Chapitre 2 : Ce que ressent celui qui reste

par Emma-chan



Chapitre 2 : Ce que ressent celui qui reste



« La vie est ainsi, elle est jalonnée d'erreurs, et sans doute ces erreurs ont-elles leur raison d'être, sans doute nous apportent-elles quelque chose malgré tout. Accepter. L'acceptation est un art de vivre. »

Laurent Gounelle



Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là, prostrée sur le sol, ses mains crispées sur la lettre comme si son corps cherchait un moyen de s’accrocher à la réalité alors que son esprit souhaitait seulement la fuir. Elle refusait de croire que son coéquipier ait pu l’abandonner. Ou plutôt, elle ne pouvait tout simplement pas le croire ; c’était impossible. Cela devait être une mauvaise blague n’est-ce pas ? Il avait du apprendre, elle ne savait comment, qu’elle venait le voir et il avait décidé de lui jouer un tour. Il avait toujours été farceur : n’était-ce pas lui qui avait fait en sorte que Kakashi reçoive une brosse à tableau sur la tête le jour de leur première rencontre pour lui faire payer son retard ? Voilà, c’était ça. Ça ne pouvait être que ça. Sakura eut un rire nerveux et releva brusquement la tête.

Les secondes passèrent. De plus en plus angoissée, elle serra si fort la lettre de son ami que le son du papier déchiré résonna dans la pièce vide, attirant une nouvelle fois son attention sur les mots qu’elle connaissait par cœur à force de les avoir lus. Elle fixa d’un air absent la feuille qui semblait s’alourdir de minutes en minutes dans sa main, comme si ce simple objet essayait de lui transmettre un message. Son côté rationnel lui hurlait qu’elle refusait de faire face à la réalité mais elle s’efforça de l’ignorer. Il était là, tout près, elle en était sûre. Non. Elle le savait.

Elle patienta quelques secondes de plus avant de continuer.

Elle attendit encore un peu alors que ses mains commençaient à trembler doucement.

Seulement, une fois sa phrase terminée et sans même pouvoir se contrôler, elle laissa échapper un ricanement sinistre : mais qu’est-ce qu’elle racontait ?! Bien sûr qu’elle avait compris. Ne pas comprendre et refuser d’admettre étaient deux choses profondément différentes. Naruto avait beau être un farceur invétéré, il ne ferait jamais une blague aussi cruelle. Encore moins une semaine après qu’ils aient échoué à ramené Sasuke. Elle se voilait seulement la face. Et cette simple prise de conscience la fit se replier encore plus sur elle-même, un froid glacial s’emparant de tout son être. Elle frissonna violemment. Une petite voix lui répétait en boucle que sa réaction était due au choc, qu’elle devait absolument se lever et bouger pour se réchauffer mais l’intensité du chagrin qu’elle ressentait balaya tout sur son passage. Seules les ténèbres restèrent et Sakura se perdit doucement en elles, lâchant la feuille de papier à laquelle elle s’était agrippée avec l’énergie du désespoir un peu plus tôt. Couchée à même le sol, elle se recroquevilla encore davantage et ferma lentement les yeux, se déconnectant de cette réalité qui la faisait tellement souffrir.

* * *

Elle n’avait pas esquissé un seul geste depuis des heures lorsqu’une silhouette s’aventura dans la pénombre de l’appartement.

Des pas se firent entendre puis la personne sembla se stopper. La voix reprit gentiment.

* * *

La jeune fille sentit une légère pression sur ses épaules mais elle ne réagit pas pour autant. Elle voulait être seule, qu’on la laisse tranquille, la personne qui lui faisait face ne pouvait-elle pas comprendre cela par elle-même ! Les ténèbres étaient tellement plus calmes, elle souhaitait seulement rester ainsi. Si elle ne ressentait plus rien, elle ne pourrait plus souffrir n’est-ce pas ? Elle ne se rappelait même plus pourquoi elle endurait une telle souffrance, elle savait seulement que son cœur s’était péniblement contracté à la mention du prénom masculin. Pourquoi une pareille douleur irradiait-elle dans son corps entier simplement à cause d’un nom ? Sakura s’efforça de réfléchir, de se rappeler. Elle sentait que la réponse était importante. Elle devait absolument se rappeler. Elle devait rapidement prévenir quelqu’un à propos d’une chose primordiale. C’était tellement frustrant, elle savait qu’elle touchait du doigt la réponse mais impossible de se remémorer pourquoi elle ressentait une telle urgence. Si son esprit se posait mille et une questions, son corps, lui, semblait vidé de toute énergie.

* * *

L’héritière du Byakugan s’agenouilla près de la fleur et la prit dans se bras, lui frictionnant le dos avec force pour essayer de la réchauffer. Elle attendait toujours que Sakura montre la moindre réaction. Qu’avait-il bien pu se passer pour que la jeune fille soit dans un tel état ? Hinata était perdue ; les deux amis s’étaient-ils disputés ? Après tout, cela pourrait effectivement expliquer la détresse dans laquelle Sakura semblait se trouver et l’absence troublante de Naruto alors qu’il n’avait pas quitté son appartement depuis plus d’une semaine.

* * *

Hinata, la personne à ses côtés était Hinata. Il fallait qu’elle lui dise ! Mais qu’elle lui dise quoi ? Elle essaya de bouger, d’ouvrir la bouche pour lui dire qu’il s’était passé quelque chose d’important, quelque chose de grave mais qu’elle ne se souvenait de rien seulement elle semblait n’avoir plus aucun contrôle sur ses membres. Elle remercia mentalement la jeune fille qui la réchauffait doucement, lui permettant de réfléchir plus rapidement. Elle n’allait pas tarder à mettre le doigt sur ce qui n’allait pas, c’était une question de minutes maintenant.

Soudain, une phrase d’Hinata fit réagir quelque chose en elle.

Est-ce qu’ils s’étaient disputés ? Non, il ne lui semblait pas. Alors pourquoi au milieu de toute cette tristesse, elle ressentait une colère sourde contre son ami ?

Naruto n’était pas là ? Elle sentit quelque chose s’agiter en elle. Il n’était pas là ? Ou plutôt, il était parti ?

«  Quand tu liras cette lettre je serai sûrement déjà loin. »

« Ne m’en veux pas trop pour t’abandonner ainsi. »

Le barrage qui retenait jusqu’alors ses souvenirs se brisa brusquement et sous l’afflux des images qui lui revinrent, Sakura poussa un gémissement plaintif.

* * *

Malgré le fait que Sakura ait enfin réagi, le gémissement de la jeune fille ne fit qu’inquiéter Hinata davantage. Elle s’apprêtait à lui demander une nouvelle fois ce qui n’allait pas mais elle crut entendre un léger murmure.

Quelque chose lui disait que Sakura ne serait pas dans un tel état pour une simple dispute et elle avait l’impression qu’une catastrophe se profilait devant elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Devant l’absence de réponse de son amie, elle insista de plus belle.

La jeune fille releva soudainement la tête et plongea ses yeux dans ceux d’Hinata. Cette dernière y lu une souffrance et une solitude si fortes qu’elle comprit finalement ce qui s’était passé alors même que Sakura trouvait enfin la force d’articuler les trois petits mots qui résumait la situation qu’elle refusait d’admettre.

Hinata écarquilla les yeux. Impossible, Naruto n’aurait jamais fait ça. Il devait y avoir un malentendu. Du coin de l’œil, elle remarqua que Sakura esquissait un geste avec son bras. Elle suivit le mouvement et non loin d’elles, elle aperçut une feuille froissée sur le sol. Comprenant l’intention de son amie, elle saisit le papier et lui tendit.

* * *

Elle l’avait dit. Enfin, elle avait pu prononcer ces mots. « Naruto a déserté », cela sonnait d’une façon tellement étrange dans son esprit mais elle ne voulait pas encore y réfléchir. Pas maintenant. Elle n’en avait pas encore la force pour le moment. Abattue, elle ne pu rien ajouter d’autre et elle se contenta d’observer la réaction d’Hinata. Cette dernière ne semblait pas pouvoir la croire. Comprenant qu’elle avait besoin d’une preuve tangible et incontestable pour accepter la situation, elle tendit faiblement la main vers la lettre que son coéquipier avait rédigée. Son amie sembla deviner son intention et elle ramassa à sa place la note manuscrite avant de lui tendre. Sakura hocha négativement la tête avant d’ouvrir doucement la bouche.

Hinata porta alors son attention sur ce qui était rédigé et son regard horrifié fut la dernière image que Sakura distingua avant de se laisser aller à la vague de torpeur qui la submergea.

* * *

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle se trouvait sur un lit, dans une chambre d’hôpital à n’en pas douter au vu des murs blancs et de l’odeur de désinfectant qui embaumait l’air. La lumière étant trop forte pour elle, elle referma les paupières en poussant une faible plainte. Un léger chuintement se fit entendre et lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle put se rendre compte que les rideaux avaient été tirés diminuant ainsi la luminosité de la pièce. Elle tourna son regard vers la personne qui se trouvait à ses côtés.

Deux jours ? Elle était là depuis deux jours ? Une vague de panique la submergea.

Sakura poussa un soupir de soulagement ; sa sœur allait bien, c’était l’essentiel.

Sakura hocha difficilement la tête ; elle n’avait plus la force de parler. Elle ne voulait pas entendre ce qu’allait lui dire son maitre et elle ne voulait pas répondre aux questions qu’elle allait sans aucun doute lui poser. C’était trop tôt. Elle-même peinait encore à accepter la situation. Alors expliquer ce qu’il s’était passé à une autre personne, elle n’en était pas capable. Pas encore. Elle laissa Shizune l’examiner, répondant par des légers hochements de têtes à ses quelques questions, appréhendant la venue de son maître. Elle espérait que Tsunade comprendrait qu’elle n’était pour l’instant pas prête à répondre à ses interrogations et qu’elle lui laisserait un peu de temps. Le glissement d’une porte qui s’ouvrait la sorti de ses réflexions. Elle tourna la tête sur sa gauche pour voir son maître entrer dans la chambre qu’elle occupait. L’Hokage s’avança tranquillement après avoir refermé la porte et suite à un léger coup d’œil à Sakura, elle reporta son attention sur son assistante.

Sur ce, elle s’inclina devant l’Hokage et elle quitta la pièce. Sitôt la jeune femme sortie, Tsunade se tourna vers Sakura qui n’avait pas prononcé la moindre parole depuis l’arrivée de son maître. Elle poussa un léger soupir avant de s’assoir près du lit de son élève et de fixer cette dernière qui ne semblait pas décidée à entamer la conversation. Elle ouvrit la bouche avant de se raviser brutalement ; c’était son rôle de maître d’être là pour son élève et si cette dernière n’était pas encore prête à lui parler, elle patienterait autant que nécessaire. D’autant qu’Hinata lui avait donné les grandes lignes de la situation et que la lettre que Naruto avait laissée pour sa coéquipière expliquait plutôt bien les circonstances. Elle surprit le regard interrogatif que la jeune fille portait sur elle et lui répondit par un sourire compréhensif avant de s’installer plus confortablement sur sa chaise sous le regard soulagé et reconnaissant de son élève. Rien ne pressait, alors elle attendit.

Elle attendit que Sakura parvienne à suffisamment accepter ce qui arrivait pour pouvoir en parler. Elle attendit que Sakura surmonte la souffrance que le départ de son ami avait entraînée. Elle attendit parce qu’elle savait parfaitement dans quelle situation la jeune fille se trouvait. Après tout, elle aussi avait subit l’abandon de ses coéquipiers avant de finalement quitter le village qui ne lui rappelait que de douloureux souvenirs. Elle espérait simplement que Sakura ne ferait pas la même erreur qu’elle et ne fuirait pas comme elle l’avait fait des années auparavant en enfouissant au plus profond d’elle -même le chagrin qui la tenaillait et en préférant se dérober face à ses sentiments plutôt que de les affronter. Car la chute n’en serait que plus brutale ; elle l’avait expérimenté elle-même.

Un léger mouvement de draps attira son attention, la stoppant dans son introspection. Elle posa son regard sur Sakura qui semblait chercher la force de parler. Après quelques essais infructueux, cette dernière trouva enfin la volonté de prononcer ses premières paroles depuis que Tsunade était entrée dans sa chambre d’hôpital.

* * *

La brève discussion entre l’Hokage et Shizune suivie par le départ de cette dernière la conforta dans son idée que la blonde souhaitait l’interroger. Ses mains se crispèrent sur les fins draps blancs. Elle ne pouvait pas. Pas encore, elle n’était pas prête à évoquer la désertion encore brûlante de son ami. Mais son maître comprendrait-elle ? Elle se tendit davantage lorsque Tsunade s’assit à ses côtés semblant attendre qu’elle prenne la parole. Elle ne pourrait pas. Elle se connaissait, elle était devenue plus forte ces dernières années mais parler maintenant était trop lui demander. La blessure était encore trop fraîche ; elle avait besoin d’un peu de temps pour digérer avant de pouvoir répondre à des questions qui ne feraient que jeter du sel sur ses plaies ouvertes.

Le fait que son maître ne l’ait pas encore priée de parler suscita sa curiosité et elle ne put s’empêcher de lui lancer un regard interrogatif auquel Tsunade répondit par un sourire compréhensif. Un soulagement sans nom ainsi qu’une bouffée de gratitude s’emparèrent alors de Sakura. Elle se sentait presque un peu sotte : comment avait-elle pu douter de celle qui lui faisait face ? Alors qu’entre tous, elle avait été la personne qui l’avait toujours soutenue, celle qui l’avait aidée à devenir la kunoichi qu’elle était désormais, celle qui avait écouté ses craintes et son mal-être lorsque sa mère s’était effondrée et surtout, celle qui avait vécu la même souffrance des années plus tôt. Elle aurait dû savoir que son maître serait la mieux placée pour comprendre ce qu’elle ressentait actuellement.

Elle se tortura encore quelques minutes avec cette constatation quand une nouvelle prise de conscience prit le pas sur ce qui la perturbait quelques secondes auparavant. Son maître avait effectivement vécu tout cela. Et elle l’avait surmonté. Elle avait réussi à se construire avec cette douleur et à devenir la femme extraordinaire qu’elle était. Certes, l’abandon de ses coéquipiers était survenu alors qu’elle était un peu plus âgée mais les faits étaient là : la souffrance qu’elle avait ressentie ne l’avait pas empêché d’avancer. Bien sûr, elle avait marqué son âme au fer rouge mais elle ne la définissait pas. Tsunade était devenue une ninja de légende avec ses compagnons et l’était restée une fois ces derniers partis. Et Sakura était l’élève de Tsunade, celle qui avait reçu son enseignement, celle qui avait été considérée comme digne de devenir la disciple du Godaime. Si son maître avait pu surmonter cette épreuve, elle aussi. Il lui fallait seulement un peu de force, elle pouvait le faire.

Cherchant le courage de se lancer, la jeune fille serra inconsciemment ses doigts sur les draps, les froissant par la même occasion. Elle fixa l’Hokage qui lui portait désormais toute son attention avant d’entrouvrir les lèvres. Elle tenta d’articuler quelques mots sans résultat plusieurs fois. Après quelques tentatives infructueuses, un premier mot franchit la barrière de ses deux croissants de chair.

Tsunade lui lança un regard encourageant. Elle savait qu’elle en était capable.

«  Elle était son élève après tout, songea-t-elle avec un soupçon de fierté. »

Le regard encourageant de son maître fut la clé pour déverrouiller ses lèvres qui laissèrent filer quelques mots de plus.



Quelques heures plus tard



La conversation menée avec son maître avait été longue et douloureuse. Plusieurs fois la jeune fille avait cru craquer mais le regard empli de fierté et de compassion de Tsunade l’avait aidée à surmonter la souffrance pour un temps, lui permettant de répondre aux questions du chef du village. L’Hokage venait de quitter sa chambre après lui avoir donné rendez-vous dans son bureau trois jours plus tard, une fois qu’elle se serait reposée. Sakura l’avait interrogée sur les raisons de ce cette réunion mais Tsunade avait refusé de lui donner des détails supplémentaires, se fendant d’un « Tu verras bien, repose-toi pour l’instant. » que la jeune fille avait trouvé frustrant au plus haut point. Néanmoins elle était trop fatiguée pour insister, elle avait donc simplement hoché la tête, résignée, tout en faisant une petite moue pour signifier son mécontentement.

Amusée et rassurée par le fait que Sakura ait assez de force pour râler un minimum, l’Hokage était rapidement sortie de la chambre, ne laissant pas le temps à sa disciple de lui poser davantage de questions auxquelles elle refuserait de répondre. La jeune fille allait avoir besoin de repos pour encaisser ce qu’elle allait devoir lui annoncer et même reposée, elle se doutait que leur future discussion ne serait pas simple. Comment lui expliquer que l’équipe qui était si chère à son cœur, cette équipe qu’elle essayait de sauver depuis trois longues années, cette équipe à laquelle elle était si fière d’appartenir, allait être dissoute ? Tsunade se pinça le nez et soupira longuement ; parfois, elle se maudissait d’avoir accepté le poste d’Hokage. La vie était indiscutablement plus simple lorsqu’elle était « Le légendaire pigeon ».



Trois jours plus tard



Sakura était face à l’imposant bâtiment rouge où se trouvait le bureau de l’Hokage. Elle inspira profondément pour se donner un peu de courage avant d’étouffer un ricanement un peu amer. Du courage ? Elle n’en avait pas besoin. Après tout, que pouvait-il encore se passer de pire ? Secouant la tête, elle se mit en marche, pénétrant à l’intérieur. Elle monta rapidement les escaliers avant de se retrouver face à la porte du bureau qui l’intéressait. Elle allait s’avancer pour frapper à la porte mais la soudaine sensation d’une main sur épaule gauche l’interrompit, la faisant sursauter. Elle se retourna prestement pour faire face au nouvel arrivant.

Le regard de Sakura se voila alors qu’elle hochait la tête. Oui, bien sûr qu’elle savait, elle n’était pas idiote. La désertion de Naruto avait des conséquences et elle n’avait aucun doute sur le fait d’y être confrontée dès maintenant.

C’était un beau mensonge et ils le savaient aussi bien l’un que l’autre mais la jeune femme avait décidé d’arrêter de s’apitoyer sur son sort. Ou plutôt, la tristesse l’avait quittée pour une autre émotion : la colère. Elle ruminait seule dans sa chambre d’hôpital depuis trois jours et après avoir épuisé le stock d’excuses qu’elle pouvait trouver à Naruto, elle avait compris qu’elle était en colère. Furieuse même. Furieuse à cause de son départ, furieuse à cause de sa lettre, furieuse à cause de leur promesse, furieuse pour tout. L’homme posa un regard compatissant sur elle, sans chercher à insister. Il se doutait de ce qu’elle traversait et il se contenterait d’être là si elle avait besoin. Il était encore trop tôt pour parler à cœur ouvert du départ du blond : la plaie était encore bien trop fraîche. Alors il fit la même chose que dans la chambre d’hôpital de son élève après qu’il eut appris la nouvelle : il resta auprès d’elle, comme une ombre silencieuse mais non moins apaisante. Ils avaient tout le temps de parler.

Fixant de nouveau son attention sur la jeune femme, il s’aperçu qu’elle le regardait. Lorsqu’il croisa son regard, elle lui offrit un sourire sincère, le remerciant. Il lui fit un clin d’œil avant de toquer à la porte du bureau pour annoncer leur présence.

C’était l’heure de vérité.

* * *

Tsunade les attendait assise, ses coudes appuyés sur son bureau et les mains croisées. Elle les laissa s’avancer avant de reprendre la parole.

Tous deux hochèrent la tête.

Shizune, fidèle à son maître, se tenait debout derrière elle, un peu en retrait, une expression de compassion dessinée sur son visage. Sakura se tortilla, mal à l’aise. Elle avait l’impression que la déclaration imminente allait encore correspondre à une catastrophe. Un coup d’œil à Kakashi lui fit comprendre qu’elle n’était pas la seule à être tendue face à cette brusque entrée en matière de Tsunade. Elle reposa son regard sur son maître, attendant silencieusement la sentence.

Sakura blanchit soudainement, comprenant où son maître voulait en venir. Cette dernière poussa un bref soupir avant de reprendre.

Alors que Kakashi hochait la tête après s’être figé un instant, Sakura, elle, avait l’impression qu’une chape de plomb s’était abattue sur elle. Dissoudre l’équipe ? Tsunade n’était pas sérieuse ?

La jeune fille revint brusquement sur terre, comprenant que l’on s’adressait à elle.

Sakura se tourna vers lui, inquiète de qu’il allait dire.

Kakashi partit, non sans un dernier regard pour celle qui avait été son élève, se doutant que sa décision l’avait fait souffrir. Les anbus avaient souvent de longues missions et avaient peu de temps pour eux. Ils ne se verraient donc pas avant un moment. Une fois sorti du bureau, il s’adossa à la porte et souffla, l’impression de fuir lâchement le taraudant. Un nouveau soupir passa la barrière de ses lèvres alors qu’il se remettait en marche. Malgré toutes les belles promesses qu’il s’était fait, c’était exactement ce qu’il faisait : il fuyait.

* * *

Dans le bureau de l’Hokage, Sakura n’avait toujours pas réagit suite à la proposition de son maître. Alors qu’elle croisait les prunelles chocolat de son maître, elle eut l’impression qu’un ouragan naissait en elle. Devenir une Jonin et s’occuper d’une équipe de Genins ? Etait-ce une blague ? Son coéquipier venait de déserter, son équipe avait été dissoute et elle lui proposait une petite promotion et une nouvelle équipe pour se consoler ? Certes, elle était furieuse contre Naruto mais de là à l’oublier pour reprendre sa vie normalement, il y avait un monde ! Comment Tsunade pouvait-elle lui proposer une chose pareille ?! La jeune femme sentit sa colère changer de cible, préférant son maître à son coéquipier. Il était absolument hors de question qu’elle reste là sans rien dire.

La voix n’avait été qu’un murmure. Tsunade fixa la jeune femme qui lui faisait face, étonnée par le regard noir qu’elle arborait.

Son regard se durcit et l’émeraude de ses yeux se transforma en un vert de gris orageux. Elle serra ses poings et répéta sa question avec davantage de force dans la voix.

La phrase avait fusé, cinglante dans le silence oppressant du bureau. Le ton était acerbe et tout dans l’attitude de la jeune femme laissait transparaître sa colère. Abasourdie par la soudaine transformation de Sakura, Tsunade jeta un coup d’œil en direction de son assistante mais la brune ne pu que lui renvoyer l’exact reflet de son regard perdu. Elles avaient beau savoir que Sakura possédait un fort caractère, caractère qui s’était encore renforcé depuis que l’actuelle Hokage l’avait prise sous son aile, elles ne l’avaient jamais vue dans un tel état de rage. Tsunade décida d’essayer de désamorcer la situation avant que des paroles regrettables ne soient prononcées.

La jeune fille était au bord du gouffre : la colère disparaissait pour laisser place au désespoir. Le discours de son maître l’avait brutalement ramenée à la réalité. Si des anbus expérimentés n’avaient pas pu retrouver sa trace trois jours après son départ, que pourrait-elle faire plus d’une semaine après sa désertion ? Elle n’était pas une spécialiste de la traque et encore moins une ninja sensorielle. En quoi pourrait-elle faire mieux que l’équipe d’élite que Tsunade avait envoyée ?

Voyant le regard désespéré que possédait sa disciple, Tsunade se leva pour venir lui faire face. Elle posa sa main sur son épaule et lui adressa un doux sourire.



Quelques heures plus tard



Après un long moment passé avec son maître pendant lequel la jeune fille s’était excusée de son emportement, Sakura était rentrée chez elle dans un état second, inconsciente de ce qui pouvait se passer autour d’elle. Elle ne savait même pas comment elle avait réussi à regagner sa maison. Dans un demi-coma, elle traversa le couloir et passa devant la chambre de sa mère dont la porte était fermée, puis devant celle de sa sœur. Elle s’arrêta devant la porte ouverte qui laissait voir un joyeux capharnaüm composé de jouets en tous genres. Elle secoua la tête avec un petit sourire amusé : Ume ne changerait jamais. La petite fille dormait actuellement chez Shizune qui s’était proposée pour la garder afin que Sakura ait un peu de temps pour elle et cette dernière ne pouvait que bénir la brune pour cette idée.

Elle gagna donc sa chambre à pas de loup et referma doucement la porte derrière elle pour ne pas réveiller sa mère. Souhaitant se changer et dormir pour échapper au moins pour quelques heures à la réalité, elle se dirigea vers son armoire pour en sortir son pyjama. Seulement, lorsqu’elle ouvrit la porte de meuble, un T-shirt tomba à ses pieds. Elle le ramassa par automatisme pour le remettre sur l’étagère qu’il avait accidentellement quitté lorsque le motif présent sur le vêtement attira son attention. Un tourbillon.

Elle fixa le T-shirt noir sans réellement le voir en se rappelant que son coéquipier avait pour mauvaise habitude d’oublier ses affaires n’importe où. Ainsi, elle s’était retrouvée avec quelques uns de ses T-shirts sur les bras qu’il avait oubliés lors de soirées passées chez elle ou qu’il avait mis dans son sac par inadvertance lors de missions et qu’il ne lui avait jamais réclamés. Si au début, elle s’était obstinée à lui ramener, elle avait vite abandonné en se rendant compte qu’elle finissait immanquablement par les retrouver de nouveau chez elle ou dans son sac. Elle avait fini par relativiser en se disant que cela lui ferait des vêtements de rechange lorsqu’il passait la nuit chez elle et qu’elle pouvait toujours s’en servir en tant que pyjama. Seulement, en ce moment, ces habits ne faisaient que lui renvoyer en pleine figure le départ de son coéquipier et une nouvelle fois elle sentit la colère. Suivant les conseils de Tsunade, elle choisit de la laisser s’exprimer et ne la restreint pas.

Il était parti lui aussi ; il l’avait abandonné alors que trois ans auparavant il lui avait promis de l’attendre afin qu’ils partent tous les deux à la poursuite de Sasuke. Ce qui lui faisait le plus mal était qu’il n’ait pas voulu l’emmener avec lui. Après tout, ils étaient une équipe. Elle renifla dédaigneusement : une équipe ? Apparemment elle était la seule à encore penser de cette façon : depuis quand une équipe agissait ainsi ? Partant les uns après les autres, agissant avec égoïsme…

Et puis, qu’est-ce qu’il voulait dire par « je n’ai pas voulu prendre de risques » ?! Aux dernières nouvelles, elle était un ninja : elle pouvait parfaitement se défendre elle-même. Elle avait beau être moins puissante que Naruto, elle n’en était pas faible pour autant : Tsunade l’avait choisie comme disciple, elle parmi tant d’autres ! C’était bien la preuve qu’elle était forte, non ? A moins que… A moins que ce ne soit cela ! Son coéquipier ne croyait toujours pas en ses capacités ! Il la prenait encore pour la petite fille effrayée et inutile qu’elle avait été dans sa jeunesse. Une vague de colère la submergea. Alors c’était ça : malgré tous ses efforts, il ne la trouvait toujours pas suffisamment fiable pour partager avec elle ses projets. Il avait préféré partir comme un voleur, sans prévenir personne, lui laissant seulement cette lettre pathétique.

Un grondement franchit la barrière de ses lèvres et sa rage s’intensifia. Qu’est-ce qu’il avait bien pu croire ? Qu’elle serait triste pendant quelques semaines avant de finir par comprendre pourquoi il avait agit ainsi ? Que dès lors elle lui pardonnerait, attendant sagement qu’il daigne revenir au village ou encore qu’on lui annonce sa mort ? Il était véritablement stupide ! La tristesse, la compréhension, le pardon, la patience… En ce moment, elle ne ressentait rien de tout cela. La seule chose qu’elle éprouvait c’était une rage de plus en plus forte. Non, après réflexion, ce n’était pas la seule chose : en plus d’être dans une colère froide, elle se sentait trahie ; trahie par celui qu’elle considérait comme un frère.

Où était le jeune homme qui pensait toujours à ses amis en premier ? Celui qui ferait tout pour les rendre heureux ? Celui qui pensait que les liens étaient primordiaux ? Celui qui devenait plus fort, plus puissant pour pouvoir protéger ses amis de tous les dangers ? D’ailleurs, une semaine plus tôt, n’était-ce pas lui qui avait fait tout un discours à Sasuke sur l’importance des liens et le fait de rester unis pour convaincre ce dernier de revenir ? Elles étaient belles ses convictions si même lui ne réussissait plus à y croire !

Folle de rage, elle saisit brusquement le cadre contenant la photo de l’équipe sept posé sur sa table de chevet et le lança avec hargne contre le mur. Le verre se brisa et la photo voleta jusqu’au sol sans que Sakura ne daigne la regarder. Son attention s’était portée sur autre chose. Un objet bien particulier : une jolie boîte en bois que Naruto lui avait fabriqué pour un anniversaire et qui contenait tous les ordres de missions qu’ils avaient effectuées ensemble. Déjà, elle attrapait le coffret pour le jeter à travers la pièce. Les feuilles qu’il contenait s’échappèrent et dans un élan de colère irrépressible, la jeune fille déchira celles qu’elle pu rattraper.

* * *

Elle ravageait toujours sa chambre lorsque plusieurs flocons de neige se déposèrent sur ses épaules et les meubles alentours alors qu’une fine couche de glace apparaissait sur sa fenêtre la faisant se stopper brusquement. Elle avança doucement vers la vitre désormais gelée qu’elle toucha du bout des doigts, presque hésitante. Le contact de la glace la fit sursauter et elle retira vivement ses doigts. Médusée, elle ferma les yeux quelques secondes. Quand elle les rouvrit, toutes traces de neige ou encore de glace avaient disparues.

Excédée, elle poussa un long soupir, la surprise qu’elle avait ressentie avait atténué sa colère pour un temps. Désormais, elle n’avait plus qu’à rassurer sa mère qui avait sans aucun doute entendu le vacarme qu’avait occasionné son excès de rage. Sans oublier, bien entendu, de réparer les dégâts qu’elle avait provoqués. Elle détourna le regard de son image qui se reflétait dans la vitre pour se diriger vers la porte de sa chambre.

Si elle était restée quelques secondes de plus face à son reflet, elle aurait pu observer la couleur de ses yeux vaciller pendant un bref instant, passant promptement du vert au rose avant de reprendre leur teinte originelle.



* * *