Chapitre 6 : De l'importance d'un ami

par Kokonut


Chapitre 6 : De l'importance d'un ami.


En ce glorieux jour qu'était le samedi, les lycéens que les cours ne poursuivaient pas jusqu'au zénith profitaient de leur journée de répit pour vaquer à leurs occupations délirantes, futiles, simplement reposantes. Ou il s'agissait pour eux de cuver la sérieuse cuite d'un vendredi soir mouvementé, arrosé de sirops cuivrés et sucrés que leur corps purgeait avec lenteur.

Contrairement à cette population grouillante, Sakura n'avait ni tourbillonné sur une piste de danse, ni avalé des cocktails doucereux, sa mère l'empêchant formellement de se rendre à ce genre de festivités, par protection forcenée de femme affolée à l'idée qu'un schéma identique se plaquât sur son poussin adoré. Suite à son inquiétant malaise passager, ramenée sur le pas de sa porte par le chevalier Sasuke que Takara Haruno avait couvert de remerciements chaleureux, la jeune fille avait quasiment sombré dans les limbes d'un sommeil lourd sitôt sa tête posée sur l'édredon. Afin d'être en forme pour affronter ce que lui proposerait le lendemain truffé de mystères, il lui fallait ces heures de repos. Grâce à elles, elle se sentait plus ou moins le courage d'affronter cette matinée de répétition de danse en vue du concert, et plus particulièrement la présence de Lee qui la révulsait sans qu'elle ne sût pourquoi, se fondant uniquement sur ce que son apparence montrait. La porte du vestiaire cliqueta sur ses gongs lorsqu'elle la referma, moulée dans son tutu rose flamant.

En pénétrant dans la vaste salle au plancher luisant et aux miroirs lustrés, Sakura mordit sa lèvre intérieure, tandis qu'elle suivait des yeux Lee, qui exécutait énergiquement et avec un enthousiasme hors du commun les exercices d'assouplissement typiques ; quelques étirements, des échauffements musculaires, une poignée de pointes pour accoutumer les articulations à ces positions peu naturelles. Il appliquait une ferveur appliquée dans chacun de ses gestes, signe qu'il ne prenait rien à la légère, et le voir ainsi attifé, dans cette tunique, déjà peu glorieuse pour un adolescent, mais de surcroît d'un coloris à l'élégance discutable, montrait à Sakura qu'il ne ressentait pas la moindre honte. Il s'acceptait tel qu'il était avec un naturel si simplet qu'elle se demanda un moment s'il subissait les boutades de ses camarades dans son lycée et s'il les supportait sans broncher.

Sa soudaine considération disparut comme dans un envol de pigeons alors qu'elle s'approchait suffisamment près pour respirer l'odeur de sueur émanant de son corps, qui témoignait de son travail appliqué. Une simagrée infect la défigura tandis qu'il la saluait avec entrain, les joues légèrement rosies d'une touche d'émotion qui l'enflamma à sa vue. En effet, il était particulièrement heureux de la côtoyer et ne cessait de lui en informer par des apostrophes mélioratives incessantes, des compliments qui auraient provoqué un rougissement immédiat chez la Haruno si leur provenance avait varié de bouche. Les « Belle Sakura » de Lee lui faisait froid dans le dos.

Habituellement, Madame Chuoi ne donnait pas de leçons le samedi mais exceptionnellement, pour que leur chorégraphie fût parfaitement rodée et synchrone, les clefs de la salle de danse leur avaient été confiées. Le thème « Sur un air russe » pour lequel l'enseignante avait opté cette année l'avait conduite à leur assigner le troisième mouvement du célèbre poème symphonique Schéhérazade de Rimsky-Korsakov, « The young Prince and the young Princess ». Bien que le morceau ne fût pas conçu au départ pour être un accompagnement de ballet, les mélodies suaves et enchanteresses, puis la métrique orientale, se prêtaient bien à la rythmique harmonieuse des corps et des portées.

Sakura était tombée sous le charme de Schéhérazade, mais on ne pouvait pas en dire autant en ce qui concernait Lee. Le moindre effleurement de sa part l'exacerbait au plus haut point, chose navrante car la chorégraphie ne se composait quasiment que de métaphoriques et diffus frôlements qui suggéraient l'amour crépusculaire des deux amants royaux. L'éviter relevait complètement de la lubie et elle risquait de ficher en l'air sa place d'étoile du spectacle, ce qu'elle ne désirait encourir pour rien au monde.

Écartant les bras, au fond de sa démence, Sakura retenait ses répliques acides qui lui coulaient comme du venin dans le gosier à chaque fois qu'il posait ses pattes sur elle pour qu'elle tournoyât au-dessus de ses musculeuses épaules, allant même jusqu'à proférer intérieurement qu'il faisait exprès de la tripoter ainsi. Bien entendu, son appui sur son corps se justifiait par les règles de sécurité élémentaires mais ce jour-là, Sakura exhibait sa mauvaise foi.

Une fois ses pieds délicats reposés à même le sol, elle compta ses pas -un, deux, trois- et fit marche vers son partenaire, agrémentant son avancée de fioritures techniques tout en grâce. A l'idée d'effectuer la prochaine portée, un voyant lumineux rouge se manifesta dans la tête de la demoiselle. Jamais elle n'avait tenté un duo aussi périlleux, bien qu'à son niveau il fût accessible avec de la concentration. Sans cesse doutant de ses capacités, un instant de doute crucial parcourut son esprit perturbé devant cette difficulté et la catastrophe se lisait dans ses yeux au moment où Lee jouait le rôle du tremplin et lui permettait de s'envoler à quelques mètres du sol. Elle ne lui communiqua pas son hésitation et sauta.

Tant bien que mal, la Haruno se risqua à poursuivre leur manœuvre et à anoblir son maintien, contractant durement ses bras et les muscles de son ventre pour se hisser plus haut encore, ce qui était considérablement risqué. En danse, la moindre faiblesse, même si le valseur pensait posséder les capacités de rectifier son incartade, pouvait être fatale. De prodigieux rats d'opéra avaient vu leurs rêves sur les plus scintillantes planches s'achever durement en même temps qu'ils heurtaient le terrible parquet terrestre, descendus de leur piédestal céleste.

Malgré son obstination dangereuse, la faute survint fatalement. La position approximative, non pas exacte, du couple de danseurs vacilla sur sa base. Pourtant solides, les bras de Lee palpitèrent en sentant le poids qu'ils soulevaient se contracter et tressauter plus que de raison. Le garçon leva les yeux pour s'enquérir avec inquiétude de l'état de sa camarade, soucieux à l'idée qu'elle eût une crampe, et son léger mouvement de la nuque suffit à souffler une tempête sur leur château de cartes. Sakura perdit l'équilibre définitivement, incapable de soutenir plus longtemps la position, et Lee ne put la retenir.

L'instant de la dégringolade sembla durer une éternité à la danseuse, qui chutait comme au ralenti. Ses yeux s'écarquillaient d'horreur tandis que le sol dur se rapprochait et sa bouche s'ouvrait pour qu'un cri strident s'en échappât. Seulement, ce n'était pas sans compter sur les réflexes de Lee, qui, voyant le danger menacer la jeune fille qui lui avait tapé dans l'œil dès la première fois qu'il l'avait vue, si fraîche toute en rose, de ses ballerines à ses mèches folles, mince et délicate, avait pris l'initiative d'amortir l'imminent choc de son propre corps. Il préférait cent fois mieux briser son bras en tentant de la secourir que de voir l'oiseau se briser les ailes à l'atterrissage.

Malheureusement pour lui, son action chevaleresque ne tourna exactement selon ses prédictions premières, soit qu'elle retombât plus ou moins durement sur lui sans anicroches. Dans sa volonté de bien faire, il s'était retourné brusquement, de sorte qu'il fît directement face à la figure de Sakura tombant et put observer durant quelques millièmes de secondes la frayeur qui glissait sur ses traits et la stupéfaction soudaine de constater qu'il restait là, comme un matelas entre elle et le bois lisse. Leur regard se croisèrent et immédiatement après, la collision eut lieu.

Leur organisme étaient à une proximité indissociable, membres entremêlés sournoisement sur le parquet de salle de danse qui accueillit la résonance sourde du plongeon des deux adolescents. Dos contre terre, sentant la poitrine absolument plate de Sakura se plaquer sur lui et accessoirement son poids entier, un grognement étouffé de douleur se bloqua dans la bouche de Lee. Le choc lui causait quelques souffrances mais, habitué à l'entraînement intensif donc aux désagréments qui en résultaient, un autre sentiment s'emparait de lui. Confusion plus déstabilisante encore pour le pauvre adolescent qui se sentait tout étrange face à Sakura qui le recouvrait ; les lèvres roses et chaudes égarées, entrouvertes, de Sakura, qui avait le souffle court et haletant, reposaient sur le coin des siennes, jetées là par le hasard de l'éboulement. Pris par une pulsion inexplicable et grondante, lui qui était si poli d'ordinaire, il lui suffit de se décaler sensiblement pour qu'un plein contact s'offrît à lui, qu'il savoura aveuglement. Elle était si jolie...

Mais apparemment, le plaisir n'était pas partagé. Lorsqu'elle se redressa violemment, au prix de quelques douleurs qui provenaient sans doute des bleus, résultats de son erreur, sa mine arborait les marques distinctes du dégoût. Son bras essuyait frénétiquement sa bouche et elle se retenait, par respect pour les techniciens de surface, de cracher par terre pour exprimer avec ardeur le mépris qui s'ajoutait au rejet premier de l'apparence du garçon, qui avait, comme les autres, commis une faute au nom de l'attirance physique que lui inspirait la rose.

« Toi... Sale... Sale petit vicieux ! cria-t-elle d'une voix aiguë, teintée d'une curieuse couleur de sanglots qui menaçaient d'imploser. »

Ses iris verts s'obscurcissaient et le menaçaient d'un courroux intolérable s'il daignait rétorquer un mot par-dessus sa sentence qui résumait le tourbillon d'insultes qu'elle voulait proférer mais que sa gorge enflée par une déception cuisante et l'envie de pleurer empêchait de propager. Cependant, déçu de sa propre réaction et averti par les quelques gouttes qui perlaient au coin de ses yeux, Lee passa outre l'avertissement :

« Sakura, attends ! Je suis désolé, vraiment désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris, c'était stupide, je...

-Oh, arrête avec tes excuses ! le coupa la Haruno avec une hargne excessive. Ça ne changera rien, tu as tout cassé... Oh, beurk, beurk, beurk, je m'en vais. »

Sans laisser le temps à Lee de piper mot, elle fonça en courant hors de la salle, toujours en tenue de danse, puisqu'à ce moment, son esprit ne s'occupait plus de ses affaires, de son sac, de l'incongruité de sa tenue, mais uniquement de ce baiser indésirable, un véritable parasite, une tache indélébile sur l'historique de sa vie. Où était donc ce bouton « Effacer » ? Où était passé la miséricorde ? Non mais ce n'était juste pas possible que cela lui arrivât à elle. Normalement, dans les histoires pour filles dont elle raffolait et qu'elle lisait avec béatitude, éclairée par la torche d'une lampe de poche, l'incident technique qui aboutissait au baiser accidentel de rêve ne se produisait qu'entre l'héroïne timide, en l'occurrence elle, et le prince ténébreux sur lequel elle fantasmait allègrement ! Ce baiser couronnait l'avènement d'une romance éternelle entre les amants, dont l'amour était scellé par ce pacte des lèvres...

Sakura Haruno n'avait, à proprement parlé, pas eu droit à son premier baiser mythique.

*

La rose marchait selon la dévastation qui menait ses pas, le regard fixé sur ses pieds pour empêcher ces ridicules pleurnicheries de romantique gluante de s'extirper de ses orbites et pour que personne ne vît sa mine ravagée. Ses pas ravageurs ne la menèrent guère loin de son centre de danse, comme si elle prévoyait déjà d'y retourner, sachant qu'elle ne pourrait rentrer directement à son domicile puisque ses effets personnels l'attendaient bien au chaud dans l'antre de l'horreur, de toute façon.

Dans ces moments d'errance et d'abattement, l'inconscient prenait la relève sur le corps qui lui obéissait alors docilement. Le gris du béton, légèrement recouvert de la couche humide qui trahissait la dernière pluie, fut remplacé par un sentier de terre brunâtre visqueuse, où ses ballerines que la matière molle tachaient s'enfonçaient. Reconnaissant ces cailloux familiers, la Haruno releva la tête et huma l'air plus sain du parc de son enfance, souriant, encore un peu dépitée. L'herbe folle poussait encore sans retenue, personne ne pensait à la tondre régulièrement, mais elle aimait l'été s'y rouler, en débardeur et en short, pour sentir les extrémités chatouilleuses des brindilles effleurer sa peau nue, espérant ne pas tomber sur un malencontreux excrément de canidé. Rassurant, le souvenir l'apaisa et calma son chagrin de jeune fille que la dure réalité avait assommée. Sakura se traîna jusqu'à un banc qu'elle appréciait occuper, non loin du bac à sable où trônait la maison de jeux qui avait un jour dû arborer des teintes rouges et vertes. L'humidité de ce samedi éloignait les gosses qui, dès les beaux jours, affluaient, eux et leurs rires d'enfants. Mais, alors qu'elle n'était plus qu'à deux pas du banc qu'elle convoitait, l'édifice aux couleurs passées attira davantage son attention. Moins que la maison en elle-même, c'était cette silhouette installée sur son toit qui retint ses regards, car dans l'inflexion noble de son dos légèrement incurvé, elle crut y reconnaître l'allure altière d'une posture, un vague sentiment de déjà-vu familier s'emparait d'elle. L'enfant lambda, trop petit, ne grimpait pas là, et Sakura assimilait cette taille à un adulte, quoiqu'une faiblesse se percevait chez l'étranger ; on ne venait pas impunément se réfugier sur le toit d'une minuscule maison au cœur d'un terrain de jeux.

Comme si le rayon ardent de ses prunelles l'élançait, il se retourna. Plus aucune doute ne lui était permis. La pâleur de ses lèvres, inéluctablement, revenait à une unique personne.

Un instant, Sakura se demanda pourquoi Sasuke Uchiwa avait besoin de se ressourcer au sommet de la petite maisonnée. Toutefois, le retour soudain d'une couche impénétrable de glace dans son apparence lui intima le silence. Il ne répondrait pas à sa question. Sa solitude ne s'exprimait pas, et encore moins ses attitudes.

Contre toute attente, l'adolescent, après une certaine attente, descendit de son perchoir et la rejoignit devant son banc de bois. Ses yeux, que Sakura décrivait comme profonds, car elle ne trouvait ni pupille ni contour dans cette étendue noire comme une nuit sans fin, parcoururent avec circonspection la plissure de ses yeux. Avec un frisson, elle en déduit que des poches mouillées y avaient élu domicile et elle se maudissait de lui apparaître encore et toujours comme l'éternelle collégienne braillarde, noyée dans ses propres émotions débordantes. Elle lui en avait fait des scènes, durant un long moment, entichée de lui, pour finalement arrêter ce carrousel infernal, comprenant qu'elle n'obtiendrait de lui que ce sempiternel air distant et impénétrable, symbole d'une négation constante qu'elle aurait beau piétiner, le message resterait identique.

Et puis, en le voyant là, elle se sentait encore tiraillée par ses anciennes passions, un passé qui l'empêchait d'avancer et la retenait, attirée par la beauté de sa personne et le mystère qu'il dégageait.

« Salut, croassa-t-elle, insipide, pour ne pas dire un mot en trop, une question de laquelle il s'échapperait. »

S'il était désarçonné par sa répartie totalement incongrue, dans la situation présente, où un instant de silence avait précédé sa salutation, il n'en laissa rien paraître.

« Salut, répondit Sasuke, à reculons. Joli costume, finit par ajouter, après quelques secondes de battement.

-Je fais de la danse, se justifia la jeune fille. Enfin pas ici... Là-bas... »

Sakura désigna un endroit vague en s'affalant sur le bout de bois réservé aux séants. Sasuke s'y installa presque aussitôt, les mains enfoncées dans les poches de son blouson de cuir seyant à la recherche d'une chaleur qui manquait cruellement à Sakura à ce moment. Le froid s'abattit subitement sur sa carcasse qui l'avait jusqu'alors ignoré et sa mâchoire s'agita fébrilement, entrechoquant ses dents. Pour réprimer un frisson qui courait le long de ses bras, elle frotta discrètement ses avant-bras, veillant à ce qu'il ne l'aperçût pas. Afin de se débarrasser de cette désagréable sensation, Sakura ne trouva d'autre solution que d'activer les muscles de sa mandibule caquetante, au risque qu'il la prît pour une affreuse pipette. Mais après tout, elle chassa rapidement cette idée, car il était évident qu'il la considérait d'ores et déjà ainsi.

Sakura était un être de parole qui, au moindre bouleversement, ressentait le besoin pressant de s'exprimer. Cette bousculade de mots dans sa bouche expliquait par moment les disputes futiles qui l'éloignaient pour un moment d'Ino, car la blonde également se désignait comme bavarde invétérée.

Sasuke, quant à lui, ne se définissait absolument pas ainsi et n'expiait pas sa bile par un flot de discours, la gardant au contraire enfermée en son sein, la cuvant, semblant attendre qu'elle débordât pour reposer et recommencer à entasser la matière noire, dans un cycle infini. Ayant côtoyé l'inépuisable Naruto et, pendant un temps, la pimpante Sakura, il avait développé une qualité dont peu de personnes pouvaient se vanter de posséder avec autant de finesse. Le don de l'écoute. Dans un monde de plus en plus égoïste, elle se faisait rarissime et exceptionnelle. Avoir à ses côtés un ami capable de simplement ouïr sans juger, sans donner un avis indésirable, sans rétorquer par une anecdote personnelle qui n'avait strictement rien à voir avec l'affaire en cours, sans feindre d'être intéressé et de bâiller à la moindre occasion, était une véritable chance.

Mais personne ne se rendait compte et admettait cette qualité à Sasuke, car lorsqu'il écoutait, rien ne modulait dans sa physionomie, et son attitude s'assimilait parfois au mépris ; voilà ce qu'amenait sa beauté glacée. Ses yeux vides, son nez droit, ses joues lisses et ses lèvres pincées... Beaux, lointains. Démythification de la beauté. Toutefois, quand il s'agissait d'amis sincères, il recevait les propos. Après le malaise inexpliqué qu'elle avait traversé la veille, Sasuke ne s'autorisait pas à la planter là, même s'il aurait pu le faire. Parce qu'il était mortel, le don de viduité ne lui était pas attribué, il ne comprenait donc pas encore à quel point Sakura serait liée à lui et que l'idée même de l'abandonner, à l'avenir, ne l'effleurerait plus.

Ne s'apercevant pas encore de ces microscopiques nuances dans son attitude, Sakura soulagea son chagrin débile d'un gémissement qui annonçait le début de l'averse. Les larmes chutaient avec vigueur sur ses joues rougies comme elle débitait, le timbre hachuré et mouillé.

« Il m'est arrivé un truc complètement débile et je n'avais pas envie de t'ennuyer avec ça mais maintenant que tu es assis là... C'est trop tard, je vais me plaindre et tu vas me supporter. »

Pourquoi avait-il la furieuse impression d'un piège qui refermait ses dents pointues sur lui ?

« C'est tellement futile... Tu vas juste me trouver encore plus stupide mais tu es un mec, et pour vous, ce n'est pas pareil du tout... C'est normal, enfin, non, mais... Pas aussi important.

-Hum, approuva-t-il brièvement, faisant mine de compatir à son malheur alors qu'il ne comprenant pas un traître mot de son charabia.

-T'es quand même un sacré acteur, fit Sakura parmi ses lèvres, souriant un peu. C'est gentil de faire semblant de m'écouter. Bref... J'ai été embrassée par erreur par un garçon horrible que je connais depuis même pas deux semaines et que je n'aime pas. Je ne le supporte même pas ! Et c'était mon premier baiser. Je suis pathétique... Mais... Mais... Ce n'était pas supposé être comme ça... pleurnicha-t-elle, en tentant de reprendre contenance en prenant le mouchoir que lui tendait maladroitement Sasuke, qui, non pas gentleman, préférait qu'elle débordât dans le tissu plutôt que sur son blouson. »

A travers le rideau opaque de sa chagrin mouillé, la Haruno vit confusément les traits blancs de Sasuke et la forme de son visage longiligne. Cependant, après qu'elle se fut mouchée dans un tumulte de trompette qui claironnait et qu'elle eut soigneusement essuyé les traces des cascades de sa peine enfantine, elle débrouillait mieux les détails qui lui avaient échappé. Soudainement ébranlée par ce que ses nerfs optiques envoyaient, un furieux sentiment scandalisé la secoua, comme elle voyait clairement s'afficher sur cette figure qui incarnait à ses yeux la plus parfaite beauté, un apparent rictus aux nuances dont elle ne saurait en exprimer les adjectifs convenables. S'y trouvait-il une forme de mépris ? A moins que cela ne fût du désabusement, et même une moquerie intime dont lui seul possédait le secret. La Haruno était anéantie. La voilà qui lui faisait des confidences et que répondait-il à cette preuve de confiance ? Sourire aux fondements inexpliqués !

Malgré l'amitié discutable sur son orientation que fermentait Sakura à l'égard du jeune garçon, lorsque celui-ci s'exprima sous la forme d'un ricanement qu'il n'avait pas eu la délicatesse d'étouffer, elle implosa :

« Je ne trouve pas ça drôle, moi, s'offusqua Sakura d'une voix plus aiguë encore qu'à l'ordinaire.

-Arrête de hurler, tu me casses les oreilles, fit-il, pas agressif pour un poil, simplement emporté dans quelque senteur ancienne qui caractérisait si bien les plumes d'un souvenir. Ta situation n'a rien de dramatique. »

A ce moment de la conversation, comme il en avait usage, il aurait pu ne pas fournir l'effort de poursuivre et de renchérir, alors qu'une continuation de sa phrase bravait sa langue aride de paroles. Cependant, à la vue de cette adolescente redevenue gamine, même si une pointe d'irritation subsistait, il se sentait épris d'une audace qui le poussait à lâcher le morceau de taille qu'il retenait encore par souci d'honneur. Ce n'était pas de la pitié, affirmait avec fermeté Sasuke. Il ne ressentait ceci envers personne, ne souhaitant pas que les autres lui réservassent le même traitement rabaissant. Mais il sentait que s'il ne rajoutait pas ce qu'il pensait être une consolation de taille, Sakura le détesterait foncièrement -si elle en était capable-, et il subirait une double ration de jérémiades.

Enfin. Tout le monde braquait des foules d'arguments raisonnables pour expliquer des impulsions totalement déraisonnables et pour se défendre afin que nul ne sondât ses véritables motifs, qui échappaient bien souvent à la raison de l'être humain...

Il se trouvait que Sasuke se trouvait dans ce tas d'humains, pour une fois commun. Par ailleurs, il se trouvait qu'il n'y avait aucune raison. Sauf peut-être un rapprochement infinitésimal entre lui et la rose.

« Comparée à la mienne, acheva-t-il le court instant de réflexion passé, catégoriquement, avec un soupçon de mystère. »

Si les yeux de Sakura eurent été des ballons, le souffle de pur épatement qui la saisit à l'entente de cette réplique aurait suffi à les gonfler et à provoquer leur éclatement en un rien de temps. Exorbités, les globes oculaires de la demoiselle ne lâchaient pas l'Uchiwa et les larmes qui pendouillaient encore se résorbèrent. Toute la curiosité typiquement féminine, à l'affut du moindre ragot, de Sakura se damnerait pour ouïr la suite.

« Ne me regarde pas comme ça. On dirait un lémurien. Je n'aime pas ça, dit-il, la coupant dans sa transformation. »

Le mammifère se reprit, ne voulant pas effrayer la mine de révélations qui n'attendait que d'être exploitée.

Sakura racla sa gorge.

« Ah... Ah bon ? chevreta-t-elle, glissant succinctement sur le banc en direction de Sasuke. Et... C'était comment ?

-Pire que tout. La personne en question était moche, repoussante, avait une haleine qui empestait la nouille instantanée, et je la détestais. Une personne du genre chiante jusqu'à l'os, c'est génétique, et tellement bruyante que même enterrée, cette personne trouverait le moyen de ressusciter pour s'amuser à jouer du xylophone sur sa cage thoracique avec ses radius pour baguettes... grommela-t-il.

-Oh ! Pauvre toi, s'exclama Sakura avec des accents sincèrement navrés au creux de sa gorge, telle les commères qui compatissaient aux malheurs de leurs congénères car elles y retrouvaient une part d'elle à laquelle elles se plaisaient à compatir et une autre, de laquelle elles se moquaient, trouvant pire encore dans l'anecdote narrée que dans la leur. Si j'étais toi, je ne supporterais pas de la revoir ! Elle a l'air horrible ! Tu la vois encore ? »

Cette fois-ci, ce fut bel et bien une moquerie qui fleurit sur ses lèvres sèches, et quelque chose dans ses yeux frémit, au loin, le rayon de lumière d'un phare qui s'extirpait du brouillard marin.

« J'aurais voulu ne plus jamais la revoir, comme tu dis, mais je la croise tous les jours de ma satanée vie, narra-t-il, lentement.

-Quoi ? Quelle plaie ! Moi, je suis tellement en colère que je ne veux plus jamais avoir affaire avec Lee !

-Même si je faisais tout monde possible pour l'éjecter de mon existence, cette personne me retrouverait coûte que coûte et me hanterait jusqu'à la fin de mes jours.

-Du genre collante, synthétisa Sakura. »

Après tant de détails superflus, la Haruno n'attendait plus que la révélation vitale, qui sans doute la gonflerait de jalousie mais soulagerait son esprit qui grouillait d'interrogations aussi tenaces que des moustiques affamés. Hé, pourquoi jalousie arrivait-il en premier comme sentiment dans son cœur ? Peu désireuse d'obtenir des conclusions identiques et navrantes, Sakura enchaîna sur l'ultime thème.

« Et... Euh, qui c'était ? minauda-t-elle. »

Deuxième occurrence de ce curieux et indescriptible trait qui écartait sa bouche en un semblant de sourire.

« Naruto Uzumaki. »

L'orage grondait en Sakura, qui lançait davantage d'éclairs meurtriers sur la poitrine tailladée de l'adolescente que de foudres à l'attention de son ami blond. Une grimace pourfendait les joues de la Sakura qui se cachait derrière un visage recomposé à la va-vite et elle se roulait intérieurement par terre, terrassée par la nouvelle.

Bien que cela fût particulièrement ardu et qu'une commotion cérébrale eut causé moins de dommages collatéraux, Sakura retrouva suffisamment de contenance et de stabilité interne pour hachurer entre des dents serrées de bouleversement un barbarisme qui exprimait le fond de sa pensée. Particulièrement amusé de la situation, malgré le souvenir cuisant qu'il révélait là, Sasuke continua. Néanmoins, il baissa d'un ton, histoire que nul autre que cette fille aux cheveux roses n'entendît. Il n'allait pas égrainer cela aux quatre vents, il tenait un tant soit peu à sa réputation.

« On était en dernière année à l'école primaire et on se détestait mutuellement. A un point tel qu'un jour, encore en train de se regarder en chiens de faïence, la tension a atteint son comble et Naruto, ce crétin congénital, pour essayer de m'impressionner, ce qui n'a pas fonctionné d'ailleurs, a grimpé sur la table et s'est agenouillé pour me dévisager. Nos nez se touchaient presque et c'était suffisamment désagréable. Mais il a fallu qu'un autre abruti fasse un mouvement brusque et catapulte Naruto. Il tombe sur moi, m'embrasse, on hurle, fin de l'histoire. N'ouvre pas la bouche pour me demander pourquoi tu n'as pas été informée de cet incident ; apparemment, lorsque nous nous y mettons, Naruto et moi, nous pouvons avoir l'air très menaçant... Oh, pardon, convaincant. Lapsus. »

*

En quittant Sasuke pour rentrer à sa salle de danse, Sakura frictionnait sa peau nue et crachotait un peu à l'encontre de Sasuke qui n'avait pas voulu étaler de sa galanterie soi-disant parce qu'elle risquait de l'abîmer. Mais le froid n'était qu'un tout petit désagrément, et la rose réfléchissait intensément depuis qu'elle s'était levée de ce banc en déclarant dans un sursaut de joie qu'elle était heureuse de ne pas lui savoir des attirances pour les hommes, non que cela lui eût frôlé l'esprit et qu'elle s'en préoccupât avec fétichisme.

Sakura leva son menton, haut, jusqu'à sentir son crâne toucher sa nuque et ses cheveux coulisser dans son dos, et lorsque ses lèvres s'entrouvrirent, quelque rire soupiré s'éleva dans l'air. Un accident. Elle couinait à propos d'un malheureux accident duquel Lee n'était pas à proprement parler responsable, puisqu'elle avait forcé la main à la figure, alors qu'elle était au courant des mesures de sécurité. Elle était même celle qui était à blâmer, ce qu'elle avouait d'un sursaut de conscience dans cette mare de mauvaise foi, et si le bon Dieu existait, elle interprétait ce signe comme une punition pour sa témérité bornée. La situation aurait pu s'aggraver mais s'était achevée sur un baiser.

Sasuke s'était trouvé dans une situation encore moins enviable que la sienne et il n'écrivait pas pour autant une tragédie. Certes, il gardait quelque dégoût face à la réminiscence du souvenir mais s'il lui avait narré ce morceau de passé qu'elle ignorait, s'il avait décidé d'ouvrir sa carapace d'huître timide pour calmer les sanglots d'une amie qu'il retrouvait, elle devait lui rendre honneur en suivant son exemple. Peut-être ne deviendrait-elle pas une amie intime de Lee, aussi intimes que l'étaient devenus Sasuke et Naruto au fil des années, mais elle devait pour commencer lui pardonner, pour coller à ses propres préceptes de pardon et de deuxième chance. Après tout, tout le monde avait plus ou moins embrassé un concombre dans sa vie.

Sakura espérait que le second s'annoncerait plus savoureux, et elle se surprenait à rêver de longilignes doigts perdus dans une tignasse rose, de cils pendus à des yeux égarés qui caressaient une joue, et que, si proche, une haleine exhalait son âme sur cette peau hérissée de frissons...

La naïveté d'un enfant est souvent le bouclier que dresse le rêveur comme ultime défense face à une réalité qu'il connaît et qui le dépasse...

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Le sac usé de Hinata avait repris sa place habituelle au pied de son bureau, soigneusement vidé de ses cahiers. Son initiale couleur lilas, à cause des épreuves des années, avait foncé, et quelques éraflures perturbaient le parfait alignement des mailles de la matière, mais malgré l'état vieillot de son sac à dos, elle n'avait pas le cœur à le jeter et à en acheter un autre. Sans broncher, il la suivait depuis ses années de collégienne et une profonde joie s'infusait en elle lorsque les images de ces premiers moments déroulaient dans ses pensées illuminées. Désormais, elle était grande et en s'admirant timidement dans l'immense miroir horizontal de l'entrée, elle rougissait d'une satisfaction ravie, car sa soif de savoir trouverait une source pure à laquelle s'abreuver. Le sac symbolisait ce souvenir, furtif, banal, celui de la journée de légère angoisse qui célébrait cette entrée dans une cour nouvelle, et Hinata s'attachait à ces mémoires d'enfant, comme elle aimait à recevoir des fleurs et à les admirer avec douceur jusqu'à ce que le fatidique et tragique moment où elle fanait ne survînt. A cet instant, elle prenait les pétales flétris entre deux doigts et il y tourbillonnait, parce que la jeune fille ne trouvait pas l'envie de se débarrasser de cette ancienne forme de beauté, à laquelle elle se liait plus profondément que quiconque.

Il était donc hors de question pour la Hyûga de s'adonner au traditionnel lancer de sac du vendredi soir pour les chanceux qui ne subissaient pas l'épreuve du samedi avant-midi enfermé au lycée, alors que les parfums envoûtants de la fin de semaine titillait déjà les narines et pressaient l'envie d'évasion. De naturel réservé, elle ne sortait pas durant ces soirs de repos, et ne s'adonnait donc pas à la deuxième phase de cette coutume observée et approuvée d'un accord tacite, qui consistait à momentanément faire abstraction de ce sac chargé et de ces corvées scolaires, jusqu'à ce que le temps les rattrapât et les frappât sur le crâne « Au travail ! ». En ce samedi matin, qui penchait lentement vers le midi, où le soleil, bien qu'étouffé par les nuages qui s'amoncelaient et moussaient, volumineux, Hinata se penchait studieusement sur ses devoirs. Entre une version de latin facultative et une lecture analytique, elle rêvassait en touchant du bout de son pied enturbanné d'un délicat chausson la pochette frontale de son sac, tandis qu'elle songeait que si jamais elle l'oubliait dans l'entrée, les dames de ménage à l'affut ne se questionneraient pas et s'en empareraient vélocement pour le jeter dans la corbeille à ordure, car son état n'était pas tout à fait dans les normes de la maisonnée. La simple idée de se pointer au lycée lundi sans avoir fait ses devoirs envoya un frisson courir entre ses omoplates. Elle redoutait les foudres de ses enseignants plus encore qu'un saut en parachute, sachant que Hinata avait le vertige. Devant eux, elle perdrait ses maigres moyens et bafouillerait sous le coup de l'anxiété, même s'il lui suffisait de plaider son exacte innocence. De plus, l'excuse « Avoir des femmes de chambre maniaques » ne se dotait pas d'une crédibilité à toute épreuve, car même l'usuel « Mon chien a mangé ma copie » se garnissait d'une plus vive auréole de vérité ; Kiba en avait déjà fait les frais.

Jamais elle ne pourrait expliquer à son père les remarques à propos de la paresse que les professeurs lui reprocheraient.

Dans un soupir étouffé, Hinata replaça une courte mèche de cheveux qui se baladait devant ses yeux blancs, puis sa main retomba sur son bureau d'ébène où les feuilles de cours s'alignaient avec une propreté exemplaire. L'image imposante de la figure paternelle domina un instant le flux de sa méditation et gela les fantaisies qui pouvaient y naître par l'austérité de sa posture et la sévérité de ses exigences que trahissait son visage tiré par des rides de travail et de sérieux. Une de ses doigts tâta le papier crayonné de stylo-plume. Elle ne saurait sans doute pas expliquer une marque de faiblesse scolaire, aussi infime fût-elle, comme un unique devoir inachevé. Que nul ne se méprît ! Là n'était pas un Œdipe, l'instinct enfoui d'une fille qui aimait tant son père qu'elle devait, par une force qui la surpassait et la contrôlait, braquer sur elle les projecteurs de la gloire afin que l'homme la vît et l'aimât. Au contraire. Hinata fuyait la figure de son père.

A peine eut-elle formulé cette pensée qu'elle sentit sa gorge se nouer et se serrer, ce qui lui tira une quinte de toux, dont elle se redressa rouge, honteuse de concevoir de telles pensées qui la scandalisaient elle-même, bien qu'une voix mesquine, peut-être celle de la raison, au fond d'elle lui répétait inlassablement que son père la tuerait à petit feu.

Pour échapper à cet étau qui se resserrait, Hinata saisit à nouveau son stylo-plume aux jolis motifs de moutons noirs et, pour se redonner contenance et ne plus se sentir indigne, elle poussa loin d'elle ses travaux littéraires en cours et s'attela sans plus attendre aux équations qui n'attendaient qu'elle. Le manuel de mathématiques pesait lourd dans son sac, et plus encore lorsqu'il reposait entre ses mains et qu'elle le contemplait avec un désarroi criant sur son beau minois. Les mathématiques, et les sciences en général, ne portaient pas Hinata dans leur cœur, qui pourtant avait tout tenté pour se lier avec eux d'une franche et solide camaraderie. Rien à faire, elle s'était constamment vu repoussée avec agressivité. Repoussée d'une côté par les principales matières de sa filière et poussée de l'autre par lui pour s'y jeter à corps perdu et y chuter. Il était le principal responsable de son orientation ratée, il fallait l'avouer. Non pas qu'elle fût exécrable, il y avait bien pire, mais les efforts qu'elle devait fournir pour se maintenir à un niveau acceptable la clouaient de fatigue et provoquaient une ribambelle de migraines. Si elle avait opté pour ce que ses préférences et ses talents révélaient d'elle, elle nagerait comme un poisson dans l'eau. Mais là encore, il intervenait avec grandeur en disant d'un ton impétueux, où respirait un mépris écœurant, que tout le reste ne servait, ne menait, ne conduisait, à rien.

Oh, et puis, elle se souviendrait toujours de cet humiliant cours de seconde où, éperdue et strictement égarée parmi les lignes et les lignes de calculs qui s'étalaient sur le noir tableau devenu quasiment blanc sous les monticules de craie à demi-effacée qui le tachaient, elle s'était ridiculisée. Ibiki, l'enseignant réputé le plus horriblement sadique de l'établissement à cause de sa parfaite connaissance de la psychologie lycéenne, avait surfé durant tout le cours sur un hors-sujet grandiose qui laissait l'auditoire pantois et silencieux, car il avait depuis longtemps abandonné l'idée de toute réflexion, se contentant de griffonner du papier. Lorsqu'il s'était retourné et avait cessé son monologue, il avait surpris la jeune demoiselle qui était la seule à relever le nez de son cahier, puisqu'elle tentait de comprendre avant de noter des choses qui la mystifiaient. Erreur de sa part ; elle fut expédiée au devant de la scène pour résoudre un exercice diabolique. Sous le coup de l'émotion, ne sachant strictement pas quoi répondre, sa main avait tenu la craie à quelques centimètres de la surface grisâtre, tremblante, et Hinata avait manqué de fondre en une crise de larmes sous les attaques de la pression, de l'auditoire qui murmurait et braquait ses regards sur elle uniquement et des remarques acerbes de l'enseignant qui cherchait constamment à endurcir ses élèves.

A l'évocation du souvenir cuisant, curieusement, toute envie de s'attaquer à ses racines carrées l'abandonna, et Hinata jeta l'éponge pour s'adonner à une pause bien méritée. Un coup d'œil sur son horloge lui informa qu'il était bientôt midi et qu'elle trimait depuis aisément cinq heures, voire six. D'un mouvement leste, elle referma son cahier tout en se disant que l'aide bénéfique de son cousin, qui aurait dû être le digne fils de son père, ne surviendrait pas comme une bénédiction ce jour-là. Lui n'avait pas la chance de se reposer le samedi matin, devant se rendre au lycée, et cet après-midi qui méritait d'être gravé dans les annales, il ne reviendrait pas directement sous leur toit après les cours, puisqu'il secourait une autre demoiselle en détresse...

Hinata n'empêcha pas le franc sourire d'étirer ses lèvres et de ravir son visage rond, comme elle pensait que Tenten possédait certainement une aura singulière qui attirait la confiance et l'amitié, dans toute son exubérance et sa facilité de dialogues. Devant ce regard encourageant et naïf, elle se sentait en confiance, plus qu'en compagnie de quiconque, sans doute parce que la brune avait été cette année la première à qui elle avait adressé la parole.

Une forme d'amusement s'empara de la Hyûga tandis qu'elle présumait qu'à sa place, Tenten n'hésiterait à balancer dans un recoin reclus ce qui ne lui plaisait pas pour s'emparer voracement de ce que pour lequel son cœur penchait. Encore enfant dans l'âme, la jeune fille de dix-sept ans n'avait pas encore développé un sens de la responsabilité suffisant qui, par devoir, la brimait dans ses envies, qui souvent lui étaient propulsées par des impulsions vivaces. Hinata enviait cette innocence dans ses motivations ; elle, elle ne croulait pas littéralement sous les angoisses et les remords dès qu'elle posait un pied sur un terrain doux.

Délaissant même l'idée de suivre l'exemple de sa nouvelle amie intrépide, Hinata glissa une main dans son sac pour en tirer la pochette en plastique qui contenant les feux de l'enfer, ces devoirs maison à répétition qui assaillaient la classe depuis le début de l'année. En l'ouvrant péniblement, elle y découvrit avec étonnement ses impeccables notes de ce cours de préparation à la philosophie qui l'enchantait et se demanda ce qu'elles faisaient là, alors qu'elle avait l'habitude de ranger minutieusement ses affaires lorsque la sonnerie retentissait, ce qui d'ailleurs était la cause de sa sortie tardive. La brune se souvint alors avoir été pressée par Tenten et Ino, puis sourit doucement tandis qu'elle s'affairait à classer ses papiers. Tsunade -un frisson la parcourait comme elle prononçait le prénom de madame la proviseur, qui refusait d'être interpellée par son nom de famille- avait beau afficher des airs d'extrême autorité et une sévérité qui en ébranlait plus d'un, elle restait dignement une excellente enseignante. Sa voix qui tonnait clairement remplissait l'auditorium d'une densité d'assurance et elle assénait les sentences avec certitude, pour que chacun sût les bases de la discipline. Lorsqu'il s'agissait ensuite de débattre et de polémiquer, sa grandeur naturelle, son maintien princier et sa volubilité d'expression venaient à disparaître, et à peine reculait-elle un pied, chaussé d'une chaussure à la fois gracieuse et d'une séduction presque diabolique, lui-même au reflet de sa beauté, et la place qu'elle avait occupé se vidait pour permettre aux lycéens de faire entendre leurs propos, librement. Un sourire s'égarait sur sa bouche en même temps qu'elle assistait à l'éclosion de pensées, et il se lisait avec aisance sur ses traits restés lisses et nobles malgré l'âge qu'elle traînait derrière elle et qui les mystifiait tous qu'elle avait besoin de ce florilège de réflexions pour raviver sa flamme. Elle savait alors qu'elle avait fait le bon choix.

Hinata aimerait suivre le chemin qu'avait emprunté cette femme forte, et si l'envie de métempsycoses n'était pas inconnue à la jeune fille, elle dut couper court à toute rêverie, car de la liasse de feuilles simples voleta un morceau de papier qui ne lui appartenait pas. Surprise, la jeune fille se détacha de ses activités pour le saisir du bout des doigts et le parcourir de ses yeux blancs élargis de curiosité. Pendant un instant, elle fronça les sourcils, persuadée d'avoir affaire à quelque pique mesquine de la part d'une de ses anciennes camarades de classe de l'année dernière qui se donnait à cœur joie de l'humilier à propos de son bégaiement qui n'apparaissait réellement que lorsqu'on la poussait hors des limites de l'entendement. Tant de classes s'agglutinaient dans l'amphithéâtre, elle ne se rappelait plus de leur provenance, se remémorant vaguement des classes économiques et sociales, des littéraires, d'autres scientifiques, des classes professionnelles... Des extraits d'une totalité, si bien qu'elle ne voyait pas qui porterait à merveille le chapeau.

Elle s'apprêtait à le jeter dans sa corbeille quand un détail accrocha son attention. Jamais une personne guidée par de viles et fourbes intentions ne prendrait la peine de calligraphier, si joliment que le cœur de Hinata manqua un battement de constater qu'une gentillesse lui était destinée, son nom et prénom, tracés de la plume affinée d'un stylo.

Sans qu'elle ne sût pourquoi, ses doigts tremblaient tandis qu'elle dépliait avec lenteur le fameux billet...


Douce Hinata,

Je te hais. Oui, je te hais. Je te hais autant que je te chérie. Car, depuis ce moment, cette seconde, que tu ignores, qui fait de moi ce lamentable être de papier, que jamais de toute ma vie je n'oublierai, quelle que soit le pouvoir de ma volonté, je pense à toi. L'instant... Inoubliable. Il restera à jamais gravé dans le marbre de ma mémoire.

Depuis longtemps, trop longtemps pour dénombrer les journées, je me réveille le matin en ta fictive compagnie car tu quittes un songe mensonger, je m'endors le soir bercé par un souvenir diffus mais prenant. Ton visage, plus beau encore que ceux des nymphes diaphanes et enjôleuses de la Grèce antique, me revient toujours, sans que je puisse faire quelque chose pour me défaire de cette image céleste.

Je ne pourrais jamais décrire avec fidélité ce moment, tant l'émotion fut grande et complexe, tant le sentiment qui me traversa ce jour-là fut fort. Je puis seulement dire que, dès que tes yeux, tes diamants, ont croisé les miens, si ternes en comparaison, les sables du temps ont cessé de couler. Tu m'as foudroyé. Pire qu'un coup de foudre, l'éclair lui-même est trop candide pour démontrer l'effet produit. Un coup de lune, comme tes yeux.

Non, le Big Bang dans mon cœur. Une tempête dans un grain de sable, un ouragan dans mon cerveau. Sauf que dans ton cas, ce n'était pas pour détruire mais pour faire naître ce que l'être humain a de plus beau en lui, et ce qui, malheureusement, lui donne le triste pouvoir de se démanteler ou de s'élever.

Tout se mélangeait à ce moment ; couleurs, sons, sensations. Je ne savais plus où je me situais, distinguer le haut du bas, ce que j'étais venu faire ici. Je ne me rappelais même plus de mon nom. Tout ce que je voyais, tout ce que je pensais, tout ce que je respirais, c'était toi, toi, toi...

Tu dois me croire fou. Fou à lier de m'éprendre d'une demoiselle qui ne me parle que si peu, et qui, lorsqu'elle parle, murmure un souffle précieux. Et pourtant, dès que tu t'adresses à moi, si rarement, je puis compter ces fois sur les doigts d'une main, j'ai le cœur qui vole en pétales de rose. Il explose tant ta voix est pure. Ou rien que le fait que tu t'intéresses un tout petit peu à moi me fait si plaisir que j'en craque.

Non, je ne suis pas dingue, ni dérangé. Juste fou. Fou d'une merveille, belle comme les étoiles, douce comme le satin.

J'ai peur d'être dérangeant et déplacé en avouant tout ce que je ressens sur ce minable bout de papier, aussi minable que moi qui n'aie pas le courage d'assumer ses sentiments pour venir te voir en face, te prendre la main et te déclamer ces mots. Je te fais peut-être peur, sachant que tu es d'une nature fragile. Mais, s'il te plaît, ne t'effraie pas. Cela me briserait le cœur de voir que je n'aurais plus la chance d'apercevoir ton sourire.

Je crois qu'il serait temps que j'arrête. Dès que je parle de toi, je m'emporte. Il serait impossible d'écrire tout ce qui se passe à travers ma tête quand ton souvenir effleure mes pensées. J'en aurais encore pour des pages et des pages, et bien plus encore, et j'imagine que tu ne tiens pas particulièrement à ce que j'envahisse ta pochette de philosophie de mes boulettes de papier. De toute façon, je n'ai pas l'intention de te dévoiler mon visage. Pas maintenant, je ne suis pas prêt.

Attends-toi à d'autres missives de ma part.

S'il te plaît... Ne le jette pas... ?


Lâché des doigts qui l'avaient tenu, le papier papillon flotta quelques instants avant de venir reposer sur les cuisses de la jeune fille dont le regard ne déviait pas de la place vide qu'avait occupé les lignes tracées d'une écriture étirée et gracile. L'écartement entre ses sourcils et ses orbites défiaient les lois de la normalité, et un bruit pour le moins qualifiable de saugrenu gargouilla d'entre les lèvres entrouvertes par le choc de Hinata, mais après qu'elle l'articula maintes fois, bloquée sur la formulation, on eût compris vaguement qu'elle n'en revenait pas . Une sentence bredouillée « Une déclaration d'amour ? » tourbillonnait dans sa bouche avec tout ce que l'inconnu et le déroutant avaient de sensationnel et de perturbant, provoquant sur leur passage des zébrures de surprise, des élans d'incompréhension car après tout, personne ne pouvait décemment s'intéresser à une morue dans son genre, et un soupçon de flatterie dont elle rougissait.

Son cœur martelait contre sa poitrine jusqu'à l'assourdir. L'effet d'une pareille déclaration déconcertait toujours quiconque se trouvait en être le destinataire, mais l'effet combiné de la nouveauté agrandissait la stupéfaction qui emplissait Hinata et la transformait en véritable automate. Avec des gestes saccadés, la Hyûga se leva de sa chaise et sans repousser son dossier, elle sortit de sa chambre, parcourut les couloirs, déboucha sur la cuisine et une fois postée devant le réfrigérateur, elle en ouvrit la porte supérieure, celle qui abritait l'hémicycle de la congélation. Aussitôt, des spirales de froid visibles à l'œil nu émanèrent du compartiment recouvert d'une fine couche de givre.

Sans plus tarder, Hinata se hissa sur la pointe des pieds et fourra sa tête bouillonnante à l'intérieur même du congélateur et en tendant bien l'oreille, on put percevoir un diffus sifflement soulagé qui émanait de la cervelle sauvée par l'action du froid.

« Et maintenant ? Je fais... quoi ? s'extirpa la phrase en créant dans son sillage des moutons gris glacés. »

Qu'on perturbât sa vie sans vagues la mettait dans tous ses états, et Hinata, la tête isolée, écoutant le ronronnement de la machine, regrettait presque d'être tombée sur cette missive qui déréglait son horloge à coups de massue.

Mais si elle pensait sincèrement ne pas mériter ces éloges pompeuses et se cachait de recevoir l'auréole de roses brillantes, une partie d'elle, que contrôlait l'infime et minime part d'amour-propre, miaulait de plaisir au souvenir de ces beaux mots que personne ne lui avait jamais dits. Ils la déboussolait dans le meilleur sens du terme possible et résonnait dans la part féminine réservée aux fleurs bleues et aux chuchotements des guimauves qui venait tout juste de s'éveiller en elle.

Toutefois, Hinata, effrayée par son propre pouvoir de fabulation, planta vigoureusement une barrière dans son esprit pour contenir le flot de pensées contradictoires et indéchiffrables qui y foisonnaient et tenta de redevenir la jeune demoiselle posée qu'elle avait toujours été. Elle trouverait bien une solution à son problème, parce qu'elle était perspicace et terre à terre et que ce genre d'incident ne devait pas ficher ses neurones en l'air...

En dernier recours, appeler Ino ne serait pas totalement idiot...

La pondération la gifla ; avertir Ino et la mettre sur la piste d'un ragot, en particulier s'il concernait Hinata et un mystérieux poète à la plume d'or, c'était synonyme de folie.

Mais comme la pondération ne semblait pas avoir une grande emprise sur l'idiotie de Hinata ce jour-là, la Hyûga extirpa sa tête du congélateur sous le regard médusé de sa petite sœur qui passait par là par le plus grand des hasards, et tandis qu'elle lui adressait une salutation et un sourire perdus qui suffirent à doubler la perplexité de la cadette, Hinata se demandait si son portable avait fini son chargement...

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Assumant parfaitement l'étiquette de la moule du samedi matin, Ino avait profité de la vacuité de son entière journée pour mettre à profit son avant-midi et se prélasser dans une grasse matinée particulièrement obèse, puisqu'aux environs houleux de treize heures, elle croyait être dans un état stable qui lui autorisait de marcher sans se prendre les pieds dans les poussières du tapis.

Elle bâillait aux corneilles lorsque la sonnerie glamour de son portable, une reprise abominable de « Pretty Woman » aux allures électroniques et psalmodiée par une pseudo-diva sans doute blonde platine, explosa dans sa chambre aux volets encore clos. En sursautant et en s'étalant de tout son long sur son lit, elle s'empara de l'engin et y décrypta avec surprise le nom de « Hinata ».

« Allô ? fit-elle avec curiosité. »

Au cours de la courte conversation, le visage d'Ino, encore marqué par les restes du sommeil dont elle sortait à peine, emprunta plusieurs simagrées, signes de l'incrédulité suspicieuse qui naissait en elle à l'entente du discours de son amie. Au bout d'un temps, Ino décolla l'appareil de son oreille en le fixant avec des sourcils nettement froncés. Sérieusement, elle savait qu'elle n'était pas du matin, mais il était tout à fait normal de ne pas piper mot à ce baragouinage composé de « mot... philo... perdu... congélateur » dans ces termes et dans cet ordre. La Yamanaka se promettait d'en toucher un mot dès à Hinata qu'elle y penserait, et haussa les épaules en prédisant qu'il s'agirait sans doute de jamais.

Enfin, Hinata s'était certes étouffée mais dans ce laps de temps, elle avait eu la chance d'apprendre que Tenten ne serait pas seule d'ici peu, et tandis qu'elle observait l'écran de son portable où treize heures douze s'affichait en chiffres lumineux, elle s'amusait à imaginer le moment où le cousin Hyûga frapperait à la porte, lui imaginant une ponctualité maniaque. Lorsque treize heures treize succéda à la minute précédente, Ino cessa de jouer les metteuses en scène d'un moment auquel elle aurait adoré assister pour contempler en gloussant les rougeurs adorables du visage de la jeune fille, parce qu'à vrai dire, toutes ces histoires qui ne la concernaient pas et remplissaient les autres de joie lui rappelaient avec sadisme qu'elle ne rêvait pas et était complètement abandonnée ce jour-là. Et pour une fille comme Ino, c'était sacrément déprimant.

Encore dans son pyjama spécialement réservé par ces grandes occasions où elle flirtait uniquement avec la solitude, parce que la famille ne comptait décidément pas, elle déambula dans le couloir de son appartement jusqu'à ce qu'elle en eût assez de ne plus savoir quoi chanter pour passer le temps, et elle s'écrasa sur le divan qui poussa un soupir en recevant la masse qui s'écroulait d'Ino.

Le téléviseur allumé par l'appui sur le bouton de la télécommande diffusait des images bigarrées et s'en extirpaient des sons bruyants aux mélodies publicitaires lumineuses et enfantines, ses yeux fatigués reçurent les illuminations comme s'ils étaient poignardés. Mais comme on s'habituait à tout, même aux désagréments et à l'ennui, Ino ne s'en préoccupa plus après quelques minutes passées à entendre les rires pré-enregistrés. Juste comme elle songeait avec appétit qu'un sachet de chips format géant formerait un acceptable petit-déjeuner, la Yamanaka prit le temps de s'observer, et manqua de ricaner de sa propre allure.

Ordinairement, elle ne manquait pas d'entrain, elle en avait à revendre et elle appartenait à cette catégorie de personnes toujours prête à foncer dans le tas et qui, une fois le mécanisme engendré, piaillait d'une voix de crécelle jusqu'à l'épuisement total des fonctions du cerveau qu'elle ne sollicitait qu'en cas d'extrême urgence, car réfléchir épuisait beaucoup plus que parler d'après les récentes études qu'elle avait elle-même pratiquées. Ino employait habituellement cette fulgurante source d'énergie dans des relations minutieusement choisies pour être passionnantes mais à court terme, car s'engager sérieusement à son âge, tout juste seize ans depuis le vingt-trois, lui paraissait bien inutile. Personne ne songeait vraisemblablement à foutre toute une jeunesse en l'air en réservant ses beaux yeux à une unique personne et se retrouver à l'agonie en cas de rupture, puisque rien n'était éternel, très peu pour elle, merci !

Cependant, ces derniers temps, il semblait que les prétendants se faisaient plus rares et à des moments qui s'espaçaient progressivement. Non pas qu'elle eût épuisé le personnel subalterne masculin de son lycée, elle était loin de diffuser ses attentions de manière aussi excessive, mais soit elle affinait ses critères et sélection et en devenait donc plus astreignante, soit la gente masculine ne s'attardait plus sur sa démarche souple et d'un naturel séduisant et à l'envoûtement de ses yeux bleu ciel. Si la deuxième option avait été la plus juste, Ino en aurait été ravagée mais à en croire les œillades appréciatives dont elle était l'objet régulièrement, ce n'était pas le cas. Cela venait alors d'elle.

Un puissant « bref » poussé par le peu d'envie de creuser cette réflexion passa les lèvres d'Ino, qui balaya l'air de sa main et s'apprêta enfin à se lever et attraper goulûment l'aliment salé sur lequel salivait son désir. Quelque part, à un endroit qui lui semblait à ce moment trop lointain pour qu'elle daignât hérisser son petit orteil, son portable sonna. L'idée que ce fût important l'effleura mais comme toujours dans ce genre de lutte entre une vague impression et une flemme évidente et affirmée qui dominait le corps en l'anesthésiant de paresse, la mollesse l'emporta. Lentement, Ino ferma les yeux, croisa ses doigts sur son petit ventre plat et oublia l'espace-temps, avec les nombreuses reprises de « Pretty Woman » qui l'accompagnait.

Soudainement, la voix de sa mère, perçante et réveillée, car elle était toujours sur le pied de guerre aux aurores pour les besoins de son travail, journaliste de mode dans un journal qui prenait peu à peu une respectabilité dans le monde des paillettes, retentit dans l'appartement :

« Pupuce ! C'est ton téléphone ! Ça fait cinq fois qu'il sonne !

-Maman, va me le chercher, pleurnicha Ino. S'te plaît, ajouta-t-elle pour faire bonne figure. »

Se tortillant sur son divan, la blonde poussait peut-être le jeu de la larve trop loin mais sa maternel revenait tout de même de sa chambre, dans un excès de zèle qu'accompagnait un soupir entendu qu'elle lâcha en lui tendant le portable et qui exprimait clairement sa conception de la dernière fois. Chaleureuse, Ino se répandit en remerciements tandis que sa mère lui souhaitait d'un baiser sur son front une bonne journée. La jeune fille, la tête renversée sur le bras du sofa et cachée par la cascade de cheveux d'un blond soyeux, regarda le dos cambré de sa maman qui partait, sa mallette de travail à la main, même après que la porte avait été fermée. L'effluve de son parfum raffiné s'imprima sur les tissus olfactifs de son nez et elle frotta légèrement l'endroit où s'étaient déposées les labres douces.

Puis, comme tirée de sa rêverie, elle jeta un œil lassé sur le numéro inconnu que lui transmettait son répertoire d'appels manqués. Ino s'apprêtait à abandonner à nouveau l'appareil lorsque pour la sixième fois consécutive, il vibra et chanta son « Pretty Woman » qui tendait vers le redonnant à force d'être ouï. Dans un élan de narcissisme, la jeune fille appréciait qu'on l'aimât tant qu'on s'acharnât à l'appeler dans l'ultime but d'entendre le son merveilleux de sa voix et ce fut ce qui la poussa à répondre :

« Allô, susurra-t-elle.

-Bien le bonjour, très chère compatriote de mathématiques.

-Hein ?

-Me dis pas que t'as déjà oublié, ça me vexerait, fit la voix, feignant de se décomposer de chagrin. »

Ses méninges se triturèrent quelques instants. Elle visualisait la salle de mathématiques et ces fichues places attribuées que leur imposait le pourtant gentil Iruka, puis comme elle tentait de se remémorer pourquoi diantre ce positionnement l'irritait autant, l'illumination surgit.

« Kiba ?! glapit-elle en dégringolant de son siège.

-Tout juste, Auguste !

-Mais comment t'as eu mon numéro ? geignit-elle.

-Je l'ai eu de Shikamaru, qui aurait pu le voler à Naruto, qui l'aurait obtenu grâce à Sasuke, qui l'aurait eu de Sakura, mais comme Shikamaru l'avait, ça m'a facilité la tâche, répondit-il gaiement.

-Non seulement t'es pas drôle mais en plus... T'es pas drôle, grinça Ino en s'emparant d'un calepin de notes et d'un stylo qui ne fonctionnait que par intermittence laissés sur le guéridon. Bref, maintenant, qu'est-ce que tu me veux ?

-C'est à propos de la semaine des faveurs, entama le jeune garçon.

-Hop hop hop, si c'est de cette torture dont tu veux me parler, alors ciao ! »

Par réflexe, ses lèvres esquissèrent la forme qu'entraînait le mot « bella », de la chanson niaise éponyme, mais elle se retint juste à temps, afin qu'il ne crût pas une sottise absurde. Et aucun lapsus révélateur ne s'embusquait là-dessous. Mettant sa menace à exécution, elle éloignait le téléphone de son oreille, prête à enfoncer le bouton de la fin d'appel, lorsqu'une voix tonitrua farouchement des « Minute ! Minute ! » si sonores qu'elle ne put prétendre ne pas les entendre. Comme un grain de miséricorde subsistait en elle, elle se surprit à poursuivre cette conversation.

« Je t'accorde deux minutes, déclara-t-elle.

-J'ferai vite alors. Bon, comme la majorité des groupes a l'air de plus ou moins s'apprécier, je parle pas de Shikamaru et Temari, ils sont hors classement, je me suis dit qu'on devrait peut-être essayer de faire preuve de bonne volonté...

-Viens-en aux faits, le pressa Ino, les yeux rivés sur les chiffres qui défilaient sur le lecteur de DVD.

-Ça te dirait de venir au cinéma avec moi, cet aprem' ?

Avec circonspection, la Yamanaka mesurait la portée de sa demande, innocente en apparence mais qui, en connaissant Kiba, celui qui était si gentil avec ces demoiselles que cela en devenait dangereux, pouvait s'avérer maléfique. En parfaite stratège des relations entre hommes et femmes, elle n'ignorait pas les risques d'une escapade d'apparence amicale dans une salle de cinéma, noire, renfermée, propice aux murmures et regards dérobés... Après, elle ne disait pas si elle avait été la victime ou le cerveau de ces manigances mais le résultat était tel qu'elle se méfiait. Après tout, de ce qu'on chuchotait au lycée, il avait une jolie liste de conquêtes qui rivalisait presque avec la sienne, même si elle restait la meilleure de tous... (Peut-être ne devrait-elle pas se vanter de ce genre de choses, mais Ino n'avait pas vraiment conscience du bien et du mal de ses courtes liaisons sans avenir.) Kiba obligatoirement maîtrisait donc ces techniques infaillibles.

Néanmoins, après un regard à son pyjama farfelu, trop large, qui lui boudinait les cuisses, elle se mit à reconsidérer ses doutes. Et après réflexion, tout compte fait, Ino se leva lentement de son canapé et observa les alentours, toujours muette. Passer une semaine aux côtés de quelqu'un avec qui on avait survécu pendant une heure et demie serait certainement plus aisé que de supporter cette même semaine avec une personne avec laquelle cinq heures de mathématiques hebdomadaires la confinaient aux ultimes recoins de sa tolérance.

Oh, et depuis quand se posait-elle ce genre de questions ? La chose était simple : une fille de son genre refuserait-elle ?

« Hé ho, y'a quelqu'un au bout du fil ?! brailla Kiba, qui, certainement lassé d'attendre, se rebellait contre ce mutisme.

-C'est d'accord, s'écria la blonde. A trois heures et demi devant le cinéma. »

L'Inuzuka eut un moment de stupéfaction qu'il tenta d'étouffer grâce à la distance que permettait d'entretenir le dialogue téléphonique, et heureusement n'apercevait-elle pas sa mine ahurie mais enchantée.

Se raclant la gorge discrètement, il enchaîna rapidement pour qu'aucun doute ne planât :

« Cool. Ça roule, ma poule, alors, susurra-t-il avec un fond de voix chaleureux, reprenant son habile habit de Don Juan.

-Pas ma poule, le tempéra la jeune fille, sèche comme un raisin.

-Allez, à tout de suite, ma poule, rigola-t-il franchement, se demandant après avoir raccroché s'il ne se découvrait pas là une tendance sado-masochiste jusqu'alors inavouée. »

Tandis que d'un autre côté de la ville, Ino marchait vers sa chambre pour décider de sa tenue et claquait son portable comme elle claquait sa langue contre son palais, baragouinant ensuite un « Pauvre type ! » qui témoignait de plus de mépris qu'elle n'en ressentait réellement pour le brun, Kiba étirait ses bras musclés par-dessus sa tête.

Heureux d'avoir échappé au vent magistral auquel il s'attendait, il rejoignait la salle de bains en grattant l'arrière de son crâne, tic significatif chez lui.

*

Le binôme arbitrairement désigné comme étant le deuxième se retrouva à trois heures et demi et des poussières, beaucoup de poussières, devant l'unique mais non des moindres cinéma de leur ville en développement. Bien entendu, lorsqu'Ino Yamanaka posait une heure de rendez-vous, il était entendu de ne pas compter les éventuels retards et accidents de parcours dans cette approximation. En réalité, elle était sortie de sa douche bouillante et revigorante alors que trois heures et demi sonnaient et, sans davantage se presser, car il était de notoriété publique que le stress vieillissait avant l'âge, elle avait minutieusement sélectionné sa paire de chaussures puis oublié ses clefs, son portable, son gloss à lèvres, sa pince à épiler...

Toutefois, il s'avérait que Kiba avait momentanément occulté ce détail agaçant et, s'il poireauta vingt minutes supplémentaires, seul, les mains dans les poches, il mit à profit ce temps pour discuter avec trois demoiselles qui sortaient d'un de ces navets américains où seules les tronches des acteurs ressemblaient à quelque chose, pour ne pas cracher vilement que leur jeu était franchement mauvais. Armé de ce genre de sourire qui en désarmait plus d'une, il assistait à une pluie de gloussements et de rougissements, son contentement de lui-même s'enflait, et il s'apprêtait à répondre à leurs interrogations sur son nom, sa présence solitaire en ces lieux, lorsque la silhouette d'Ino se découpa sur le croisement de la rue.

Elle patientait au feu de circulation, les cheveux attachés mais libres dans l'air débridé du vent, une main plaqué sur sa mèche pour élargir son champ de vision. Son allure raffinée, pointilleuse, terriblement séduisante, pâlissait les corps des passants qui évoluaient autour d'elle, tant l'aura qu'elle dégageait mêlait les particules de sa personnalité envahissante. Rien que la pointe hardie de ses chaussures blanches trahissait sa pensée folle, sa courte jupe à volants sous-entendait sa frivolité, et son gilet en jean exhibait sa jeunesse et sa liberté. N'importe quelle fille s'effaçait devant la vorace Ino, et ces trois demoiselles qui entouraient Kiba à cet instant ne furent pas exemptes à cette triste vérité.

Malheureusement pour elle, il s'avéra que la bise ne camouflait pas suffisamment de paysage aux yeux perçants de la jeune fille, car dès lors que ses iris bleus s'accrochèrent sur lui et constatèrent avec un mélange d'effroi et de scandale qu'il traînait avec des filles, alors qu'il lui avait proposé de l'accompagner. Un sursaut de rouge furieux envahit ses joues que déformèrent une horrible grimace de colère. On ne la reléguait pas impunément au second plan, foi de Yamanaka !

Avec à peine un regard de sécurité aux alentours qui grouillaient de véhicules en mouvement, Ino franchit le passage piéton d'un pas éléphantesque, allant même jusqu'à hurler sur les voitures qui la klaxonnaient, comme si la faute leur revenait entièrement. De toute façon, s'ils l'écrasaient, elle jubilerait en sachant qu'elle avait eu raison et que la justice pénale leur collerait un splendide procès, car toujours le piéton était roi. Un frisson courut presque le long de la colonne vertébrale comme il l'observait se rapprocher et fusiller les importunes dès son arrivée auprès de lui.

Toujours avec des flammes vivaces au creux de ses pupilles, Ino les fixa avec acharnement jusqu'à ce qu'elles ne fussent plus que des ombres qui disparaissaient derrière le coin d'une rue. Puis, comme l'Inuzuka laissait malencontreusement passer un soupir au coin de ses lèvres, la jeune fille sauta sur l'occasion pour se retourner vivement vers lui, un air terrible affiché sur son joli minois.

« Une chose à savoir avec moi : je ne t'aime pas mais lorsque tu es avec moi, interdiction formelle de flirter. Ou je te castre, ajouta-t-elle après une sage méditation.

-Pourquoi ? Qu'est-ce que ça peut te foutre ? lâcha Kiba, qui ne comprenait pas du tout le mécanisme complexe et impénétrable de la machine féminine activée sous le coup d'une jalousie latente, car oui, aux yeux du garçon, cela y ressemblait fortement.

-C'est comme ça, un point c'est tout, claqua Ino. Tu as lu le Manuel du Parfait Petit Gentleman ?

-C'est quoi cette connerie ? fit-il, déboussolé.

-La connerie, rectifia la blonde, c'est ton comportement, pas le Manuel du Parfait Petit Gentleman, que tu n'as visiblement pas lu. Tu aimerais que je préfère une moule à toi ? Non, hein. Et bien c'est la même chose ! Maintenant, j'ai plus envie de voir un film à cause de toi. Viens, on va marcher, décida-t-elle subitement. »

Sous le coup de l'emportement, elle attrapa sa main et l'entraîna vers les rues agitées par le repos du samedi après-midi. Les visages joviaux et souriants défilaient devant eux, et Kiba ne les apercevait que vaguement, surpris par la fermeté de la main douce qui glissait un peu à cause de la crème à l'aloès qu'elle appliquait tendrement chaque matin. Il se souvint avoir tenu sa paume à peine quelques minutes, le temps qu'elle se souvînt qu'elle était en colère et que le moindre contact physique était proscrit, car leur relation dite amicale ne servait qu'à assouplir leurs liens en prévision d'une semaine. Alors qu'ils se dirigeaient dans les allées, prenant conscience de cette proximité, elle délesta sa prise sur sa main, et alors qu'il tentait de la raffermir pour ne pas l'égarer, elle s'évinça, évitant alors le regard aigu qu'il lui adressa.

Ino n'avait vraiment pas envie de s'aventurer dans ces eaux-là.

Là-haut, il ne restait plus grand-chose du ciel, grisâtre, annonciateur de l'automne, et elle mordit sa lèvre inférieure en songeant que cette fureur n'était pas aussi candide qu'elle l'affirmait. Derrière ces genres de coups de sang se frayait toujours une raison plus obscure, mais ce n'était pas Ino qui s'attèlerait à la décortication de ses élans psychiques ce jour-là. Les pupilles rivées sur le chemin qu'ils empruntaient, elle avançait au hasard.

Mais qu'importe. Elle se contenta de l'engueuler à chaque fois que ses yeux vadrouillaient sur les passantes. Et pour le maintenir à l'écart, elle se préserva soigneusement d'attraper sa main, préférant sa capuche, et ce même si elle devait l'étrangler et le forcer à traîner par terre sur les fesses.

¤O¤

Si elle comptait minutieusement depuis le début de la journée, depuis l'heure complètement loufoque de son réveil, soit six heures du matin, où elle avait littéralement giclé hors de ses draps en dérapant sur sa chemise de la veille laissée pour morte au pied de son lit car elle croyait être en retard, Tenten était allée douze fois aux toilettes. Et ce n'était certainement pas le malheureux verre de jus de pomme qu'elle avait avalé au lever du lit qui était la cause de ces allers-retours incessants.

A en croire l'état déplorable des ongles de sa main gauche, ongles grignotés, courts, irréguliers, ongles de garçon, l'anxiété la rongeait jusqu'à apposer une marque sur son corps. Ses profonds yeux noisette ne quittaient pas la petite aiguille de la pendule de son salon qui effectuaient sans relâche sa course circulaire le long du cadran et lorsqu'une minute de plus fut indiquée, une nouvelle bouffée de stress, fulgurante, la harassa et elle s'écrasa sur son canapé pour calmer son envie de déguerpir à nouveau au petit coin. Un prodigieux soupir qui apparaissait comme sans fin souleva sa poitrine et la descendit en la creusant comme elle battait des jambes dans le vide et marmonnait des paroles étranges pour évacuer la vapeur. Encore exactement six minutes et son supplice s'achèverait. Quelle mouche l'avait piqué, celui-là, pour proposer cela ? Tenten avait l'impression de devenir outrageusement délurée et son plus jeune frère, Kino la puce sur pattes, resté à la maison tandis que ses parents partaient en dîner chic et son autre monstre de frangin embêtait quelqu'un d'autre chez un ami, acquiescerait probablement.

Dans un premier temps, il lui avait suffi d'annoncer la teneur de ses prouesses en histoire pour mettre le feu aux poudres et déclencher l'hécatombe du siècle, et la Wang Zu, pensant bien faire, jeta un seau d'eau froide qui au lieu d'éteindre les flammèches les attisa. Déclarer innocemment qu'un ami viendrait, dans sa grande générosité, lui porter secours, ne fut pas tout à fait bien pris par la poule qui lui servait de maternel. En effet, à l'entente du masculin singulier, Madame Wang Zu se hérissa et bredouilla d'une voix aiguë qu'il pouvait être un « méchant pervers violeur » qui attenterait à la vie de sa pure enfant en feignant accomplir une bonne action. Bien que manquant d'éclater de pouffer dès qu'elle eut ouï le qualificatif apeuré, Tenten, entre des sanglots de rire, avait bien tenté de la rassurer sur l'intégrité de son acte. Cependant, comme rien n'arrangeait la situation, elle n'eut d'autres choix que de mentir honteusement. Pas de panique, maman, Neji était gay. Et pif. Coup de génie qu'elle se targuait d'avoir eu. L'argument de choc avait touché sa cible, comme quoi Tenten ne ratait jamais son objectif, et la mère s'en était allée l'esprit tranquille.

Un mensonge de plus ou de moins... La jeune fille espérait toutefois que jamais Neji ne l'apprendrait, cela risquerait éventuellement de le froisser.

Dans un deuxième temps, puisqu'elle n'avait guère envie que ses révisions se déroulassent dans une atmosphère fraternelle et fratricide d'un tenant givré, elle s'assurait que la fripouille resterait enfermée dans sa chambre, auquel cas elle n'hésiterait pas à le cloîtrer dans la cave. Que nul ne l'accusât de n'être qu'une grande sœur indigne et odieuse, dépourvue de cœur et de ne vivre que selon ses propres intérêts. Dans ce cas, c'est que vous ne connaissez pas la douleur de supporter en permanence deux petits diablotins.

Treize heures sonnèrent silencieusement dans la pièce où Tenten chantonnait désormais, et lorsque le gong retentit, il lui semblait que la cloche martelait sur sa propre boîte crânienne. Puis, précédant l'instant fatidique de peu, la sonnette de la porte tintinnabula à son tour, légère et cristalline, comme une exclamation délicate d'ondine, et à ce moment précis, le pic d'angoisse atteignait un sommet déraisonné au sein du corps de la malheureuse Tenten, qui ne comprenait décidément pas pourquoi elle réagissait de manière aussi hyperbolique devant une vulgaire entraide qui n'entraînait absolument rien.

Cependant, le temps qu'elle réagît au son et qu'elle se hissât sur ses pieds pour chanceler jusqu'à l'entrée avant que l'électron de dix ans ne se jetât sur celle-ci et mordît accidentellement le visiteur, il s'avéra que Benjiro se plantait déjà devant cette porte et décrochait le loquet, l'ouvrant sur le ponctuel Neji. La jeune fille voulut hurler mais il était trop tard pour autoriser un beuglement à estropier ses cordes vocales, et elle se contenta donc de se précipiter le plus près possible de son fraternel dans l'espoir de l'exhorter d'un coup de hanches à dégager le plancher au plus vite.

Malheureusement, la conversation s'était engagée sur un très peu avenant « T'es qui, toi ? »

« Neji, répondit-il, civilisé, tandis que du coin de l'œil il distinguait la mine dépitée du membre de son binôme.

-Et tu viens faire quoi ici ? poursuivit-il en lui jetant des regards inquisiteurs, en chien de garde dubitatif, sans lâcher la porter et lui autoriser ainsi l'accès dans sa maison.

-Je viens aider Tenten.

-Pourquoi ?

-Parce que, fit-il en haussant les épaules.

-Parce que quoi ? Attends, elle a dit « oui » ?! Mais elle disait toujours « Non » en hurlant quand Hikari te le demandait ! s'écria ensuite le petit garçon, les yeux largement ouverts.

-Tu vois bien que oui ! le coupa alors Tenten, décidant qu'il était grand temps d'ajouter son grain de sel à la conversation qui virait rapidement à l'échange de stichomythies. »

Et de ce fait, plaquant farouchement sa main contre la bouche de son frère qui menaçait de s'ouvrir et de déblatérer des horreurs qu'elle regretterait sans doute, elle s'immisça entre lui et Neji, et, tandis qu'elle maintenait d'une poigne de fer le bambin qui gigotait et tentait de se défaire du bras qui jouait le rôle du geôlier, elle invita son hôte à pénétrer dans sa demeure avec un sourire crispé. Sans attendre davantage, elle ferma la porte et alors que Neji avait le dos tourné, elle propulsa l'enfant vers la cage d'escalier qui grimpait. Ses lèvres formulèrent alors clairement l'injonction précise de décamper sinon elle ne donnait pas cher de sa peau. Ne sachant comme interpréter ce sourire torve d'ange innocent et cette révérence pompeuse, elle se retourna vers le jeune homme qui la fixait avec un mélange d'étonnement et de passivité que seule une grande tempérance adoptait dans ce genre de situation, et, déstabilisée, elle balaya l'air de sa main.

« Je suis désolée, Neji, mais tu sais... Les gosses... improvisa-t-elle pour justifier son comportement de brute qu'il n'avait pas manqué.

-J'ai compris, c'est parce que Neji et Tenten sont des z'amoureux ! entendit-on hurler de l'escalier, exclamation qui fut suivie d'un tonitruant gloussement roucoulant de gamin enchanté par son jeu d'esprit ridicule qu'accompagnait le tohu-bohu de marches escaladées en trombes. »

Un silence mortel que Tenten n'avait jusqu'alors jamais expérimenté tomba entre les deux adolescents. Tandis qu'elle se contentait de s'enflammer sensiblement et de mordre sa lèvre inférieure, dans une nette hésitation entre déclarer la chasse aux gamins ouverte ou ramper dans un trou de souris, couverte de honte, il roulait des yeux, haussant des épaules, semblant dire dans l'ombre ironique de ses lèvres « Mais tu sais... Les gosses ». Sidérée, elle ne comprenait pas comment il faisait pour conserver un calme olympien dans une telle situation mais avec le recul d'une seconde, elle écoutait le staccato endiablé de son rythme cardiaque et effleurait la pensée que des deux, elle était peut-être celle qui réagissait de manière étrange. Cependant, tout en sentant le bout de ses doigts palpiter, elle se rappela vaguement un cours de sciences naturelles, ce qui la rassura. Elle était un mammifère et par conséquent, avoir le sang-froid n'était nullement prescrit. Il se trouvait donc dans la position de l'extra-terrestre.

Légèrement déboussolée mais prête à essayer de reprendre le contrôle des évènements, la jeune fille bafouilla néanmoins d'une voix assurée ces quelques paroles :

« J'ai déjà pensé à lui couper la langue mais mes parents étaient pas d'accord...

-Tu es étrange, tu sais, souligna le garçon.

-Je sais, confirma-t-elle rapidement, souriante. Enfin, j'ai le pressentiment que tu vas très vite regretter ton excès de pitié... J'ai pas fermé la porte à clef, tu peux toujours t'enfuir vers le monde civilisé... plaisanta à moitié Tenten, songeant qu'en effet, il devait certainement éprouver des remords à gâcher un après-midi pour son cas désespéré et ses loufoqueries. »

Lorsqu'elle le regardait de ses grands yeux en forme d'amande mûre, un air ingénu mais malicieux sur le visage, relevant à peine le menton dans une sorte de franche insolence de gamine alors qu'il était bien plus grand qu'elle, nul ne se doutait jusqu'à quel point cette apparente combinaison enfantine imprégnait le caractère de l'adolescente. Si elle arborait le physique de ses dix-sept ans, elle semblait néanmoins survoler cette période trouble et toujours s'élever au-delà des tracas matériels, dans une légèreté à peine comparable à la mousse diaphane d'un bain moussant. Pour sûr, il avait bien mieux à faire, le travail ne manquait pas. Son penchant blasé, froid et dédaigneux de l'immaturité le poussait à filer de cet univers décalé que cette drôle de fille créait partout où elle allait, et en réalité, s'il n'avait pas proposé lui-même cette aide, il serait probablement parti. Cependant, il avait promis. Dans le croissant de lune de son sourire étincelant, quelque chose qu'il avait déjà capté l'arrêtait.

« Ce n'était pas de la pitié, répondit-il simplement. »

*

Installés dans la salle à manger, sur la longue table de chêne vernie recouverte d'une nappe d'un beige terne et neutre qui faisait ressortir l'atmosphère morne qui caractérisait les repas semi-familiaux qu'elle accueillait quand le père de famille ne répondait pas à l'appel, ils avaient étalé quelques feuilles quadrillées, des stylos qui ne roulaient pas, stabilisés entre les plis du tissu, et surtout, d'imposants livres d'histoire que Neji avait gracieusement ramenés. La fatidique feuille recouverte de tant de striures rouges qu'on la croirait inondée par les coulures de la lave d'un volcan particulièrement véhément, était tenue par les doigts graciles de Neji qui la tenait au niveau de son visage dont l'expression en disait long sur ce qu'il pensait.

Dans un soupir, il reposa le papier sur la table et leva ses yeux blancs sur Tenten, qui détournait sciemment sa tête, la main posée sous son menton, fixant le ciel laiteux par la fenêtre. Sous le poids de son regard, elle se mit à siffloter pour se détendre et jouer les innocentes.

« En fait, peut-être était-ce par pitié, lâcha-t-il.

-Trop tard.

-Comment fais-tu pour écrire de telles incohérences, quand, bien sûr, tu réponds aux questions ?

-Hé, comment tu veux que je le sache. Les éclairs de génie, ça s'explique pas... ironisa-t-elle.

-Bête et imbue d'elle-même en plus, nota Neji, phrase davantage lancée en l'air à l'intention de personne en particulier mais attrapée au vol par une Tenten qui virait au rouge.

-Arrête de te foutre de ma poire ! pesta la jeune fille. Je suis pas stupide, j'ai des difficultés ! argumenta-t-elle en brandissant sa main devant elle pour saisir la feuille avant que Neji ne s'en emparât. »

Malheureusement, elle ne fut pas assez rapide et son mouvement saccadé la contraignit donc à s'aplatir lamentablement sur la surface glissante de la table, tandis que le Hyûga survolait à nouveau les lignes solitaires barbouillées dans des tentatives pour sauver les meubles. Tenten s'écrasait donc mollement sur sa propre table, résignée à ne se rapproprier son bien et ainsi donc de ne pas tenter le diable en taquinant comme une chatte svelte. Si elle étirait le bras au lieu de le positionner de cette manière, comme un garçon vautré devant sa console, il lui suffisait de quelques centimètres pour lui arracher ce papier, frôler les pointes aériennes de ses cheveux et plaquer sur son visage un quelconque sourire débile de cloche, cruche, quel que mot en «c» comme crétine que ce fût. La demoiselle exorcisa donc ces réactions saugrenues et ridicules que lui présentait son cerveau disjoncté. Silencieuse, elle se contentait d'observer minutieusement sa figure longiligne au sourcil froncé, avec une sorte de fascination d'enfant devant une vitrine illuminée de l'intérieur d'une ineffable étincelle de nouveauté et de mystère, une découverte qui donnait l'envie de toucher, de palper, mais aussi de se reculer pour ne pas égratigner des merveilles inconnues. Cependant, comme tout cela était décidément bizarre, elle se décida à ramper sur sa chaise qu'elle avait quittée le temps d'espérer récupérer son contrôle, et comme son séant retrouvait sa place originelle, il parla :

« Je me demande d'où te vient cette monomanie avec les pyramides grecques...

-Mon penchant pour l'exotisme... Tu savais que j'aimerais faire le tour du monde ? se réjouissait-elle soudainement.

-Avec ça sous le nez, répliqua le garçon en agitant le papier, tu croiras aller au Brésil et tu te retrouveras en Russie.

-Ha ha. Hilarant. Très spirituel, crissa Tenten entre ses dents en s'emparant d'un stylo qu'elle fit tournoyer entre ses doigts adextres, les iris allumés.

-D'abord l'espagnol, puis l'histoire... Dis-moi, il t'arrive de réussir quelque chose ?

-A enfoncer ce stylo entre tes deux yeux si tu continues, rétorqua-t-elle avec un sourire mauvais. »

Parce qu'elle n'avait qu'une seule parole, Tenten fit mine d'accompagner ses plaisanteries de l'action qu'elles représentaient et dirigeait grossièrement la pointe du crayon en direction du front du garçon, à la manière d'un couteau de cuisine. Bien entendu, la menace n'aurait jamais abouti à sa consécration et avant de percer la peau nue et fraîche du jeune homme, elle ralentissait déjà l'allure. Cependant, si vivement que ses réflexes ne pallièrent pas son étonnement, la main agile de Neji saisissait son poignet et d'une pression infime, peu douloureuse, mais paralysante, il arrêta la courbe de son geste.

Durant quelques instants qui s'allongeaient dans le temps, sa poigne ne desserra pas son emprise toute puissante sur le membre prisonnier, lequel ne se tortillait pas, à l'image de sa propriétaire, qui fixait d'un air désarçonné l'adolescent. Les doigts de Tenten perdirent de leur stabilité et le stylo bleu tomba, roula sur la table, glissa par terre, atterrit, cliqueta, le silence reprenait ses droits souverains.

Ses yeux creux ne déviaient pas des mains liées par ce rapport de force et il se demandait pourquoi il avait ainsi réagi, brusquement, arrêtant la blague, tout en sachant que jamais elle n'aurait troué son visage. Toujours cette barrière invisible mais épaisse, cette négation ferme du contact et du rapprochement l'étrennaient, elle avait tenté de l'approcher et à parler franchement, elle avait en quelque sorte réussi. Il parlait avec une plus expansive liberté en compagnie de cette jeune fille qu'il connaissait à peine. Mais le stylo, un affrontement, la collision, une menace...

« Neji... ? »

Le brouillard qui recouvrait son champ de vision se dissipa lentement comme si son nom hésitant prononcé par cette voix claire, lestée d'une marque de soudaine incompréhension, écartait les voiles des brumes grises. Il cligna plusieurs fois des paupières et un par un, ses doigts tendus se relâchèrent, abandonnant leur saisie sur le poignet. Aucune trace de prise ne meurtrissait la peau mate. En effet, connaisseur de ses capacités, il ne l'avait pas enserré de toutes ses forces. Il ne restait à Tenten que quelques picotements qu'elle égara bien vite tandis qu'elle frottait vaguement son bras.

« C'était une blague, tu sais ?

-Je sais, prononça-t-il. »

Interloquée, elle haussa un sourcil qui alla se nicher très haut sur son petit front bombé. Elle touchait toujours l'endroit où ses griffes ne l'avaient pas heurtée mais simplement frôlée, devinant là une méfiance qu'elle regrettait.

« Tu fais du judo ? souleva-t-elle aussitôt, ne semblant pas porter de jugement déplorable sur son comportement.

-Du karaté, précisa Neji non sans un certain étonnement, certain qu'elle soulèverait ses problèmes relationnels et cette impulsivité avant de rebondir.

-J'savais qu'on pouvait pas contrer aussi vite sans faire mal à son adversaire ! s'extasia la brune en dépliant ses doigts en éventail devant le nez de son interlocuteur interloqué. »

Et elle observa. Sourire diffus, mutin, égaré aux recoins de sa bouche d'enfant, elle pensait qu'il ne pouvait l'apercevoir camouflé entre l'obstacle sa main. Toutefois, c'était oublier l'œil perçant de Neji.

Après cette deuxième et plus vive intrusion dans sa bulle, son espace intime qu'il n'aimait apparemment pas que l'on perçât, Tenten attendait. Comme elle s'y attendait, il devrait interrompre sa trajectoire à nouveau et l'empêcher de s'immiscer, la repousser, lui intimer par ce moyen que jamais ils ne deviendraient proches.

Mais à sa plus grande joie, ses prédictions ne se réalisèrent pas. Elle resta immobile devant sa figure figée, inexpressive, si bien que sur sa peau courait chacune de ses respirations lentes et profondes, qui ne s'accéléraient nullement, et son épiderme réprimait ses frissons glacés à la demande de son cerveau. Le plus curieux fut évidemment que lui restât de marbre, en complète opposition à la première irruption. Il la voyait sans qu'elle ne le sût mais ce qu'elle ne savait ni ne voyait, elle, petite fille candide qui croyait fermement tenir les rênes de sa manœuvre, c'était ce délicat croissant de lune qui, éphémère, aussitôt qu'il eût compris, se volatilisa.

D'une poussée toute aussi alerte et incisive, il amena sa main contre la sienne mais au lieu d'agripper la paume, de la retourner, de l'éloigner, il déposa ses doigts avec une lenteur contrôlée sur l'extrémité des siens, et il la força à pivoter l'angle de son bras, si bien qu'ils se retrouvèrent à découvert, en proie aux yeux de l'autre.

Elle souriait.

« Je ne te comprends pas, lâcha-t-il alors. »

Parce que les contacts déstabilisaient Tenten, elle se hâta de rompre la première la liaison inattendue qu'il avait créée en dépit de ses pressentiments, et se saisit du stylo abandonné qui gisait sur le sol. Il tournoyait à nouveau, dans un moulinet qui évacuait les pensées toutes aussi torrentueuses qui l'agitaient.

« Pas grave. Moi non plus. »

¤O¤