Entre souvenirs et réalité

par Shiyami

Ce jour-là était pluvieux. On entendait les gouttes s’écraser sur le sol de l’intérieur de la gare. Mon regard devenait volatile. Pourquoi est-ce que toutes ces femmes si douces et si belles me devenaient laides et irritables ? Leur pas prenait un sens différent, le son de leur talon claquant contre le sol subsistait comme une chanson populaire. Qui en vérité m’irritait. J’avais l’impression qu’elles étaient vides de sens. Invisibles. Mortelles. Faibles.

Un train partit en direction de Paris. La ville de l’amour. Bien sûr, c’est surtout la ville de la pollution et de la destruction, comme n’importe quelle capitale. Les personnes y habitant sont des hypocrites et des profiteurs. Ils se foutent de tout. Enfin, à chaque règle existe une exception. Et c’était elle. Elle qui n’était pas comme elles, avec leur grand air de dames importantes et inaccessibles.

J’ai toujours en tête sa chevelure si brillante, même quand elle dit ne pas les avoir lavés depuis une semaine. J’ai toujours en tête son petit sourire gêné quand je lui disais qu’elle était jolie et d’une joie de vivre inouïe. Elle avait toujours ce petit haussement d’épaules quand on parlait d’une chose qui lui importait peu. Elle avait surtout ce petit tic qu’elle haïssait de tout son être alors que c’était la chose la plus adorable de la planète : elle se tortillait toujours sur place quand quelque chose se passait. De la joie ? Elle se tortillait. De la haine ? Elle se tortillait. De la tristesse ? Elle se tortillait encore et toujours. Et elle haïssait ça. Parce que selon elle, cela faisait croire qu’elle avait une envie folle d’aller aux toilettes. Et moi je riais. Parce que c’était drôle. Elle était gênée. Donc elle souriait. Et moi je craquais. Parce que chacun de ses gestes devenait une véritable histoire pleine de rebondissements et d’émotions palpables. Parce qu’elle trouvait toujours un point positif, même quand on lui annonçait la mort d’un de ses proches. Elle disait qu’on avait de la chance de vivre encore et que cette personne avait juste rejoint les étoiles pour y briller à son tour. Elle souriait toujours. Elle riait toujours. Et le seul jour où elle était triste et désespérée, tout le monde essayait de lui remonter le moral en lui montrant qu’on peut, nous aussi, rire. Mais rien n’y faisait. Elle restait muette, accrochée à son téléphone alors qu’elle n’y allait jamais. Et ce jour-là, j’ai eu peur. Parce que j’étais en face d’elle. Et elle qui regardait toujours les gens dans les yeux, ne fixait que le sol. Seul le goudron avait le privilège que d’avoir deux perles incroyables se figeant sur son sillage. Et j’étais jaloux et curieux. Mais surtout, je voulais savoir. J’avais des tonnes de questions à lui poser. Je voulais lui dire que je l’aimais et qu’elle ne devait pas penser au passé puisque j’essaierais de faire de son futur un avenir heureux et épanoui. Mais j’ai continué de l’observer, en espérant que ces choses rares de chaque côté de son visage me regardent. Et j’ai attendu. Mais elle a reçu un texto, s’est retournée et a marché de l’autre côté en ne laissant qu’un bref signe de la main pour me saluer. Et je l’ai vu s’éloigner.

Pas comme ce train qui venait de s’immobiliser à ma hauteur. Il était venu vers moi, comme si le destin nous unissait. Mais j’y faisais abstraction. Après tout, la comparer à un train était une grave erreur, même si elle tirait des conclusions si hâtives que ça en devenait drôle.

On se moquait d’elle par gentillesse, on la taquinait et elle faisait la moue. Et je craquais. Parce que ses joues avaient une forme unique. Une forme ronde et une texture douce, comme celles d’un bébé. Un petit bébé potelé. Parce qu’elle n’était ni fine, ni ronde. Elle avait des formes aux hanches et un peu à la poitrine, mais rien d’exubérant. Elle sautillait toujours de joie et c’était quand elle sautillait que l’on pouvait avoir l’honneur de voir un bout de son ventre. Et il n’était pas plat. Je me rappelais qu’elle disait avoir : « Une bouée ». Et je riais parce qu’appeler un peu de graisse au ventre une bouée, je trouvais ça ridicule. Mais j’avais compris ce qu’elle voulait dire par bouée. Tout simplement que son ventre n’était pas un gros coussin douillet mais juste une petit bouée sans grosses conséquences. Et ça en faisait son charme si exceptionnel que chacune des personnes qu’elle croisait en était foudroyée. Ces personnes étaient obligées de l’observer, d’admirer ce charisme incommensurable et cette beauté d’âme inégalable. Oui, sa gentillesse en étonnait plus d’un puisque l’égoïsme devenait le maître du monde peu à peu, les gens devenaient de moins en moins altruistes puisque les parents les élevaient dans le but de se méfier de tout et n’importe quoi. Mais pas elle. Elle se distinguait par sa pensée pour l’autre et par son rire contagieux.

Je ne sais plus pourquoi, mais je suis tombé amoureux d’elle. Ces petites choses, je ne les ai apprécié que bien plus tard dans mes sentiments. Je me rappelle juste de notre rencontre. C’était elle qui m’avait regardé, était venue vers moi et m’avait salué de manière tellement absurde que j’ai écarquillé les yeux et l’avais regardé comme si elle venait de sortir d’un asile, alors que son amie l’observait avec attention et un sourire au bout des lèvres. Elles étaient reparties ensemble et riaient de bon cœur. Derrière moi, mes deux amis qui sifflaient en cœur. Est-ce qu’elle me draguait ? Probablement pas. Est-ce que je lui plaisais ? Peut-être. Pourquoi avait-elle agité ses bras pour me saluer alors qu’on était juste en face l’un de l’autre ? Cela reste un mystère que je ne veux pas résoudre. Parce que des mystères autour d’elle, il en existait pleins. Et je ne voulais pas les résoudre, car ils étaient l’essence même de son charisme unique. Mais ce dont je me rappelais le plus, c’était ça. Oui. Cette chose-là, douce et chaude, hésitante et heureuse. Des mains posées sur des joues, des bras autour d’une taille, et des lèvres qui se pressaient l’une contre l’autre. Notre, mais surtout mon premier baiser avec la personne la plus adorable de la planète. Je me rappelais que c’était un matin, le jour de son anniversaire. Je lui avais offert un service venant de moi. Elle avait alors pris une teinte rouge et se tortillait. Elle me demandait si je voulais bien ne pas bouger. C’était ce que je fis, incrédule. Et en deux secondes, nos bouches étaient déjà collées. Mon visage était sous l’emprise de ses mains moites et son corps à quelques centimètres du mien. Je l’approchais alors de moi pour que l’expérience soit encore plus poignante. Et je sentais mon cœur battre dans ma poitrine avec une force que je ne lui connaissais pas. Et je sentais son cœur résonner dans ma poitrine.

Je suis monté dans le train et m’assis à côté de la fenêtre. Le train démarra et le chemin vers ma destination continua. Je regardais la place à côté de moi et soupirais. Si elle avait pu être avec moi en ce moment, j’étais certain qu’elle l’aurait fait.

Je regardais mon alliance dorée et la tripota. Je fermais les yeux et balança ma tête contre le rebord du dossier du siège. Les sourcils froncés, je l’imaginais à côté de moi, en train de lire des magazines et se moquer des mannequins rachitiques. Et nous, en train de rigoler ensemble. Mais elle n’a pas pu venir avec moi.

Les paysages défilaient sous mes yeux rapidement, sans que je ne puisse les admirer. Des arbres, de l’herbe. Encore des arbres et encore de l’herbe. Et des fois, un champ de blé. Une agriculture faisait son apparition. Puis des bâtiments. Puis des arbres, et de l’herbe.

En jetant un coup d’œil à ma droite, je m’apercevais qu’elle n’était toujours pas là. Assise à côté de moi. En train de rire maladroitement et de remettre une mèche de cheveux derrière son oreille. Non. Elle n’était pas à côté de moi pour admirer un paysage précieux que l’homme détruisait comme il le voulait. Elle n’était pas à côté de moi pour parler de la vieille dame sur le siège d’en face comme la plus belle chose du monde. Elle n’était pas à côté de moi pour chanter à la volée dans le wagon et déranger les passagers, puis s’excuser avec la plus grande des sincérités. Elle n’était pas à côté de moi parce qu’elle n’a pas pu.

Et j’étais arrivé à ma destination moche et pluvieuse. En sortant du train, j’apercevais quelques adolescents qui riaient à pleins poumons et qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour profiter de leurs insouciances. Moi, ça faisait longtemps que l’on me l’avait enlevée. Mais avec mes chaussures noires et cirés, j’avançais vers ma plus grande déception. J’avançais vers ce lieu auquel se rattachait ma tristesse.

Et je me rappelais soudain ce qu’elle m’avait dit ce jour-là. J’allais au travail, dans mon bureau pour remplir une journée banale et normale, et comme elle se réveillait toujours avant moi alors qu’elle était au chômage, j’avais le plaisir de l’observer en train de cuisiner pour moi, en pensant à moi. Avec un tablier enfantin et des chaussons chats doux et confortables aux pieds. Les cheveux rouges attachés en une queue de cheval et une mèche derrière son oreille droite. Elle se tortillait pour cuisiner et attrapait le cacao pour le mélanger au chocolat, parce qu’elle était contre le café qui, selon elle, donnait une halène atroce et ne servait pas vraiment à nous garder éveillé. Et j’étais heureux parce qu’elle se préoccupait de moi. Je la regardais prendre un bol sur un pied et verser le chocolat chaud sur l’autre. Elle se retourna vivement, sourit de toutes ses dents, posa le bol et m’enlaça avant de m’embrasser et de coller sa joue contre la mienne pour me raconter les trente minutes qu’elle venait de passer. Puis, elle me secoua les cheveux et me pinça les joues. Elle était vraiment belle et n’avait rien perdu de sa beauté intérieure ni extérieure. Son charme n’avait que grandi durant ces années et ses formes n’avaient pas perdu, et c’était pour moi un soulagement. Elle m’annonça qu’elle avait peut-être trouvé un emploi et on se réjouissait ensemble. Je me levais et la prenais dans mes bras, la serrant fort pour qu’elle ne s’enfuie jamais. Elle me disait que j’étais bête, et elle partait s’habiller. J’avalais promptement ma boisson et m’essuya les lèvres à l’aide d’une feuille d’essuie-tout. Je lui disais que je partais travailler, mais comme à son habitude, elle se dépêcha de sortir de la salle de bain pour m’apporter mon déjeuner et me dire de rentrer tôt sinon j’avais une fessée. Je l’embrassais alors, et c’était à mon tour de lui secouer les cheveux qu’elle venait de coiffer. Puis, j’entendais un « Je t’aime ! » et une porte qui claquait. Je me retournais et m’apercevais que les mots qu’elle venait de prononcer lui procurait une telle gêne qu’elle s’était réfugiée derrière la fenêtre pour me faire signe de la main. Je montais dans ma voiture et lui répondit avant de partir. Toute la journée, je n’ai cessé de penser à elle.

Comme à ce moment-là, où je ne me rendais même pas compte que j’étais arrivé. Parce que je ne voulais pas être déjà là. Je ne voulais pas regarder ces gens qu’elle aimait et leur dire qu’elle ne pouvait pas être là et les voir tristes de ne pas la voir en ce moment si important. Je ne voulais pas faire semblant de sourire parce que je n’étais heureux qu’en sa présence. Je ne voulais pas que ce jour maudit arrive. Je voulais qu’elle soit là, à côté de moi, en train de stresser et de me dire que ça ira, que je n’ai pas besoin d’elle pour surmonter cette étape. Que je n’avais pas à avoir des pensées négatives parce que je n’avais pas de raison.

Et les gens arrivaient. Ils s’agglutinaient autour d’un objet que je ne voulais pas voir et que je ne voulais pas réel. Alors, en ignorant leur parole, je fermais les yeux en rentrant mes mains dans mes poches et me réfugiais dans mes pensées. Où en étais-je ?

Ah oui. Je me suis garé devant la boulangerie pour lui acheter sa pâtisserie favorite au chocolat et une à la vanille pour moi. Je prenais aussi un croissant pour lui faire doublement plaisir en rentrant juste après. Et j’aimais imaginer sa réaction. Allait-elle me sauter dans les bras et m’embrasser en me disant que je n’aurais pas dû ? Allait-elle dire qu’elle était au régime ? Allait-elle rire et me dire qu’elle n’avait pas faim ? Ou allait-elle tout simplement les accepter avec un sourire au bout des lèvres ? Encore un mystère qui allait, cette fois-ci, être résolu dans les minutes qui venaient. J’attrapais mes clés de voiture et entrais à l’intérieur. Je saisissais le volant et m’empressais de rentrer. Parce que je devais rentrer tôt. Et je suis entré dans la maison, en criant que j’étais là. Mais aucune réponse. Je fronçais les sourcils et posais les pâtisseries dans la cuisine, puis je fixais un post-it à chats posé contre le frigo. Je souris et m’approcha pour le saisir, et en admirer l’écriture fine mais rapide de ma fiancée. Mais la déception m’enveloppa. C’était Shikaku qui avait écrit avec ses pattes de mouche d’allumer mon téléphone. Ça m'étonna qu'il eut utilisé les clés de secours que je lui avais donné. Mais, j'allumais mon téléphone, comme il était dit sur le post-it. Et c’était ce que je ne voulais jamais faire en réalité. Une dizaine d’appels manqués, une vingtaine de messages envoyés. Et c’est à cet instant que je m’inquiétais réellement. J’ouvris les messages de Shikaku. Puis… Le blanc total.

« Hé ! »

J’ouvrais les yeux et me retrouvais dans mon présent. Je tournais la tête vers mon interlocuteur. Shikaku, mon meilleur ami.

« Sale temps, hein ? »

Silence.

« Écoute, Shikaku, n’essaie pas de faire la conversation s’il te plaît.

- C’est fini. C’est à toi en fait de parler. »

Je secouais la tête. Il me regardait, incrédule et désolé.

« Yoshino est dans le même état que toi. Sa gorge s’est aussi nouée. Elle a aussi tremblé. Elle a aussi stressé. Mais maintenant, c’est à ton tour. Alors… Minato, vas-y. Fais-le pour elle. Fais-le pour Kushina.

- Qui te dit qu’elle aurait voulu que je le fasse ?

- Elle-même. »

Je le fixais, étonné et abasourdi. Elle le lui aurait dit ?

« Quand ça ?

- Il y a deux ans. J’ai une bonne mémoire. Alors ? Pour Kushina ? 

- Je… Je ne peux pas.

- Il le faut. Ils t’attendent.

- Elle est encore là, je sais que si elle avait pu, elle serait venue…

- Minato…

- Je sais que si je l’appelle, elle me répondra !

- Minato.. !

- Je sais que si je lui dis de venir, elle viendra !

- Minato ! Bon sang ! Ne me fais pas regretter mes paroles, s’il te plaît !

- Mais, Shikaku…

- Kushina est morte, ok ?! Et si tu crois être le seul attristé, tu te fourres le doigt dans l’œil ! Alors, s’il te plaît… »

Je pleurais et lui allait se mettre à pleurer. Sa voix se brisa.

« Pitié, Minato. Vas parler. »

Je baissais les yeux et opina, vaincu. Il me remercia d’un signe de tête et me laissa aller sur la tribune. Une crise cardiaque. Un cœur sensible.

« Bonjour, je suis Minato. Je suis le conjoint de Kushina. Enfin… J’étais. »

Votre fiancée n’a pas survécu.

« Je sais que c’est un jour aussi triste pour vous que pour moi, disais-je en déglutinant. »

Vous ne pourrez plus la revoir. Nous avons fait ce que nous avons pu. Toutes nos condoléances, disaient les médecins.

« Elle avait vingt-neuf ans. Et je l’aimais, continuais-je, la gorge sèche. »

Je ne pourrais plus la voir se tortiller ? Je ne pourrais plus profiter de ces matins en sa compagnie ? Je ne pourrais plus la voir rougir et bouger ses narines comme elle le faisait si bien ?

« Je… J’aurais dû ne pas partir ce matin-là. Mais, il ne faut pas avoir de regrets et… Il faut avancer, affirmais-je en ne croyant pas à cette phrase. »

Je ne pourrais plus la voir cuisiner sur un pied et sur l’autre ? Je ne pourrais plus profiter de nos baisers et de nos bêtises ? Je ne pourrais pas vivre avec elle toute ma vie ?

« J’espère que je garderais toujours l’image que j’ai d’elle : souriante et aimante. Et j’espère que vous en ferez autant, parce qu’elle… A juste rejoint les étoiles pour y briller elle aussi. Et il faut être heureux de vivre parce que nous sommes en vie. Et parce que ce qu’elle aimait le plus, c’était la vie… »

Mais elle ne pourra plus profiter de vivre, elle, non ? Pourquoi on nous enlève toujours les bonnes personnes ?

« C’était court. Mais si je devais la résumer, il faudrait un roman entier alors, je vais m’arrêter là. Merci de m’avoir écouté. »

Je m’approchais du cercueil et y déposa à l’intérieur mon alliance. Pour qu’elle puisse continuer de se tortiller. Kushina, je ne veux pas trouver d’autres femmes, je n’aime et je n’aimerai que toi. Alors, ne t’en fais pas pour moi. Je t’aime.

Je partais en direction de la gare, sans adresser la parole à ses proches. Mais j’y vais sans elle. Mais je suis sûr qu’elle aurait était là si elle le pouvait… Bon Dieu, que ces femmes me semblent laides et amères…