ce moment-là fut tel que lorsque j'avais exécuté un pas en avant, ma jambe avait cédé : j'étais si heureuse que tout cela soit bientôt terminé ! Karin m'avait aidé à me relever, puis nous étions parties à la rencontre d'Hinata.

 

Choc. Horreur. Monstruosité. Haine. Dégout. Effroi. Infamie.

 

J'avais retenu de justesse le cri de douleur qui avait voulu s'échapper de ma gorge. Mais mes larmes, elles, avaient coulé sans relâche : Hinata était recroquevillée au sol, tremblante, couverte d'ecchymoses.

 

« Q-Que s'est-il passé ? » avais-je demandé bêtement en m'accroupissant à ses côtés.

 

Hinata avait relevé sa tête vers moi avec difficulté, et j'avais ainsi pu voir ses yeux rougis par les larmes, sa lèvre saignante, l'entaille sur sa joue...

Elle s'était soudainement tendu en remarquant la présence de Karin à mes côtés.

 

« C'est une amie qui m'a amené, ne t'inquiète pas, tout va bien maintenant. »

 

Je l'avais pris doucement dans mes bras, de peur de la briser. Son corps était glacial, depuis combien de temps était-elle ici ?

 

Je n'avais plus osé bouger, ne sachant que faire. J'étais perdue, secouée, traumatisée par la vue d'Hinata. Comment pouvait-on faire ça ? Mes larmes avaient doublé d'intensité. Avec le frêle corps d'Hinata toujours dans mes bras, je m'étais sentie tellement impuissante, tellement... minable. J'avais doucement relevé la tête en direction de Karin, que faire ? Elle était restée à côté, regardant la scène en silence, mais j'avais bien vu dans son regard une profonde tristesse face à ce qui venait de se passer. Mon regard l'avait supplié de faire quelque chose, car j'étais incapable de prendre la moindre décision.

 

« Retournons à la voiture, c'est pas sûr ici. »

 

Sur cette résolution, elle s'était postée à mon opposé pour m'aider à soulever Hinata. Cette dernière s'était laissée porter comme une poupée sans aucune force. Nous avions réussi tant bien que mal à regagner la voiture qui était bien heureusement toujours présente. Tandis que j'étais occupée à installer mon amie à l'arrière, des voix nous étaient parvenues.

 

« Hé ! Mais que voilà ! »

 

Trop tard. Ils étaient déjà trop proches, Karin n'avait pas encore rejoint le volant : nous n'aurions pas le temps de partir. Ce cauchemar n'allait donc jamais se terminer ?

 

« Des jolies filles dans le quartier, c'est plutôt rare, n'est ce pas ? »

 

Ils eurent tous un mouvement de tête montrant leur accord.

 

J'avais eu pour seule réaction de refermer la porte arrière de la voiture : je me devais protéger Hinata en premier. Alors que leur approche était imminente, seulement quelques pas les séparés encore de moi, Karin était venue se ranger à mes côtés pointant à nouveau son couteau en avant. Ils avaient eu un mouvement de recul et s'étaient fait plus hésitants. Mais ils étaient trois, et nous deux.

 

« Tu penses vraiment nous faire peur ? »

 

C'était à ce moment-là que je m'étais demandée pourquoi Karin avait sur elle une arme blanche. C'était bien sûr la même que celle qu'elle avait sorti lorsque nous avions trouvé Hinata, mais bien que la taille de la lame était assez importante, les probabilités pour que nous nous en sortions étaient minces.

 

« Sakura, écoute-moi, prends les clés que je te tends, puis cours et démarres, compris ? avait-elle soufflé, sûre de son coup.

 

- Mais... Et toi ?

 

- Dépêche-toi » avait-elle articulé un peu plus fort, me lançant un regard très significatif.

 

Ma respiration s'était accélérée, j'avais peur, je voulais me réveiller : ce n'était pas vrai, non, ce n'était juste qu'un mauvais cauchemar...

 

Je m'étais retournée brusquement et rapidement, sans vraiment réfléchir, pour regagner le côté conducteur.

 

« Elle se casse la salope ! »

 

J'avais brièvement aperçu Karin sortir autre chose de sa poche, mais me concentrer sur la voiture était plus important. Démarrer du premier coup, ne pas faire la même catastrophe que la dernière fois à l'hôtel. Mes mains étaient parcourues de tremblements si intenses que j'avais eu du mal à tourner les clés.

 

« Allez, allez, démarre. »

 

La voiture démarra.

 

« Connasse ! »

 

Des mains m'avaient subitement accroché les épaules pour m'éjecter en dehors de la voiture. J'étais tombée de tout mon poids sur le goudron de la route, m'éraflant les mains et les genoux au passage. Le temps de recouvrir une partie de mon esprit, l'homme s'était approché dangereusement de moi, pour finalement se mettre en califourchon sur mon corps, avant de presser ma tête au sol de sa main droite.

 

« Alors comme ça, tu voulais partir avant même que l'on se soit amusé ? » m'avait-il murmuré à l'oreille tout en reportant sa bouche le long de mon cou.

 

J'avais senti sa barbe de plusieurs jours piquer ma peau. Écœurement, dégout. Une odeur de vodka m'avait remonté les narines. J'avais voulu le repousser, mais il m'avait bloqué les mains dans l'une des siennes au-dessus de ma tête avec une facilité déconcertante. Pendant ce temps, son autre main s'était baladée le long de mon ventre, et de plus en plus bas... Une envie irrépressible de vomir avait pris possession de mon corps, lorsque par miracle, j'avais réussi à dégager l'une de mes mains, qui avait percuté un objet roulant. D'un rapide coup d'œil, j'avais entrevu la bouteille qui commençait à partir dans le mauvais sens. Il fallait absolument que je l'attrape... Je pensais que c'était la seule chance que j'aie de m'en sortir presque indemne. Tentant d'ignorer la main baladeuse et les baisers trop aventureux, j'avais lancé mon bras avec toute l'énergie qu'il me restait en direction de la bouteille. Cette dernière avait glissé le long de mes doigts... Avant que je ne réussisse à la rattraper de justesse.

 

Je l'avais serré de toutes mes forces, ayant peur de la perdre, avant de basculer mon bras en arrière pour prendre le plus d'élan possible. Sans y réfléchir plus longtemps, la bouteille était venue se briser violemment sur le crâne de mon agresseur, avant que celui-ci de retombe, inerte.

 

Il m'avait fallu plusieurs secondes pour reprendre ma respiration et réussir à tenir debout sans fléchir. Puis j'avais soudainement pris conscience que Karin était seule contre deux hommes, mais lorsque je m'étais retournée, la voiture était venue s'arrêter à ma côté, Karin au volant.

 

« Dépêche-toi, monte ! » m'avait-elle hurlé.

 

Je m'étais exécutée sur-le-champ, voulant quitter ces lieux le plus rapidement possible. Les trente kilomètres-heure étaient déjà dépassés lorsque j'avais refermé la portière. J'étais paniquée, j'avais peur, il faisait nuit, je ne savais pas où on était exactement à ce moment-là, mais tout ce que j'avais désiré, c'était partir le plus loin et vite possible d'ici. Karin était visiblement du même avis que moi : elle avait grillé nombreux stop et feux rouges tout en roulant à une allure bien supérieure à celle indiquée avant de retrouver le centre-ville.

 

Elle s'était stoppée brutalement sur le premier parking qu'elle avait trouvé, tentant vainement de reprendre son souffle. Hinata, qui était toujours allongée sur la banquette arrière, avait cessé de bouger, laissant seulement ses larmes témoigner qu'elle était encore en vie.

Quant à moi, ma vue était toujours brouillée par mes pleurs tandis que mes tremblements n'avaient toujours pas diminué.

 

Karin avait fini par tourner sa tête en ma direction pour plonger son regard dans le mien. J'avais pu y lire une peur apparente, une certaine angoisse. J'avais compris d'où elle provenait lorsqu'elle avait détaché ses mains du volant pour me les tendre. En baissant les yeux, j'avais pu constater quelque chose qui m'avait procuré un haut-le-cœur : elles étaient couvertes de sang. Un violent frisson m'avait parcouru l'échine.

 

« C'était juste pour me défendre » avait-elle susurré, cherchant une aide psychologique.

 

Karin s'était couverte les mains de sang pour Hinata, pour moi. Pour des personnes qu'elle connaissait à peine.

 

« Je sais, je sais » lui avais-je alors confirmé doucement en lui prenant ses mains toutes tremblantes, pour lui prouver que j'étais là et que je ne lui en voulais pas.

 

Je n'aurais pu dire combien de temps nous étions restées ainsi, à nous regarder, avant que je ne déboutonne mon gilet pour essuyer ses mains puis les miennes.

 

« Monte derrière avec ton amie, je vais conduire jusqu'à l'hôpital, avait-elle alors avancé une fois ses tremblements plus contrôlés.

 

- Tu es sûre ? » l'avais-je questionné, hésitante.

 

Elle avait hoché la tête pour me confirmer ses dires, puis je m'étais exécutée.

 

« On va t'amener à l'hôpital tout de suite, d'accord, on est là maintenant... avais-je soufflé à l'oreille d'Hinata tout en la tenant dans mes bras pour la réchauffer.

 

- Non, non... Je ne veux pas... les gens sauront après... »

 

Karin m'avait jeté un regard depuis le rétroviseur, attendant mes ordres.

 

« On rentre chez nous, Hinata, d'accord ? » avais-je affirmé tendrement, ne voulant pas la contrarier dans son état.

 

Elle m'avait répondu par un faible sourire, ce que m'avait suffi sur l'instant.

 

« Je vais te guider » avais-je ajouté pour Karin.

 

Nous avions monté Hinata dans sa chambre, puis nous l'avions allongé dans son lit. J'avais voulu rester auprès d'elle, mais Karin m'avait fait un signe de tête et nous nous étions retrouvées au salon.

 

« Tu ne connais personne qui pourrait l'examiner si elle ne veut pas aller à l'hôpital ?

 

- Euh, non, je ne crois pas... avais-je répondu, ailleurs. Enfin, je ne sais pas...

 

- Il faudrait être sûr que tout est superficiel, tu comprends ?

 

- Oui, oui, bien sûr... avais-je approuvé en essuyant mes yeux encore humides. Si ! J'ai une amie qui est infirmière !

 

- Bien, appelle-la alors. »

 

Je m'étais précipitée sur le téléphone et du m'y reprendre à plusieurs reprises pour taper correctement le numéro.

 

« Allo ? avais-je entendu dans le combiné.

 

- I-Ino, c'est toi ?

 

- Sakura ? Bah oui, qui d'autre ?! Mais pourquoi m'appelles-tu si tard ? Je dormais...

 

- C'est urgent, viens vite à la maison s'il te plaît, et prend du matériel, je t'attends ! »

 

Et sans lui laisser le temps de répondre, j'avais raccroché.

 

Karin était alors partie se rincer les mains pendant de longues minutes...

 

Une demi-heure plus tard, elle était arrivée :

 

« Sakura, ton appel m'a fait peur, qu'est-ce qui se passe ? »

 

Lorsque je m'étais retournée pour y répondre, ses grands yeux bleus s'étaient écarquillés.

 

« Qu'est-ce qui est arrivée, pourquoi as-tu pleuré ? Dis-moi ! » avait-elle exigé en me secouant.

 

Les mots n'étaient pas sortis. J'avais baissé les yeux au sol, faible que j'étais. Devant mon refus de la vérité, Karin s'était dévouée.

 

« C'est pas nous le problème, prend tes affaires et va dans la chambre à Hinata, tu comprendras » avait alors ajouté Karin sans bouger, assise sur le canapé, fixant un point invisible le regard vide.

 

Ino avait haussé les sourcils devant cette belle inconnue, avant de s'exécuter voyant que je n'avais pas réagi. Elle était rentrée dans la chambre depuis plusieurs minutes tandis qu'en repensant aux évènements, j'avais senti monter en moi une colère irrépressible envers les agresseurs d'Hinata.

 

« C'est connards... Ils l'ont battu ! »

 

Lentement, Karin avait relevé son visage vers moi.

 

« Sakura, tu sais, je ne pense pas qu'ils se soient juste contentés de la battre... Ses vêtements étaient tous déchirés et...

 

- Tais-toi ! Arrête ! Je ne veux plus rien entendre ! C'est compris ?! » avais-je crié en collant mes mains sur mes oreilles pour ne plus rien entendre.

 

C'était sur ces mots que j'avais quitté l'appartement pour venir courir dans le parc voisinant mon habitat. J'avais eu l'impression d'étouffer là-bas, à attendre qu'Ino sorte de la chambre...

De plus, j'avais choisi de sortir me défouler plutôt que de rester à m'énerver sans raison sur Karin car après tout, je lui devais beaucoup.

 

Mes muscles me lançaient sous ce violent effort : courir n'était pas dans mes habitudes, mais l'air frais qui s'engouffrait dans mes poumons me faisait un bien fou. À bout de souffle, je pris la décision de m'arrêter pour prendre appui sur un arbre. Malgré l'heure avancée, Tokyo était toujours aussi animé, ce qui me rassurait, car je me rendais compte que sortir seule après ce qui venait de m'arriver était terrifiant. Maintenant que je n'entendais plus mon cœur battre dans mes oreilles, le moindre craquement me faisait sursauter. Réalisant que j'étais un peu plus calmée mais désormais terrifiée, je repris ma course en sens inverse pour rentrer chez moi. Je prenais soin de m'éloigner le plus possible des passants que je croisais durant ma course, ayant peur du contact humain.

 

Lorsque je refranchis essoufflée la porte de l'appartement, Ino sortit de la chambre d'Hinata, livide.

 

« Comment va-t-elle ? m'enquis-je, inquiète.

 

- Elle... Elle s'est endormie... Physiquement, tout n'est que superficiel, elle n'a rien de cassé, mais psychologiquement... poursuivit la blonde tandis que ses traits se crispèrent en mémoire de ce qu'elle venait de voir. Sakura, qu'est-ce qui s'est passé ? »

 

Une larme coula le long de ma joue. Du revers de la main, je l'écrasai vigoureusement. Je lui répondis ensuite qu'elle m'avait appelé pour que je vienne la chercher dans un mauvais quartier de Tokyo, omettant au passage notre agression sur le lieu, ne désirant pas en parler.

 

L'amertume émise par les yeux bleus d'Ino vint m'achever après tous ces événements et je me laissai glisser dans les bras frêles de mon amie. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes, dans les bras l'une de l'autre, à verser des larmes silencieuses pour une amie détruite par la noirceur humaine, sous les yeux de Karin.

 

« Rentre chez toi » murmurai-je à l'oreille de la blonde.

 

Cette dernière ne protesta pas, mais promit de repasser dans la journée.

 

Je partis aussitôt me doucher pour me décrasser, car en étant préoccupée par la santé d'Hinata, j'en avais presque oublié que j'avais failli mal finir moi aussi...

 

La buée qui s'échappait de la douche témoignait de la chaleur de l'eau qui ruisselait le long de mon corps. Je voulais oublier toute cette saleté, tout ce qui s'était passé. Je m'étais frottée vigoureusement, en insistant bien sur toutes les parties de ma peau que mon agresseur avait touché. Cette sensation d'avoir été sali ne me quittait plus, j'avais beau repasser le savon à multiple reprise sur mon coup souillé par des baisers non désirés, je me sentais toujours aussi mal. La buée m'empêchant de bien respirer, me fit tourner la tête. Je m'assis maladroitement dans ma douche, recroquevillée sur moi-même, l'eau coulant toujours sur mon crâne.

 

J'essayai d'oublier la scène qui était survenue quelques heures plus tôt, en vain. Dès que je fermais mes paupières, je revoyais les yeux rougis de mon assaillant, tandis que la sensation de ses mains baladeuses le long de mes hanches ne voulait plus me quitter. Mais quelle douleur Hinata devait-elle bien supporter ? Le peu de nourriture qui me restait au fond de l'estomac me remonta subitement, et je me mis à régurgiter le tout sous ma douche, recrachant tout l'écœurement que me procurait ce monde.

 

Lorsque j'eus fini, je retrouvai Karin, assise en tailleur sur le fauteuil, toutes lumières éteintes. Seule la luminosité de la lune passait par les fenêtres, laissant la possibilité à mes yeux d'entrevoir les formes les plus grossières.

 

« Va te laver, je te prépare le canapé pour dormir » décidai-je pour elle, doucement.

 

Elle obtempéra mollement.

 

Je ne réussis pas à fermer l'œil de cette courte nuit, la peur m'empêchant de clore ne serait ce qu'une seule seconde les yeux. Je vis l'heure défiler sans que je ne réagisse, attendant que le soleil daigne se lever pour que je sorte de l'obscurité. J'avais espéré avoir fait un cauchemar, mais toute cette abomination était bel et bien la réalité.

 

N'en pouvant plus de rester allongée à ressasser les événements, je m'habillai rapidement puis me glissai silencieusement à travers le salon pour aller travailler : je pensais que c'était le seul moyen qui me restait de détourner mes pensées. Je vis que Karin avait les yeux ouverts : elle semblait avoir passé la même nuit que moi, mais ne cilla pas d'un geste à ma vue.

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ıllıllııllıllııllıllııllıllııllıllııllıllı

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« T'as vu sa tête ? » réussie-je à distinguer au milieu de tous les murmures.

 

J'étais à peine arrivée devant mon bureau de travail que je m'étais déjà faite remarqué par "ma tête". Voyant son département bruyant, Tenten ne tarda pas à arriver. Comprenant le problème, elle s'avança vers moi.

 

« Il faut être un minimum présentable dans le métier... » débuta-t-elle, durement.

 

La fatigue, mélangée à un puissant mal de tête s'accumulaient aux visions d'horreur que je gardais de la soirée dernière. Ma réaction, bien qu'inappropriée, ne se fit pas attendre.

 

« T'as un problème avec ma tête peut être ?! » crachai-je sans ménagement.

 

Tenten resta hébétée face à ma réaction inattendue, et avant qu'elle ne trouve de quoi répliquer, je quittai mon lieu de travail.

 

« C'était une mauvaise idée de venir, finalement... » susurrai-je à moi-même dans l'ascenseur qui me redescendait au rez-de-chaussée.

 

Lorsque ce dernier s'ouvrit, je reconnus mon patron qui l'attendait à l'entrée. Il me dévisagea en haussant un sourcil. Étais-je si pitoyable que ça ? J'aurais mieux eu fait de me regarder le matin avant de partir... Les portes commençaient à se refermer quand Sasuke mit son pied en avant pour les bloquer. Sans un mot, je baissai la tête dans le but de me cacher et je sortis rapidement de l'ascenseur puis du bâtiment.

 

Une fois rentrée chez moi, je constatai que rien n'avait bougé hormis les rideaux que Karin avait du tendre pour rester dans l'obscurité. Mais la porte d'Hinata était toujours fermée et Temari n'était toujours pas rentrée de chez Shikamaru chez qui elle était restée dormir. Je savais que quand elle rentrerait le soir, elle demanderait des explications... Je m'avançai doucement proche de la porte d'Hinata, mais j'hésitai à entrer. Et si je la réveillais ? Je décidai de reporter la confrontation à plus tard. Au fond, je savais que c'était une excuse pour ne pas affronter la réalité.

 

J'étais retournée me coucher dans mon lit, ne sachant que faire. Mais là aussi, je n'étais pas tranquille, je me posais de nombreuses questions : je voulais savoir, mais j'avais peur. Péniblement, je m'étais levée pour aller chercher Karin. Cette dernière était toujours dans le canapé, en boule. Elle me suivit jusqu'à ma chambre où nous nous installâmes toutes les deux sous la couette. Nous nous fixions, sans parler, la tête posée sur l'oreiller. Sa présence me rassurait, et je pensais que c'était réciproque. J'avais peur d'être seule, aussi troublant que cela puisse paraître. Mais je voulais être sure, je voulais savoir...

 

« Ka-Karin, il faut que je sache... débutai-je doucement alors qu'une boule dans la gorge m'empêchait de parler correctement. Qu'est-ce qui s'est passé quand j'étais seule ? As-tu... As-tu tué un homme ? »

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