Chapitre 5 : Le Hasard est un fieffé emberlificoteur qui magouille les dés.

par Kokonut


Chapitre 5 : Le Hasard est un fieffé emberlificoteur qui magouille les dés.


« Tu es stupide.

-Tais-toi. »

Davantage par avarice de mots que par soumission, Gaara suivit le précepte de sa grande sœur et se tut, non sans continuer à la fixer de ses yeux d'un cyan mat, comme s'il la transperçait. Pour ne pas affronter son air aigu et sage, déstabilisant pour quiconque n'ignorant pas qu'il avait seulement seize ans, Temari se rabroua et changea de position.

En effet, elle avait été carrément ignare sur ce coup-là, et si elle était trop fière pour s'en mordre les doigts devant son jeune frère qui l'observait sans trahir ses arrières pensées, mentalement, elle courait bras levés dans une pièce close où elle se cognait aux murs sans pudeur, châtiment bien mérité pour avoir entraîné ses amies dans une telle galère. Cela lui apprendrait à établir des statistiques en ne tenant pas compte des petits aléas imprévisibles mais particulièrement enquiquinants. Par exemple, oublier le fait que son diable d'adversaire était, mine de rien, une sacrée tête.

En face de Gaara uniquement, Temari abandonna ses airs de princesse toute-puissante qui plaçait sa faute sur le dos d'un autre et confina ses joues dans ses mains, étirant sa bouche. En pyjama et les cheveux négligemment rabibochés dans une seule queue de cheval explosive, puisque le calendrier affichait un samedi, elle paraissait particulièrement infâme. Le frérot crut reconnaître le protagoniste de l'effroyable tableau Le cri de Munch. Cependant, il se doutait que sa sœur se vexerait au quart de tour si elle se retrouvait comparée à ce chauve hurlant parmi un ciel de vaguelettes écarlates.

Il la fixa sans mot dire alors qu'elle contemplait leurs cinq copies, les quatre copies dérobées aux garçons concernés par son impair, et, calculatrice à la main, elle formulait à nouveau ses équations afin de vérifier si, par chance, un zéro ne lui avait pas échappé. Mais rien n'y faisait, elle obtenait sans cesse la même conclusion funeste.

Finalement, deux semaines après cette altercation dans la cantine, sous l'œil dérouté de Tenten qui n'avait rien pu protester car personne ne l'avait autorisée à placer ne fût-ce qu'un borborygme, Kakashi avait rendu les copies de la destinée, copieusement marquées du rouge sanguin de la douleur.

Conclusion ?

Elles avaient misérablement perdu d'un quart de point.

En premier lieu, Temari songeait à annihiler Tenten par ingestion de mort aux rats mais apparemment, la collectivité interdisait de résoudre ses problèmes par l'élimination de ses sujets. Cette solution fut donc à regret écartée mais la blonde ne cessait pour autant de fixer avec un air cruel le deux et demi de sa camarade, en se moquant légèrement de sa Belgique africaine, de sa Nouvelle-Zélande américaine et sa lubie pour ses pyramides grecques. Afin de se libérer de ce poids, en effet, il valait mieux rire.

Elle avait vraiment cru remporter haut la main ce pari débile en comptant sur Hinata et Sakura, et dans un monde idéal où les lapins pondaient des œufs en chocolat, elle. Néanmoins, Temari n'avait réellement pas envisagé le fait que Tenten fût encore plus calamiteuse que Naruto, qui, lui au moins, pointait au six et demi. Lorsque la brune affirmait quelque chose, elle ne plaisantait pas, et Temari se promit de la croire sur parole dès à présent. Enfin, si elle survivait à leur embarquée sur une véritable galère, où elles cinq rameraient à souhait.

Quand Temari lâcha son menton, elle ne retint pas sa lourde boîte crânienne qui dégringolait. Pas un bruit de souffrance ne passa ses lèvres alors qu'elle atterrissait massivement sur le bois dur de la table.

Du côté de Gaara, l'endroit où s'établissait un sourcil chez un être humain normal s'éleva. Toutefois, comme il rasait ses sourcils pour elle ne savait quelle raison, seul son muscle frétilla.

« Gaara, pourquoi tu caches le torchon ? souffla-t-elle, en daignant hausser son cou pour apercevoir derrière des mèches blondes son frère qui rangeait soigneusement la cuisine.

-Tu pourrais essayer de te pendre avec.

-Merci de me soutenir dans cette terrible épreuve, Gaara. J'apprécie. Vraiment. »

¤O¤

« Pourquoi tu as toujours besoin de faire des remarques désobligeantes ? se lamenta Ino en piquant un cornichon dans le flacon de verre. Tu étais déjà comme ça en maternelle, à toujours reprendre tout le monde. En particulier les filles. Et ça continue... Tu n'as pas évolué d'un pouce ! C'est de ta faute si Temari perd les pédales. Elle hait qu'on lui rétorque.

-Elle apprendra à s'modérer, soupira-t-il sans se préoccuper de son amie blonde.

-Tu es méchant avec les filles, rétorqua la blonde. Tu as besoin de leur tenir tête, simplement parce que ta mère est ton exacte opposée et que c'est pas possible que tu lui répondes, à elle. Donc tu te soulages sur les autres !

-Range ta psychologie à deux balles, Ino. On fait avec c'qu'on a, ajouta-t-il en haussant les épaules. »

Dans la chambre bordélique du Nara, Ino lâcha une profonde plainte, pestant contre son laxisme, bien que tout argument qu'elle exposerait pour défendre sa thèse ne changerait en rien l'attitude sèche et mollement désagréable de Shikamaru, qui se détachait de l'univers entier et même de ses propres réactions. Il vivait sans complexes son oisiveté, qu'il ne considérait pas comme un péché mais comme un efficace moyen de ralentir les effets vieillissants du stress. Non, à franchement parler, il s'en branlait complètement. La vie et toutes ses pacotilles, il les prenait avec distance, pour ne pas risquer de souffrir inutilement.

Et là, en ce moment, il prenait comme elle venait l'insatiable baragouineuse Ino, qui, avachie sur le dossier d'ordinateur positionné à l'envers, se goinfrait de cornichons que sa mère avait apportés, toute gazouillante, car elle adorait la fille Yamanaka. Compatibilité de caractères, maugréait Shikamaru, en avisant la jeune fille qui tournicotait sur la chaise pivotante en jouant dans ses longs et précieux cheveux.

Dans ses gestes, plus une goutte de réserve ne subsistait, si un jour cette réserve naturelle avait existé. Outre sa capacité à être parfaitement à l'aise et charmante en compagnie de la gente masculine, son amitié de longue date avec Shikamaru lui empêchait toute forme de timidité à son égard. Sans se sentir gênée, elle évoluait dans son bric à brac, sa chambre en l'occurrence, comme chez elle.

Puisque de toute façon, toutes les informations atterrissaient dans les oreilles du panier collecteur de ragots du lycée, il avait averti Ino du pari qui le liait désormais à Temari avant même que celle-ci s'en chargeât. Dans un premier temps, la Yamanaka avait sursauté, peu ravie de se retrouver poussée dans une douteuse aventure qu'elle n'avait pas approuvée. Mais par la suite, elle n'y avait vu que des avantages, se délectant d'avance de la vision d'un esclave qui, avec un éventail de plumes de paon brillantes, l'éventerait. Cette élucubration l'avait émerveillée... Jusqu'à l'annonce de leur magistrale défaite par Temari.

Celle-ci, d'ailleurs, était venue la tête haute devant leur petit groupe concerné et informé de la situation. Sans pencher son menton pointu, elle avait extirpé d'une poche de sa jupe en jean un long papier sur lequel elle avait inscrit à l'adresse des demoiselles douze excellentes raisons de ne pas lui en vouloir et par analogie, de ne pas lui arracher les cervicales. La plupart de ses arguments relevaient du grotesque, signe qu'ils avaient été rédigés à la hâte entre minuit et deux heures, et les filles ne retinrent de cette leçon que le hurlement enchanté qu'avaient poussé Naruto et Kiba. Une semaine libéré de corvée de ménage ! Le pied ! Jeu de mots peu heureux car Temari s'empressa de leur intimer le silence par l'identique utilisation de ce terme, afin de poser d'un ton morne les règles de la dénommée et macabre « Semaine des faveurs » qui se produirait au cours des vacances de la Toussaint, pour permettre la totale disponibilité des subordonnées.

Shikamaru rejouait la scène jubilatoire dans son esprit. L'air dépité mais obligé qu'arborait la No Sabaku l'emplissait de satisfaction. Cette jeune femme gardait sa fierté mal placée et s'obligeait à remplir ses contrats, malgré l'extrême pénibilité de celui qu'elle s'était engagé à tenir. Lui qui, d'ordinaire, n'était pas orgueilleux pour un sou, se félicitait d'avoir opté pour cet enjeu. Sa chambre était un dépotoir et grâce à celle qu'il hébergerait, sa mère ne le harcèlerait plus.

Du moins, jusqu'à la prochaine fois.

« Chôji n'est pas là ? souleva Ino en scrutant le fond de la conserve en quête d'un ultime légume au vinaigre.

-Non, dit-il simplement, signe qu'il désirait clore là cette conversation.

-Pourquoi donc ? s'enquit-elle néanmoins, bien qu'elle sentît son agacement.

-Il travaille ses maths. Avec un pote.

-Chôji a des potes à part toi, maintenant ? se permit Ino avec un sourire qui était désagréable à Shikamaru.

-Oui, et ôte ce sourire de ta figure, grogna-t-il. »

« Comme tu voudras. », babillait-elle tandis qu'elle ouvrait son sac à main pour vérifier que durant ces cinq minutes de torture silencieuse, personne ne l'avait appelée, et également pour ne pas faire endurer à son ami ses yeux, tandis qu'il réfléchissait, posé, ennuyé. Mais, au fond de son sarcasme et sa vanité, Shikamaru admettait qu'elle avait raison. A part lui, il n'avait vu à Chôji que peu d'amis. Ce changement, malgré le soulagement qu'il lui apportait de le savoir accompagné, creusait un manque en lui qu'Ino, peu importe sa compagnie lourde et divertissante en un sens, ne comblerait pas.

S'il avait à choisir sa main d'œuvre pour la semaine des faveurs, il ne sélectionnerait certainement pas Ino. Habituée à sa présence, elle ne lui obéirait pas du tout et il se voyait bien condamné à suivre ses directives une interminable semaine durant. Mais à trancher entre elle et Temari, aucun doute permis. La lourdeur contre l'insoutenable, c'était Charybde et Scylla incarnés. Au moins, avec Charybde une maigre chance de survie subsistait, non ?

Enfin, les groupes n'avaient pas encore été formés, ils attendaient le vendredi. Il ignorait donc sur qui il tomberait.

« Tu sais comment s'en sort Hinata ? continua Ino sur une autre lancée, pour redonner de l'énergie à leur conversation décousue.

-Pourquoi je l'saurais ?

-Tu sais jamais rien, de toute façon, râla la blonde. T'es limite chiant.

-Alors va-t-en, lui proposa le jeune homme. »

Le dernier mot lui échappant, la Yamanaka se contenta de tirer la langue de dépit et de stagner dans sa chambre.

Étrange relation bâtie sur des pilotis peu stables. A croire que les vagues leur plaisaient et leur changeaient de leurs habituelles étendues d'eau calmes.

¤O¤

« Allez... Il faut que je le fasse, se murmura Hinata à elle-même. »

Le nom fatidique de Hinata Hyûga ne perçait pas dans la conversation des deux adolescents au hasard, car parmi les évènements qui changeaient leur vie sans qu'ils n'en prennent cure pour le moment, emportés dans l'obscurité de l'inconscience sur des rails prédéfinis, elle représentait un pépin de taille. Elle, la petite personne timide et effacée à qui personne, auparavant, n'aurait octroyé un coup d'œil, se retrouvait involontairement au cœur d'une histoire extravagante de paris et de plumeaux. Et contrairement à ce que les apparences prêtaient à penser, la jeune fille trouvait un côté attrayant et ludique à cette idée saugrenue. Mais surtout, elle sautait sur cette occasion inespérée pour espérer s'échapper, sept jours entiers, de l'étranglant domaine Hyûga, et d'inhaler à pleins poumons l'oxygène libre et vif de l'extérieur. Bien sûr, sa personnalité l'emportait sur ce bourgeon d'intrépidité, et une frayeur de l'inconnu la prenait aux tripes et la chatouillait. Toutefois, elle se rassurait. A part Sasuke qui l'effrayait, car elle décelait dans ses mornes yeux terreux une solitude pire que la sienne, les autres garçons ne l'apeuraient pas. Et Naruto...

Son stupide cœur, réactif comme des électrons en folie prêts à décoller à chaque instant, manqua un battement à la simple ébauche de ce que sa présence à ses côtés, nuit et jour, des heures durant, entraînerait. Le souffle court, Hinata portait ses mains à sa poitrine effervescente pour tenter de calmer cette électricité qui l'agitait et de refouler ce trop plein d'amour indéfinissable qui se manifestait sous l'apparence grandiose de bourrasques et de tempêtes, des élancements à mi-chemin entre la douleur et la passion gardés secrets depuis bien des années.

Dans sa chambre à la porte close, elle lâchait son emprise sur son corps, qui ne lui appartenait pas tout à fait, et s'abandonnait à la force irrévocable de la gravité. Elle tomba sur son lit, dont les moelleux draps soupirèrent lors de sa retombée. Les yeux ouverts, elle fixait le plafond en se remémorant les prédications de Temari.

« Je suis vraiment désolée de t'entraîner dans ce bordel, c'était pas du tout ce que j'avais prévu... J'comprends, si jamais ton père veut pas. On comprend tous. Mais si ça t'dit de participer... Tu peux... Euh, j'sais pas moi... Non, j'arrête de mentir, ça m'énerve, je sais très bien. J'avais pensé que tu pourrais convaincre ton cousin de participer. Et c'est parfait, comme ça, t'as une couverture et il pourra, par l'intermédiaire d'une d'entre nous, être au courant de ce qu'il se passe. »

Et l'argument de force ne tardait pas à l'abattre d'un ultime coup de massue...

« Et en plus, si tu tombes sur Naruto, tu feras évoluer ta... « relation », du stade ovaire au stade embryon sans risquer l'interruption de grossesse. »

Était-elle si démonstrative que cela ? A croire que oui, et que la terre entière l'avait remarquée. Exception faite du principal concerné. Son côté naïf, nonobstant, l'avantageait, elle ne se sentait pas du tout prête à l'affronter.

Quoi qu'il en fût, pour se montrer persuasive et atteindre ses objectifs, la finaude Temari employait parfois de ces métaphores parlantes et grotesques, qui secouaient Hinata, peu habituée à cette vélocité de langage. La Hyûga accordait un mince crédit à son taux de chance, après tout, passer une semaine avec Naruto, cela serait tellement beau que ses rêves ne frôlaient pas ce stade de bonheur, toutefois elle approuvait ses dires.. A ce train, à rester l'échine courbée, à se terrer comme un hérisson pleutre, jamais il ne lirait dans ses yeux ce qu'elle ne prononcerait jamais, l'angoisse de bégayer et d'amoindrir la grandeur de ses sentiments par une médiocre carcasse de la réalité l'endiguant.

Un élan de bonne volonté s'emparait à cet instant de Hinata, qui combattit alors la pesanteur, pour se camper sur ses épaisses jambes. Le brusque changement de hauteur l'éblouit et l'étourdit, tandis que des mouches volatiles de lumières fuchsias dansaient contre ses paupières fermées. Précautionneusement, elle appliqua sa main sur son front certainement halé d'une rougeur en prévision des actes téméraires qu'elle ne tarderait pas à amorcer. Dès que ces hésitations disparurent telle une fumée éphémère, ses pieds raccourcirent la distance qui la séparait d'un pan de mur en particulier.

A peine plus pâle, translucide, que les parois beiges de sa chambre, un rectangle se discernait. Plus elle s'en rapprochait et mieux elle apercevait le fin panneau de toile raffinée qui délimitait son monde de celui de son cousin. On aurait pu penser qu'aucune intimité, à cause de cet parcelle de passage entre les univers, ne subsistait. Pourtant, la douce Hinata remerciait son autoritaire père qui, craignant de laisser sa fille sans surveillance, avait instauré ce système de portes entre les chambres des adolescents dont il avait la charge. Ainsi, en l'espace de quelques secondes, elle se retrouvait chez son cousin, et parfois, même s'ils ne s'adressaient pas la parole et se muraient mutuellement derrière une glace de paix, sa simple présence, forte, souple, liquide comme l'eau d'une source épurée, l'apaisait dans ses insoutenables moments de crise, quand elle sentait qu'elle se perdait.

Couvert d'un tapis couleur sable, le sol, duveteux, craquait légèrement sous la plante de ses pieds. Le panneau coulissant chuchotait tandis qu'elle le poussait et posait délicatement un orteil dans l'espace personnel de Neji, et elle resta à mi-chemin entre sa chambre et la sienne, dans l'attente de son approbation.

Elle le vit avant qu'il ne remarquât sa présence, assis à même le plancher, adossé contre la charpente de son lit impeccablement fait. Penché sur son ouvrage en cours, sur lequel sa main habile ne patinait plus depuis longtemps, à en croire les filaments de poudre noire immobiles, il ne l'aperçut qu'après de pleines secondes. Il frémit, d'ailleurs, et de la manche de sa chemise grise, il recouvrit la feuille pour la couvrir de ses regards.

En froissant bruyamment une longue page grisâtre d'un cahier vert forêt, il relevait vivement sa tête, dans un bruissement de cheveux noirs. Extirpé de son lac paisible composé de sa passion artistique, il prenait toujours un moment avant d'immerger totalement et de revenir sur la berge, solidement campé sur ses pieds, car c'était seulement dans cet emportement de fusain qu'il se retrouvait pleinement. Comme en témoignaient les cadavres des palettes souillées, des pastels gras fissurés, des pinceaux à peine lavés et des tubes déformés qui gisaient dans son placard, il était strictement incapable de peindre avec les couleurs de l'arc-en-ciel sans être frustré de ne rendre qu'une représentation bâclée de galaxies bariolées.

Ses paupières se fermèrent et s'ouvrirent sur ses perles, et doucement, elle comprit son accord. Tranquillement, elle s'agenouilla à côté de lui, posant sur ses cuisses ses mains, à plat, et elle constatait avec une pointe d'effarement qu'elles ne parvenaient à couvrir la surface de ses jambes tant celles-ci étaient imposantes.

Neji tourna une nouvelle feuille et se frotta la joue de sa main, oubliant qu'une couche poudreuse de fusain recouvrait ses doigts. Ne s'apercevant pas de la tache ainsi formée sur son épiderme, il esquissa quelques traits sur la surface irrégulière du papier Canson. Les brefs regards qu'il lui jetait afin de s'inspirer de la grâce de son visage lui communiquaient un certain malaise, ce qui amplifiait l'angoisse qu'elle ressentait déjà de poser la fatidique question.

La courbe de sa joue n'avait pas encore été couchée sur papier que Hinata parla, d'une voix au rythme posé, mais dont le fond sentait l'hésitation, trahi par quelque tremblement.

« Neji... Puis-je te demander... quelque chose ? »

Averti, Neji cessa ses allers et venues visuelles, pour se cantonner à la fixer.

« Bien sûr, répondit-il, en reprenant son dessin.

-Et bien... »

Cette fois, il n'était plus question de reculer. Même si la communication, d'autant plus avec son cousin, n'appartenait pas à la succincte liste de ses qualités, il lui fallait fournir un effort si elle voulait obtenir une minuscule chance de succès.

La Hyûga inspira un bon bol d'air.

« J'ai fait un pari avec des amis et j'ai perdu. Je... Je dois passer une semaine chez quelqu'un.

-Il me semble qu'on vous a déjà dit de ne pas parier, soupira Neji.

-Je sais, souffla-t-elle en mordant sa lèvre couverte de petites peaux sèches. »

Elle omettait de préciser qu'il s'agissait d'un jeu dans lequel elle avait été enrôlée plus ou moins contre son gré mais si Neji l'apprenait, il était certain qu'il lui dirait d'un ton cassant qu'elle-même, ne s'étant engagée à rien, ne devait rien à quiconque. Temari n'aurait qu'à se curer le nez avec son pari.

Dur en affaires, le futur qu'il aurait pu envisager s'il n'avait pas été condamné, se profilait devant lui.

« Si ce n'est que cela, je ne vois pas où est le problème, poursuivit-il, calme. La connaissais-nous ?

-C'est bien pour cela que je t'en parle avant, nuança la jeune fille dans un filet de voix qui grimpait vers les aigus en menaçant de s'éteindre à tout moment, comme une flamme suspendue d'une bougie. Ce n'est pas une fille... »

Le vieux jeu qui lui servait de cousin... Enfin, ils étaient tous ainsi dans la famille, à se scandaliser d'une broutille, exception faite peut-être de sa maligne de sœur, donc, elle se reprenait.

L'être fragile et prude (encore une fois, elle ne pointait pas l'exacte vérité...) qui jouait le rôle du cousin de bons conseils eut, à la lumière des faits, une réaction des plus concevables. Brusqué par une stupéfaction brève mais prenante, son bras ne traça plus ses délicates broderies, et tandis que son bâton de charbon rendait l'âme, un épais trait vint barrer le nez qu'il peaufinait, comme si le reflet de sa cousine sur le papier eut essayé un pittoresque piercing à la mode préhistorique. Sa surprise dissimulée, il ne la regardait plus qu'avec son air glacial et lointain.

Ne supportant plus l'affrontement, elle terra son regard vers le sol, plus rassurant, plus connu, aussi lisse et plat qu'une innocente planche.

« Excusez-moi ? reprit-il d'un ton signifiant « Ai-je bien entendu ? ».

-Je dois... J... Je dois aller chez un g...garçon durant une semaine, chuchota la Hyûga, presque tremblante.

-Êtes-vous en train de me dire que vous voulez découcher ?

-Non ! s'écria vivement Hinata en relevant le nez, rouge. N... Non, non, pas du tout ! Je dois simplement faire le m...ménage... Durant les prochaines v...vacances. Ce sont des amis, il n'y a rien... rien à craindre, lui assura-t-elle pour tenter d'abaisser ce fâcheux sourcil.

-Et en quoi suis-je nécessaire ? demanda Neji, toujours suspicieux.

-Si... Si tu pouvais demander à mon père... Lui dire quelque chose... Enfin, pour... Pour me laisser... bredouilla-t-elle, retournant à la contemplation de ses mains dont la couleur tournait au blanc latté à force de serrer ses cuisses pour évacuer son angoisse et sa gêne.

-Vous me demandez de mentir, conclut le jeune homme, et elle crut voir se dessiner à l'ombre de ses lèvres le fantôme joyeux d'un sourire qui ne naquit pas mais se moqua. »

Une symphonie moderne de bredouillements accueillit sa conclusion perspicace. Elle ne trouvait rien à répliquer à cette vérité qui résumait ses vains discours. Un unique message filtrait ses lèvres et fut audible, parmi cet étranglement qui la tordait dans son étau.

« S'il te plaît... »

Neji avisait sa supplication en analysant les risques qu'elle encourait en découchant. Méfiant de nature en ce qui concernait les autres, le jeune homme n'accordait pas une aveugle confiance à ces garçons qu'il ne connaissait que de loin, et sa réponse primaire aurait été un « Non » prévenant d'un membre de famille averti. Cependant, il observait Hinata, toujours agenouillée, dans une fortuite posture de prière, et dans les appels silencieux qu'elle lui adressait, lorsqu'elle amassait assez de hardiesse pour hausser ses regards, il remarquait un muet mais viscéral besoin d'évasion. Et puis, il comprenait intrinsèquement l'étouffement dont elle était la principale persécutée, ici, dans cette prison d'or et de marbre, tout autant que lui, d'ailleurs.

La tige de fer ployait sous la bise du vent.

Le dilemme clos, une obscurité que Hinata ne sut déchiffrer passa sur son visage comme il arrachait avec minutie la page ratée du cahier, en s'appliquant à ne pas la déchirer. Il la lui tendit.

« Je suis navré de vous avoir défigurée, lâcha-t-il sans dévisager le croquis.

-Neji ?

-En guise de réponse à votre question, je verrai ce que je peux faire mais cela ne devrait pas poser de problèmes. Mon oncle, votre père, travaille, comme de coutume, il ne devrait pas s'y opposer. Bien sûr, inutile de lui révéler l'identité de votre hôte. Je ne sais pas pourquoi, Hinata, mais vous semblez tenir à... A cela, termina-t-il en hésitant sur la nature de l'objet. Si vous pouvez vous échapper, alors je ne me mettrais pas en travers de votre envol. Je ne saurais que vous conseiller de prendre soin de vous, termina-t-il dans une tonalité plus intime et plus grave, à peine la caresse du vent parmi les arbres dénudés de l'automne. »

Lorsque Hinata, aux anges, rouge de gaieté, hissa sa tête pour lui laisser apercevoir son visage, il ne fut que réconforté dans sa décision, car rien n'égalait le spectacle de sa cousine, ouverte d'euphorie comme un bourgeon resté rétracté durant l'hiver, qui étalait enfin ses pétales de soie grâce aux premières marques de chaleur. Ses lèvres écartées dévoilaient son timide sourire, que peu avaient l'honneur de voir. Elles dessinaient un « Merci » que l'émotion l'empêchait de formuler, mais c'était suffisant, peut-être pas pour ébranler la sensibilité mate et sépulcrale de Neji, mais pour lui prouver qu'il avait bien un organe portant le nom de « cœur ».

Hinata aurait tant désiré l'embrasser pour lui témoigner sa gratitude. Cependant, les preuves d'affection n'étant, ni sa tasse de thé, maladroite, ni la sienne, froid, elle se contenta de serrer un court instant sa main chaude, et de partir en le regardant de ses yeux blanc lilas, jusqu'à ce que la porte fût complètement refermée. Pendant quelques secondes, son œil droit se faufila entre la faille qui rétrécissait de plus en plus, et elle avisait l'unique feuille de papier issue du carnet vert forêt qui souillait la corbeille. La porte se fermait dans un bruit mat, tandis qu'elle sentait le poids de plume du dessin qu'elle tenait dans sa main.

Même ratée, il ne jetait aucune esquisse.

¤O¤

« Tout le monde est là ? appela Temari d'un ton de maîtresse de conférence.

-Je crois bien que oui, répondit Kiba. »

En affirmant ses dires, il rejoignit Tenten, assise non pas sur le banc qui surplombait la devanture du lycée régurgitant par ses portes une coulée de lycéens après la journée du lundi, mais sur le haut de son dossier de bois décapé par les intempéries. Position peu confortable, mais la jeune fille préférait cet endroit, moins commun, plus près du ciel, et surtout, panoramique. Ainsi, elle avait une vue imprenable sur ses camarades et ne se laissait pas d'observer en détails leur physionomie.

Quelle surprise l'avait saisie lorsque du haut de son belvédère, elle avait aperçu se profiler à l'horizon les interminables cheveux de Neji, qui accompagnaient les mèches courtaudes et soyeuses de sa cousine. Temari l'avait prévenue, en observant avec finesse la réaction qu'elle avait tenté d'étouffer, soit un gargouillement camouflé par un sourire indifférent, certes. Mais il lui restait un brin de stupéfaction qui lui jouait des tours, comme si le simple fait qu'il apparût là où elle était sortait de l'ordinaire.

En feignant un soupir, Ino s'appuya contre l'épaule osseuse de Shikamaru, qui lorgnait d'un œil peu accueillant le Terminale qui ne décollait pas de Hinata. Le Nara ne comprenait pas pourquoi en guise de cinquième figurant dans leur victoire, ils avaient opté pour ce grand dadais au lieu de Chôji, qui leur était tout de même plus proche que cet inconnu qui ne parlait pas, qui ne bronchait pas. Apparemment, incorporer le cousin dans l'affaire avait été le seul moyen d'ajouter Hinata, auquel cas elle n'aurait pu participer. Neji lui-même aurait sans doute souhaité ne pas avoir se mêler à ses fariboles adolescentes qui le dépassaient, mais à présent qu'il était là, il ne pouvait plus se détourner.

Il se contentait donc de garder le silence en sentant à côté de lui la présence plus animée de sa cousine, qui s'emballait, en ne laissant paraître son trouble heureux que sous la forme d'un compliqué ballet de ses doigts, qui se tortillaient les uns sur les autres dans un fatras de peau. De temps à autre, il regardait la seule figure connue, Tenten, mais ne disait rien.

« Bien. Dans ce cas, commençons, décida Temari sans davantage de fioritures. »

Tandis que la blonde extirpait de son sac un autre sac, en plastique cette fois, étiqueté du logo d'une grande surface, un chassé-croisé étourdissant de regards balayait l'assemblée.

Chacun survolait les autres, en imaginant à quoi ressemblerait une semaine à ses côtés, une semaine à découvert, sans barrières, nu comme un ver, et parfois, ces visions ne duraient que très peu car l'imagination n'était fertile que si la volonté mettait du sien. Après un voyage autour des communs personnages, les prunelles se fixaient avec envie sur une singulière personne, qui se distinguait de la masse pour des futilités sibyllines, et si celles des deux êtres se rencontraient, les paupières se baissaient, langoureusement. On espérait, par intrigue, par attirance, par inconscience, littéralement lui tomber dessus et feindre de n'être qu'enchanté à demi, alors qu'à l'intérieur, une fête estivale lançait des pétards dans un ciel noir, azuré de particules de lumières plus brillantes que les étoiles, et inaugurait la pluie des comètes.

Parmi ces représentations théâtrales internes qui s'implantaient, seul Sasuke exemptait à la règle. Ce genre de carnage collectif ne lui était pas familier, et s'il pouvait, il sortirait de ce cercle devenant trop intime. Il n'aimait pas les gens qui s'introduisaient chez lui par effraction car ils violaient son domicile. Ou du moins, supposait-il qu'il n'appréciait pas ces contacts, car à part quelques accidentels rapprochements dont il n'était plus en mesure de de défaire, quelques sourires qui lui avaient échappé, il ne savait pas ce que cela engendrait, de s'attacher à quelqu'un.

Le brun ferma les yeux pour se couper des autres, ne remarquant ainsi qu'à moitié que Sakura suspendait avec mélancolie ses iris sur lui. Il ne la voyait pas. Il le concevait. Elle n'avait pas changé, soupirait-il en son for intérieur. Si cela ne lui faisait ni chaud ni froid, il la plaignait sincèrement. Cette fille ne recevrait rien de lui de plus que ce qu'il pouvait lui offrir, un désert d'amertume et de néant.

Devenue soudainement superstitieuse, à l'abri des regards, Temari souffla sur le sac en priant pour ne pas subir le supplice d'endurer ce Nara pendant une semaine.

« Ça sent la loterie, émit Kiba avec un air intéressé, alors que Temari secouait le sachet. »

En son sein, cinq petits papiers grossièrement découpés, rebondissaient.

« Pour les groupes, c'est simple, dit Temari, ennuyée. Chacun pioche un papier, sur lequel est écrit un d'nos noms. Simple comme bonjour, astucieux, rapide, et surtout, pas de crises de nerfs à l'annonce. C'est le hasard qui décide, donc pas de plans miteux.

-Zut, alors, glissa Kiba.

-Mais, et si jamais on est pas contents... tenta Ino.

-Le bureau des plaintes, c'est là-bas, la coupa-t-elle. »

Elle pointa au hasard derrière son dos et tous contemplèrent avec un air fasciné la poubelle qui se dressait à quelques mètres dans la direction indiquée.

« Je mets la main dans le sac et je pioche ? Fastoche ! gazouilla Naruto, qui, ne prenant pas la peine de se soucier de la priorité, préférant la griller, plongea son avant-bras entier dans le contenant. »

Ayant tous les yeux rivés sur lui, le blond touillait avec une application exemplaire les noms pliés afin que le suspense grimpât jusqu'à atteindre un comble que Sakura ne supporta pas longtemps. Avec la grâce dont elle faisait preuve avec son ami, elle aboya un « Grouille ! » retentissant qui schématisait à merveille les pensées de la foule.

Pressé par son mauvais public, Naruto tira du bout des doigts une unique note, qu'il brandit au-dessus de sa tête avant de déplier, précautionneusement, en fredonnant une fanfare destinée à garnir l'ambiance.

« Ta ta ta... chantonnait-il tandis qu'il l'ouvrait. Roulement de tambours »

On vit ses iris circulaires parcourir la feuille et un sourire s'étirer graduellement sur sa figure perpétuellement enjouée. Et tout à coup, l'adolescent le plus imprévisible de la Terre disparut et réapparut en une fraction de secondes avec dans ses bras une Hinata dérobée, qui ne réalisait pas encore à quelle proximité de son ange blond elle se trouvait.

« J'ai pioché Hinata ! clama-t-il en entamant une danse folâtre.

-Bonne pioche, fit remarquer Kiba, qui, d'un clin d'œil, montra la réjouissance qu'il éprouvait pour elle. »

Cependant, la demoiselle n'était pas en état de capter quelque signal que ce fût, à la limite de la conscience.

« Qu'est-ce que je te disais, Hinata ! Il en pince grave pour toi, lui chuchota l'Uzumaki à l'oreille.

-Arrête de raconter des conneries ! l'interrompit bruyamment le brun. »

Tourner de l'œil était sans doute la seule chose qu'elle avait les moyens de faire. Sous la garde attentive et défiante de Neji, ils tournoyaient sur le pavé, ou du moins, Naruto entraînait Hinata, ne remarquant pas, dans ses excès de bonne humeur qu'un rien enchantait, que ses talons grattaient le béton.

Alors il confiait sa confiance à cet énergumène ? Des bruits couraient à son propos, et il en entendait des belles en ce qui concernait son caractère et ses pratiques de cancre récidiviste. Enfin, ce n'était pas le moment de piquer une crise de protectionnisme aiguë, d'autant plus que la réponse de Hinata à sa juvénilité le poussait à des conclusions peu enchanteresses. Si jamais il égratignait le moindre de ses cheveux, il trouverait bien l'occasion de lui arracher le cerveau par les trous de nez. Supplice peu cruel, d'après Neji, qui émit un ricanement sinistre, car l'organe minuscule du blond passerait facilement par ses orifices nasaux.

« Comme j'ai pas envie de laisser Naruto s'amuser tout seul, à mon tour, s'écria l'Inuzuka. »

Comme à son habitude, il ne cédait rien à son compagnon, et en descendant de son perchoir, il immergea directement son bras dans le sac que lui tendait Temari, déjà agacée de servir de support à papier. Appréciant la rapidité, il déballa ce qu'il avait pigé, mais une lenteur contradictoire à ses humeurs le ravit. Une certaine excitation grimpait dans ses orteils en même temps qu'il agitait négligemment le cinquième de feuille.

Fatiguée par son humour de seconde zone, Ino ne s'évertuait plus à décrypter les lettres tracées au feutre noir. Toutefois, l'extrême concision du prénom l'alertait et elle avança de trois pas pour mieux évaluer la chose. De toute façon, c'était impossible que ce fût elle, le destin ne la poignarderait pas dans le dos, puisqu'elle n'avait rien fait de mal depuis deux jours. Oui, deux jours auparavant, elle avait pêché ! Victime du démon de l'adolescence, ce dénommé « flemme », au lieu de gentiment sortir les poubelles, elle les avait jetées sans pudeur par le petit balcon de son appartement du troisième étage ! Et oui, elle n'avait pas regardé avant de commettre son larcin, et oui, elle avait failli tuer un couple ! Mais comme ils formaient un couple, ce n'était pas trop grave, ils pouvaient bien crever. Par rancœur, elle détestait les gens amoureux quand elle-même ne disposait pas d'un corps masculin pour se réconforter et jouer.

Donc. Où en était-elle ? Elle glosait tant qu'elle oubliait le début de ses phrases, emportée par ses incessantes déviations... Perdue dans ses élucubrations, il lui suffit pourtant d'une seule vue et d'une seule parole pour s'enfoncer dix pieds sous terre.

Ses globes oculaires doublaient de volume pendant qu'ils dévisageaient sans y croire les trois lettres grossièrement écrites de la patte de Temari.

« Avoue que ça t'fait plaisir, la titilla Kiba. »

Elle s'évertuait à retourner le carré dans tous les sens, comme si un tour de magie le métamorphoserait.

« C'est vraiment de l'arnaque, ce truc ! vociféra-t-elle.

-Le bureau des plaintes est là-bas, lui rappela Sakura avec un sourire.

-Je te remercie de ton soutien, toi ! glapit la blonde. »

Comme toute réponse, la rose lui haussa son pouce en guise de moquerie encourageante. Elle aimait plus que tout cette amitié de vaches entre elle et Ino. Pas d'hypocrisie ; elle riait du sort qui avait provoqué la conception du binôme entre Ino et Kiba, que la blonde trouvait déplorable, et elle s'en réjouissait ouvertement. Ino la traitait de cochon rose et velu en retour, et c'était tout. Elles s'aimaient.

Se frottant le cuir chevelu, Kiba rigola une dernière fois avant de s'asseoir sur le banc, correctement cette fois-ci. Avec attention, il suivait les corps de Naruto et Hinata qui cessaient finalement leur danse, étourdis, puis le jeune s'attardait sur Ino qui tempêtait son désespoir à qui voulait l'entendre, soit personne. Pourquoi tant de haine ? se demandait Kiba, qui, vraiment, n'avait strictement pas causé de tort majeur à la Yamanaka. Quelques petites remarques et piques ne tuaient personne, et le zieutage non plus. A ce qu'il savait.

Les tympans criant souffrance, Sasuke prit l'initiative de briser le roucoulement de désespoir particulièrement aigu et désagréable de cet oiseau de malheur par un coup de théâtre qui retiendrait son attention ailleurs que sur ses jérémiades. Dénué d'apparat cérémonial, l'Uchiwa piocha, et d'une voix qui trahissait, s'il était cherché, un lancinant soupir, il stipula :

« Sakura. »

Heureusement pour elle, la demoiselle en question avait appris l'art subtil de la schizophrénie, qui s'avérait utile lors de tels moments d'émotions.

Si la surface externe de la rose ne permettait qu'à un sourire d'éclairer sa face, en-dessous de la couche de chair, une mazurka endiablée prenait place sous les projecteurs colorées et la musique assourdissante des trompettes de la félicité éclatait. Il lui semblait que son estomac se trémoussait en compagnie de ses reins quelque part aux environs du plexus mais rien n'était moins sûr.

Une voix, comme amplifiée par un haut-parleur, mais cela n'était qu'une divagation de son imagination, s'exprima et hurla jusqu'à la faire trembler « L'amour vaincra ! ». En face de cette dangereuse hallucination, la véritable Sakura se montra féroce et envoya des escadrons d'angelots, légionnaires de la raison, pour combattre ces fabulations qui risquaient de l'embobiner. Strictement professionnelle, leur relation ! De toute façon, Sasuke ne lui permettrait aucune avancée, malgré tous les efforts qu'elle fournirait à la tâche.

«Génial, échappa-t-elle en guise de conclusion étranglée. »

Mais le temps n'avait pas cessé sa course durant cette querelle opposant Sakura à Sakura, et Neji, encouragé par l'exemple de Sasuke et devinant que Shikamaru ne se lèverait pas de sitôt du banc sur lequel il moisissait depuis la confection du premier binôme, tira son papier.

« Tenten. »

Lui-même préférait, tant qu'à devoir en supporter une, que ce fût elle. Chez sa frimousse, quelque chose la distinguait du commun des mortels ; et il s'en était déjà rendu compte...

Il lui rendit son nom de paperasse et de ses yeux ébahis, la Wang Zu s'assurait qu'il ne plaisantait pas. Une fois la véracité de ses propos vérifiée plusieurs fois, elle osa le dévisager, les lèvres légèrement écartées, car il était impératif qu'elle prononçât une parole qui la rendrait intéressante et minimiserait son degré de ridicule.

Mais Tenten ne s'affublait pas de ces fanfreluches d'apparence factice et vouait un culte au naturel, aussi biscornu fût-il, aussi baroque fût-elle. Elle tenta donc d'ignorer les exhortations de son ventre gargouillant, et ce n'était pas là un signe de famine, et elle traça de ses doigts le « V » de la victoire qu'un sourire goguenard accompagnait.

« Ça me va. Du moment que je lave pas à la main tes slips sales... »

Posé avec la diligence la plus appliquée du monde, elle passait presque pour quelqu'un qui se prenait au sérieux.

Essayant de se retenir de pouffer, elle se retourna pour évacuer de son champ de vision l'hilarante image de Neji qui comprenait finalement à quel genre d'individu il avait affaire et qui farfouillait dans sa mémoire pour savoir si une camisole de force se trouverait sous sa main au cours de la semaine infernale. Rouge, elle lorgnait en direction de ses compatriotes afin de trouver un centre d'attention divergent, moins fascinant toutefois, pour finalement se concentrer sur un volcan en ébullition qui retenait encore ses coulées rougeoyantes.

Vigoureusement, Temari secouait le sac pour récupérer l'ultime nom, le sien, qu'elle jeta à terre une fois attrapé et lui lança un regard noir, se contenant pour ne pas cracher dessus son venin. Puis, elle s'enquit de la situation géographique de son partenaire de fortune d'une semaine. Ce dernier, comme elle, la fixait avec un entrain similaire. Par contre, s'ils avaient en point commun de ne démontrer aucune fantaisie, Temari bouillonnait et Shikamaru bâillait.

« J'imagine qu'on se retrouve, somma Temari en articulant un sourire forcé. Encore.

-Pour le malheur et pour l'pire, enchaîna le garçon en essuyant les quelques gouttes qui s'échappaient du recoin de ses yeux suite à sa manifestation de fatigue.

-Je propose que chaque garçon raccompagne sa fille pour faire plus ample connaissance, coupa Naruto en sentant une vapeur qui menaçait de provoquer l'éclatement de la soupape. »

Les frustrés par cette composition attribuée et toute vouée au comique destin se braquèrent vers l'Uzumaki en lui adressant des regards qui signifiaient clairement « Pourquoi faire ?! ». La persécution était sifflée d'un ton virulent. Mais le garçon, nullement désarçonné, s'emparait du bras de sa partenaire de binôme pour s'engager sur le trottoir sans se retourner. Ils s'éloignaient déjà et les sons diffus de leur conversation atteignaient encore leurs oreilles.

« Dis, tu habites où ?

-C'est... C'est un p...peu l...loin, bredouilla Hinata, qui sentait par-dessous sa veste et son épais pull la chaleur de sa grande main qui était celle d'un homme, malgré les apparences de son minois.

-C'est pas grave ! Par où ? s'enquit-il, en aventurier.

-... On v...va d...dans la mauvaise direction... »

Ils repassèrent devant les huit autres, Naruto affichant un air noble, puis, au bout de quelques minutes, ils disparurent à l'angle d'une rue, et même leurs bruits de pas sur le sol ne témoignaient plus de leur présence. Donnant l'exemple, Sakura et Sasuke, d'un accord qu'il n'avait pas besoin de formuler, s'engagèrent sur le pavé, suivis après quelques instants du binôme quatre que composaient le Hyûga et Tenten.

Joyeusement, la brune salua les deux dernières filles puis bondit sur ses chaussures plates en montrant le chemin à Neji. Plus particulièrement, elle adressa un geste qui transmettait ses encouragements à Temari, qui normalement, lui emboiterait le pas. Toutefois, en compagnie d'Ino, elle semblait occupée à inscrire trivialement sur les débris de papier une sorcellerie que toutes deux marmonnaient, incantation étrange récitée autour de la poubelle.

La Wang Zu émit un rire -le bureau des plaintes !- puis elle se pressa pour devancer le jeune homme qui avait continué sans elle sur trois mètres. En s'approchant ainsi de lui, une légèreté étourdie la grisait, et elle souriait malgré elle, planant plutôt que marchant. Une irrésistible prémonition embaumait l'air lourd du mois de septembre, qui couvrait l'imminence d'un orage de fin d'été. Quelque chose comme le parfum du changement. Mais Tenten n'était pas assez subtile pour en respirer les arômes et se contentait de savourer avec un mélange de curiosité et de malaise les étonnants émois qui dévalaient contre son organisme palpitant.

*

Ils ne formaient plus que deux petits pois indissociables contre l'horizon grisâtre lorsque Temari, ayant achevé de maugréer sa malédiction, se tourna vers le deuxième maillon de leur équipe désunie. Il avait beau se trouver en pleine conversation avec Kiba, elle le tira sur ses jambes, manquant de le faire trébucher, et lui ordonna d'une voix de glace :

« Vite. Tu m'accompagnes, comme ça on f'ra semblant de s'apprécier, et tu rentres chez toi. »

Shikamaru n'articula même pas le premier phonème de « Galère » que déjà, une paire de bras puissants le poussait. Compatissant, l'Inuzuka lui criait un mot ironique qu'il ne voulut pas entendre, et le Nara avança. Lentement, très lentement, car pas la moindre gouttelette de motivation ne circulait dans ses veines qui rarement étaient aspergées de cette ambroisie chez quelqu'un de sa tempe.

Espérant qu'elle ne le remarquât pas, il abandonna Temari à sa randonnée furibonde, ainsi il fuirait et rentrerait dans la quiétude de sa chambre mal rangée, certes, mais moins dangereuse qu'elle. Toutefois, dotée d'un sixième sens pointu, la jeune femme prit notice de sa tentative d'évasion et fit volte-face, mécontente, poings sur les hanches.

« Tu peux t'grouiller ? Il va pleuvoir et on est pas rendus chez moi, rouspéta-t-elle. »

Oh mince, qu'il haïssait qu'on le presse...

Au lieu de s'attarder sur son pied qui heurtait le sol d'impatience comme le sabot d'un taureau au centre de l'arène, paré à dégommer du toréador, il opta pour la contemplation des nuages. Ceux-ci prenaient des couleurs menaçantes, et il s'écroula dos au sol sur une pelouse au hasard. Il en avait diablement marre.

« C'est pas le moment de faire dodo !

-J'sais, mais si tu m'presses, ça va encore moins le faire, marmonna-t-il.

-Et il faut que j'fasse quoi pour te réveiller ? Taper dans mes mains et chanter des chansons, hein, Shika ? ironisa Temari d'un ton railleur. »

Il tressauta à l'entente du surnom. Il ne s'était vu attribué par personne jusqu'à présent, même d'Ino, qui raffolait de ces petits sobriquets ridicules et pourtant, elle avait essayé pas mal de trucs. De nature sobre, il n'aimait pas cela d'outre mesure mais en concevant la tête de Temari, il jugea bon de n'en prendre cure.

Shika... A croire qu'en un claquement de doigts ils venaient de devenir aussi intimes que les duos de légende des bandes dessinées, maladroits et à en pleurer de rire.

« C'est super, c'est génial, mais moi, j'ai pas de temps à perdre, claqua-t-elle en tournant le dos.

-C'est bon, c'est bon, j'arrive, fit le Nara entre ses lèvres. »

Une goute fraîche ricochait sur la pointe de son nez droit, alors qu'il lissait et époussetait sa chemise kaki.

« J'vais pas laisser une fille toute seule. Même si tu pourrais démolir un camion, rajouta-t-il après réflexion. »

Le nez relevée, Temari le snoba royalement, avant de s'autoriser une vengeance méritée. Son poing fondit sur son épaule, qu'elle frappa rien que pour la forme et lui indiquer qu'elle ne lui permettait absolument pas, et cela renforça l'idée de la No Sabaku que se fabriquait pièce par pièce le brun.

« Aïe, râla-t-il. T'es violente, Tema. »

Elle tressauta à l'entente du surnom. Il ne s'était vu attribué par personne jusqu'à présent, pas même de ses frères. D'un côté, elle avouait que Gaara, minaudant niaisement un petit nom, grinçait avec la réalité. Si elle avait sorti « Shika », c'était parce que son prénom se rallongeait sur son palet et qu'en femme d'actions, elle préférait la concision. Et « Shika » était largement mieux que « Maru ». Mais en ce qui le concernait, il n'avait aucune excuse.

« Depuis quand tu m'appelles Tema ? souleva-t-elle.

-Disons depuis que tu m'appelles Shika. »

¤O¤

« Ino ? Tu viens ? Allez, c'est pas la mort, si ? »

Si elle répondait « Si ! » en emphase, la mordrait-il ?

La jeune fille rehaussa son sac à main et en sortit un Labello à la fraise. Avec minutie elle en appliqua sur la forme galbée de sa bouche, prenant son temps et feignant de ne pas prendre en compte le garçon qui l'attendait, les mains dans la poche ventrale de son pull gris à capuche.

En soupirant, il la regardait pincer les lèvres pour en étaler le brillant et se reluquer dans son miroir portatif circulaire. Afin de vaincre l'ennui qui le gagnait, il fit passer le capuchon sur sa tête d'un soubresaut. Désormais qu'il n'apercevait plus que le tissu cotonneux, il sourit. La Yamanaka ne distinguait de son visage que ce sourire un peu imbécile et soupira, consternée de son âge mental.

Ayant finalement décidé qu'elle avait envie de partir, maintenant, sans consulter le membre de son binôme, elle passa devant lui en lui arrachant le bout de pull de ses ongles accrocheurs.

« Dépêche-toi, j'ai pas toute la nuit, le somma-t-elle. »

Instantanément, il recouvrit la vue, pour repérer la blonde à quelques mètres devant, marchant d'un pas présomptueux et rythmé. En un bond, il fut derrière elle et calquait son trot sur le sien, plutôt rapide pour une fille perchée sur des talons.

« Hé, c'est toi qui parles, alors que tu te gênais pas pour perdre son temps ? s'offusqua l'Inuzuka.

-Erreur, Kiba. Se remaquiller n'est pas une perte de temps, rectifia la blonde. Au contraire.

-T'es vraiment la pire fille que je connaisse à ce niveau là, nota-t-il.

-Merci. Et c'est pour ça que je suis la plus jolie, en conclut-elle avec une pointe de suffisance. »

Et Kiba ne le niait pas, se montrant incapable et peu désireux de lui opposer un argument. Néanmoins, pour ne pas enfler sa suffisance, il ne pipait mot, un sourire léger perché sur sa bouche.

Ses longs cheveux rebondissaient sur son dos, effleurant la naissance de ses hanches affinées de naïades, et sa longue mèche recouvrait la partie de son visage du côté où il était, il ne pouvait donc voir que par intermittence la pointe de son petit nez. Considérant qu'il était dommage de ne pas profiter des quelques instants en sa compagnie, il se faufila sur la pointe des pieds afin de changer de côté et d'admirer la totalité de sa figure. Le tout fait en sifflotant, les mains étalées derrière le crâne, il se targuait d'être totalement naturel.

Puisque cela lui plaisait d'être courtisée du regard, Ino ne releva pas, se sentant toutefois agacée par Kiba.

« On va où, au juste ? émit-il soudainement.

-Pourquoi ça ? singea-t-elle

-On va pas chez toi, là, constata-t-il en voyant quel chemin elle s'apprêtait à emprunter.

-C'est un autre chemin, plus long, parce que j'ai envie de t'embêter. Et d'abord, comment tu sais où j'habite ? s'écria soudainement Ino, stridulante.

-Je le sais, c'est tout, calme-toi, lui intima le garçon, tandis que la jeune fille s'agitait sur la chaussée. »

Fulminante, elle la sillonnait en zigzags, de droite à gauche, s'accompagnant de grands gestes qu'effectuaient ses bras longilignes, psalmodiant des lamentations qui l'accusaient d'être un psychopathe qui, chaque jour, la suivait et attendait le bon moment pour la coincer dans un recoin sombre et humide. Les gens se retournaient face à cette adolescente en pleine crise, inquisiteurs, et soulevaient des sourcils en même temps qu'ils avisaient le responsable de l'hystérie. Essuyant l'acte de la main, l'Inuzuka, à coups de « Ne vous inquiétez-pas, elle est folle, c'est tout à fait normal. », évinçait et dispersait la mince foule qui s'arrêtait pour écouter les propos sordides qu'elle tenait.

Dire que, tout simplement, en rentrant avec Naruto et Shikamaru, ils lui avaient pointé du doigt son appartement, près de celui de Shikamaru. Désormais, parce qu'il avait laissé un détail lui échapper,l'imagination pleine de fariboles d'Ino en déduisait des inepties. Cependant, en coquin farceur, il aimait bien la voir s'agiter ainsi en toute inutilité.

« Ça suffit Ino, tu fais peur à tout l'monde, lui intima-t-il, ne parvenant à cacher son hilarité.

-Ils doivent avoir peur ! Au moins pour moi ! pestiféra l'adolescente. Kiba, je refuse que tu me suives ! Je sais que tu vas revenir chez, avec des intentions loin d'être chevaleresques.

-Ino, Ino, laisse tomber, je te promets que toute délicieuse tentative d'infiltration chez toi à minuit sera bannie de mon cerveau, la rassura-t-il en s'approchant petit à petit, malgré les coups de sac qu'elle s'appliquait à lui infliger.

-C'est ça le problème, t'as pas de cerveau donc je m'inquiète, cracha-t-elle, venimeuse.

-Bon, assez joué. Tais-toi et on y va, soupira-t-il, excédé. »

Ni une ni deux, équipé d'excellents réflexes, il évita la dernière salve de giboulées et arriva suffisamment près de la demoiselle pour attraper son maigre poignet et d'une impulsion, il la souleva du sol. Ino, estomaquée, ouvrit sa bouche mais n'eut pas le réflexe immédiat de hurler lorsqu'elle se sentit décoller comme une fusée puis atterrir avec dureté sur une surface dure, qu'elle identifia comme son épaule carrée. Un bras solide la coinça là, installée comme un vulgaire sac de patates sur le dos d'un fermier.

Kiba s'assura de sa stabilité puis, ignorant la pluie de coups donnés de ses frêles poings qui mitraillait son dos, il poursuivit son chemin sans un regard pour les passants outrés. Elle était comme une plume, encore plus légère que ce qu'il avait d'abord cru.

Remise du choc, Ino put finalement se servir de son arme ultime et hurla d'une voix à en déchirer ses cordes vocales :

« Repose-moi ! brailla-t-elle à pleins poumons. Madame, appelez la police ! lança-t-elle à une passante particulièrement soucieuse de son sort.

-Ne vous inquiétez pas, s'acharnait-il à répéter à la cantonade. Elle m'adore.

-Kiba, touche-moi encore et je crie au viol, je casse tout, je mords, je griffe, je crache, je pleure, je me roule par terre...

-Ah j'aimerais bien voir ça, rit-il.

-Quand tes parents verront ce que tu me fais subir durant cette semaine, ils me prendront en pitié, siffla la Yamanaka.

-Aucune chance, la coupa Kiba dans son élan. Ils seront pas là.

-Tu mens !

-Pas cette fois, poulette.

-Pourquoi ça ? pleurnicha-t-elle, sans relever cette fois-ci l'appellation.

-Vingtième anniversaire de mariage, inventa-t-il, et il savait qu'elle ignorait qu'il fabriquait cette histoire de toutes pièces. Ma petite sœur est chez ma tante. On sera tranquilles... »

Sur son visage éméché se profilait l'ombre d'une question insistante à laquelle il ne voulait fournir de réponse, se refermant sur sa vie privée.

Le garçon accéléra sensiblement, agrandissant ses foulées, peu gêné par le poids qu'il transportait depuis déjà quinze bonnes minutes, sous la fraîcheur de quelques gouttes qui tombaient, décalées, de ces nuages avertisseurs de mauvais temps. Il laissa Ino délirer sur sa dernière phrase qu'il avait volontairement bourrée de sous-entendus afin qu'elle oubliât son mensonge.

Ce n'était sûrement pas devant une pipelette pareille qu'il s'épancherait dans les moindres détails, à moins de désirer figurer en tête de listes des ragots.

Le paysage qui se dressait devant lui lui indiqua qu'ils arrivaient finalement. Ino ne cessait pas son babillage.

« Bon, c'est pas tout ça, mais t'es lourde, déclara Kiba. »

Et ce fut sans doute la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Très soucieuse de son apparence physique, Ino entretenait sa beauté avec un attachement qui virait à l'obsession et elle veillait sévèrement à ce que la ligne que dessinaient ses courbes dans son miroir fussent satisfaisantes à sa difficile personne. Et encore, à présent, elle était bien moins exigeante que quelques années auparavant, où il fallait qu'elle sentît ses os se dresser sous la peau de sa cage thoracique avant de s'habiller de douleur, sans vraiment se sentir mieux ni soulagée, juste débarrassée du superflu.

Sa face s'étira d'une affreuse grimace.

« Ta gueule, grogna-t-elle. Et repose-moi. Tout de suite. J'en ai marre.

-Vos désirs sont des ordres, princesse, accepta-t-il. »

Comme un déchet, il relâcha prise sur elle et elle dégringola au sol, ses fesses amortissant peu le choc aux vues du peu de matière dont elles disposaient. Une exclamation de douleur qu'elle ne retint pas fut criée mais c'était davantage son égo qui prit le coup.

Les mains dans les poches, il la regardait rentrer chez elle, furieuse, comme une bourrasque, et ne répliqua pas alors qu'elle vagissait une dernière insulte pour la route et claquait sèchement la porte, suivant au lieu de cela, les yeux dans le vague, ses longs cheveux qui avaient l'air si doux au toucher.

Ça partait sur les chapeaux de roue.

¤O¤

« Ton silence me tue, lâcha Tenten en soufflant, comme si elle avait retenu sa respiration. »

Depuis leur départ du lycée, une procession de silence avait remplacé la potentielle conversation qui aurait pu s'établir entre les deux adolescents. D'un naturel volubile, elle ne supportait plus l'enfermement verbal dans lequel il stagnait, et les œillades qu'elle lui adressait ne la contenait plus. Quasiment certaine de ses affirmations, elle s'imaginait que même un vaisseau spatial débarquant les envahir ne suffirait à le tirer de son état proche de l'ectoplasme, et elle s'affligeait en songeant d'avance à la semaine barbante qui l'attendait s'il s'avérait que son caractère se limitait à ces bornes de mutisme.

« Que veux-tu que je réplique à ça ? Alors parle, je suis certain que tu arriveras, si jamais je manque d'imagination, à te répondre toute seule.

-Oui, on s'entend très bien, moi et moi, railla Tenten. Mais après, nous et toi, est-ce qu'on réussira à s'entendre dans ce ménage à trois ? Je pense que oui. Après tout, t'es pas tout à fait un parfait inconnu.

-Merci à tes heures de colle, souligna-t-il. »

Avec une protestation, elle rougit et secoua une main comme pour effacer cette délicatesse.

« Merci de me le rappeler surtout, se plaignit-elle. Maintenant, vu que ça fait un moment que ça traîne, je dois annoncer ma note à ma mère et j'doute qu'un deux et demi lui fasse plaisir... C'est à cause de ce deux et demi que je vais laver tes chemises à la main...

-Nous avons des machine pour ça, tu sais, l'informa-t-il.

-Oui mais dis comme ça, c'est moins drôle.

-Ta définition de drôle ?

-Tout ce qui est décalé, un peu surprenant, et sucré. Tout le contraire de toi, piqua la jeune fille avec un fin sourire. »

Oui, à côté d'elle, il faisait bien pâle figure. Si Neji devait décrire la teneur de ses propos, il prononcerait sans hésiter et sans réfléchir « coloré ». La définition s'attachait aussi bien à ce qu'elle racontait selon sa fantaisie qu'à sa voix, aiguë sans en devenir agaçante, mais allègrement printanière, emplie de tonalités d'une passion d'enfant que la vie étonnait chaque jour un peu plus. Ce côté marginal et complètement déphasé, quelque peu lunatique, l'isolait de ses connaissances féminines, assez limitées, et le déroutait, car, il le lui avait dit, il ne voyait pas comment répondre à ses réparties apparemment tirées du néant ou du royaume arable de son inventivité qui improvisait toujours de nouvelles trouvailles.

« All you do is treat me bad, go and break my heart, and then we'll feel so sad *... chantonna-t-elle en esquissant un pas de danse pour combler le vide ambiant. »

Et dans sa bouche, même une chanson de pleurnicherie amoureuse se transformait et s'envolait d'un battement d'ailes bariolées de papillon. Simulait-elle sa joie de vivre ? A la voir, débordante de spontanéité, il en doutait fortement.

Mais l'arc-en-ciel de Tenten n'influençait pas la température et l'aspect des cieux, encore couverts de leur manteau nuageux, où plus un infime rayon ne perçait, ce qui assombrissait considérablement les rues et conférait à la ville un triste visage. Autour d'eux, un cycle de vent ramassait les feuilles brunes tombées de leurs branches, et les pauvres craquelées, mortes, se dispersaient au gré de la volonté des courants d'air. Des tornades miniatures s'élevaient à leurs pieds et jouaient avec le liséré de leurs vêtements. Puis, l'atmosphère s'alourdit, un lointain grondement vint calfeutrer le doux toucher des feuilles contre le trottoir et les quelques gouttelettes de pluie qui s'étaient jusqu'alors écrasées sans dégâts contre leur peau s'intensifièrent et devinrent rapidement une averse.

Au lieu de courir s'abriter, ils restèrent comme deux idiots sous la pluie qui trempait leurs habits, levant presque simultanément leur figure pour mieux observer le ballet de l'eau du ciel, absorbés. Sur son épiderme, Neji la sentit glaciale, tandis que Tenten la perçut chaude, elle qui appréciait les lourds orages d'étés tirant vers leurs fin autant que les bains de soleil.

Sûrement dans l'intention de papoter, la Wang Zu se tourna vers le garçon, mais se tut en regardant de minuscules perles translucides dévaler contre son front et suivre la ligne immobile de son profil. Il n'avait plus l'air ni distant, ni froid, mais triste, d'une tristesse passagère et dont il était plié à recevoir les assauts, une sorte d'habitude déplaisante dont il ne se défaisait pas.

Brusquement, il cessa d'afficher cet air, qui s'enfonça profondément dans sa mémoire, et remarqua qu'elle l'avait pris en flagrant délit. La tête légèrement décalée vers la droite, il l'avisa, et elle ne se moqua pas de sa chevelure plaquée contre la forme de son visage ou de sa chemise détrempée sous sa veste, se contentant de chercher dans ses iris laiteux l'endroit où était partie cette impression de mélancolie.

Dans une sorte de défi, ni l'un ni l'autre ne désirait se retrouver le premier à baisser le regard. Ils se dévisagèrent, en n'oubliant certainement pas la pluie, car grâce à elle, les odeurs naturelles de la terre remplissaient leurs narines et son murmure apaisant calmait les angoisses.

Puis, Neji, silencieux, se débarrassa de sa veste et la déposa sur les épaules de la jeune fille qui lui faisait face. Devant ce geste, elle eut comme réaction de protester, avançant le fait qu'il avait besoin de se couvrir tout autant qu'elle, qu'elle n'était pas taillée dans la dentelle, qu'elle supportait très bien l'humidité et que de toute façon, cela ne servirait plus à grand-chose, se mêlant les pinceaux dans l'ordre de prononciation, puisque le geste, si romanesque, si tendre, pourtant naturel, fonctionnel de sa part, la bouleversait.

« Je sais. Ça va aller, fit-il comme toute réponse. »

Et son silence ne la tuait plus, il lui semblait qu'elle en comprenait mieux le fond. Mais peut-être était-ce également un tour que lui jouait son esprit embrumé par les effluves éthérées mais ensorcelantes dispersées dans les fibres de sa veste.

Timidement, elle resserra la prise du vêtement sur ses épaules, bien plus étroites que celles du Hyûga, comme elle pouvait le constater, tandis qu'il avançait devant elle et que la chemise imbibée moulait sa silhouette. Gênée, elle baissa la tête et couvrit ses yeux de mèches chocolats. Elle poursuivit sa route en ne fixant plus que ses chaussures qui avaient noirci d'un ton.

En un rien de temps, ils se trouvaient sous le portique de sa demeure, vis à vis l'un de l'autre, ne sachant où débuter pour se dire simplement « au revoir ».

Curieusement nerveuse, Tenten replaça une de ses mèches derrière son oreille dans un automatisme de malaise.

« Et bien... Merci, déclara-t-elle, optant pour une fois pour la simplicité.

-Je t'en prie.

-Et à lundi, peut-être, si ma mère ne me tue pas en apprenant ma note, rajouta-t-elle, un poil ironique. En plus j'ai une punition, un devoir en plus... Espérons que je survive à ce week-end.

-Tu survivras, lui assura-t-il. »

S'ensuivit un bref silence, et alors qu'elle s'attendait à ce qu'il retournât chez lui, il s'éternisa sur le pas de sa porte, semi hésitant, semi conventionnel, toujours d'une politesse exemplaire.

« Veux-tu que je t'aide pour l'histoire ? dit-il, lentement, posément. »

Il lui semblait que jusqu'alors, jusqu'à cette seconde, jusqu'à cette immondice mielleuse mais savoureuse, jamais elle n'avait expérimenté cette folie absurde de cette bulle d'espoir qui enflait sans cesse, irrégulière et instable, menaçant d'exploser de déception, s'envolant seulement lorsque les mots dont elle attendait la délivrance étaient prononcés, délicieusement. Ce fut plus fort qu'elle, un radieux sourire qu'elle ne retint pas lui échappa, signe de son allégresse involontaire.

« Avec plaisir ! Samedi, treize heures... Ici ?

-Chez toi ?

-Chez moi.

-A demain, alors. »

Échange lent de stichomythies, conversation dans les regards, paradoxe des impressions, série d'acquiescements, rondeau final. Des instants très vagues et pourtant très précis bâtissaient les prémices de leur relation ambivalente dès le départ.

Sitôt la porte fermée, le petit cliquetis de la serrure perçu, Tenten plaqua son dos contre le battant de bois, les bras croisés sur sa poitrine, souriant au plafond avec une naïveté inqualifiable. Des lumières venues de l'intérieur éclairaient son visage aux paupières closes et remplaçaient le soleil absent au dehors. Elle avait chaud, d'une chaleur éprouvante dont elle aimerait se défaire mais qui la prenait toute entière. Puis, encore consciente dans son enivrement, sentant l'humidité poisseuse de la veste oubliée coller sa chemise mouillée, elle reprit connaissance. Sur un coup de drôle folie, elle n'hésita pas à ouvrir à nouveau à la volée cette porte, pour courir le rejoindre sur le trottoir, simplement pour lui rendre cette veste.

Et se tremper, et s'abandonner, et ne pas comprendre, et ne plus voir qu'à travers un voilage de cheveux quelques aperçus furtifs, du blanc surtout, quelque ineffable odeur lointaine et quelque sensation d'égarement.

¤O¤

Dès le moment où la première goutte était venue effleurer la pointe de ses courts cils roses, Sakura avait perçu le malaise la gagner, une anxiété déraisonnable remonter, piquante, le long des vertèbres de sa moelle épinière.

A l'abri sous la cabine de bus, près de Sasuke, elle ne craignait que de glisser. Sous sa veste violette, il lui était difficile de cacher les tremblements qui parfois la secouaient. Sakura se terra dans son écharpe, fixant ses chaussures. Puisqu'il ne s'occupait pas d'elle, il ne remarquerait rien, et elle se remit à ignorer son environnement, les bruits, surtout les bruits.

Ils eurent de la chance et purent s'asseoir dans le véhicule, qui grondait, le moteur encore activé à l'arrêt pendant la pause du chauffeur. L'habituel « Très écologique » que son double interne et imaginaire persiflait lui-même s'était tu, terrassé par des soucis plus grands. L'engin se remplissait rapidement, les bruits couvraient le silence qui stagnait entre eux deux, et la rose, serrée à la gorge, s'accula davantage contre la large fenêtre, qui se couvrit rapidement d'une couche ovale de buée d'où émanait le souffle de sa bouche entrouverte. Elle passa deux doigts sur le brouillard afin de voir le monde extérieur qui l'effraya subitement. La pluie, désormais, dégringolait. Elle n'aimait pas ça, la pluie.

Toujours à ces moments-là, toujours. Une vague déferlante l'engloutissait, des souvenirs qui n'étaient pas les siens mais qui retournaient son estomac l'emportaient et la clouaient durement contre un mur de pierres. Elle sentait dans son dos couler, non pas de la sueur, mais des larmes invisibles, et elle sentit l'odeur âcre de l'agression, de l'intrusion, du mal sous sa forme la plus perfide. Et Sakura sombra, un moment, vaincue, encore une fois, par la douloureuse chute de la pluie.

Lorsqu'elle se réveilla, après une durée incertaine, elle ignorait bien sûr qu'ils avaient complètement loupé son arrêt mais, à plusieurs centimètres de son visage, elle distinguait parmi la brume qui recouvrait encore sa vision la bouche blanche de Sasuke qui s'agitait, sans qu'elle ne pût entendre ses paroles. Le froncement évident de ses sourcils l'alarma et elle prit connaissance de son inquiétude en même temps qu'un mal de crâne épouvantable témoignait de son fléchissement.

Ses oreilles bourdonnèrent et comme les bruits, ces fameux et insoutenables bruits, pénétrèrent ses tympans, elle comprit finalement le mot qu'inlassablement Sasuke répétait, penché sur elle.

« Sakura ? Sakura ? »

Contrairement à ce que la jeune fille avait pu penser, il avait assisté, discrètement, sans laisser transparaître ses regards, la dégénérescence de son amie. La première incartade d'un muscle de sa joue n'avait pas échappé à son œil, qui avait heureusement traîné sur elle à ce moment précis. Lentement, elle s'était dégradée, mystérieusement, jusqu'à perdre conscience de la notion de réalité dans ce bus et lorsqu'il l'avait appelée puis légèrement secouée, deux arrêts avant leur sortie, la croyant simplement endormie, un tracas l'avait saisi en constatant qu'elle n'émergeait pas. Son nom, répété toutefois à voix basse pour n'alerter personne, ne l'avait ramenée.

Mais désormais, elle était éveillée, et tout allait mieux. Si ce n'était que ce sourcil, perspicace, restait hérissé, devinant à l'empressement dont elle faisait preuve pour lui assurer que tout allait bien, que ce n'était qu'un coup de pompe, que celui lui arrivait parfois, qu'elle affirmait en réalité tout le contraire.

« Je vais bien, mentait-elle, alors que sur sa tête, tout n'était que coups de matraque et détonations de pistolet,

Avec son regard perçant, il l'observa se dresser, chanceler, tituber, autrement qu'à cause des roulements du bus, et appuyer en urgence sur le bouton d'arrêt, bredouillant qu'ils avaient de la chance car la station n'était dépassée que de deux arrêts. La formation de son sourire différait, une profonde marque de trouble se trouvait cachée derrière ses rires nerveux et la tension tendait son corps. Cela ne ressemblait en aucun point à la Sakura qu'il connaissait. Où était passée la vibration de couleurs ? Même son bracelet rose et bleu picoté de fleurs et d'étoiles concentrait une noirceur inhabituelle, il ne tintait plus sur son poignet, affable.

Elle s'attarda pour rassurer une dame ayant remarqué son moment d'égarement puis bascula dans la nuit qui tombait, Sasuke sur ses pas. Les imposants nuages de l'orage s'en étaient allés, emportant avec eux leur charge de pluie, abandonnant derrière eux leurs entrailles, ces flaques qui couvraient, translucides, réverbérantes, la chaussée. La lumière d'un lampadaire vacilla puis la rangée s'alluma, renvoyant les éclats sur les voitures qui passaient, trente kilomètres au-dessus de la limite permise. Leurs roues rugissaient et les éclaboussaient lors de leur passage dans ces trous d'eau noirâtre

« Et bien, il va falloir marcher, tenta de dire en riant Sakura.

-C'est hors de question. J'appelle un taxi. »

Sakura se tut, le contempla, réfléchissant profondément.

Pas un mot, pas un regard, il leva la main en voyant une de ces automobiles passer, et dans leur malheur ils avaient eu la chance d'arriver en centre-ville sur la route principale, à trois kilomètres de l'appartement de Sakura. En se reposant sur le dossier qui respirait le tissu passé d'époque, la cigarette froide et les beignets gras, Sakura sentit particulièrement la présence froide et silencieuse de Sasuke, qui finalement, répondait toujours présent, à sa façon.

L'Uchiwa savait que quelque chose se dissimulait derrière son attitude qui feignait l'incident. Cependant, ses lèvres pincées tenaient à garder le silence sur cette affaire. Lui-même détestant les intrusions dans son jardin secret, il se contenta alors de garder un pareil silence face à son mutisme.

Doucement, il sentit une pression s'effectuer sur son épaule. Il tourna la tête, suffisamment pour apercevoir avec surprise que Sakura s'était accotée, dans une posture mélancolique, contre lui. Contrairement à ses habitudes, il ne put la repousser.

Si elle en avait besoin, rien qu'un instant...

¤O¤

Le trente juin, sur l'avenue Grand Cordier à Letiville, une jolie jeune femme marchait de bon train, son sac à main pailleté rebondissait sur ses hanches au rythme plein d'entrain que lui inspiraient ses pas allègres. Ses cheveux roses étincelaient à la lumière de la lune et un sourire frais illuminait son délicat visage à peine sorti de l'enfance.

Elle s'arrêta au carrefour et observa avec mollesse les deux options qui s'offraient à elle. A droite, l'allée piétonne, déserte à cette heure mais toujours rassurante car connue, se présentait à elle, sûre, garnie de lumières des commerces fermés et des lampadaires, clairs comme de gros globes oculaires dans la nuit. A gauche, une sinistre ruelle mal famée se faufilait un passage humide entre deux grands immeubles de briques noircies par la mousse. Le choix semblait évident. Mais la jeune femme, un peu pompette, après ses multiples whisky coca, décida de se poser et de réfléchir.

Elle pouvait éventuellement passer par la droite pour rentrer chez elle, à deux heures du matin après sa fête d'anniversaire chez sa meilleure amie qui habitait à dix minutes à pied de chez elle. Et oui, seize ans enfin, ça se fêtait ! Liberté, folies, danses toute la nuit ! Par contre, elle ferait un sérieux détour qu'elle pouvait facilement éviter en bifurquant vers la gauche, ce qui lui ferait gagner trois bonnes minutes.

Avec béatitude, elle fixa l'étroite chaussée qui n'était éclairée par aucun lampadaire et où les rayons crépusculaires eux-mêmes ne se frayaient pas un chemin, comme réticents à s'y engager. Un chien errant, hirsute, traversa, marchant dans une flaque boueuse. Le son de l'éclaboussure se réverbéra quelques instants. Il lui restait cette solution. Elle gagnerait ses trois minutes de marche, et trois minuscules minutes de marche, en talons aiguilles tout neufs achetés spécialement pour fêter un événement extraordinaire et qu'elle n'enfilerait plus jamais, ce n'était plus minuscule, c'était grandiose, c'était le soulagement absolu que de balancer cette paire de godasses à travers l'entrée en soupirant d'aise !

L'insouciante jeune demoiselle examina ses pieds, déjà tout ampoulés d'avoir dansé comme une folle, et sa tête gonflée par l'alcool se tourna de plus en plus vers la gauche, suivie lentement par tout son corps. Elle esquissa un pas dans cette direction. Après tout, que risquait-elle en passant par là, à part de salir sa mignonne robe de soirée ?

Crâneuse, elle s'engagea avec décision sur la voie, si jolie du haut de ses seize ans printaniers, sans crainte, sans méfiance, défiant l'univers tout entier, se croyant invincible et à l'abri de tous les dangers. Alors que ce n'était pas le cas.

Peut-être les boissons étaient-elles à blâmer. Qui savait quel parcours elle aurait emprunté si jamais elle avait été sobre, ou du moins en possession d'un fluide de pensées plus cohérent, ou même accompagnée, ou si tout simplement elle avait accepté de dormir chez son amie au lieu de prétendre pouvoir rentrer. Mais l'histoire ne se refaisait pas, les conséquences ne s'effaçaient pas, la roue universelle roulait toujours vers l'avant, écrasant les hommes sans jamais se retourner pour constater les dégâts, et ramasser débris des cœurs, des corps et des âmes brisés en route.

Cent cinquante mètres plus tard, un chat sortit d'une poubelle et siffla à son approche. Elle sursauta mais continua tout de même. Un chat de gouttière miteux ne l'effrayerait pas, tentait-elle de se convaincre tandis qu'elle resserrait son emprise sur le mince gilet, très élégant, en soie, mais peu couvrant. La nuit avancée, ou le jour profond, devenait frais. Un frisson courut et dressa ses poils sur ses bras, et elle s'assura qu'il était causé par le froid.

Deux cent autres mètres après cette première incartade avec l'environnement hostile contre sa présence intrusive, elle entendit un bruit de flaque d'eau qui frétillait, troublée par un objet qui en brisait sa surface lisse. Brusquement, elle se retourna, hésita sur ses jambes, apercevant au loin la quiétude du chemin de droite, mais ne décela pas ce qui avait fait frémir les alentours. Moins sûre d'elle, refroidie, elle continua toutefois, claquant des dents. Elle frictionnait ses bras pour agiter la chaleur car une rafale qu'elle perçut glacée, sinistre et destructrice, lui sauta au visage. Pour avancer encore, elle dut fermer les yeux, fermant ses inquiétudes. Mais c'était déjà trop tard.

Soudainement, une paire de mains sortie du néant nébuleux se saisit violemment de sa gorge palpitante et couvrit sa bouche qui s'ouvrait de surprise. Les yeux exorbités, elle tenta de crier mais les grosses paumes rêches lui empêchaient toute exclamation. Elle ne pouvait que gémir de douleur contre la barrière de peau désagréable. Elle se débattit, en vain, sa maigre force de papillon était écrasée par ce bœuf.

On l'entraîna à l'écart, dans le coin d'un mur crasseux, et même si elle jouait comme une diablesse de ses poings et de ses pieds, il lui semblait qu'elle frappait inutilement un coussin de chair inerte, insensible, dont elle percevait seulement le ronflement.

La jeune femme écarta doublement les yeux de terreur quand on lui enfonça contre son gré un chiffon moite dans le gosier pour la faire taire, et que la poigne de fer s'attaqua avec frénésie à la fermeture éclair de sa robe. La chose défaite, il la jeta par terre comme un vulgaire sac de farine. Ses genoux et ses coudes heurtèrent le sol, s'écorchèrent, un peu de sang coula. Mais elle n'avait pas mal, ou du moins, la douleur était si secondaire par rapport au sentiment qui l'envahissait !

Elle avait peur. Elle ne voyait que la lueur de bête assoiffée de désirs inassouvis dans ses yeux d'un vert lumineux.

Elle avait peur, d'une peur innommable qui lui causait des tremblements dans tout son corps, une peur telle que seuls ceux qui s'étaient déjà retrouvés en situation de proie impuissante face à un agresseur diabolique connaissaient et refoulaient parce qu'ils ne pouvaient l'exprimer qu'en fondant en larmes et en se brisant en morceaux.

Elle gigota encore plus, un moment libre de ses mouvements, tentant de donner des coups de pied, de mordre malgré le bâillon, de griffer, mais l'homme fut rapide et ne lui laissa le temps de déguerpir. Il se tenait à présent au-dessus de ses hanches et lui interdisait tout mouvements, serrée dans l'étau de ses jambes. La panique n'avait pas atteint son sommet car un regain d'adrénaline s'écoula dans ses veines, l'avertissant du danger.

Il était si près qu'elle pouvait désormais sentir son haleine âcre empestant l'alcool sur la peau fragile de son cou. Il soufflait comme un animal horrible, elle l'entendait par-dessous ses propres bruits de dominée. Elle perçut qu'il relevait le bas de sa robe et que ses jambes fines se découvraient, mordues par la fraîcheur de la nuit silence et lapidées par les touchers qu'il y déposait, brusque, sauvage. Rien à faire, elle eut beau s'agiter de toute la puissance du désespoir, il ne démordait pas. Les larmes commencèrent à couler amères sur ses joues creusées en à peine un moment terrifiant comme celles des vieillards.

Au secours... Au secours... !

Elle essayait à nouveau de crier au-delà du bâillon, la gorge gonflée par les sanglots, irritée par l'angoisse, éventrée par la peur. L'homme, fatigué qu'elle s'agitât autant, lui donna un coup de poing. Le sang gicla de sa lèvre, ferreux, elle le sentit par arôme près de son nez. Après cet impact, il enleva finalement le tissu recouvrant sa bouche pour l'embrasser sauvagement. Quand sa langue visqueuse chercha à briser le barrage de ses lèvres, elle fit tout pour le mordre et montrer sa résistance jusqu'au bout, jusqu'à la mort, car elle mourrait, ce soir-là. Il se redressa puis la frappa à nouveau, pour lui prouver que d'eux deux, il était le plus fort et elle n'avait qu'à se taire. Qui viendrait l'aider, de toute façon ?

Immédiatement, fulgurante, la douleur l'aveugla, la laissa inerte, et sa bouche s'entrouvrit dans un accès indésirable pour laisser échapper un cri perçant. Ni une ni deux, il en profita pour glisser sa langue et jouer avec la sienne. Un haut-le-cœur la souleva et elle aurait presque voulu vomir sa bile dans sa bouche pour se venger de son état infatué. Mais rien ne vint.

L'alcool se mêlait au profond désespoir, la rendant complètement morte à l'intérieur, prisonnière d'elle-même, sans fuite possible. Il ne lui restait plus que la prière sur laquelle se reposer, encore un espoir dérisoire auquel elle s'accrochait, en guise de dernier recours. Des implorations tourbillonnaient dans son esprit, muettes, hurlantes.

Pitié... Qu'il s'arrête... Que quelqu'un vienne... Que quelqu'un vienne...

Tout était fini. Le beau temps aussi, semblait-il, puisque le ciel larmoyait.

Des gouttes de sang se mêlèrent aux sanglots des nuages.

Joyeux anniversaire...

*

Un mois plus tard, un horrible mois de mutisme inviolable, lui au moins, un mois de cernes, un mois de fiel noirâtre s'écoulant de tous les orifices de son être, la vieille jeune fille était assise dans une clinique éclairée par des néons blafards, coincée entre ses deux parents rongés d'inquiétude, les mains serrées sur ses genoux à s'en rompre les jointures. On lui annonçait froidement qu'elle était enceinte. S'attendant à cette révélation mais effondrée, la demoiselle brisée éclata en sanglots, comme elle l'avait fait à maintes reprises durant ce fatidique mois. Mais par principe, elle refusa net l'avortement. Si quelqu'un là-haut avait voulu que cette horreur lui tombât dessus, elle ne devait pas le dénuer du sens qu'elle espérait donner à cet acte odieux.

Et neuf mois après cette nuit fatidique, un vingt-huit mars, durant une aube d'un rose soutenu, alors que le sanglant soleil rouge se hissait dans le ciel, Sakura Haruno lâchait son premier cri et venait au monde.

¤O¤

A force d'insister sur l'identité de son géniteur et d'assister, impuissante et désarmée, au spectacle ébranlant de sa chère mère qui fondait en larmes à chaque innocente question, et se cachant sous l'édredon dès que le ciel changeait de coloris, à l'âge de treize ans, Sakura avait appris le secret qui couvrait sa naissance. Jamais elle n'en avait parlé, pas même à Ino, pourtant sa confidente de toujours. A personne, simplement.

Durant une période, elle avait vécu dans la haine, la perdition et le désespoir. Mais Sakura était intelligente. Rien ne pouvait être changé, la vengeance et la tête qu'elle rêvait d'avoir sur un plateau d'argent n'assouviraient que ses bas désirs, des fantasmes aussi dégoûtants que ceux qui habitaient le corps du violeur.

Elle aurait peut-être préféré vivre et grandir dans le mensonge, la félicité et l'aveuglement. Après tout, c'était préférable à savoir qu'elle n'était ni le fruit d'un amour réciproque, ni un être issu d'une volonté, mais une erreur de trajectoire, une malédiction en quelque sorte.

Pourquoi donc pensiez-vous qu'elle se noyait dans les histoires romantiques à l'eau de rose ? Pour combler l'absence. Pourquoi arborait-elle ces vêtements bariolés ? Pourquoi se voulait-elle forte et était fragile ?

Pour chasser les chimères.

¤O¤

« Le premier arrivé sous le chêne a gagné ! »

La pluie tombait drue sur leur tête, et leurs cheveux plaqués contre leur crâne ne rebondissaient même plus tandis qu'ils couraient en plein milieu de la rue désertée des voitures.

Naruto riait joyeusement, ce qui n'avait rien d'étonnant, trouvant toujours un côté ludique à ce qu'il réalisait, étant plutôt du genre à voir le verre à moitié plein qu'à moitié vide, à rire plutôt qu'à pleurer et d'ailleurs, il ne se souvenait plus de son dernier chagrin, qui remontait à une époque bien lointaine, où tout n'était pas aussi rose qu'à présent. Cependant, ce qui relevait plus de l'exception se traduisait en quelques éclats de rire cristallin qui venaient s'ajouter aux gloussements du blond. Hinata, à sa suite, riait à s'en fendre l'âme, comme jamais elle n'avait ri et sans doute comme elle ne rirait plus avant longtemps. Une grouillante chaleur l'habitait de l'intérieur et l'illuminait, un foyer ronronnant qui lui donnait la force de poursuivre Naruto alors qu'il se précipitait pour se mettre finalement à l'abri sous l'imposant arbre.

Contaminée par l'enthousiasme de la tornade blonde, elle redoubla de bonheur, se sentant revivre. La Hyûga convulsait toujours d'allégresse lorsqu'elle rejoignit le gagnant sur la pelouse d'une cour, qui, l'attendait galamment, secouant avec énergie sa frimousse détrempée. Elle ne répondait que par des demi mots hachurés entre des rires à ses questions de bien-être ; allait-elle bien ? N'était-elle pas trop trempée ? Souffrait-elle du froid ? Sa seule préoccupation résidait dans l'étendue aqueuse de ses deux iris renversants, elle se sentait si bien qu'elle croyait confondre un songe illusoire à la réalité.

En quelques instants, par le simple pouvoir d'un morceau de papier hasardeux, elle se retrouvait propulsée aux côtés de Naruto Uzumaki, qu'elle avait estimés inaccessibles durant son jeune âge, découragée d'avance par la difficulté d'approcher le soleil. Elle remerciait Temari, Shikamaru, Neji, le ménage, rêvait quasiment de lui faire la cuisine et de plier tendrement ses chaussettes, frôlant le ridicule dans l'amour sans limites qu'elle lui portait aveuglement.

Naruto fut agréablement surpris. Le portrait un peu flou qu'il avait dressé de la demoiselle, froide, méfiante, distante, ennuyante, beaucoup trop timide, se voyait être complètement erroné. Disparue, la jouvencelle muette. Certes, elle rougissait jusqu'à en avoir le visage farci et articulait des phrases composées de bredouillements, mais diable, non, pas distante ! Un rire la secouait entièrement, d'une voix qui renfermait un peu d'air et énormément de délicatesse, une surface polie de pierre précieuse.

« Naruto... Tu... Tu rêves ? s'enquit d'une toute petite voix Hinata. »

Un sourire illumina son visage. Il avait l'air d'un ange.

« Non. Je me disais juste que t'avais un joli rire, exposa tranquillement le garçon, sans se douter qu'il dégommait le barrage retenant la vapeur. »

Une bouffée de chaleur inonda la peau de la figure de Hinata et transforma son teint d'opaline en un jardin flamboyant. Aussitôt alarmé, sachant que le cousin-poule s'accrocherait à la première occasion pour le fusiller du regard, le jeune homme posa sa main sur son front qui dégageait une chaleur fulgurante sans qu'elle ne fût d'origine virale. Soucieux, il esquissa une moue, ne s'apercevant pas que ce simple contact innocent de sa paume sur son épiderme renforçait son exquise torture bouillonnante.

« Ça va ? T'es toute rouge, tout à coup. Tu vas pas mourir, dis ? »

Hinata crut que son cœur exploserait sous le contact doux, rêche, sensorielle, de sa main, et vraiment, elle se dit paradoxalement que ce serait bête de mourir, mais qu'il s'agirait du plus enivrant des trépas. Un filet d'air maigre s'extirpa de sa gorge comme elle tentait d'articuler des mots destinés à le sécuriser.

« T'es une drôle de fille, Hinata, en conclut-il, croyant avoir perçu une négation parmi ces borborygmes. J't'aime bien. »

Il lui portait le coup fatal, innocent meurtrier ! Si elle survivait à ça, elle se promettait de sauter sur son lit jusqu'à en briser toutes les lattes et de hurler comme une hystérique. D'une seule phrase, il la précipitait au Paradis, d'un unique détournement, elle dégringolait en Enfer ! Hinata aurait pu se trouver pathétique mais son euphorie était telle qu'elle ne songeait plus à rien, à part ce divin sourire qui fendait sa face ébahie et accueillante.

Cependant, elle dut cesser sa contemplation car l'Uzumaki se détourna vivement, tout excité, tandis qu'il pointait le ciel en s'exclamant :

« Hé, regarde ! Un arc-en-ciel ! »

Comme dessinées par de grossiers crayons gras, les sept variations colorées chatoyaient clairement dans les cieux découverts de leurs cotons gris, qui s'éloignaient, poussés par un vent bienveillant. Un semblant de bleu, bien plus pâle que la vibration de ses yeux couleur lapis-lazuli, se découpait derrière le toboggan peinturluré. Quelque chose dans le cœur de Hinata s'ouvrit, comme une porte doucement poussée, et lui soufflait le présage d'un heureux sentiment pour la suite des évènements.

Trop obnubilée par l'état de joie indescriptible dans lequel elle nageait, la jeune fille ne pensa pas à émettre un doute sur ce pressentiment. Peut-être l'aurait-il fallu. Certainement, avec du recul, il lui en aurait fallu, davantage de jugeote. Mais qui voulait ne décryptait pas les incessants aléas en cours et à venir, encore moins Hinata, qui s'abandonnait et savourait enfin un morceau du gâteau sucré de la vie.

¤O¤

« Ah, 'tain, qu'est-ce que j'aime pas la pluie ! »

Bien évidemment, Gaara sut exactement à quel moment Temari pénétra dans la demeure familiale, or, pas pour les raisons qu'il attendait, par coutume quand ils ne rentraient pas en même temps. Ce pas lent mais prononcé, cet appel « Gaara, t'es là ? », et cette énumération de moments exaspérants ne vinrent pas, remplacés par une nouvelle floraison de réactions.

Penché sur ses devoirs soigneusement étalés sur la table de la salle à manger, ce n'était pas tellement ce grognement, assez inhabituel, qui l'alerta, mais le carnage qui s'ensuivit. Il ne tendit pas l'oreille. Cependant, le cafouillis de sa sœur, qui extirpait ses pieds de ses chaussures humides et visqueuses, et qui maugréait des vociférations indistinctes, le changea de son morne mépris silencieux pour l'univers sans intérêts au dehors.

Lorsqu'elle déboula dans la salle où il se trouvait, il leva la tête, légèrement intéressé, pour avoir la chance d'admirer le spectacle ravissant de Temari qui, délassée de ses quatre élastiques qui composaient les bases de sa coiffure excentrique, secouait sa chevelure hirsute, dont le volume avait doublé à cause de la pluie. Plus décoiffées que jamais, ses mèches voletaient autour de son visage ovale, semblant n'être rattachées à rien et flotter librement comme une forêt tropicale. Temari, à l'inverse de son frère, avait toujours arboré une chevelure sauvage et allergique au peigne.

Une mare s'étendait progressivement à ses pieds nus, puisqu'elle avait également ôté ses chaussettes puantes. Gaara ne nota rien, pensant à la fois que Temari était responsable de cette fuite et elle était chargée du ménage de toute façon. De plus, dans l'état actuel des choses, il semblait au No Sabaku qu'aucune parole censée de sa part ne l'atteindrait, car la blonde parla à voix forte, étouffant tout aux alentours :

« J'ai dû courir ! Sous la pluie ! Et je me suis cassée la gueule en glissant ! Tout ça à cause de cet escargot de Shika...

-« Shika » ? souleva le garçon.

-Nara, se reprit-elle, grondant toujours. En plus il a osé rire. »

Elle omettait de rire qu'elle aurait fait de même si les rôles eussent été inversés mais ce n'était qu'un détail dont Gaara n'avait pas besoin.

Elle s'apprêtait à renchérir lorsque son portable, rangé dans sa poche, sans doute lui aussi à l'aube de la mort, se trémoussa.

« Ah, je vibre ! s'exclama-t-elle en se saisissant de l'objet. »

Comme si Gaara n'existait plus, chose inconsidérée, elle se concentra exclusivement sur l'engin électronique. Totalement sidéré devant cette nouveauté, ce virage soudain dans la personnalité très recentrée sur son monde de Temari, le petit frère la fixa avec attention. Tout son caractère peinturluré se déployait à présent.

Cherchant maladroitement les touches pour le déverrouiller et esquivant les franges de cheveux qui lui bloquaient la vue, Temari frotta vigoureusement l'écran fêlé par ses trop nombreuses cascades, pour y découvrir la petite enveloppe étiquetée du nom de Tenten.

« BOUHA HA HA HA HA HA ! »

Le message s'arrêtait là.

« Elle a vraiment un grain, lâcha Temari. »

Pour la première fois, Gaara voyait des sentiments autres que le contentement et une forme de dédain agiter ses traits, qui perdaient soudainement de leur vieillesse prématurée et austère, reprenant les courbes de l'enfance qui lui avait été ravies. Même dans la colère et l'irritation qui s'emparaient d'elle, il perçait des intonations presque amusées, amicales.

Puis, comme extirpée d'un rêve, Temari tourna ses yeux vers Gaara, qui n'avait pas dit un mot, comme bien souvent. Un grain pétillant inusité arrondissait son regard émaillé et tranchant, elle eut l'air agréable. Un instant plus tard, cette impression qui avait ondulé au fond de ses prunelles se dissipa, remplacée par l'usuel intérêt qu'elle lui manifestait.

« Tu as besoin d'aide ? T'as pris tes cachets ? Tu veux manger quelqu'chose en particulier ce soir ? demanda-t-elle à la chaîne tandis qu'elle essuyait de ses deux mains ses cheveux pour résorber l'eau.

-Non, répondit le No Sabaku, englobant toutes les interrogations. »

Temari ne notait rien.

« Bon... Bah j'vais dans ma chambre. Appelle-moi au besoin. »

Et elle grimpa dans les étages, seulement armée de son portable qu'elle pianotait déjà pour rétorquer aux deux textos de Tenten, qui différaient à peine du premier, sans plus noter quoi que ce fût, ni son sac oublié, et son frère, qui se décalait imperceptiblement de sa place de centre de son univers, à la grande joie de celui-ci, sentant comme une joie menue de la savoir dans le commencement de son épanouissement.

Bien entendu, elle ne se doutait pas qu'il jetterait les trois capsules dans la cuvette des toilettes avant d'appuyer sur le bouton qui, dans un tourbillon, évincerait la médecine sous son air indifférent.

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Reçu le : 25 septembre

A : 18:26

De : Tenten


« Je suis impardonnable ! J'aurais répondre plus tôt mais j'étais très occupée, et tu me diras, ta réplique me permettait pas de renchérir. Tu m'en veux ? Je sais que oui. Pour répondre à ton « Ouais » si fertile, j'ai une réponse (chose rare, notons-le) : si je te cache quelque chose, en admettant que je te cache quelque chose, c'est qu'alors moi-même, sans le faire exprès, je suis cachée. »


Reçu le : 25 septembre

A : 22:08

De : Tenten


« Bon, où est passée Lucky Tayuya, celle qui répond aux textos plus vite que son ombre ? Tu m'en veux ? »


Reçu le : 25 septembre

A : 22:59

De : Tenten


« Après ce cinquante-troisième texto, c'est officiel, j'abandonne. Ton obstination de mule bourrée aura eu raison de moi. »


Reçu le : 26 septembre

A : 00:02

De : Tayuya


« Ah ! J'ai gagné ! 'Tain, t'es collante, t'sais. J'essayais d'te faire la gueule mais ç'a pas marché, y'a mon portable qu'a tellement vibré qu'mon chat l'a attaqué en croyant qu'c'était un truc vivant, genre mammifère qui bouffe du fromage. Maintenant, y'a deux jolis trous sur mon clapet. Au fait, miss mystificatrice, j'comprends rien à c'que tu déblatères. T'as rien bu j'espère ? Si tu continues à pas t'comprendre, comment tu veux qu'les autres, les gens normaux, hein, eux, t'comprennent ? Nan mais fais gaffe, hein, parce que moi j'm'en fous, j'ai appris à décrypter le Tentennais, mais l'jour où t'vas t'ramasser parce qu'tu t'poseras trop d'questions inutiles... J'rirais bien. »

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* Paroles de Baby Love de The Supremes