Chapitre trois : Enceinte du Diable

par chichou-sempai

Enceinte du Diable

Je suis l’épouse du Diable.

Je ne pensais pas que ce serait si douloureux! A peine venais-je de passer un moment des plus agréables dans les bras de Sa Majesté qu’une violente douleur s’est emparée de mon corps entier. Et d’après Sa Majesté :

 

-         Ce n’est rien. C’est ta transformation en démone qui débute, c’est un peu douloureux mais ce n’est que passager.

 

Un peu?! Il se moque de moi ou je ne m’y connais pas. Ce n’est pas lui qui se tortille dans tous les sens dans l’espoir d’échapper à cette torture.

 

-         Pourquoi cela n’arrive-t-il que maintenant?! demande-je, la voix emplie de douleur.

-         Parce que jusqu’à cette nuit il restait une partie de toi encore pure et innocente.

-         Pardon ?

-         Jusqu’à maintenant ton âme était déjà souillée par des sentiments, des pensées impures comme la jalousie, la colère, les envies de meurtres qui te sont venues à l’esprit ainsi que bien d’autres choses. Cependant ton corps, lui, était pur de toute souillure et cela empêchait ta transformation puisque, comme tu le sais, nous sommes l’incarnation du Mal. En prenant ton innocence, j’ai permis à la démone en toi de se libérer, expliqua-t-il.

-         Mais pourquoi ça fait si mal?!

-         Simplement parce que tu n’es pas une démone de naissance. Tes ailes sont donc en train de se former à partir des os de ta colonne vertébrale pour la structure osseuse et ton corps doit produire davantage de cellules pour la formation de la peau, des nerfs, des tendons et du réseau sanguin qui feront que tu pourras voler.

-         Des ailes? Mais vous n’en avez pas vous!

-         Bien sur que si! Tous les démons en ont, seulement, quand nous ne nous en servons pas, elles se rétractent et deviennent invisibles parce qu’elles intègrent le reste du corps. C’est complexe comme mécanisme, alors n’allons pas te faire plus de nœuds au cerveau, tu en as déjà assez, ricane-t-il.

 

Vas-y! Moque-toi, je ne te dirais rien! Comment un homme aussi beau peut-il être si exécrable parfois? Si c’est pour se faire pardonner à tous les coups, c’est gagné. Comment puis-je aimer à ce point quelqu’un qui ne rate pas une occasion de m’en mettre plein la figure? Je suis maudite.

 

-         Ca va aller, je suis là, me susurre-t-il.

 

Il embrasse doucement ma nuque et ce simple contact, aussi léger soit-il, me fit hurler de douleur.

 

-         Excuse-moi, je t’ai embrassé juste à l’endroit où les cornes de tes ailes se forment en ce moment, dit-il d’une voix faussement innocente.

 

Un sadique! C’est un sadique! Je vais lui faire payer ses moqueries à ce chacal! Je vais lui faire ravaler son sourire en coin! Je vais lui faire un tas de choses encore plus horrible que ce qu’il peut imaginer!

C’est beau de rêver,  vous ne trouvez pas?

 

-         Je trouve que les petits crocs qui dépassent te vont à ravir, sourit-il.

-         Je n’ose même pas imaginer le résultat alors, halète-je.

-         Tu ne me crois pas? Ca m’attriste que tu pense que je me moque toujours de toi, pleurniche-t-il faussement.

 

Quel comédien! Que cherche-t-il à la fin?

La torture continua encore un moment qui me parut être une éternité. A la fin j’étais essoufflé, épuisé et pleine de crampes.

 

-         Repose-toi, chuchote Sa Majesté.

-         Vous serez encore là à mon réveil? demande-je.

-         Oui, ne t’inquiète pas.

 

Je m’assoupis quelques instants après et suis réveillée par des coups frappés à la lourde porte de notre chambre. Le bras que Mon Seigneur avait placé autour de ma taille resserre sa prise et ses cheveux viennent me chatouiller le visage. On dirait presque un chat!

 

-         Mon Seigneur? Mon Seigneur! entends-je à travers la porte.

 

Le démon à mes cotés émet un grognement, synonyme qu’on le dérange et demande la cause de l’interruption de son sommeil d’une voix forte et légèrement enrouée.

 

-         Vous avez de la visite…

 

Je ne fais pas attention à la suite encore trop fatiguée et nullement concernée par la conversation. Mais mon repos est écourté par Son Excellence qui m’embrasse sous l’oreille, s’attirant un gémissement retentissant de ma part.

 

-         Il faut te lever maintenant, me susurre-t-il, son souffle chaud courant sur ma nuque.

-         Pourquoi? gémis-je.

-         Parce que maintenant, tu as des devoirs à tenir et tu ne peux plus te reposer sur tes lauriers.

 

Je grogne de me faire tirer du lit de cette manière, j’aurais voulu continuer à dormir encore un peu mais comme l’a si bien Son Altesse: j’ai des devoirs à tenir maintenant puisque que je dois suivre mon mari comme son ombre depuis hier. Après une douche rapide, je retrouve mes chères stylistes déjantées qui, pour une fois, ne font pas de folies, elles m’habillent simplement d’une robe bustier blanche s’arrêtant aux genoux. En tout cas avec cette couleur je me détache bien du décor sombre.

Son Excellence m’attend devant la porte du dressing et nous nous dirigeons ensemble vers la "salle du trône". Nous nous installons chacun sur nos fauteuils respectifs. Je suis légèrement en retrait par rapport à Sa Majesté puisque que techniquement je ne suis là que pour faire tapisserie. Nous attendons un peu avant que la personne qui nous avait tirés du lit n’entre. Mes espoirs de pouvoir pratiquer une torture des plus délectables s’envolent lorsque l’ange de la soirée dernière fait son entrée en saluant Mon Seigneur d’une façon très familière.

 

-         Salut Ta Majesté! dit l’ange avec une pointe de sarcasme dans la voix et sur le visage.

-         Que me vaut ta visite de si bon matin? demande mon mari.

-         Je vous apporte votre cadeau de mariage, l’aurais-tu déjà oublié?

-         Hn.

-         De toute façon c’est surtout pour ta charmante épouse, boude le blond.

 

Sa phrase me fait tiquer. Un cadeau surtout pour moi? Je me demande bien ce que cela peut être. Ce doit être assez gros vu la taille de la boîte à ses pieds. Il s’agenouille et ouvre ladite boîte, il y plonge les mains, saisit ce qui s’y trouve, ramène ses bras à lui et se dirige vers moi. Il tenait une boule de poils rousse assez grosse, apparemment un animal… très poilu. La chose se débat et saute dans mes bras en un "Kyuu" retentissant. La chose est un petit renard aux yeux bridés donnant l’impression d’être continuellement fermés et les neuf queues touffues donnent un aspect volumineux à l’animal.

 

-         J’espère qu’il vous plaît Sakura, sourit l’ange.

-         Et bien, je ne sais pas quoi dire, je n’ai jamais eu de renard à neuf queues comme animal de compagnie, répond-je.

 

La boule de poils me lèche légèrement le visage en signe d’affection et il ouvre la bouche en laissant sa langue pendre sur le coté. Le renardeau est à croquer mais l’haleine laisse à désirer. Je l’assois sur mes genoux, il ajuste son équilibre et finit par se rouler en boule sur mes jambes en calant sa tête dans la main que j’avais avancée en vue de lui chatouiller le crâne. Je le câline en observant les deux hommes devant moi: le blond charrie le brun et ce dernier lui envoie des piques pour faire bonne figure. C’est alors que je me souviens d’une sorte de promesse que Sa Majesté m’avait fait la veille.

 

-         Vous ne m’avez toujours pas dit comment vous vous êtes rencontré, fais-je remarquer.

-         C’est exact, répond-il. Très bien, je vais te raconter les grandes lignes.

-         Je vous écoute, dis-je avec enthousiasme.

-         Cela remonte à plusieurs années déjà…

-         Cinquante-trois ans précisément, coupe le blondi.

-         Hum! Cela remonte à cinquante-trois ans donc, reprend Son Excellence. Je suis monté au Paradis voir "Celui-d’en-haut" comme tu l’appelle pour faire cesser cette guerre inutile entre nos deux mondes.

-         Personnellement je trouvais l’idée pas mal, coupe à nouveau l’Ange.

 

Le brun fait une moue boudeuse, sûrement vexé d’avoir était interrompu une nouvelle fois, puis reprend:

 

-          L’accueil fut plutôt hostile d’ailleurs, pourtant j’étais venu seul comme convenu. Et les négociations ont mal fini. J’ai dû partir en vitesse et c’est là que cet ange m’a aidé à trouver la sortie. "Celui-d’en-haut" étant du genre assez susceptible, il a puni le responsable de ma disparition, raconte-t-il.

-         Il faut tout de même avouer qu’il ne m’a jamais réellement apprécié, fait le blond. J’étais trop "envahissant" à son goût.

-         Pour une fois je suis presque d’accord avec lui, charrie son opposé, un léger sourire moqueur au coin des lèvres.

 

Réaction de l’être céleste: il tire la langue avec la moue d’un enfant mécontent.

 

-         Vous vouliez que cette guerre cesse ? m’étonne-je.

-         Je le veux toujours.

-         Pourquoi? Enfin je veux dire, ce n’est pas vous qui l’avez déclenchée?

-         Pour être exact c’est un de mes ancêtres qui l’a déclenchée en se révoltant contre "Celui-d’en-haut", il était un ange lui aussi jusqu’à sa déchéance. Plusieurs anges l’ont suivi dans sa chute.

-         Mais vous êtes tous des démons ici! Vous ne pouvez pas être des anges à la base.

-         C’est parce que nos ancêtres ont élevé leurs enfants dans la haine du "Bien" et comme ils vivaient dans ces souterrains leurs corps se sont adaptés aux conditions que ce monde leur imposait. Bien sûr il y a deux grandes sortes de démons.

-         Oui je sais, les inférieurs et les supérieurs.

-         Oui, mais je te parlais de leurs origines.

-         C’est-à-dire ?

-         Après la cérémonie, tu as rencontré les membres du Grand Conseil. Ils font partis de la première grande sorte de démons, ce sont des descendants des anges qui ont suivi le premier Seigneur des Ténèbres, mon ancêtre. Les autres sont un mélange de descendants d’ange et de démons inférieurs qui sont parvenu à s’élever dans les niveaux de puissance. La deuxième grande sorte est principalement composée de démons inférieurs, ce sont des âmes humaines qui ont réussi à survivre en tuant des démons faibles, et en se nourrissant de leurs confrères.

 

C’est vrai, je me rappelle très bien de ce que c’est en dehors de ces murs. J’ai eu un petit exemple la dernière fois. Le blondie met fin à mes réflexions avec une question à laquelle je ne m’attendais pas du tout:

 

-         Et votre lune de miel ?

 

Sa Majesté plisse les yeux, un air d’incompréhension à peine perceptible sur le visage. Je ne suis pas la seule à deviner cette émotion puisque l’ange reprit en s’exclamant:

 

-         N’ose pas me dire que tu n’as pas prévu de lune de miel! C'est un moment indissociable du mariage!

-         J’ai un monde à diriger, rétorque froidement l’homme aux yeux rouges.

-         Et ton Grand Conseil? Il est là pour décorer?

-         Et toi? Tu es parti en lune de miel? Vu ta situation à l’époque, cela m’étonnerait fort.

-         Et bien figure-toi que si! D’ailleurs, dit-il en se tournant vers moi et ignorant totalement son premier interlocuteur, nous sommes allés dans le monde des humains et comme nous sommes invisibles à leurs yeux, nous avons pu faire tout ce que nous voulions.

 

J’acquiesce sans rien dire, rougissante d’avoir oublié, moi aussi, l’étape de la lune de miel.

 

-         Au fait! Avez-vous déjà vu mon épouse?

-         La jeune femme aux yeux blancs? demande-je.

-         Oui! N’est-elle pas charmant? s’extasie-t-il. Si vous désirez de la compagnie autre que celle de cet individu morne et renfrogné, elle serait ravie de vous accueillir chez nous ou de venir au Palais de temps en temps.

-         Et bien, je préférerais qu’elle vienne au Palais, je m’y sens plus en sécurité.

-         Il n’y a pas de problèmes, vous pouvez la faire demander quand bon vous semble, sourit-il.

-         Mais cela ne vous posera pas de problèmes pour votre couple?

-         Que voulez-vous dire?

-         Vous voudrez sûrement passer de temps avec elle.

-         Ne t’inquiète pas, si tu ne l’entends pas brailler dans les couloirs du Palais, c’est qu’il est avec elle.

-         Exactement… Hein?! Je ne braille pas, enfoiré!

-         Crétin, répond Sa Seigneurie d’un ton hautain.

 

Il se lance dans un monologue enflammé d’où filtrent régulièrement des propos peu élogieux envers l’autre individu masculin de la salle.

 

-         Tu me cherche c’est ca? Je vais te faire mordre la poussière!

-         Comme si tu en étais capable ange en carton.

-         Tu peux parler, Seigneur de mes deux!

-         J’ignorais que tu étais doté de cette fonction

-         Tu veux vérifier l’impuissant?

-         Je ne voudrais pas te ridiculiser!

-         Tu sais ce qu’on dit : grand pouvoir, petit…

 

Un grincement sinistre met fin à la joute verbale et totalement puérile – ils ont vraiment plus d’un siècle? – des deux rivaux et nous voyons une jeune femme, que je reconnais comme l’épouse de l’ange, apparaître dans l’entrebâillement de la grande porte de la salle. Les deux hommes se tournent alors vers nous en nous demandant la preuve de leur virilité. Je sens le rouge chauffer mes joues à la suite de cette question incongrue mais je pouvais remarquer que la nouvelle arrivée était bien plus gênée que moi. Un silence embarrassant se fait dans la grande salle et pour détendre l’atmosphère, je bégaie:

 

-         Et si nous prenions le petit-déjeuner?

-         Bonne idée, s’exclame le blond. Comme ça vous pourrez faire connaissance avec ma petite femme adorée avant qu’elle ne vous fasse visiter l’extérieur du Palais!

-         Je préfère éviter de m’y aventurer merci, réponds-je.

 

Nous quittons la grande salle de réception chargée de lourdes tentures sombres pour nous diriger vers une autre salle légèrement plus petite où a été installée une table assez large pour accueillir quatre personnes tout en gardant une certaine proximité avec les autres occupants pour garder une certaine convivialité.

Le petit déjeuner est un moment agréable, je peux faire la connaissance de la charmante démone aux yeux blancs qui se révèle être d’une grande timidité. Ca la rend mignonne mais parfois ses rougissements semblent atteindre des niveaux impossibles pour une personne normalement constituée. Plusieurs fois j’ai pensé qu’il fallait la rafraîchir. Pendant ce temps, les deux hommes assis à la table ne semblent pas remarquer l’état de la jeune femme et ma panique due à ces rougeurs bien trop étendue sur ses joues, trop occupés a se lancer des répliques plus acerbes les unes que les autres. Si l’on prête un peu plus l’oreille à leur querelle, on peut aisément comprendre la gêne extrême de mon interlocutrice. Les propos des deux crétins de sexe masculin qui nous servent de maris pourraient choquer toute personne ayant autant de vertu qu’une bonne sœur, un prêtre ou un moine bouddhiste réunis. J’explose:

 

-         C’est bientôt fini vous deux?! Ne voyez-vous donc pas l’état dans lequel vous mettez notre invitée?! Allez régler vos problèmes d’impuissance dehors!

 

Deux regards se posent sur moi, l’un comme si je venais d’une autre planète, l’autre me promettant que j’aurais droit à une petite remise en place plus tard. Je décide donc de m’éclipser avec ma nouvelle amie pour une petite conversation digestive dans les couloirs du Palais. Elle m’apprend que son clan l'a renié suite à son mariage avec un ange, déchu certes, mais un ange quand même. Elle a été donc déshéritée de ses fonctions d’héritière et ne semble pas vraiment le regretter puisque, d’après elle, sa sœur cadette montre plus d’aptitudes pour prendre la tête de son clan.

 

-         Et tu es heureuse malgré l’indifférence de ta famille? demande-je.

-         C’est vrai que parfois j’aimerais pouvoir parler avec ma famille mais je suis heureuse, on n’a pas le temps de s’ennuyais avec mon mari, sourit-elle. Même s’il paraît très naïf et insouciant, il sait quand j’ai besoin de son soutien et il arrive à me faire rire.

-         Il a l’air d’être l’époux parfait à t’entendre, ris-je.

-         Oh loin de là, il est très désordonné pour tout ce qui est tâches ménagères. Et il a tendance à griffer quand…quand…

 

Ses joues rougissent furieusement et je l’interromps, ne voulant pas qu’elle exprime sa pensée, bien que je la devine très aisément.

 

-         Majesté ?

-         Appelle-moi Sakura, je t’en prie. Entre nous, je trouve que ça fait trop pompeux à mon goût quand nous sommes toutes les deux.

-         Merci Ma… Sakura. Puis-je te demander un conseil?

-         Bien sûr.

-         Et bien, nous sommes actuellement en train d’aménager une nouvelle chambre chez nous et mon mari veut absolument la peindre en orange….

-         Quelle horreur! m’exclame-je.

-         Euh… oui.

-         Ne me dis pas que tu l’as accepté!

-         Et bien, il m’a laissé jusqu’à ce soir pour trouver une couleur qui irait bien à une chambre d’enfant et je n’ai pas vraiment d’avis arrêté là-dessus.

-         Et tu veux que je t’aide à te décider, termine-je.

-         Si tu veux bien, rougit-elle.

-         Tu es enceinte?! m’enthousiasme-je.

-         Non, pas encore. Mais il veut absolument que la chambre soit prête au cas où il pousserait un bébé dans le jardin.

-         Il croit aux garçons dans les choux et aux filles dans les roses?

 

Mon interlocutrice hausse les épaules en secouant la tête de droite à gauche comme si elle n’avait pas la réponse à cette question. Nous rions à l’idée des enfants qui pousseraient dans les jardins.

 

-         Qu’est-ce que c’est? demande-je en passant devant une fenêtre qui donnait sur un décor de l’extérieur que je ne reconnais pas.

-         C’est l’autre côté du Palais. Le côté où vivent les démons supérieurs.

-         Ah parce que l’autre c’est le côté des démons inférieurs ?

-         Oui.

-         Alors nous sommes obligés de passer par le Palais pour aller d’un côté à l’autre ?

-         Non. Si tu regarde bien, du côté des démons supérieurs, tu peux remarquer la présence d’un ciel, ce qu’il n’y a pas de l’autre côté parce qu’il s’enfonce dans le sol.

-         En gros les démons supérieurs vivent au-dessus des démons inférieurs.

-         Exactement, il y a plusieurs passages qui relient les deux cotés mais les démons supérieurs ont installé une barrière qui empêche les inférieurs de franchir ces passages.

-         Pourquoi ont-ils fait ça ?

-         Parce que les démons inférieurs sont des mangeurs d’âme. Par le passé plusieurs d’entre eux se sont infiltrés dans les demeures de plusieurs démons supérieurs pour dévorer les âmes des enfants et des domestiques les moins puissants.

-         Je vois. Alors tu vis sous le ciel toi.

-         Oui, sourit-elle.

-         Je viendrais te rendre visite un jour si ça ne te dérange pas.

-         Tu seras toujours la bienvenue.

 

La discussion se poursuit jusqu’à ce que nous entendions un "ma chérie" retentissant dans les couloirs, signe que notre conversation se termine. Alors que le couple s’éloigne, une petite ampoule virtuelle s’allume au-dessus de ma tête. Je m’exclame:

 

-         Vanille!

-         Pardon? s’étonne la démone.

-         La chambre. Vanille. C’est assez clair mais pas blanc donc pas fade et ca donnera un aspect lumineux à la pièce avec la lumière orangée de l’extérieur, argumente-je.

-         Merci! s’écrie-t-elle.

 

Ils s’éloignent dans les bras l’un de l’autre, me laissant seule au milieu d’un couloir que je ne connais pas. Je suis perdue, encore. J’allais longer le couloir dans le sens inverse où nous l’avions pris plus tôt avec mon invitée quand je sens un souffle connu prés de mon oreille.

 

-         Alors comme ça, j’ai des problèmes d’impuissance?

-         Euh… Mais non voyons! Pourquoi en auriez-vous, hein? Ah ah ah… Ah ah.

 

Oui, bon d’accord, ça se voit que je me force à rire. Je dirais pour ma défense que j'essaie de sauver ma peau. J’appréhende tout de même le regard – lubrique? – qu’il pose sur moi. Je crois que je devrais commencer à paniquer.

 

-         Devrais-je te punir? demande-t-il finalement.

-         Ai-je le choix ?

 

Il ricane d’un de ses ricanements qui vous signale que vous avez visé dans le mille et que de toute façon, vous êtes fichu. Et bien sûr, je n’avais pas le choix.

 

***

 

Les mois passent lentement et, malgré l’ardent désir d’enfant de Sa Majesté et de moi-même ainsi que les nuits passionnées et plus chaudes que les flammes de l’Enfer, aucun signe de grossesse ne fait son apparition. Je me suis mise alors à douter sérieusement de ma capacité à procréer. Je ne peux mettre en cause celles de Son Excellence, cela ne peut venir de lui, il est trop puissant pour avoir cette faiblesse, il est trop parfait, il est trop… Lui. Donc si ça ne peut pas venir de lui, ça vient de moi. L’angoisse de ne pouvoir donner un enfant à celui que j’aimais me noue la gorge et m'empêche presque de respirer. Je perds peu à peu toute estime de moi-même et espoir d’être un jour appelé "maman". Etre mère est mon désir le plus cher et je redoute de voir un jour mon rêve de famille partir en fumée. Je ne sais si j’y survivrai.

Le temps s’écoule lentement, l’espoir d’être enceinte grandit petit à petit, parallèlement à la déception lorsque je constate que je ne le suis pas. Je deviens peu à peu amorphe, je suis présente physiquement mais mon regard fixant le vide et mon manque d’expressivité trahit ma "dépression". Je donne le change de temps en temps en participant à quelques débats ou en donnant mon avis sur certains sujets mais je sais que je ne peux tromper personne et surtout pas Sa Seigneurie...

A cela s’ajoute bien vite l’absence de Son Altesse dans le lit conjugal, il découche de plus en plus souvent et j’ignore ce qu’il peut faire de ses nuits même si j'ai ma petite idée là-dessus. Après tout, on ne change pas quelqu’un avec des promesses. Mon état s’aggrave par la suite, de "pensive" je passais à "absente". Je ne m’alimente plus suffisamment seule, je n’éprouve plus aucun désirs, ne prononce presque plus un mot. Je suis pitoyable et passe mes journées dans ma chambre à pleurer silencieusement, je ne suis absolument plus présentable. Je me sens vide, j'ai perdu l’espoir de materner un jour, de m’endormir à nouveau dans les bras de mon mari que je ne vois plus que très rarement. Les seules fois où l’on se voit aucun de nous ne prononce un mot, je sens ses yeux rouges me fixer mais je ne fais aucun effort pour lui, pourtant je suis consciente qu’il souffre autant que moi, même s’il ne le montre pas. Notre couple bat de l’aile à cause de moi et je ne fais rien pour que ça aille mieux.

Un jour, Sa Majesté m'a giflé en hurlant : "Réagis! Tu ne vas pas rester ainsi éternellement!", à ce moment je l’ai regardé réellement pour la première fois depuis longtemps et je me suis mise à pleurer toutes les larmes de mon corps dans ses bras. Lui est resté droit et le plus digne possible: le Seigneur des Ténèbres ne montre jamais ses larmes. Et pour l’occasion, il est resté dormir à mes cotés.

 

Je ne me réveille pas seule le lendemain, Sa Seigneurie me tient contre lui, le regard fixé au plafond l’air soucieux, perdu dans ses pensées. Je décide de ne pas le déranger, je pense qu’il a besoin d’être au calme à cause des légères cernes qui ornent ses yeux et de son air profondément ennuyé. Je me colle un peu plus contre lui et referme les yeux pour profiter de ces quelques minutes où plus rien n’existe. Mais tout a une fin et Son Excellence doit se lever pour remplir ses obligations. Je vais pour me préparer à venir avec lui mais il m’arrête et me dit d’aller me reposer. Pour ma part, j’estime que je me suis assez reposée et décide de sortir faire un tour dans le Palais suivie de mon renard de compagnie qui a bien grandit en quelques mois et n'a rien à envier à Scoubidou. Toutes les personnes que je croise sur mon chemin chuchotent entre elles et me dévisagent comme si je débarquais de la planète Mars. J’en ai vite assez et n’emprunte plus que les couloirs peu fréquentés. Je savoure la douce chaleur qui se répand grâce aux grandes fenêtres ouvertes et cette fois-ci, au lieu du spectacle de la misère du monde des démons inférieurs, j’observe la vie des démons supérieurs sous le ciel matinal d’une magnifique couleur jaune orangée. Ce côté du Palais été bien différent de ce que j’ai pu voir jusqu’ici. De grandes bâtisses s’étendent jusqu’à perte de vue, il n’y a pas de délimitation réelle de terrain apparemment mais je peux apercevoir des sortes de jardins clôturés accolés à certaines maisons. Je peux affirmer que même de là où je me trouve, ce ne sont pas des roses qui poussent dans ces jardins mais plutôt de mauvaises herbes à l’agonie.

Je suis resté assise là, le renard en format réduit – quelle étrange capacité que celle de changer de taille, je ne m’y ferais jamais – roulé en boule contre mon ventre, jusqu’à ce que le ciel ne décline vers l’orange sillonné de rouge, ce doit être le soir et je doit aller me changer pour le dîner. Il est grand temps que "je revienne à la vie". Je suis resté trop longtemps dans cet état lamentable, il faut que je me ressaisisse de toute urgence, je ne suis plus une simple humaine à présent mais une Reine qui doit s’imposer et qui sait se montrer fiable et raisonnable. Ca va être un peu compliqué puisque je ne m’étais même pas rendu compte en sortant ce matin que je porte encore ma nuisette bustier en dentelle bleue centrée sous la poitrine et noire pour le jupon qui m’arrive en haut des cuisses. C’est – très – court. Je reprends donc mon chemin en sens inverse quand j’entends au détour d’un couloir:

 

-         Il paraît que la Reine n’a développé aucun pouvoir depuis sa transformation, dit l’un.

-         Il ne fallait pas s’attendre à grand chose d’une humaine, ricane le second. Au moins nous n’avons pas à craindre quoique ce soit avec elle, elle ne sera jamais ni plus ni moins qu’une démone sans pouvoirs. Elle sera juste plus résistante que lorsqu’elle était humaine.

 

A l’entente de ces mots, je sens la colère monter en moi comme un raz de marée emportant ma raison avec lui. Sans même que je ne m’en rende compte, j'ai perdu le contrôle de moi-même et je ne reprends mes esprits que lorsque je sens un liquide chaud s’écouler le long de mon corps, le rendant poisseux. Je passe ma langue sur mes lèvres et goûte ce qui s’y est déposé, ça a un goût de rouille pas vraiment désagréable me rappelant celui du sang. Mes yeux s’ouvrent lentement et je peux alors constater l’ampleur de mes actes: un cadavre git à mes pieds, je tiens le crâne broyé d’un autre dans une main et je suis couverte de sang. Je reconnais un des démons que j'ai entendus tout à l’heure, l’autre étant plutôt méconnaissable. Un léger "Kyuu" me fait baisser les yeux vers mon renard de compagnie reniflant la marre de sang à mes pieds, je prends alors pleinement conscience de ce que j'ai fait: j'ai tué deux soldats démons sans raison valable pour les autres. J'amène une main à mon visage pour me confirmer que c'est bien du sang qui y coule mais elles sont, l’une et l’autre, couvertes du liquide carmin qui se répand de plus en plus sur le sol.

Des bruits de pas se font entendre, et je me tourne vers leur origine. Devant moi se tient le Seigneur des Ténèbres dans toute son indifférence et ses yeux voyagent des cadavres au sol à ma personne souillée par le sang. Ses sourcils se froncent fortement et je peux lire dans ses yeux toute la colère prête à exploser qu’il retient en lui. Je pensais avoir vu sa colère la plus grande lorsque j’ai voulu m’échapper du Palais, pleine de jalousie. Mais là, maintenant, la colère du démon en face de moi est incomparablement plus grande que la dernière fois. Je sens qu’il a envie de me hurler mes quatre vérités mais il ne le fait pas. Au lieu de ça, il agrippe fortement mon bras et me traîne le long des couloirs sous mes protestations et mes vaines tentatives d’évasion mais à chaque fois sa poigne se resserre et très vite mon bras me fait souffrir et je ne sens plus le sang y circuler correctement. Il poursuit son chemin jusqu’à un couloir qui m'est familier, la panique s’empara de moi lorsque je comprends qu’il m’emmène vers la cellule où j'ai perdu huit années de ma vie. Il ouvre violemment la porte, me jette littéralement sur le sol, ma boule de poil de compagnie qui s'est accrochée à moi roule et va se cogner contre le mur opposé à la porte en un petit couinement. Je m’assois et tourne les yeux vers Sa Majesté qui me regarde comme si je le dégoûtais. Il sort en claquant la porte et je l’entends appeler un gardien qui arrive au pas de course.

 

-         Oui Mon Seigneur?

-         Ferme cette porte à clé. Que personne ne l’ouvre sauf pour lui apporter son repas, dit-il sur un ton si froid qu’une balade au pôle Sud aurait pu être une partie de plaisir.

 

Le gardien bafouille des mots incompréhensibles et le verrou de la seule sortie se fait entendre. Sa Majesté s’en va, le bruit de ses pas résonnant le long des murs de façon sinistre. Une fois Son excellence assez loin, le gardien pousse un soupir de soulagement et suit le même chemin que son prédécesseur.

Retour à la case départ!

De nouveau enfermé dans mon ancienne cellule aux murs gris et avec son matelas défoncé, seulement vêtue d’une nuisette en dentelle qui ne couvre pas grand chose ! De quoi ai-je l’air maintenant? En plus je n’ai même pas pris mon petit-déjeuner et j’ai mal au ventre depuis hier soir. Je suis maudite…

 

***

 

Ca fait mal. Trop mal pour une simple indigestion. En même temps, ça m’étonnerait que j’ai une indigestion en étant une démone. Après tout, je suis censé être plus forte et plus résistante qu’avant. Or quand j’étais encore une âme humaine, je ne suis jamais tombé malade de tout mon séjour en Enfer. Il faudra bien que j’en parle à Sa Majesté tôt ou tard, j’y suis obligé et cette marque sur ma poitrine me le rappelle matins et soirs. Je dois obéir à mon maître. Après tout, quoi que je fasse, il me sera toujours supérieur et pourra me soumettre quand bon lui semblera. Mais il faudrait déjà qu’il vienne me voir pour que je lui en parle!

Je soupire. Depuis combien de temps suis-je enfermé dans cette cellule? J’ai arrêté le compte à vingt repas. Etant donné que je n’ai pas eu de petit-déjeuner le jour où je me suis fait jeter là-dedans, je dirais que, à ce moment, cela faisait déjà une semaine que moisissais ici. Donc en prenant compte de cette semaine, plus l’agitation grandissante de mon animal de compagnie et de mes nausées plus fréquentes – dont je ne connais toujours pas la cause – je dirais que Son Excellence m’a oublié depuis trois semaines voire un mois. C’est merveilleux! Je vais finir mes jours dans cinq mètres carrés! A part ça, la vie est belle! Je ne manque de rien, je suis nourrie, logées, blanchie aux frais de Sa Seigneurie, je profite des hurlements de douleur d’une énième victime, la chaleur de la pièce est infernale – l’évidence même, nous sommes en Enfer – et mes jambes peuvent se dégourdir à volonté… dans le vide.

Je ne peux pas moisir ici toute ma vie! Il faut que je sorte, quitte à user de moyens déloyaux! Pour cela il faudrait que j’arrive à dérober les clefs du gardien. Allez hop! Il faut se tenir convenablement devant les gens! Où irait le monde si même la Reine ne sait pas se tenir? La tête qui tourne et les maux d’estomac n’étaient pas comptés dans le plan! A moins que je ne puisse en tirer quelque chose. Hum, réfléchissons. Il doit bien exister des sortes de médecins dans ce monde, non? Ce serait un bon moyen de sortir de cette pièce et savoir si je suis malade par la même occasion. Je ferais d’une pierre deux coups! Je suis la meilleure! Je m’aime! Ahem, d’accord je me calme.

J’attends alors la venue du gardien chargé de m’apporter mon repas. J’attends longtemps. Longtemps. Trop longtemps. Mon estomac cri famine, ma gorge est sèche et ma bouche pâteuse. Il semblerait que l’on m’ait oublié. J’hésite  sur le comportement à adopter. Soit je reste calme, je leur pardonne un simple oubli en supposant une surcharge de travail, soit j’entre dans une colère noire en prétextant que même enfermé par Sa Majesté, je reste Reine et mérite un minimum de considération!

Optant pour la seconde proposition, je me lève tant bien que mal, la tête me tournant affreusement et l’estomac prés à tout rejeter. Je m’approche de la porte et commence à taper sur la porte et à hurler.

 

-         La ferme! entends-je.

 

D’accord je tape assez fort  pour qu’on entende et mes cris ressemblent plus à des étranglements de chat mais de là à me dire "la ferme" il y a un monde! De rage et pour embêter l’autre chacal puant, je donne un grand coup de pied dans la porte qui… s’effondre, les gonds ayant éclatés et faisant plus de bruit que mon malheureux coup de pied. Grand silence, je ne l’ai vraiment pas fais exprès. Les gardiens arrivent au pas de course pour constater les dégâts, leurs yeux voyagent de la porte à moi plusieurs fois avant de se mettre au garde-à-vous tout tremblotant. Fière de cet effet, je leur ordonne de m’emmener voir un médecin ou quelque chose du genre parce que je ne me sens vraiment, vraiment mal. Le médecin que j’imaginais était du genre Franken Stein de Soul Eater, à moitié fou et faisant des expériences étranges dans un laboratoire glauque, tout ce qu’il y a de plus tordu en gros mais en fait non, pas du tout, il s'agit d’une femme dont le tour de poitrine ferait pâlir Pamela Anderson. Ses cheveux blonds rassemblés en deux couettes basses, me font penser à l’ange aux cheveux d’or, bien que ceux de la – jeune? – femme en face de moi soient moins lumineux, qui m'a offert le petit renard qui essaie actuellement de séduire son propre reflet à coups de clin d’œil et autres battements de queues. Narcisse! Finalement le verdict de mon auscultation tombe:

 

-         Vous êtes enceinte ! me dit-elle comme si elle m’annonçait que j’avais un rhume.

 

Rien que ça!

 

-         Sinon, vous êtes un ange vous aussi? demande-je, n’ayant pas vraiment réalisé l’importance de la nouvelle.

-         Oui, je suis la tante de l’autre imbécile.

 

Il y a tant d’amour dans ces paroles! C’est si beau l’esprit de famille! Et si nous en revenions à nos fœtus ?

 

-         Et donc, que dois-je faire? demande-je.

-         Attendre encore sept mois environ.

-         Je voulais parler de la situation quelque peu sans issue dans laquelle je me trouve.

-         Oh! C’est à vous d’y réfléchir. A moins que vous ne soyez comme ses maîtresses: les formes – enfin presque pour vous – mais pas la faculté de réfléchir, fait-elle, sarcastique.

 

Ca fait toujours plaisir de se faire traiter d’idiote. Cela n’empêche que je suis dans une impasse. Sa Majesté ne me pardonnera pas seulement parce que je suis enceinte.

 

-         Depuis combien de temps suis-je enfermée là-bas ?

-         Sept semaines.

 

Ah, rien que ça.

Le temps que ça monte au cerveau et que le cerveau analyse, un grand silence s'est installé. Me voilà bien! Enceinte avec Sa Majesté qui m’a oublié au fond d’une cellule depuis sept semaines! Ce sera une super anecdote à raconter à l’enfant. J’imagine déjà: "tu sais mon chéri, quand maman a su qu’elle t’attendait, elle était enfermée dans une cellule toute petite et humide par ton cher papa que tu aime tant ! En plus, le plus drôle dans l’histoire c’est qu’il l’y a oublié pendant sept semaines ! C’est merveilleux non?". Oui, fantastique.

 

-         Dites, pourrais-je dormir ici? Je n’ai pas vraiment envie de retourner dans ma cellule où l’on oublie de m’apporter mon repas une à deux fois par jour.

-         Bien sûr, je vais mettre Son Excellence au courant de l’événement.

 

Je ne dis rien. Après tout, c’est son devoir de tout dire à Sa Majesté. Espérons seulement que je ne vais pas retourner moisir dans ma cellule. Je m’allonge sur le lit de "l’infirmerie" qui est bien plus confortable que celui sur lequel j’ai dormis pendant sept semaines.

Sept semaines! Je n'arrive pas à le croire! Suis-je si facile à oublier? Je lui manque si peu? Tout ce qu’il m’a dit n’était que des mensonges pour m’amadouer?  Plusieurs voix indignées s’élèvent le long des couloirs, des voix féminines. J’ai l’impression qu’il y en a quelques-unes et sur tout un qui se sont bien amusés pendant presque deux mois. La doctoresse revient peu après et repris ses occupations ne semblant pas dérangées par ma présence, ce n’est pas plus mal, au moins elle comprend que je n’ai pas très envie de parler.

Des larmes viennent chatouiller mes yeux et coulent silencieusement. J’essaie de rester la plus discrète possible pour ne pas me faire remarquer plus que ça. Je crois que j’ai assez fait parler de moi pour la journée.

L’avantage de cette infirmerie, c’est qu’elle ne donne pas l’impression que c’en est une. Les murs ne sont pas blancs mais d’un jaune safran subtil qui illumine la pièce grâce à la lumière de l’extérieur. Les quelques lits alignés qui occupent la pièce sont séparés par des rideaux d’un ton plus foncé que les murs et sont imprégnés d’une forte odeur d’alcool contrairement à celle d’aseptisant à laquelle je m’attendais.

 

-         Majesté, je vous laisse quelques instants, j’ai des affaires à régler, m’informe la blonde à forte poitrine.

-         D’accord, merci.

 

Elle sort discrètement, je n’entends même pas la porte se refermer. Peut être a-elle oublié de la tirer. Ce n'est pas grave, ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un lieu secret. Soudain je me sens tirer vers un corps chaud et sans même m’en rendre compte, je me retrouve jetée sur une épaule tel un vulgaire sac de pommes de terre. L’individu se met à marcher, je ne vois pas vers où nous nous dirigeons mais je devine que ce doit être vers la sortie puisque cela parait bien plus logique que de me faire décamper d’un lit à l’autre. A peine venons-nous de franchir la porte de l’infirmerie que la forte voix de la doctoresse se fait plus que bien entendre.

 

-         Où l’emmenez-vous? demande-t-elle.

-         Dans ma chambre, dit mon ravisseur que je reconnais comme mon "charmant" époux.

-         Elle reste ici!

-         Pas question.

-         Elle est enceinte et elle n’a pas mangé à sa faim durant toute sa séquestration. Tout cela par votre faute alors elle reste ici jusqu’à ce que je l’autorise à en sortir! s’exclame-t-elle

-         Dans votre état, je préfère l’emmener dans ma chambre, je la ferais manger.

 

Euh… "Je la ferais manger " c'est-à-dire? Je mangerai moi ou je me ferais manger ? La blonde comprend qu’elle ne pourra pas faire céder Sa Seigneurie avec son caractère borné et grommèle quelque chose d’incompréhensible. Le brun reprend sa route et je peux voir que la doctoresse avec les joues rosée, les yeux un peu vitreux et tient une bouteille d’alcool dans une de ses mains. Une alcoolique, super.

 

-         J’aurais préféré rester là-bas, affirme-je.

-         Hors de question.

-         Pourquoi?

-         Ta tenue n’est pas adaptée pour les lieux publics.

-         Vous savez que dans ma position actuelle, ce qu’il y a en dessous de ma tenue est visible de tous. A l’arrière, comme à l’avant.

-         C’est pour ça que je n’emprunte que des chemins non fréquentés.

-         Possessif?

-         Tu m’appartiens.

-         Atrocement possessif, affirme-je.

-         Oui et je compte bien rattraper les deux mois que nous avons perdus.

 

Faute de mieux, je lui pince furieusement les fesses pour lui montrer ma colère et hurle:

 

-         La faute à qui si nous avons perdu deux mois comme vous dites? Ce n’est pas moi qui vous ai jeté au fond d’une cellule sans explications!

-         Je n’ai pas à me justifier devant toi.

-         Ah oui? Alors devant qui? Ca vous prend souvent d’enfermer des gens sans raison? Ou c’est juste que je vous dérangeais pour vos petites affaires?

-         Exactement.

 

Ma colère se fait plus forte encore à l’entente de ces mots. Je me débats autant que possible pour le faire lâcher prise, tant pis si je tombe par terre, au moins je n’aurais plus à supporter le contact d’un individu aussi exécrable. Une douleur cuisante se répand dans ma poitrine puis dans mon corps tout entier, la marque s'est activée. Je suis obligée de me calmer pour que cela s’arrête et ça m'énerve encore plus. Je ne peux même pas lui faire comprendre à quel point c'est un salaud de la pire espèce!

Tout juste calmée et épuisée par la douleur, j’entends un grincement de porte et suis directement propulsée sur une surface moelleuse. J’ouvre les yeux et constate que je me trouve sur le canapé du dressing mais les tenues dans les placards ont changées, à la place des robes, jupes et autres lingeries qu'ont confectionné mes deux charmantes habilleuses se trouvent des tenues pour hommes dans les tons sombres et les occupantes du dressing ne sont pas là. Mais qu’est-ce qu’il se passe à la fin ?!

 

-         Mange, m’ordonne-t-on.

 

Je tourne la tête pour trouver le plateau de victuailles décidée à me remplir la panse. Cible en vue, je me jette dessus comme une morte de faim et oublie mes bonnes manières. De toute façon, personne ne viendra me reprocher mon manque de tenue sous peine de ne plus pouvoir prononcer une seule parole de toute sa vie. Une fois mon repas terminé et mon visage débarbouillé de toute trace de nourriture, je sens que des mains me posent une sorte de cape sur les épaules, la boutonne et rabat une capuche sur ma tête. Sa Majesté me conduit ensuite hors du dressing jusque dans une pièce qui m'est inconnue et où attend patiemment l’ange déchu qui m'a offert le petit renard à neuf queues qui me suit sans rien dire depuis notre sortie de cellule. Il sourie légèrement en me voyant arriver devant lui.

 

-         Je te la confie. Prend garde à ce qu’on ne la voit pas, ordonne mon époux.

-         Oui.

 

Sur ces paroles, je change de partenaire de marche et nous voila partis vers la demeure de l’ange et de sa timide épouse. Les questions se bousculent dans ma tête et rien de ce que je peux voir, entendre ou même me souvenir ne me fournit de réponse. Tout ce que je sais, c’est que je me sens abandonnée. Abandonnée et enceinte.

 

Enceinte du Diable.