Quatre Pas

par jainas

note de l'auteur : Hé oui, le chapitre 4 de Kage. Après moulte mois de traversé du désert (haha) le voici finalement. Vous ne l'attendiez plus, rassurez vous je me l'attendais plus non plus, j'avais même mis la fic en hiatus car je ne pensais pas jamais le finir.

Et puis, preuve que tout arrive et que les voies de Thot (divinité tutélaire veillant sur le devenir des scribouilleurs de tout crin) sont impénétrables, il y a quelque semaines j'ai cliqué et ouvert par erreur le document... et soudainement découvert que j'arrivais à poursuivre le chapitre là où je l'avais laissé, que les mots venaient enfin.

Je m'excuse donc de la si longue attente, merci à Sevee qui m'a bêta-lu et intelligemment commenté permettant au chapitre de s'améliorer, et enfin bonne lecture .

 

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Quatre pas

 

La mission de rang S dura très exactement le temps nécessaire au trajet pour rejoindre les cibles, non loin de la frontière du Vent avec le pays de la Terre.

 

Gaara s’était vu confier le commandement d’une unité de six jounins dont la plus jeune était une kunoïchi aux traits durs âgée d’au moins cinq ans de plus que lui. Le groupe était également escorté de l’ombre presque invisible du ninja chargé d’observer la mission. Il n’était pas très difficile de faire abstraction de sa présence, parce qu’il la masquait avec une efficacité telle que même Gaara avait du mal à le détecter. Visiblement les Anciens n’avaient pas envoyé n’importe qui pour veiller au déroulement des opérations.

La mission était simple : un groupe des ninjas du Sable qui avaient trahi en faveur du Son lors de l’attaque sur Konoha avaient été repérés. Ils étaient huit à s’être vendus à Orochimaru –ils avaient été plus nombreux, mais Suna avait mis un point d’honneur à laver l’affront dans le sang. Il ne restait normalement qu’eux : trois chuunins de haut niveau, et cinq jounins, dont certains avaient fait partie de l’anbu. Le Son était un ennemi déclaré, mais ces huit là était des cibles spéciales.

Quand les services de renseignement de Suna avaient appris qu’Orochimaru les avait rassemblés pour une mission, l’alerte avait été donnée. Puis il s’était avéré que leur trajet devait brièvement les mener dans une zone désertique proche des frontières de la Terre, un de ces larges pans de terrain plantés de cailloux, à la souveraineté mal définie et que les deux nations ne prenaient même pas la peine de se disputer tant ils étaient pire que stériles. L’hésitation des Anciens avait été brève, avant qu’ils ne décident que le risque minime de déclencher des tensions internationales valait bien la peau des ninjas déserteurs. Le Sable ne plaisantait pas avec les traîtres.

 

Il fallait les rejoindre, les abattre, et ramener ce qui resterait des corps pour l’exemple. C’est exactement ce que Gaara fit.

 

Une fois que l’éclaireur eut repéré la position des déserteurs, il déploya ses hommes en filet lâche autour de la zone avec instruction de ne laisser personne s’échapper. Puis, malgré leurs –certes hésitantes- objections, il alla confronter l’ennemi.

Seul.

 

À partir de là les choses allèrent très vite, et le combat fut aussi bref que vicieux. Il y eut du sang, des cris, et beaucoup de sable.

À leur décharge, la plupart des shinobis renégats firent face, même quand ils eurent identifié la silhouette émergeant de la tempête de sable qui les entoura tout à coup. Si le soudain déchaînement du désert n’avait pas été suffisant, la gourde dans le dos du tout jeune homme et la touffe de mèches cuivrées étaient familières à tout ninja de Suna qui possédait ne serait-ce qu’un quart de cerveau –et d’instinct de conservation. Les deux chuunins qui tentèrent de fuir l’arène tout juste tracée disparurent dans une double gerbe de sable rougie.

Ensuite, le massacre ne dura que quelques minutes, dans un tourbillon de chakra et de roches broyées, et le fracas de tonnes de grains de sables se déversant et se convulsant dans l’air suivant la volonté de Gaara, labourant le terrain.

Les déserteurs étaient des combattants aguerris et rapides, mais le sable était partout, et si l’effet de surprise qui avait envoyé l’un d’eux à terre comme une poupée désarticulée ne dura pas, ils ne furent bientôt plus que quatre, puis trois, puis deux, le tout dans un laps de temps qui aurait fait blêmir n’importe quel ninja.

Le jounin qui avait intelligemment supposé qu’une technique d’eau serait à même d’alourdir le sable et de le rendre bien moins maniable ne survécu pas suffisamment longtemps pour partager sa découverte avec quiconque.

 

Et quand les cris se turent il ne resta que Gaara, immobile au milieu du paysage dévasté repeint de beige et de sang.

Le chemin du retour se fit dans un silence aussi craintif que respectueux. Ils rallièrent Suna en un temps record, la gêne de la troupe de se trouver en présence de Gaara leur donnant visiblement des ailes.

 

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L’épreuve de Genjutsu ne dura pas beaucoup plus longtemps que n’avait duré le combat –la mise à mort- près du pays de la Terre.

La rumeur de la mission ne s’était pas encore répandue, mais c’est malgré tout avec une résignation à la fois fataliste et déterminée que l’expert en genjutsu tiré au sort accepta son rôle, le visage figé en un masque dur qui ne laissait rien paraître.

Cela faisait longtemps que Gaara n’avait plus eu à se battre dans le village, mais depuis ses capacités avaient considérablement augmentées, et nul ne souhaitait prendre le moindre risque. Le duel eut lieu loin des murs de Suna, sur un plateau rocheux dans le désert qui servait traditionnellement de terrain d’entraînement pour les jutsus les plus dévastateurs ou les combats susceptibles de dégénérer –Gaara n’était pas le seul à maîtriser des techniques ayant un fort potentielde ‘réaménagement radical du territoire’.

 

Le jounin parvint à maintenir le premier genjutsu une quinzaine de secondes –ce qui était remarquable étant donné son adversaire et le fait que les techniques d’illusion marchaient beaucoup moins bien si la cible était prévenue.

Une quinzaine de secondes durant lesquelles Gaara resta immobile, l’expression figée par un terrifiant feu froid.

Toutefois, la relative réussite du genjutsu se vit contrariée par le fait que durant ces précieuses secondes –une éternité en temps ninja-, nul n’aurait pu lui porter le moindre coup… Ce qui était pourtant le but premier d’un genjutsu : déstabiliser l’adversaire, fournir de fausses informations à ses sens pour créer une ouverture.

Mais point d’ouvertures chez Gaara du Désert. Nul n’aurait pu l’approcher à moins de vingt mètres. Il était maître, et sous lui le désert ondulait et se convulsait comme une bête dangereuse, gardant tout assaillant à distance.

 

Personne ne sut exactement ce que contenait le second genjutsu, mais la vague de chakra brut libéré par la technique de rupture fit un instant tituber tout les ninjas dans un rayon de cent mètres. Tous les jounins étaient autorisés à assister s’ils le désiraient aux épreuves, et malgré la nature fondamentalement non-spectaculaire des techniques d’illusion –tout se passait dans la tête des ninjas qui s’affrontaient- quelques-uns avaient fait le déplacement, poussés par une curiosité probablement un peu morbide.

L’onde atteignit Suna également, et mit les postes de défense avancés en émoi avant qu’un anbu vêtu de brun ne surgisse de nul part et ne fasse annuler le passage au niveau d’alerte supérieur.

Avant même que la décharge de chakra ne soit retombée, le jounin qui avait lancé le genjutsu contempla soudain les yeux verts et froids de Gaara de très –trop- près, et réalisa la seconde suivante qu’il faisait connaissance avec le Sable plus intimement qu’il n’avait jamais envisagé de le faire, quand la mâchoire froide et râpeuse comme du papier de verre rampa sous ses vêtements, enserra ses membres pétrifiés.

« J’ai gagné. » annonça le jeune homme sans une once de satisfaction.

Personne ne put décemment s’opposer à son accession au rang de jounin.

 

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Et pendant que les examinateurs et les Anciens s’agitaient en conciliabules sérieux, et après que lui-même ait terminé la rédaction du rapport de mission de son écriture nette, Gaara monta chercher refuge sur le toit du plus haut bâtiment du village, au-dessus de la statue du Troisième Kazekage.

C’est là qu’il se perchait la plupart du temps, la nuit, lorsqu’il n’arpentait pas les toits de Suna ou le plus profond du désert comme une ombre qui faisait frémir les ninjas de garde, et poussait les plus superstitieux à tracer dans l’air un signe sensé repousser le mauvais œil.

De là le regard embrassait le village dans son entier, les rues étroites qui serpentaient entre les bâtisses usées par le sable, l’activité frénétique qui les agitait tant que le soleil était encore clément ; et son désert au-delà des murailles, qui se découpait en un camaïeu d’inégales bandes brunes, grises et jaunes miroitant sous la clarté impitoyable du ciel, son désert s’étendant à perte de vue.

Plus jeune, cette vue l’avait réconforté parce qu’elle lui avait apporté la sensation fugace de l’existence qu’il recherchait. Tout ce paysage qui gisait à ses pieds ne dépendait après tout que de son bon vouloir.

Il était maître du désert, un seul geste de sa main et le sable se dressait selon ses caprices, se faisait arme mortelle, ou tombeau. Il lui suffisait de descendre dans les rues de Suna, et les villageois s’écartaient devant lui avec crainte, mourraient s’il en éprouvait le désir. Leur crainte et l’amour qu’il se portait lui suffisaient, croyait-il.

Cette vision apaisait pour un temps la faim dans sa poitrine, le tourment et la douleur.

 

Aujourd’hui la solitude, la contemplation de Suna et de l’immensité de son désert l’aidaient à trouver la paix, l’équilibre intérieur. Parce que tout cela, le désert et le village, était sous sa protection. Et qu’il lui appartenait de les défendre au mieux.

La pensée l’aidait à se focaliser, à apaiser la soif de sang, à faire taire la part de lui-même qui ne voulait que tuer, blesser en retour ceux qui le craignaient, s’opposaient à sa volonté. La vision de son village, de son désert, lui permettait de reconstruire le mur de calme et d’indifférence autour de lui, à museler l’ombre et l’instabilité.

 

Lentement Gaara expira. La sombre satisfaction de la lutte avait en partie soulagée l’avidité qu’avait éveillé le combat à la frontière de la Terre, et la durée du trajet du retour avait été suffisante pour qu’il reprenne totalement le contrôle. Affronter les déserteurs avait été profondément libérateur, pas de retenue, de maîtrise. Cela avait été la possibilité de faire se lever le désert sous lui et de n’écouter que sa puissance sauvage, loin de toute habitation, de toute victime innocente. La possibilité de relâcher les rênes si serrée de l’énergie bouillonnante du démon, de trouver un exutoire à la brûlure du chakra et à la volonté avide qu’il retenait en lui depuis son Choix.

Le combat contre l’expert en genjutsu avait été paradoxalement presque plus difficile. Il avait dû garder son emprise sur lui-même, se retenir de réagir comme il l’aurait fait lors d’un véritable affrontement et de frapper aveuglément toutes ces présences autour de lui qui représentaient des dangers potentiels alors qu’il ne pouvait plus se fier à ses sens…

Il avait eu peur. Non pas pour lui, mais de lui-même. Il avait eu peur de ne pas savoir dominer l’Ancien Gaara, l’enfant effrayé et amoureux de sa propre force qui ne savait que tuer. Qui voulait tuer.

Il avait eu peur de découvrir que tous ces changements, ces efforts, toute sa volonté n’avait servi à rien, et que l’Ancien était plus fort.

Mais non. Il avait réussi. Il avait arrêté le sable, n’avait pas refermé son poing.

Il l’avait voulu pourtant. Une fraction de seconde il avait oublié son But, il n’avait su que l’agitation nerveuse des jounins à distance, la terreur affleurant sous la froide détermination du ninja face à lui. Ils le craignaient, et ils avaient bien raison.

Il avait voulu le faire, leur prouver à quel point leurs peurs étaient fondées. A quel point la haine et la solitude qu’il avait vu dans le genjutsu avaient été justifiées.

Il avait voulu leur prouver qu’ils ne le craignaient pas encore assez, les voir vagir de terreur abjecte devant ce qu’il était. Il avait voulu les supprimer, simplement, d’un geste leur prouver a quel point il était différent d’eux et tellement plus dangereux que tout ce qu’ils pouvaient imaginer…

Sa volonté avait été plus forte.

 

La méditation aidait, dans une certaine mesure.

Elle n’effaçait pas tout, ni ne résolvait les interrogations et les hésitations qui se bousculaient en lui, mais elle aidait. Elle lui permettait de s’ancrer, se stabiliser. D’organiser ses désirs et les peurs, et de choisir de les ignorer.

Ces heures du jour ou de la nuit passées seul avec lui-même lui étaient nécessaires aussi. Elles permettaient à son corps et à son esprit de se reposer, constituaient le seul substitut possible à ce sommeil dans lequel il ne pouvait se laisser glisser, à cet abandon qu’il ne pouvait se permettre. En temps normal nul ne se risquait à le déranger lorsqu’il allait s’installer dans un coin retiré pour méditer.

Gaara ouvrit les yeux, laissant le monde revenir à lui et apaisant mentalement le Sable qui frémissait dans la gourde. Il n’était plus seul sur le toit.

Le genou droit de Temari était de nouveau bandé, et elle abordait sur la joue une estafilade rougie à demi cicatrisée. L’éventail géant attaché dans son dos et sa tunique étaient gris de poussière. Elle souriait, d’un sourire férocement satisfait.

Les vêtements de Kankuro masquaient tout bandage éventuel, mais la manière inhabituellement raide dont il se mouvait trahissait quelques côtes abîmées. Le sourire sous les peintures Kabuki fraîchement refaites était peut-être un peu plus goguenard, mais tout aussi satisfait que celui de sa sœur.

 

« On l’a eu, » annonça Temari –et l’air de Kankuro se fit encore plus réjoui.

 

« Tous les trois. Et d’après ce que j’ai entendu dire tu as dû leur faire une putain de démonstration pendant la mission... » Son ton portait une pointe d’approbation et de curiosité pressante que même Gaara (qui n’était pourtant pas très doué pour le décryptage des humains) perçut –mais c’était peut-être parce qu’il commençait à connaître Kankuro. « Les gars au mess étaient livides. »Si le Sable inquiétait encore Kankuro bien plus qu’il ne voulait bien le montrer, le fait que les autres pâlissent au moindre grain de sable emporté par le vent quand il était question de Gaara l’amusait énormément, pour des raisons que le concerné n’arrivait pas très bien à discerner les rares fois où il s’y essayait, et qu’il avait fini par classer dans la catégorie ‘comportement un peu étrange des humains normaux’.

 

« Il n’y a rien à raconter. J’ai accompli la mission avec les moyens appropriés. »

 

« Arrête, tu t’es fait huit ninjas de haut niveau seul. »

 

Gaara retourna à sa contemplation imperturbable du village sous eux.

 

« Il était inutile de risquer l’intégrité corporelle d’autres ninjas alors que je pouvais accomplir la mission seul. »

 

Kankuro eut un soupir exagéré.

 

« Enfin quand même… On fête ça ? »

 

Gaara ne daigna même pas répondre à cela.

 

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Suna faisait les choses à sa façon, vivait selon des horaires réglés sur le désert et la chaleur du soleil.

À Suna les hommes et les femmes étaient aussi âpres que les étendues désertiques qui les entourait, vivaient ses contraintes avec une détermination calme et silencieuse qui pouvait rebuter celui qui ne connaissait pas le village. Suna était tout de sable, de ciel et de vent, et le mélange des trois formait l’âme du village, de même que le feu et les forêts faisaient de Konoha ce qu’elle était…

 

Mais le village caché du Sable était également, sous bien des aspects, fort semblable à tous les autres villages de ninjas. Et sur ce point spécifique, c’était le cas : il était virtuellement impossible de garder quoi que ce soit secret bien longtemps.

Au bout du premier jour de l’arrivée de Gaara, les rumeurs avaient commencé à circuler.

 

Cela faisait bientôt un an que Suna était sans Kazekage, et l’agitation soudaine des Anciens ne passa pas inaperçue. Le retour de Gaara du Désert avait entraîné son lot de chuchotements entendus ou hargneux derrière les comptoirs. Untel savait qu’il avait été rappelé par le Conseil pour renforcer la position diplomatique fragilisée du village ; tel autre était persuadé que son arrivée était due à un bras de fer entre les clans ; un autre encore affirmait qu’il avait agi de son propre chef, et qu’il revenait avide de sang frais… Les plus prosaïques haussaient les épaules et murmuraient qu’il était temps que le gamin passe jounin, la difficulté et la nature des missions apaiseraient peut-être ses instincts destructeurs, lui donneraient suffisamment de grain à moudre pour le garder occupé (les plus cyniques haussaient un sourcil à “grain”, et murmuraient “chair”) –et puis qu’on le veuille ou non, c’était quand même un sacré atout militairement parlant.

La seule chose sur laquelle on était vraiment unanime, c’est que personne n’était réellement enthousiaste à la perspective de voir la silhouette hélas familière recommencer à arpenter les rues de la ville.

 

Puis les rumeurs évoluèrent. Des ninjas qui avaient été en mission dans l’est les six derniers mois rapportèrent que le démon avait changé. Ces discussions-là avaient souvent lieu autour d’un verre, ou d’un feu de camp, et même parmi les jounins les plus expérimentés certains baissaient la voix, comme si parler de cela risquait d’attirer quelque terrible malédiction sur leur tête.

On murmura que Gaara du Désert ne tuait plus, qu’il tuait moins, qu’il était incroyablement plus maîtrisé ; que tout ça c’était des conneries et qu’il était aussi instable et dangereux que jamais… D’une manière générale on accueillit la nouvelle avec une curiosité intéressée et sceptique, et l’on attendit de voir.

Puis il y eu l’examen jounin, et le récit du massacre fit le tour du village, provoquant un mélange silencieux d’admiration et de crainte renforcée chez les shinobis, et un retour de terreur chez les civils les moins endurcis.

C’est à peu près à ce moment que les rumeurs se firent plus précises. Dans les milieux les plus autorisés, l’on sut dieu sait comment que c’était Fuuma, le chef de l’anbu en personne, qui s’était chargé de l’observation de la mission. L’on commença à mettre en lien la frénésie administrative qui semblait avoir gagné les Anciens et les fréquentes convocations de Gaara –ou le fait que des membres du Conseil se déplacent pour lui parler.

Plus prosaïquement il y eut des fuites.

Et moins de deux semaines après l’instant où Temari, Gaara et Kankuro avaient passé les portes de Suna, tout le monde savait que Gaara du Désert -l’enfant-démon, le monstre, le tueur- avait été désigné pour être le Cinquième Kazekage.

 

La commotion qui frappa Suna ne fut pas immédiatement visible. Il n’y eut pas d’émeutes spontanées, pas de protestations indignées ou horrifiées, et somme toute très peu de tirades alcooliques dans les tavernes du village. Les gens de Suna, autant shinobis que civils, étaient disciplinés et loyaux au pouvoir en place, quel qu’il soit. C’était fondamental, dans un village où la survie quotidienne était profondément liée aux anciennes traditions.

Pour autant la nouvelle ne fut pas acceptée en douceur.

Tant que la nomination resta officieuse –secret de polichinelle…-, la réaction du village le fut tout autant, se limita à des conciliabules agités dans les rues, à des murmures, des signes superstitieux et un silence total dès que se profilait la silhouette aux cheveux de rouille. Mais c’était la seule chose dont on parlait. Envolées les rumeurs sur la vie sexuelle du Tsuchikage, les discussions à mi-voix sur le dernier épisode d’Amour Gloire et Ninjutsu et la manière explosive dont Fuiji avait rembarré Ryoka… Les seuls mots qui revenaient à présent étaient Sabaku no Gaara, monstre, et Kazekage.

 

Puis, sans que personne ne sache vraiment comment, la nouvelle ne fut plus officieuse, mais officielle, et les cadres supérieurs de l’administration s’agitaient dans tous les sens pour organiser la nomination, prévenir alliés et ennemis que Suna allait de nouveau avoir un Kage.

L’information se propagea comme une traînée de poudre. Malgré sa récente faiblesse, Suna était une force avec laquelle il fallait compter, toujours. Et le nom de Gaara du Désert était loin d’être inconnu. Konoha fut le premier village à recevoir le rouleau ocre et blanc de la main d’un anbu vêtu de brun au visage masqué, puis le pays de l’Eau, et tout les autres…

 

Silencieux et impassible au cœur de l’agitation qui semblait avoir frappé même les plus composés des Anciens, Gaara passa ces semaines à l’administration de Suna.

 

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À la seconde même où Kakishi du Sable Gris avait rendue publique la déclaration officielle, Gaara avait fait du bâtiment qui constituait le cœur de Suna sa résidence principale, et s’était mis en devoir d’apprendre tout ce qu’il lui fallait savoir.

Il le fit de la même manière que tout le reste, avec une détermination silencieuse et une concentration excluant totalement toute protestation de la part de qui que ce soit –non pas que les ninjas qui seraient bientôt sous ses ordres aient envisagé une seconde de protester.

Assis à sa table d’étude, il parcourut avec une concentration sans faille le dossier de chaque ninja du village, depuis les jounins au moindre genin, prit connaissance des informations top-secrètes, enregistra sans ciller l’emplacement de chaque cache d’armes et avant-poste secret, écouta les maîtres tacticiens du village lui résumer les différents points d’importance, les interrogea sans merci.

Au bout de trois jours et trois nuits, il devint évident pour les ninjas travaillant à l’administration que le jeune homme ne cesserait sa frénésie d’absorbation d’informations que lorsqu’il n’y aurait plus rien à absorber. Il devint également évident qu’il ne comptait pas se reposer plus de trois ou quatre heures par nuit, mais que Dieu merci il n’attendait pas de ses subordonnées qu’ils en fassent autant. Qu’il était même apparemment disposé à leur laisser deux heures de sommeil supplémentaire par rapport à la durée de repos qu’il s’accordait à lui-même.

À partir du quatrième jour, il entreprit en outre de faire le tour de chaque avant-poste et de chaque fortification défendant le village, apparut aux postes de gardes à toute heure du jour ou de la nuit, et observa des chuunins à moitié somnolents ou au contraire parfaitement alertes –une bonne décharge d’adrénaline faisait réellement des merveilles- se mettre au garde-à-vous avec une rapidité presque surhumaine.

Au sixième jour, les ninjas qui étaient de veille la nuit avaient commencé à s’accoutumer à la présence silencieuse qui hantait les toits et se matérialisait brutalement dans leur dos, seulement annoncée par le crissement léger du sable. Un chuunin manqua toutefois de faire un arrêt cardiaque, et quelques-uns de ses collègues développèrent une forme légère de paranoïa qui s’allégea –un tout petit peu- au bout de quelques jours quand il fut manifeste que la présence de Gaara sur les remparts au sein des ombres nocturnes n’avait rien de spécialement funeste, et qu’il se contentait probablement de faire des rondes de surveillance pour occuper les heures longues du cœur de la nuit.

 

Il fallu toutefois que Kankuro prenne son petit frère à part et lui fasse remarquer qu’il était censé éviter de traumatiser les pauvres ninjas travaillant pour lui. Ce à quoi Gaara fit remarquer que si la présence de leur futur Kage était suffisante pour les traumatiser, ils faisaient de bien piètres ninjas.

Kankuro éclata de rire sous le regard perplexe de Gaara, et quitta la pièce avec le tas de rouleaux qu’il était venu chercher sous le bras. Il s’immobilisa dans l’embrasure et eut un sourire un peu tordu.

« Si la seule chose qu’ils craignent vraiment est leur Kazekage, on est peut-être pas si mal parti que ça… »

 

C’était apparemment aussi l’avis du chef de l’ANBU, Fuuma. Il observait la tempête avec un calme froid et réservé qui parlait tout autant de compétence que la manière dont il avait suivi la mission de Gaara à la frontière. Avec Ryuuzaki-san, Baki-san, Kankuro et Temari, il était le seul à ne pas sembler indisposé par l’apparition brusque de Gaara dans son dos ou par les horaires et l’attitude générale du futur Kazekage –même le très composé Kakishi du Sable Gris ne pouvait en dire autant.

C’est lui aussi qui affronta verbalement Gaara quand il fut question d’organiser la cérémonie d’intronisation du Cinquième Kazekage.

Plusieurs complications se présentèrent à ce moment-là. Tout d’abord parce que Gaara ne voyait pas l’intérêt d’une cérémonie d’intronisation publique : les gens savaient qu’il était désormais Kazekage, à quoi bon perdre du temps et de l’argent dans une cérémonie qui ne serait qu’une redite de ce que tout le monde savait déjà ? Il avait beau tourner le problème, il ne percevait pas ce que cela pouvait bien apporter.

Même une fois que les efforts joints de Kankuro et Ryuuzaki-san –agrémenté d’une nouvelle leçon sur les “impacts psychologiques” et la nécessité de “marquer officiellement ce genre d’événement” de la part de Temari- l’eurent convaincu de céder, les problèmes ne faisaient que commencer.

 

Les Anciens s’étaient contentés de conciliabules outrés quand Gaara avait déclaré qu’il ne voulait pas de cérémonie : c’était une tradition, comment osait-il tenter de s’y déroger, « je vous l’avais bien dit, il ne nous apportera que des ennuis », c’était un acte offensif contre l’âme même du village et ainsi de suite…

Mais quand il spécifia les invitations qu’il voulait faire envoyer pour la cérémonie, le flot de protestations explosa de manière tout à fait exponentielle, avec une véhémence qui n’avait jusque là pas encore été atteinte parmi les Anciens les plus âgés :

« On a jamais vu ça, c’est outrageux, tout simplement ridicule ! »

« Ca va à l’encontre de tous les usages, jamais le Quatrième n’aurait permis une telle chose… »

« C’est une preuve de faiblesse ! Suna va être la risée des nations ! »

« Vraiment, à quoi pense donc Kazekage-sama : inviter l’Hokage et une délégation de Konoha à la cérémonie d’intronisation ? »

 

Mais s’il s’était montré prêt à compromettre sur d’autres points, Gaara resta totalement inflexible au sujet des invitations, qui en plus de convier dans des termes extrêmement raffinés et formels la toute nouvelle Hokage de Konoha à la cérémonie, suggéraient quelques noms pour les ninjas qui seraient chargés de son escorte. La frustration et l’état de nervosité des Conseillers atteignirent d’ailleurs des niveaux sans précédent lors de discussions échauffées afin de déterminer pourquoi diable le Kazekage avait tenu à inviter spécifiquement le jinchuriki du bijuu Kyuubi, celui-là même qui lui avait fait mordre la poussière presque un an auparavant…

S’ils soutenaient pleinement le rapprochement avec Konoha et adhéraient à l’argumentation de Gaara selon quoi la rencontre des deux Kage nouvellement établis ne pouvait que renforcer leurs positions respectives –sans parler d’affermir le lien diplomatique gravement abîmé par la traîtrise du Quatrième Kazekage-, même les membres les plus progressistes du conseil ne furent pas complètement rassurés par l’assurance formelle de Temari et Kankuro que non, Gaara ne comptait pas défier le jinchuriki dans un combat qui en plus d’être sanguinaire et d’une issue incertaine provoquerait probablement le pire des incidents diplomatiques.

En fait, ils ne furent entièrement rassurés que lorsque la réponse positive de Konoha leur revint, rédigée dans des termes tout aussi exquisément diplomatiques et raffinés que ceux de l’invitation. Et précisant que si les ninjas suggérés par le Kazekage se feraient un plaisir d’être du voyage, Uzumaki Naruto n’était malheureusement pas disponible.

Le Conseil émit un soupir collectif de soulagement, les Anciens rétifs admirent entre leurs dents que la venue de l’Hokage n’était finalement pas une chose si terrible (du moins comparativement parlant), et chacun se remit à l’organisation frénétique des festivités –sauf Gaara, mais tout le monde convint que c’était mieux ainsi, parce qu’il n’avait jamais cessé de s’organiser, et que de toute manière personne n’avait spécialement envie de voir la moindre frénésie chez lui.

 

Et, sur une note moins sérieuse, Kankuro passa un après-midi entier à rire dans sa barbe et à éviter les éventails de Temari lorsqu’il apprit que Nara Shikamaru ferait parti de la délégation de Konoha.

 

fin

 

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Et voilà, c'est la fin, mais en vrai, c'est aussi le début. 

 

Ce chapitre est le dernier. Il y a du potentiel pour raconter plus de choses, je le sais, mais l'envie me manque, et Gaara ne me parle plus trop... C'est déjà un miracle que j'ai fini par achever celui-là après un an de hiatus dessus. J'avais un moment envisagé un chapitre de plus sur l'après Akatsuki, mais il y a peu de chance que ça ce fasse, j'ai déjà du mal à avancer Konoha Gaiden et Clair Obscur sans pour en plus me relancer dans quelque chose d'autre. J'espère que cette exploration du personnage de Gaara et des étapes qui l'ont menées sous le chapeau de Kazekage vous aura plu.

 

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