Chapitre 7

par Graow

Chapitre 7




Enroulée tel un saucisson dans ma couette, je regardai Sasuke qui bataillait à boire son chocolat chaud tout en n'enlevant que le minimum de couverture. Je ris aux éclats quand il renversa le bol sur le lit. En réalité, je ne riais pas parce qu'il venait de salir les draps que j'avais changé la veille ; mais plutôt parce qu'il arborait cet air dépité, dégoûté ; un sourcil levé, l'autre baissé, qui voulait dire, en somme, qu'il parlait au chocolat chaud en lui disant :


« T'es con ou quoi ? Pourquoi tu t'es renversé ? »


Lui, il ne riait pas. Trop préoccupé par le fait qu'il venait de gâcher du chocolat chaud alors que nous avions couru pendant une heure sous la pluie, pieds nus, et que c'était le seul moyen correct de se réchauffer dignement ! Il me regarda avec un air de dégoût, ô grand moi qui avait fini son chocolat chaud sans en renverser une seule goutte. Entre deux éclats de rire incessant, je répliquai :


« Allez, Sasuke.. C'est pas grave. Tu t'en remettras. »


Il ne répondit pas, se contentant de m'envoyer un oreiller par la tête, et poussa le bol désormais vide, prêt à recevoir mon attaque foudroyante ; ultime vengeance pour m'avoir envoyer l'oreiller. La scène finit comme elle finissait d'habitude : lui sur moi, à me chatouiller comme jamais on n'avait chatouillé. Il gagnait souvent à ce jeu-là (bon, d'accord, il gagnait toujours à ce jeu-là). J'avais beau savoir me défendre en bataille d'oreiller, niveau chatouilles, il me dépassait largement. Suffisamment clément pour me lâcher, nous rigolâmes encore un bon moment avant de réussir à se calmer. Sasuke ne parlait pas souvent et ne riait presque jamais, mais, lorsqu'il faisait l'effort, c'était un tel bonheur. Entendre son rire me faisait tellement de bien ; le voir, là, souriant et les yeux pétillants, était la plus parfaite scène qu'il m'avait été donnée de voir. A l'entente de son rire, cet écho si parfait, si masculin, j'étais transportée dans un monde illusoire. Et je le savais juste derrière moi, me suivant pour l'entrée des rêves. De notre monde.


« Saku..


Il ne répondit pas et tourna son regard inexpressif vers moi, comme pour me prouver que ma remarque ne le touchais pas. Je le savais bien, qu'elle ne le touchait pas ; rien de ce que je pouvais dire ne le touchait. Mes yeux verts rencontrèrent les siens, noirs. J'avais beau pouvoir me plonger des heures dans ce regard, je le détestai. Froid et inexpressif. Je ne retrouvai rien de bien ; j'avais l'impression, en réalité, de n'être strictement rien à ses yeux.


« Tu as des nouvelles de ta mère, demanda-t-il soudainement.


Je terminai la conversation en me tournant côté mur. Je n'avais pas envie de discuter de ma mère, un soir de retrouvailles. Je n'avais pas envie de me disputer avec lui. Je n'avais pas envie de crier.

Je savais parfaitement qu'il n'était pas du même avis que moi, qu'il trouvait ça stupide que je refuse de parler à ma mère, égoïste de ne pas la comprendre et gamin de ne pas la pardonner. C'était égoïste. C'était égoïste, et j'en avais conscience. Sasuke avait perdu sa mère, enfant. Et moi, j'étais là, à refuser de parler à la mienne. Il devait me détester.


*


Lorsque j'ouvris les yeux, je n'eus pas besoin d'un temps de pause pour me rappeler où je me trouvais. Je le savais parfaitement. Je le savais parfaitement parce que j'avais à peine eu le temps d'émerger que j'entendis :


« Allez. Bouge-toi, un peu ! »


Pourquoi était-elle toujours aussi montée sur pile, le matin ? C'était infernal. Sans un mot, je poussai la couverture et m'étirai. Elle me regarda d'un air dépité et je devinai automatiquement qu'elle voulait sortir le plus rapidement possible de cette chambre. Comme d'habitude.


« Tu voudrais pas traîner, un jour ?


Sachant que je n'allais pas le faire, elle se tourna et entreprit de se changer. Je regardai son dos dénudé, le temps d'un instant, et vit cette cicatrice immortelle, là, en bas. J'avais l'habitude de voir Sakura s'habiller, et j'avais l'habitude de voir cette cicatrice. Je me souviens parfaitement du moment où elle a écopé de cette trace.

Nous étions encore enfants. Nous étions à trente mètres de chez elle. Le soleil créait des reflets dans les cheveux de Sakura. Un homme promenait son chien. Un grand chien, au poil noir, à la gueule puante, à la queue immobile, aux oreilles retroussés. Il bondit dans notre direction si soudainement que personne n'eut le temps de réagir. Son maître lâcha la laisse, le chien accourût vers nous, aboyant férocement. Je me souviens.

J'avais eu ce réflexe qui m'avait surpris, premièrement, et qui m'avait rassuré par la suite. Je me plaçai devant elle, la protégeant du danger imminent. J'aurais dû rester devant elle. Oui, j'aurais dû, si elle ne m'avait pas violemment poussé juste avant que le chien ne m'attaque. Elle prit le chien de plein fouet et tomba à la renverse. Bien sûr, une fillette de dix ans ne faisait pas le poids fasse à un molosse enragé. Les bras devant le visage, elle se mit à hurler lorsque le chien attaqua sa hanche. Je me souviens

Ce ne dura qu'une dizaine de secondes, mais j'avais conscience qu'elle avait souffert une éternité. Le maître maitrisa son chien et partit en courant, trop lâche pour aider Sakura. Je courus ; je courus plus vite que je n'avais jamais couru, chez ses parents. Entrant dans la maison en criant que Sakura était en danger. En revenant vers son pauvre petit corps, d'autres passants avaient appelé les secours et s'étaient occupés d'elle. Et, juste avant que les médecins ne l'embarquent dans le camion, je lui mis le bracelet dans les mains en murmurant : Cap de survivre. Elle avait été cap. Mais son traumatisme demeurait. Elle ne put plus jamais s'approcher d'un chien. Je me souviens.


« Sasuke ! »


Je marmonnai un Hn à peine audible puis, contraint, me levai et m'habillai. Elle me prit par la main et me tira violemment en dehors de la maison ; quelle force, quand elle voulait. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous arrivâmes au centre de Suna, essoufflés. Elle m'avait fait courir, de bon matin.. Je la détestais, dans ces moments-là.


« Putain, tu fais chier, dis-je.


J'étais instinctivement énervé contre elle ; et elle le savait. Ce réveil express m'avait rendu de mauvais poil. Je la sentis serrer ma main, quand un chien passa à proximité. Tiens donc..


« Saku.. Cap d'aller donner à bouffer au clebs ? »


Elle me regarda un instant, demi-étonnée, demi-énervée. Je pensais la même chose qu'elle : Connard. Je savais que je n'avais pas à donner ce défi ; mais je n'avais pas pu m'en empêcher. Elle m'envoya un coup de poing directement dans le ventre avant de s'approcher doucement du chien et de son maître, à l'arrêt tous les deux.

Mains dans les poches, je la regardai. Elle avançait doucement, serrant les poings pour ne pas s'enfuir en courant. Elle devait me détester. Lorsqu'elle arriva à hauteur du chien, je la voyais trembler, un teint livide quand j'aperçus un bout de son visage. Elle sortir une friandise, de sa poche, et l'approcha doucement du chien. Je le voyais, de là, de là où j'étais, qu'elle se forçait et qu'elle ne désirait qu'une chose ; s'enfuir. Elle déposa la friandise sur le sol ; bien sûr que non, il n'y aurait aucun contact entre le chien et elle. Elle se leva si rapidement que le chien eut à peine le temps d'avaler le met donné. J'étais, bien inconsciemment, fière d'elle. Et peu de moi.


« Le bracelet, réclama-t-elle. »


Je m'exécutai, devinant que si elle me demandait le bracelet, nous nous verrions de nouveau comme j'avais commencé à le craindre en voyant son visage. Elle était énervée. Énervée, et effrayée. J'avais peut-être dépassé une limite. Elle attacha le bracelet, dans des gestes incontrôlés et nerveux puis me dit, si froidement que j'en fus étonné :


« Casse-toi.


Je ne savais pas franchement quoi faire.. Rester là et attendre qu'elle se calme, se qu'elle finirait bien par faire ou me casser, comme elle le demandait, avant qu'elle ne m'énerve vraiment. Elle hurla :


« Barre-toi, bordel ! Pauvre con ; je te déteste. Je te jure que je te déteste. Je veux plus te voir.. Casse-toi, Sasuke. Barre-toi ! »


Je sentis une sorte de colère monter en moi ; je partis. La laissant là, en larmes. Désolé, Sakura.