Mon vieux

par tookuni

 

 

 

Mon vieux

 

 

Haru attendait dans le bureau principal de la tour administrative. Il avait été convoqué avec un autre ninja, un Anbu, aussi fort que l’Hokage à ce que l’on disait, un brun à la queue de cheval ébouriffée, caché sous une immense écharpe, affichant un sourire sincère. Ils regardaient une très vieille photo. Dessus, Sakura, Sasuke, Naruto et Kakashi, qui à partir de demain ferait équipe avec lui. Il avait seize ans, il passait chuunin après deux tentatives, et n’espérait qu’une chose, c’était que son père soit fier de lui. L’Anbu lui demanda d’une voix calme s’il connaissait bien ces personnes pour les regarder avec autant d’insistance. Haru répondit que oui, qu’ils étaient sa famille, et l’autre compris tout en voyant le regard triste du jeune garçon.

 

« Tu peux m’en parler, si tu veux. »

 

Cela fut dit avec une telle sincérité que Haru se permit enfin de sourire, et de raconter :

 

« Dans son vieux pardessus râpé
Il s'en allait l'hiver, l'été
Dans le petit matin, frileux
Mon vieux.

Dans son uniforme d’Anbu, il s’en allait quelque soit la saison, à l’aube pour revenir au soir, tard. Il voulait gagner sa vie, avoir assez d’argent pour m’offrir tout ce que je voulais, il aimait se battre aussi, et parfois j’ai même cru qu’il aimait ça bien plus que moi, mon vieux.


Y avait qu'un dimanche par semaine
Les autres jours, c'était la graine
Qu'il allait gagner comme on peut
Mon vieux.

 

Il n’y avait qu’un dimanche par semaine, le seul jour de repos pour lui, et encore. Lorsqu’il partait pour de longues missions, je pouvais parfois ne pas le voir pendant plus d’un mois. Ca ne semblait pas le déranger. Il aimait trop ce qu’il faisait pour ça. Parfois, il rentrait couvert de sang et même blessé. Je n’ai jamais su dire pourquoi il ne passait pas par l’hôpital avant de venir me voir. Je n’ai jamais osé penser que c’était pour moi. J’ai toujours cru qu’il préférait se guérir lui-même, tout seul dans son coin. Je pensais qu’il en avait tant assez de la présence de ses coéquipiers qu’il arrivait vite pour rester seul. Il était courageux, il ne reculait jamais devant le danger, et il avait l’air de croire qu’il était invincible.


L'été, on allait voir la mer
Tu vois c'était pas la misère
C'était pas non plus l'paradis
Hé oui tant pis.

 

L’été on allait à la mer avec Naruto, mon parrain, et sa fiancée Hinata. Tu vois, ce n’était pas la misère, il gagnait assez pour ça, il nous offrait toujours tout, il se démenait comme un fou pour me rendre heureux. Mais ce n’était pas non plus le paradis, parce qu’au lieu d’aller à la mer, j’aurais voulu passer plus de temps avec lui.


Dans son vieux pardessus râpé
Il a pris pendant des années
L'même autobus de banlieue
Mon vieux.

 

Dans son uniforme d’Anbu qui lui donnait l’air encore plus grand et plus inaccessible, il a pris pendant des années le même chemin du bureau de l’Hokage. Il y allait toujours en râlant, en disant qu’elle allait encore l’envoyer en mission avec Ino et que ça lui prenait la tête. Je n’ai compris pourquoi qu’aujourd’hui, et j’ai été très en colère, parce qu’ils voulaient remplacer ma mère. Heureusement, Naruto avait eu les pleins pouvoirs entre temps et il avait fait cesser le problème. D’après mon vieux, ça n’était pas forcément mieux dans la mesure où il lui donnait des missions avec Lee. J’étais toujours hilare lorsqu’il daignait me raconter le comportement saugrenu de son coéquipier.


L'soir en rentrant du boulot
Il s'asseyait sans dire un mot
Il était du genre silencieux
Mon vieux.

 

Le soir, en rentrant, il allait s’asseoir dans le fauteuil du salon, dans le coin, il ne disait rien, il prenait un livre et se plongeait dedans, mais je voyais bien que ses pensées étaient ailleurs, sûrement perdues dans les yeux verts de ma mère. Il ne m’a jamais rien dit de ces moments là, il était du genre silencieux. J’en suis déçu, mais d’autres l’ont fait pour lui. Je regrette juste qu’il ne m’ait pas tant parlé lui-même.

 
Les dimanches étaient monotones
On n'recevait jamais personne
Ça n'le rendait pas malheureux
Je crois, mon vieux.

 

Les dimanches étaient monotones, c’était le silence le plus absolu, je m’ennuyais, mais lui, je crois bien qu’il aimait ça, une vie tranquille, sans personne pour le déranger, sans personne pour exiger quelque chose de lui. Juste rester seul et calme, il aimait ça, alors ça ne le rendait pas malheureux. Moi, comme il avait l’air d’apprécier ces moments là, je m’éclipsais ou respectais son silence. Je ne sais toujours pas si j’ai bien fait. Peut-être que si je m’étais approché de lui, il aurait pu être heureux à défaut de ne pas être triste.


Dans son vieux pardessus râpé
Les jours de paye quand il rentrait
On l'entendait gueuler un peu
Mon vieux.

 

Dans son uniforme d’Anbu, les jours de salaire enfin cédés par « la vieille », comme Naruto l’appelait, on l’entendait crier un peu. Ces jours là, Naruto venait nous voir, il savait qu’il serait d’une humeur massacrante. Ce n’était pas tant la paie qui lui posait problème que le temps qu’elle mettait à arriver. Même avec Naruto, rien n’avait changé puisqu’il est tout aussi bordélique.


Nous, on connaissait la chanson
Tout y passait, bourgeois, patrons,
La gauche, la droite, même le bon Dieu
Avec mon vieux.

 

Nous, on connaissait la chanson, tout y passait, clients, Godaime, les affaires ninjas, la diplomatie, même Naruto. Il disait qu’il en avait assez des clientes féminines qui demandaient une escorte simplement parce qu’elles le trouvaient beau. Il ne voulait plus de seigneur fêtard qui lui faisait perdre son temps à boire et à payer des femmes alors qu’il était sous haute surveillance. Parfois, même, il voulait quitter l’Anbu. Malheureusement, les autres voies ninjas ne pouvaient pas résoudre son problème. Alors, il râlait contre le système, contre ces villages qui ne cessaient pas de réviser leurs accords, de passer neutres, alliés, ennemis. Puis, comme à chaque fois, il grognait à propos de Naruto qui lui répondait dans les règles de l’art. C’était synonyme de fin, pour moi. C’était à ce moment là que cela devenait intéressant. Ils commençaient à se battre sérieusement, à l’intérieur de la maison. Mon vieux, si maniaque, ne prenait plus garde à rien avant qu’ils ne cassent un meuble pour de bon et, entre temps, l’un d’eux avait déjà pris un coup assez fort pour le faire s’écraser dans le jardin. C’était les seules fois où je voyais mon vieux se battre contre quelqu’un aussi sérieusement. Il n’avait jamais fait de mission avec moi et, même s’il m’a parfois entrainé, il ne m’a jamais démontré toute sa puissance en dehors de ces moments là. Avec le Sharingan, récemment, j’avais commencé à pouvoir suivre leurs mouvements. Lorsque le combat prenait fin, tous deux étaient couverts de bleus, mais aucun n’était sorti gagnant. Ils étaient juste un peu essoufflés et Naruto riait en disant que sa petite amie allait s’inquiéter s’il rentrait trop souvent dans cet état. Mon vieux disait qu’il s’en foutait, que c’était bien fait pour lui, qu’il n’avait qu’à pas le confronter ou à être plus fort. Naruto souriait, et c’était comme si mon père faisait échos à sa joie. Je crois que j’ai toujours été extrêmement reconnaissait à Naruto de lui avoir fait connaître ce bonheur là.


Chez nous y avait pas la télé
C'est dehors que j'allais chercher
Pendant quelques heures l'évasion
Tu sais, c'est con !

 

Chez nous, on n’avait pas beaucoup d’occupations, il n’aimait pas ça, tout faisait trop de bruit pour lui. C’est dehors que j’allais chercher, ou encore chez Naruto, pendant quelques heures parce qu’après il fallait rentrer, l’évasion et la connaissance de l’extérieur. J’ai toujours cru qu’il voulait que je lui ressemble en me faisant apprécier la solitude et le silence, mais je me trompais, c’était juste lui, et il voulait que je devienne fort, parce qu’il s’inquiétait. C’est tellement con, tu sais…


Dire que j'ai passé des années
A côté de lui sans le regarder
On a à peine ouvert les yeux
Nous deux.

 

Dire que j’ai passé des années, à côté de lui, en le voyant toujours mais sans le regarder. Cette lettre que j’avais lue et qu’il avait écrite à maman m’avait fait culpabiliser. C’était à cause de moi qu’elle n’était plus là. J’avais l’impression que ma présence lui rappelait son souvenir et que ça lui faisait mal, surtout mes yeux, mes yeux verts comme les siens à ce qu’on disait. Alors je ne l’ai pas regardé, même si on s’aimait, il y avait ce fossé, et on n’avait pas beaucoup de contacts. Je ne voulais pas le regarder dans les yeux pour éviter qu’il en souffre. J’étais trop habitué à le voir fort pour faire en sorte qu’il s’écroule. Maintenant, je pense que c’est dommage, parce qu’il aurait peut-être pu sourire un peu, justement, si je l’avais regardé. Peut-être que finalement le fait de lui rappeler maman était une bonne chose, mais je ne m’en suis pas aperçu. Je n’ai pas pu lui faire profiter de ce regard. Plus je grandissais, plus on s’éloignait l’un de l’autre. On n’avait pas le même caractère, on fuyait tous les deux. Naruto m’avait dit que je lui ressemblais beaucoup. Je ne savais pas en quoi, mais je crois que c’est justement parce qu’on n’a jamais su regarder les choses en face, ni l’un ni l’autre. Notre comportement était stupide à tous les deux. On ne s’en rendait pas compte.


J'aurais pu c'était pas malin
Faire avec lui un bout d'chemin
Ça l'aurait p't'-êt' rendu heureux
Mon vieux.

 

J’aurais pu quand même lui demander de m’entraîner plus souvent, d’aller se promener avec moi, lui parler de ce que je faisais, de ce que je vivais. J’aurais pu lui raconter mes déboires à l’école, comment se passaient certaines missions. Je ne me suis jamais confié à qui que ce soit parce que la seule personne à qui je voulais parler, c’était mon père. Comme je ne le pouvais pas, je gardais tout pour moi. Je ne sais pas s’il s’en est aperçu ou pas. Je pense que c’est le cas parce qu’il est un peu pareil. J’espère simplement que ça ne l’a pas trop blessé. Même si en apparence ça ne le concernait pas, ça l’aurait peut-être rendu heureux.


Mais quand on a juste quinze ans
On n'a pas le cœur assez grand
Pour y loger toutes ces choses-là
Tu vois.

 

Puis, il y a eu cette première mission à laquelle j’ai été assigné avec lui. Je suis persuadé que Naruto l’avait fait exprès pour qu’on puisse se comprendre, se parler, peut-être. Moi, comme un imbécile, j’ai voulu faire le fier, l’impressionner, comme toujours, pour qu’il puisse me dire qu’il était fier de moi, comme à chaque fois, mais qu’il y ajoute enfin un sourire ou une expression. Je suis encore maladroit. J’ai manqué me faire tuer, et lorsque j’ai regardé la lame arriver au dessus de ma tête, j’ai vu cette grande ombre impressionnante s’interposer. Je n’ai pas réalisé ce qu’il se passait. Je n’ai pas compris qui il était. Je suis encore trop jeune pour en prendre totalement conscience aujourd’hui. Il n’y a pas encore assez de place dans mon cœur pour ça. Mais maintenant qu’il est loin d’ici, en pensant à tout ça je me dis… »

 

Naruto entra dans la pièce, coupant court au monologue du jeune garçon. Hokage depuis maintenant dix ans, il avait vu passer plus d’évènements et de désastres que n’importe qui, mais il avait réalisé son rêve.

 

« Konohamaru, je t’ai convoqué pour t’annoncer officiellement que tu prends ma place en tant qu’Hokage de Konoha. Je sais que c’est surprenant, mais j’ai réalisé mon rêve, et j’ai quelque chose à faire à présent. J’ai fait une promesse à quelqu’un. Je te cède la place, fait bon usage de cette fonction. Enfin, je suppose que je n’ai pas besoin de te dire tout ça… »

 

L’Anbu à côté du garçon avait sursauté, tétanisé par la nouvelle. Il ne saisissait ni l’ampleur de cette nomination, ni la raison de la démission de son ami.

 

« Pourquoi ? demanda-t-il, toujours surpris.

– Je te l’ai dit. J’ai fait une promesse à quelqu’un. Je ne peux plus assumer mon rôle d’Hokage. Je dois prendre soin de ma famille. »

 

Il dit, en faisant un clin d’œil à Haru, toujours dans ses pensées. Il avait quelqu’un pour s’occuper de lui, il avait le meilleur tuteur qu’on puisse rêver d’avoir, mais son père… Il ne savait pas pourquoi, mais ce qu’il allait dire à Konohamaru lui brûlait les lèvres. Le fait d’avoir passé sa vie entière à s’éloigner de son père et à manquer de sa présence lui pesait trop à présent qu’il savait qu’il ne pourrait plus jamais se rattraper. Alors soudain, mourant d’envie de s’exprimer comme il ne l’avait jamais fait, comme si son vieux pouvait l’entendre, il éclata en sanglots :

 

« J’aimerais bien qu'il soit près de moi, Papa… »

 

 

 

 

Fin