Chapitre 2 : Il y a un brouhaha terrible dans ma tête lorsque tu es là

par Kokonut


Chapitre 2 : Il y a un brouhaha terrible dans ma tête lorsque tu es là.


Son coucher précoce l'ayant forcée à ouvrir ses paupières de bon matin, elle se réveilla électrifiée et parée pour sa journée de cours. Elle s'était ainsi procuré de précieuses minutes d'avance sur son cauchemardesque horaire habituel de retardataire multi-récidiviste.

Alors, elle flâna ce matin-là, prenant le temps de correctement secouer ses neurones et de savourer les bienfaits d'une douche brûlante. Rapidement, un nuage de buée entoura la salle de bains et lorsqu'elle s'extirpa de la douche, attrapant au passage une des moelleuses serviettes et s'en enrobant, elle se campa devant un miroir recouvert d'une couche opaque, essayant de siffler. Sans gaspiller l'énergie nécessaire au séchage de ses boucles brunes, elle noua d'une main experte sa chevelure en deux chignons qu'elle disposa sur le côté de sa tête de manière symétrique.

Elle s'habilla au hasard, au gré de l'ordre dans lequel ses habits avaient été rangés dans ses tiroirs, constatant qu'elle usait de tout ce qui était en son pouvoir pour s'attribuer le glorifiant surnom de « sac à patates ». Car oui, drapée ainsi, elle ne ressemblait, de près comme de loi, qu'à cela.

Curieusement, lorsque l'idée qu'on puisse la regarder et immédiatement la fuir l'effleura, cela la dépita. De plus, elle n'avait pas manqué de scruter les membres de sa classe et il n'était pas sans dire que maintes jolies filles s'y regroupaient. Et elle dans tout ça ? Allons, il fallait de tout pour fabriquer un monde, les laiderons avaient leur place sur cette Terre miséricordieuse !

En réalité, Tenten était bien dure envers elle-même. Auparavant, elle ne s'était jamais souciée de l'apparence qu'elle donnait d'elle aux autres, jugeant ce critère bien restreint. Garçons et mode, voilà une parfaite combinaison pour en arriver aux prises de tête ! Pour autant, elle n'était pas repoussante, loin de là.

En sprintant dans sa chambre pour tenter de ramasser quelques épaves qui déjà gouvernaient sa chambre, elle jetait quelques œillades au miroir rectangulaire suspendu derrière sa porte. L'image de deux malicieux yeux bruns, dorés d'éclats de noisettes croquantes en leur centre, lui fut renvoyée, et amicalement, elle sourit à son reflet.

Son sourire. Bien que sa figure ne possédait rien d'exceptionnel, des traits ronds et agréables, tiraillés entre l'âge adulte et une enfance tardive, bien décidée à camper là et arrondir ses joues, elle n'aurait échangé son sourire pour rien au monde, pas même pour acquérir la criante féminité de Hinata. On lui avait toujours répété qu'elle était magnifique lorsque ses lèvres s'étiraient et rehaussaient ses pommettes naturellement halée d'une teinte rosée, rendant ses yeux pétillants.

Si elle ne disposait pas des atouts féminins par excellence, une avantageuse poitrine et des hanches harmonieuses, elle préférait se contenter de son corps filiforme de planche à pain, et conserver cette démonstration de joie et de bonheur.

Enfilant un pull marron déformé par le lavage, qui léchait les rebords d'un jogging gris souris, par-dessus un chemisier bleu ciel, Tenten empoigna la lanière de son sac à dos et descendit les escaliers en faisant le plus de bruit possible. Ses pieds heurtèrent chaque marche avec lourdeur. Une fois parvenue à l'étage inférieure, elle tournoya autour du pilier et tenta de retrouver l'emplacement de la cuisine. La Wang Zu avait encore quelques difficultés à se localiser dans cet univers nouveau et on ne pouvait décemment pas lui attribuer une palme pour ses efforts, mais il était vrai que la jeune fille ne brillait pas non plus pour son sens de l'orientation. Apparemment, il s'agissait d'un problème universel et exclusivement féminin.

Affamée, elle sépara de sa grappe une banane d'un jaune poussin et l'engloutit voracement, comme son frère de huit ans, Benjiro, caquetait devant les dessins animés du matin. La musique joyeuse qui carillonnait des puissantes enceintes contrastait avec l'ambiance lourde de la salle à manger, où était établi, le dos droit sur le dossier d'une chaise en ébène, la figure austère de son père, silencieux, effacé derrière les longues liasses grises d'un journal.

Distraitement, Tenten admirait le chien et le chat grossièrement représentés se crêper le chignon mutuellement, tenant respectivement dans leurs mains à quatre doigts, miracle de la science, une poêle à frire et une tronçonneuse. Diable, que faisaient-ils gober à d'aussi jeunes esprits ? Tenten se plongeait dans la nostalgie d'une époque où elle-même se levait bien avant l'heure des cours pour savourer la vision enjouée des comiques du matin. Les choses changeaient avec leur temps, malheureusement ! Et pas forcément dans le bon sens, comme elle le voyait.

« Déjà levée, Tenten, lui dit remarquer son père, qui ne leva pas le nez de son café fumant. »

C'était à peine si le gargouillement que sa gorge formula perçait par-dessus les cris hystériques de la télévision, mais la jeune fille savait reconnaître son ton las et bourru d'homme asocial.

« Ouais, bonjour, répondit-elle d'une voix fatiguée, insistant sur l'appel de politesse qui avait apparemment échappé à son paternel. »

Ce dernier ne souleva pas la réplique qui frisait l'ironie, comme s'il n'attendait pas de réponse et que toutes ces choses, l'éducation, les grosses, lui passaient bien au-dessus de l'esprit. Puis, il débarrassa tranquillement son assiette parsemée de miettes de pain et tachée de confiture, ses couverts et sa tasse vide, en passant devant sa fille aînée pour atteindre la cuisine. Leurs yeux du même brun ne se rencontrèrent pas, aucun n'exécuta le moindre effort pour s'efforcer de bâtir une relation entre deux êtres de la même famille. Tenten savait que ses yeux à elle luisaient, montraient des émotions.

Il empoignait en vitesse ses effets personnels et enfilait ses chaussures et son long manteau de cuir, debout dans l'entrée.

« Je vais travailler, annonça le père, comme si sa manœuvre de fuite du domaine familial n'avait pas déjà été percée à jour.

-Fais donc ça, l'encouragea la Wang Zu en jetant sa pelure de banane dans la poubelle. »

Sa phrase n'était pas achevée qu'il quittait la maison en fermant soigneusement la porte d'entrée. Il laissait en plan sa fille aînée, son deuxième fils, et les deux autres membres de cette famille dispersée, derrière lui, sans montrer de signes d'affection.

La jeune fille soupirait, tout en pensant. Tenten avait toujours trouvé que son comportement relevait de la totale incohérence. Sans aucun doute, il passait beaucoup plus de temps à sillonner les couloirs de son entreprise et à gérer des dossiers sûrement importants, qu'à uniquement prendre place à table et regarder sa progéniture grandir et voleter, d'un air attendri de papa. A quoi bon mettre trois gosses au monde si on n'en savait d'eux que leurs prénoms ? Et encore, il arrivait à son père de confondre Benjiro et leur ancien hamster décédé, ce qui pouvait être compréhensible, car son frère ne prenait pas régulièrement de rendez-vous avec la douche, comme tout garçon digne de ce nom.

En somme, pour lui, ils n'existaient pas.

S'ils prenaient de l'importance, il ne s'agissait que de coups de tête éphémères bien vite engloutis pas un tsunami de responsabilités, et Tenten savait pertinemment qu'il acceptait avec plaisir de revoir ses priorités. Eux, derrière, le boulot, loin devant. Il n'avait qu'à voir comment il les avait déracinés. Pour Kino et Benjiro, l'adaptation ne tarderait, bien que pour elle non plus, elle était sociable et ouverte, mais la seule pensée qu'il se déclarait maître de leurs vies sans même en connaître les méandres la révulsait.

La brune secoua vivement sa tête.

« Ben ! appela-t-elle. Quand maman descend, tu fermes la télé' et tu vas manger, d'accord ?

-Ouaip !

-J'y vais, soupira-t-elle. »

Oh oui, il était pour elle plus que temps pour elle de claquer la porte.

*

La rue était silencieuse ce matin-là, lorsque Tenten descendit en rebondissant avec énergie sur les quelques marches qui surélevaient sa maison. Elle foula l'impeccable pelouse sans se soucier des piteux brins d'herbe flétris, puis s'engagea sur le trottoir en cherchant dans son sac ses écouteurs.

Avec une pincée d'irritation, elle tira son casque blanc bariolé de collants et de dessins crayonnés aux marqueurs multicolores, et prit sur elle pour ne pas les jeter par-dessus bord en admirant l'odieux nœud qui avait eu le culot de s'immiscer sur son fil.

Comme tous les matins, elle batailla avec la technologie moderne censée égayer le quotidien de l'Homme, et non pas le pourrir, sachant qu'elle perdrait la moitié de son trajet à lutter contre ces liens, parce qu'elle était incapable de montrer un grain de sang-froid. A tête reposée, cela ne devrait prendre que trente secondes, mais Tenten ne s'était jamais connue détendue. Au contraire, elle se figurait qu'elle était une pile électrique qui n'avait essuyé aucune panne.

A seulement quelques mètres derrière la brune, une autre silhouette combattait férocement contre ses écouteurs, avec une effusion de mouvements brusques et saccadés qui trahissaient un caractère facilement inflammable.

Gaara assistait au quotidien spectacle de sa sœur, qui ne pouvait pas vivre sans musique et paradoxalement ne supportait pas de démêler les nœuds des écouteurs. Si elle l'avait écouté lorsqu'il lui avait conseillé de se munir d'un fil capable d'être rembobiné dans un rouleau prévu à cet effet, en déboursant quelques piécettes supplémentaires, ce fréquent problème appartiendrait désormais au passé. Mais sèchement, Temari avait rétorqué qu'ils ne roulaient pas sur l'or et qu'elle ne se permettrait pas de trouer le bas contenant les économies.

Pour l'instant, elle préférait renouveler son assortiment de jurons et s'acharner sans résultats, jusqu'à ce qu'elle délègue la tâche à son frère, épuisée et vaincue par toute cette vaine agitation.

Ils en étaient au stade où Gaara, sentant la fin du combat approcher à grands pas, avec pour indétrônable vainqueur le fil des écouteurs, tendait le bras vers sa sœur sans même la regarder, devinant qu'elle lui tendrait inopinément, avec mauvaise foi. Une fois le rouquin au travail, minutieux et calme, Temari ajusta la bretelle de son sac en bandoulière et leva les yeux devant elle.

Une marcheuse inaccoutumée progressait devant elle, par-delà les rues désertées d'un matin précoce, à un rythme rapide de bonne marcheuse.

La Temari de tous les jours n'auraient pas attardé plus longtemps ses regards en direction de ce détail insignifiant dans sa vie, qu'elle gommerait sans remords. Cependant, en plissant ses yeux, elle reconnut la forme vague d'un corps mince, surmonté d'une tête ronde et agrémentée de deux caractérielles boules de cheveux. Des macarons, ébouriffés, desquels flottaient des mèches rieuses. Une coiffure dédaignée par la mode actuelle, qui préconisait les franges lisses et les permanentes soignées. Ce signe immédiatement amenaient en mémoire de la No Sabaku le souvenir de la veille, cette adolescente un peu perdue, qui lui avait proposé une aide, certes inutile, mais qui avait esquissé le geste de lui tendre la main.

Avec égarement, elle toucha du bout des doigts sa propre coiffure, à l'abri de toutes les imitations car applicable seulement à son indomptable toison. Elle était jugée ridicule par certains, mais Temari, devant son miroir, appréciait l'effet de bombe sur le point d'imploser que cela lui conférait.

La veille, elle avait perçu dans son regard des appels qui ne la trompaient pas, elle, la renfrognée, habituée à de telles situations d'égarement. Cette gamine débarquait fraîchement dans cette ville pourrie, et ce n'était certainement pas pour l'attrait touristique que présentait Letiville, décidément, puisqu'il n'en possédait pas. Temari en déduisit avec finesse que son propre reflet marchait devant elle.

Tout d'abord, la blonde amorça la fabrication d'un sourire altier, dans le sens le plus mesquin du terme. L'image de cette fille qui allait combattre à mains nues les mêmes épreuves qu'elle avait massacrées avec violence lors de sa première année l'emplissait d'un sentiment de justice. Elle n'était pas la seule à ne vivre qu'un calvaire aigre, finalement, le destin ne se jouait pas d'elle et ne la condamnait pas elle uniquement pour des péchés qu'elle n'avait pas commis. Du moins, qu'elle ne croyait pas commettre.

Puis, cette impression de se moquer de son malheur l'emplit, puissamment et accompagnée de nauséabondes effluves torves. Temari se dégoûta elle-même, si bien qu'une grimace déforma sa bouche. Dans son estomac, une déconcertante boule formée de sentiments antagonistes ébouillantait, comme elle fixait avec force la silhouette brune qui égayait le gris morne du trottoir, se balançant selon la cadence de ses pas. Mais voilà, Temari n'œuvrait jamais dans les demi-mesures.

Gaara achevait son altruiste démêlage et tendait vers sa sœur ses deux écouteurs libres de mouvements, comme à son habitude sans hausser les yeux vers elle. Cependant, en sentant toujours le contact plastifiée de ceux-ci sur sa paume ouverte, il sentit une modification de taille au sein de la routine, train-train que sa sœur prétendait arborer.

En levant ses yeux d'un bleu de neige, parcourant le trottoir qui s'étendait devant lui, un imperceptible sourire de surprise et d'attachement étira le contour de ses lèvres, illuminant sa figure de craie.

Temari courait, et son sac heurtait ses hanches au fil de son galop, abandonnant son mauvais côté et s'ouvrant à ce monde.

Et l'ingurgitation de cette mixture glacée, aux parfums des plus inattendus, n'y était pour rien.

Temari, l'inexplicable Temari, l'infatigable Temari, l'indéfinissable Temari, ne se pliait à aucune promesse lancée en l'air et sans conséquences, comme cette pseudo-motivation dont elle devinait à l'avance l'inutilité, mais agissait plutôt à la sensation présente du moment, au besoin immédiat, comme ces caractères profondément ancrés dans le réel et l'instant.

Essoufflée, elle parvenait à quelques mètres derrière elle, donc son allure se fit moins intense, ses pieds foulèrent le sol avec moins d'ardeur. Un espace les séparait mais Temari apercevait par-dessus son épaule la courbe de sa joue et l'extrémité d'une langue qui s'extirpait d'une bouche tordue par la concentration. En retenant un éclatement de rire, venu inconscient et surtout involontaire, la No Sabaku admirait en s'y reconnaissant le travail impatient de mains, qui cherchaient activement à démêler un enchevêtrement, sans succès. Plus elle s'acharnait, moins la lumière au bout du tunnel se pointait.

Hésitante, elle tendit la main avec lenteur, peut-être pour taponner son épaule, et ne sut alors que faire lorsqu'elle fut à proximité. Sentant sans doute une présence dans son dos qui s'attardait, Tenten fit volte-face et tomba sur la figure singulière d'une Temari, tirée hors de son élément, qui tendait un bras incertain en sa direction et qui haussa haut ses sourcils blonds, estomaquée par ce revirement de situation. Un silence s'imposa entre les deux jeunes filles, qui se reconnaissaient et ne savaient comment s'aborder.

Puis, tout naturellement, la brune s'empara de la paluche offerte et la serra avec vigueur.

« Tenten, se présenta-t-elle, tout sourire. »

La simplicité avait du bon parfois, et Tenten excellait dans ce domaine, désarmant les natures telle Temari, qui aimait la complexité.

Cette dernière tira un petit rire en rendant la poigne ferme de son interlocutrice, puisqu'elle également ne doigtait pas toujours sa force. Rarement, en réalité. Elle était une force brute et avançant. Ainsi, elle répondit à son nom avec une voix impérieuse et un air qu'elle voulait chaleureux.

« Temari, fit-elle en écho. Alors, tu es nouvelle, enchaîna-t-elle sans fioritures, n'étant pas du genre à emprunter des chemins détournés pour obtenir l'information qu'elle convoitait.

-Ouais. Ça se voit tant que ça ?

-Disons que... Je connais, laissa échapper Temari.

-Toi aussi t'es nouvelle ? »

Et tout Temari explosa dans cette phrase :

« En quelque sorte... Ouais. »

*

« J'ai dix-neuf ans. Et ouais, dix-neuf p'tain de balais, grommela-t-elle. J'ai été ballottée dans tous les sens et j'ai jamais pu suivre une scolarité normale. J'ai commencé une année en retard et j'ai redoublé deux fois, d'où ma vieillesse extrême. A cause du travail de mon père. Des travaux, précisa-t-elle non sans une certaine acidité. J'imagine que t'es ici pour la même fichue raison : un centre économique avec pleins d'emplois à pourvoir, ouh, que c'est attirant, ironisa-t-elle. Et donc tu suis papa ou maman, même si j'pense que papa force plus sa famille à le suivre gentiment sans discussions que maman. Hein ? J'entame ma deuxième année de vie, ici. J'habite là, indiqua la blonde d'un mouvement de menton. Dans une de ces grosses baraques familiales, avec mon père et mon frère, Gaara. C'est le gars, là-bas. J'ai... Toujours été dans la classe de Gaara. C'est la première fois qu'on est pas ensemble. A vrai dire, moi, j'en ai rien à battre, c'est pour lui... hésitait-elle en fichant ses yeux dans ceux de Tenten, bien qu'elle les aurait détournés, seulement, Temari ne vacillait jamais. Lui, il a jamais eu besoin de redoubler. Il est intelligent. Je dis pas que moi, je suis stupide, intervint-elle avec violence. Mais... Enfin... J'ai pas l'temps, acheva-t-elle sans ajouter de détails. Depuis... »

Temari se tut et feignit d'être absorbée par la contemplation du paysage automnal. De furieuses images la renvoyèrent des années en arrière. Elle se voyait attablée devant l'évier, éponge dans ses mains recouvertes de mousse vaporeuse, si jeune, au lieu de se pencher sur ses devoirs. Puis, devant un fourneau, grimaçant de douleur et retenant ses larmes en fermant durement ses paupières, le poignet brûlé par l'huile qui éclaboussait hors de la casserole. Et encore, parcourant d'un regard tiré de fatigue des liasses de facture, alors qu'elle avait un important devoir de mathématiques le lendemain.

Tant de souvenirs.

Mais pas maintenant.

Tenten aurait pu singer une affection et une compassion pour accueillir l'histoire éparpillée de Temari. Seulement, il n'était pas dans ses us de manifester de l'hypocrisie et si elle était touchée par son récit narré d'une voix badine et rauque, comme si rien n'importait, la brune se refusait à montrer à cette blonde qui apparemment, n'en voulait pas, de pitié, un signe de ce genre. Elle accusait le coup et suivait comme la No Sabaku, qui épinglait un visage peu concerné, suffisant et déterminé, sur lequel perçaient des yeux ouverts à la vie.

En échange, elle lui proposa d'écouter une chanson qu'elle venait de découvrir, et le casque qu'elle lui tendait n'avait plus de nœuds.

Elle aimait cette mélodie, comme si les goûts de Tenten se plaquaient par-dessus les siens et se fondaient en eux, homogènes. A ses côtés, Tenten chantonnait le refrain, et Temari écoutait.

¤O¤

« Mon Dieu, Shikamaru ! Mais c'est un véritable souk ici ! scanda la voix profondément irritante de sa mère. »

En plus de se qualifier ainsi, elle s'attribuait une liste de qualificatifs pas toujours mélioratifs, dont la capacité de hurler en même temps que tempêter et produire un boucan du tonnerre.

Le dit Shikamaru eut beau boucher ses oreilles en capitonnant son cousin autour de son crâne, dans ses mouvements vagues de corps arraché d'un tombeau à contre-coeur, rien n'y faisait. Les exclamations de sa mère qui listait, en manifestement les bombardant d'une manière peu délicate, les objets qui traînaient, résonnaient dans tout l'appartement.

« Le lavage pas fait ! Le frigo sent le cadavre ! Le micro-ondes remplis de sauce tomate ! Les chaussettes qui moisissent ! Dis-moi ce que tu as fait de ton été, hein ! »

Galère, les vacances n'avaient-elles pas été conçues dans le but ultime de permettre aux élèves surmenés de se régénérer et non pas de se vêtir d'un tablier et d'astiquer tous les planchers ?

Le garçon eut une pensée de condoléances pour ses malheureux voisins mais redevint très rapidement égocentrique en s'apercevant que le plus à plaindre dans cette histoire était bien lui ! S'il ne tirait pas ses couettes d'ici quelques instants, il ne donnait pas cher de sa peau...

Trop tard, l'idée lui effleura l'esprit lorsque sa mère, apportant dans sa main une serpillère et un seau, brandis comme une épée tranchante et un bouclier, débarqua dans sa chambre.

Avec violence, elle ouvrit les volets, qui claquèrent contre le mur de l'immeuble, et arracha les draps dans lesquels son fils se terrait. Du haut du quatrième étage, le vent se refroidissait bien, merci l'altitude et ses effets physiques. En plus d'une éclatante lumière et d'un courant d'air glacé qui chatouillèrent les moindres parcelles de sa peau, Shikamaru connut l'humiliation de se tenir debout, à sept heures et quart du matin, devant la figure maternelle menaçante de Yoshino, en caleçon, les bras hésitant entre couvrir ses yeux meurtris ou son corps malmené par les éléments.

Ni une, ni deux, il choisit de retrouver contenance et de s'avachir sur son lit.

« Shikamaru, on avait décidé que durant ces vacances, tu prendrais part aux tâches ménagères de la famille, crépita sa mère en déposant avec force les outils de nettoyage. Je t'ai fait confiance, pensant que tu finirais bien par te mettre au boulot avant la rentrée ! Mais à ce que je vois, c'est râpé ! »

Il avait complètement omis ce détail. Et on ne pouvait pas dire que la faute allait à ses vacances occupées, puisqu'à part flâner avec Naruto et les autres, il n'avait strictement... Rien fait.

« M'man, je dois partir au lycée, plaida Shikamaru, la voix pâteuse, pour se sortir de ce piège à rat.

-Que nenni ! D'ici quinze minutes, je veux que tout soit parfait ici !

-J'vais être en retard, exposa-t-il.

-Vrai, concéda sa mère. Et je n'ai pas envie de te donner le plaisir de te faire manquer une journée de cours. Bon, fais en sorte que tout ça soit propre d'ici peu. Allez, dépêche-toi, ton ami t'attend en bas.

-Chôji ?

-Lui-même. »

Et malgré toute l'amitié qu'il ressentait à l'égard de Chôji, il était hors de ses capacités de se dépêcher outre mesure, au risque de dégénérer ses systèmes vitaux. Il appartenait au groupe des personnes qui ne supportaient pas que les évènements s'enchaînent à une allure hallucinante d'ouragan, si effréné, qu'elles provoquaient le tournis et s'éloignaient de tout contrôle. Il devait toujours poser un pied dans le rationnel et ne se pliait à aucune règle qui l'empêcherait d'avancer à son rythme. Shikamaru Nara se classait également dans cette catégorie de personne flegmatique, communément traité de « mollusque », parce qu'il ne manifestait d'intérêt que pour le commun et la routine, les jeux de patience qui énervaient tout le monde excepté lui, et les raisonnements alambiqués. A le voir, rien ne laissait présager tant d'intelligence.

A son train-train ordinaire, il se noya sous sa douche, brossa ses dents et érigea un pic de cheveux au-dessus de son crâne, légèrement décalé sur la gauche, mais il ne disposait plus de suffisamment de liberté d'horaire pour arranger ce carnage.

Lorsqu'il déboucha sur la rue, sac sur une épaule, Chôji patientait calmement en face de son appartement, terminant un croissant. Il lécha goulûment ses doigts potelés avant d'envoyer un signe de la main en direction du Nara, auquel il répondit par un hochement de tête.

Arrivé à sa hauteur, il ne s'arrêta pas et bifurqua vers les arrêts de bus, Chôji lui emboîtant le pas.

« J'ai entendu des cris, fit noter le garçon.

-Exact, soupira-t-il en réponse. J'ai encore merdé. Et j'me retrouve avec du ménage à faire...

-Ah, celui que tu reportais toujours au lendemain, se rappela Chôji.

-Il faudra que j'rajoute à ma liste « capable de faire le ménage toute seule », bâilla le Nara, comme s'il reléguait au second plan la perspective de devoir nettoyer son appartement. »

Chôji ôta de son sac d'école un second sachet portant les traces de beurre fondu significatif d'une boulangerie, et une douce effluve mariant le salé et le sucré pointa agréablement aux narines du brun lorsque son ami l'ouvrit. Il sentit son estomac gargouiller, lui rappelant douloureusement qu'il n'avait pas osé entamé une investigation dans le réfrigérateur parce que l'odeur était tout bonnement insupportable.

Sans un mot, Chôji hésita, avant de couper un tiers de son chausson aux pommes et de le tendre à Shikamaru, qui l'accepta non sans surprise. Chôji, partager ses victuailles ?

Sans être méchant, Shikamaru était bien incapable de piquer ses plus proches amis avec une réelle volonté de provoquer une douleur, le corps de Chôji montrait cette avarice gourmande. Il n'était pas obèse mais il devait batailler pour trouver des pantalons à sa taille, et cette lutte vestimentaire avait court depuis qu'ils se connaissaient, un sacré paquet d'années. Ses joues rebondies et son double-menton ne formalisaient pas le brun, loin de lui ces soucis matériels, mais ces caractéristiques rebutaient beaucoup d'adolescents qui ne trouvaient qu'à lui vilipender des blagues sur son poids, et Chôji se voyait souvent contraint de supporter sans broncher ces pluies de méchancetés depuis qu'il avait cassé le poignet à une fille qui l'avait traité de « gros ». Désormais, si le terme lui montait toujours la moutarde au nez, il n'usait plus de ses robustes poings et se rabattait, abandonné, sur un sachet de chips, afin de cuver son chagrin.

Mais Chôji était un ange. Même Shikamaru, avare de compliments, ne doutait pas de l'infinie étendue de sa gentillesse.

Ils montaient dans le bus et les double-portes se refermaient en claquant comme l'Akimichi croquait son déjeuner et levait les yeux vers lui, qui agrippait du mieux qu'il le pouvait une barre métallique chaude des mains crades posées dessus plus tôt dans la matinée .

« Tu ne trouves pas ça légèrement macho, cette « liste » de qualités ?

-Non, pourquoi.

-Et bien, je résume, ta future femme doit savoir repriser les chaussettes, laver le plancher, cirer le plancher, nettoyer les toilettes, faire un lit, plier les draps, repasser les chemises, et j'en passe. Ah oui, tout dernièrement, capable de faire le ménage toute seule.

-Et alors ? fit Shikamaru.

-Bah... jacassa-t-il. Ça ressemble à un automate et pas à une femme. Et tu passes pour un gros paresseux, flemmard, macho et incapable de quoi que ce soit. »

Shikamaru, aux abords d'un virage, esquissa l'ombre d'un sourire. En réalité, cela résumait bien une partie de sa personnalité d'homme fermé des années trente, encore incapable de saisir que les capacités d'une femme ne se limitaient pas à ce qui englobait la demeure familiale. Bien qu'il le sache pertinemment, une pointe de regret face à ce temps où les mères ne jetaient pas leurs fils hors de leur matelas persistait.

« Tu le sais, Chôji, dit Shikamaru en retenant un bâillement, comme s'il était lassé de son discours. En fait, tout ça, c'est de la broderie. Au final, il suffit qu'elle ne soit ni trop belle, ni trop laide, et qu'elle ait de la jugeote. Qu'elle ne soit pas...

-Comme ta mère, conclut Chôji en souriant. Je sais, je sais. Allez, viens, c'est ici qu'on descend. »

Le nez en l'air, il se tortilla pour sortir du bus intact, emporté par la marée des lycéens qui comme lui s'étaient levés pour l'unique raison de s'installer une journée durant sur ces bancs. Le train démarrait lentement, remis sur ses rails après deux mois d'inertie totale, et le chemin emprunté, les passagers, le paysage perçu à travers les vitres, se ressemblaient et se confondaient, année sur année.

Taguer les tables, se lamenter parce que le lendemain, le dessin ne s'y trouvait plus. Profiter de la récréation, soupirer dès sa fin et tout mettre en œuvre pour la rallonger. Dormir en cours et fêter les nuits. Paniquer à la dernière minute pour un contrôle de mathématiques et ramer sur un sujet de dissertation en français.

Le ciel, quant à lui, déroulait sous les yeux fatigués de Shikamaru, inlassablement le même et pourtant, apportant toujours une infime nuance, dans sa couleur, dans sa forme, dans l'humeur qu'elle apportait.

En marchant ainsi, le menton haussé vers le firmament, il ne visualisait plus la route qui s'étendait devant lui. Événement prévisible, il ne manqua pas de s'emberlificoter les pieds dans d'autres, et Shikamaru s'excusa en bredouillant, sans toutefois apercevoir le destinataire de ces justifications.

D'ailleurs, la destinataire non plus ne découvrit pas l'identité de ce fouleur de pieds, mais elle ne manqua pas de le signaler à sa nouvelle connaissance :

« Et ça regarde jamais où ça va... grommela Temari. »

¤O¤

Ino lavait activement ses mains dans le lavabo, en chantonnant, bouche fermée, tandis qu'à côté d'elle Sakura ajustait sa mèche qui manquait de volume. Après s'être battue quelques secondes, elle abandonna la partie et se contenta de fourrer le tout sur le côté.

Son amie blonde admirait le spectacle avec un amusement teinté de fine moquerie, sans se cacher, et lorsqu'elle tourna le robinet, elle fit clapoter ses doigts vernis de rose nacré tout près du visage de sa meilleure amie. Celle-ci lâcha un petit cri en sentant s'imprégner sur son nez les gouttes savonnées.

« Hé ! »

Ino gloussa.

« Tu as vu l'état de tes cheveux ? Sakura, ma chérie, ça ne va pas du tout, dit-elle avec une moue.

-Et alors ? rétorqua la rose. Je ne peux pas les laver tous les jours. Le shampooing abîme le cuir chevelu, exposa-t-elle en argument massif.

-Ce n'est pas comme ça que Sasuke tombera amoureux de toi, sifflota Ino en se dirigeant d'un pas sautillant vers la porte de sortie. Je peux te le piquer ? Ajouta-t-elle, malicieusement. »

Pas de réponse, mauvaise réponse.

La main sur la poignée, elle s'arrêta dans son mouvement, se retournant avec une élégance naturelle en direction de la jeune fille aux yeux verts, restée plantée au milieu du sol humide et glissant des toilettes. Dans les yeux d'Ino brillait une coquetterie éternelle de fille charmeuse, et elle constatait avec un mélange de nostalgie et de déception que Sakura n'échappait pas aux commandements de son corps, qui dictait à ses joues d'emprunter le rouge du coquelicot. Si un filet de fumée sortait de ses narines à la manière d'un taureau prêt à charger, montrant de la colère, la Yamanaka ne tombait pas dans le panneau.

Elle était blonde mais pas abrutie.

« Arrête de raconter n'importe quoi, Sasuke ne m'intéresse pas.

-C'est ce qu'on dit... »

Ino poussa la porte en soupirant pour stopper les futures exclamations vaines de Sakura, se trompa, puisqu'il fallait tirer, et après une manœuvre échouée, elle émana des toilettes pour fille. Sur ses traces, Sakura, psalmodiait encore que cette amourette était bien achevée. Ino ne put donc pas freiner en toute sécurité lorsqu'elle aperçut passer juste devant son nez Naruto, Sasuke et Kiba. Aveuglée par sa rhétorique, la Haruno ne manqua pas de s'encastrer dans son dos, et les deux filles rebondirent, pataudes, dans le couloir.

Avec une grimace, elle reçut le sourire sardoniquement charmeur qu'il lui lança. Sortir des toilettes n'était jamais vraiment classe.

Comme Sakura se hâtait de dire « Bonjour ! » à ses camarades, Ino n'eut d'autre choix que de se ranger à côté du dernier damoiseau libre, en veillant à soupirer si fortement que son ennui s'attendrait à trois kilomètres. L'Inuzuka ne manqua pas de la dévisager de la tête aux pieds.

« Fichtre. Super gracieux. »

Dans le cerveau d'Ino, tout se mit en route. Avec attention, elle dévisagea le garçon et plaqua un nom sur son agréable visage, parce qu'elle avait dans ce genre de situation, une étonnante mémoire d'éléphant, détonnant avec son incapacité à se rappeler des noms des enzymes.

Kiba Inuzuka, aucun doute, joueur de football dans l'équipe du lycée, et une copieuse réputation de tombeur le suivait. Gentil et beau garçon, ce n'était donc pas étonnant, mais il n'arrivait pas à trouver une forme de stabilité.

En quelque sorte, son « moi » au masculin.

Mais l'orgueilleuse Ino, si elle se convainquait qu'elle ne dénichait pas l'âme sœur à cause du manque de perfectibilité de ses compagnons et non pas à cause de sa tendance à « admirer » la beauté des autres, même en couple, se refusait à songer un instant qu'il s'agissait du même problème chez lui. Lui, c'était un mec, forcément, il courait les jupons sans remords et pour s'amuser.

Elle lui lança un regard dédaigneux.

« Ça te dérange ?

-Moi non mais j'pensais pas qu'une fille dans ton genre agirait comme un gros camionneur.

-Je n'agis comme un gros camionneur, se révolta Ino, le fusillant du regard. Simplement, comme je ne suis pas en présence immédiate avec quelqu'un de potentiellement intéressant...

-Sympa. Dire que j'commençais à me dire que j'aimais bien les camionneuses... »

Il avait un beau sourire, c'était inutile de le préciser. Quelque chose plissait ses yeux et y créait une ombre séduisante, qu'accompagnaient de mignonnes fossettes sur ses joues.

« Pathétique, souffla-t-elle entre ses dents, tout en ignorant son message peu subtil. Viens là, Sakura, ça sent le pourri à plein nez, ordonna-t-elle puissamment. »

Sous les yeux d'un Naruto abasourdi, coupé dans son élan narrateur, la Yamanaka tirait son amie par le bras, si bien qu'elle traînait par terre, aussi stupéfaite que les autres. Au loin, elle entendait le rire de Kiba, qui ressemblait à un joyeux aboiement de labrador amical.

Il était bien content de constater que la fameuse Ino Yamanaka qu'il avait vue dans la cour, du coin de l'œil, était, à la fois la petite crétine blonde et bien plus que la petite crétine blonde, surnom véhiculé par les rumeurs aigres de filles jalouses ou de garçons frustrés.

Et puis, de près, quand même, elle était bien plus jolie.

Oh oui.

¤O¤

Devant sa salle de langues, Hinata triturait ses clefs dans sa poches et jetait des regards latéraux, paraissant anxieuse. A vrai dire, elle n'avait pas énormément travaillé cet été sur son cours d'espagnol et les mots et expressions qu'elle avait soigneusement appris au cours de l'année précédent lui filaient entre les mains, effacés de ses souvenirs, en grande partie à cause du stress qui la rongeait. Avec du recul, la jeune fille regrettait sa paresse estivale et appréhendait grandement ce premier cours. Elle était certaine de tomber sur une connaissance, puisqu'il n'y avait qu'un seul enseignant, Ebisu Sangurasu.

Un homme dégingandé, maigre comme un clou, ayant dépassé la quarantaine depuis quelques années et camouflant une calvitie précoce derrière ses derniers pans de cheveux en les plaquant vers l'arrière avec une épaisse laque. Matériellement monotone et soupe au lait, il digérait très mal les erreurs, en particulier lorsqu'elles provenaient des bouches des élèves qui, comme Hinata, collectaient une réputation d'éléments prometteurs. Avec ses chemises et ses pantalons pincés tous deux noirs, il errait dans les couloirs le soir, tel le croque-mort avisé, bien souvent à la fin des horaires de sport des Terminales, et bifurquait parfois vers le gymnase et les vestiaires adjacents, si bien que cette manie de parcourir les endroits fréquentés par de jeunes et ravissantes fleurs en train de se changer l'avait homologuée comme « pas net ». Bien entendu, Naruto était à la source de ce gentil sobriquet.

Alors que, prise d'une bouffée de stress, elle sortit de son sac un livret de vocabulaire parfaitement entretenu, aux extrémités intactes, non pas cornées comme celles des banals étudiants, où s'alignaient dans deux colonnes séparées par leur couleur respective.

Hinata n'eut cependant pas le temps d'y jeter un œil car devant elle passèrent Kiba, Sasuke et Naruto. Surtout Naruto, qui ne se ratait jamais.

Désarmée en face du visage du garçon souriant qui se gargarisait de n'être en retard, elle se terra du moins qu'elle le put contre le mur, dissimulant son visage de braises derrière les pages du petit cahier. Avant que ses yeux perlés ne disparussent, elle capta l'éclair hilare de Kiba, puis un visage hâlé orné de deux iris châtaignes plissés d'astuce brilla quelques instants et une bouche qui trompetait « Coucou ! ».

Elle abaissa progressivement sa défense de papier pour découvrir la bouille plaisante de Tenten. Son nez pointé à quelques centimètres du sien l'empêchait d'admirer l'Uzumaki, et si elle entendait sa bruyante conversation, elle retrouvait une certaine contenance. Deux minuscules rougeurs persistèrent sur son visage de porcelaine raffinée et elle sourit faiblement à Tenten, qui tirait une expression malicieuse.

« Il te plaît, hein, affirma-t-elle sans la questionner. »

Hinata s'apprêtait à répondre par un bredouillement incohérent à mi-chemin entre la négative et le déni, lorsque son regard s'accrocha sur un détail percevable à moitié. Une abondante chevelure blonde épineuse se dressait en quatre couettes, et ce détail suffit à coller un nom à cette coupe.

Temari No Sabaku, celle qui portait sur ses épaules la réputation de grande brute.

Cependant, la Hyûga ne voyait d'abord en elle que l'image d'une femme intrépide prête à tout pour affirmer son opinion, qui dérapait parfois vers le politiquement incorrect, et d'une manière si enflammée qu'elle effrayait souvent ses interlocuteurs dotés d'une nature plus placide. Son corps voluptueux suivait ses pensées ardentes que trahissaient sa langue bien pendue, et si on l'irritait, les poings jouaient avant qu'elle ne pensât. Lorsqu'elle frappait ou s'agitait fébrilement, ses bras tintaient allègrement, comme lorsqu'elle marchait d'un pas décidé, enguirlandés de bracelets technicolores, variant les styles et les époques.

Mais ensuite, avec une étude plus approfondie, Hinata y voyait l'image d'une défense féroce qu'elle dressait entre ceux qu'elle ne jugeait pas dignes d'intérêt ou de confiance, et peu de gens perçaient cette barrière, car Temari ne souhaitait pas afficher une détresse bien enfouie. Enfin, pour l'instant.

Car Tenten paraissait avoir réussi l'exploit de faire céder un pan de ce mur, et il s'effritait, puis s'écroulait en miettes, comme le diabolique Mur de Berlin.

Temari comprit qu'on l'observait et vrilla Hinata d'un regard aigu, dépourvu d'animosité, mais empreint de passion, si bien qu'une personne qui ne maniait pas la complète palette des émotions humaines se perdraient vite dans les yeux de la blonde.

La jeune fille aux perles se sentit involontairement trembler, jusqu'à ce que la langue de la jeune femme ne se déliât.

« Je vais pas te manger, t'sais, déclara-t-elle avec une mimique ironique.

-Ah, s'écria Tenten. Je vais faire les présentations. Voici Hinata.

-Je sais, lâcha-t-elle sans ciller.

-Ah bon ? Bon, et voici Temari, annonça la brune en tentant sa chance du côté de son autre amie.

-Je sais aussi.

-Dites que je sers à rien, fit la jeune fille, mi exacerbée de se retrouver dans le rôle de la maladroite bleue, mi étonnée par ces phrases courtes, quasiment porteuses de double sens.

-C'est pas très difficile de connaître ton nom, Hinata, nota Temari de sa voix grave. Comment manquer la très timide fille du plus important PDG des environs ? C'est d'ailleurs pour ça que t'arrives pas bien à t'intégrer, poursuivit-elle sans gêne son inquisition, le regard braqué dans le sien, et Hinata luttait pour ne pas dévier les yeux. Tout le monde ou presque t'prend pour une gosse de riches orgueilleuse qui se la pète et prend de haut les gens. Ça s'voit qu'ils t'ont pas bien regardée, ou bien qu'ils regardent ton porte-monnaie à la place. Tu parles à personne parce que t'as besoin que les gens s'approchent de toi d'abord. T'es une fille tout ce qu'il y'a de plus gentil, du genre... A se laisser marcher sur les pieds au lieu de s'affirmer. T'restes dans l'ombre, hein ? glissa-t-elle, en louchant vers Naruto. Mais t'aimes pas forcément ça... T'es quelqu'un qui mérite des amis. Mais je veux pas m'imposer... »

Temari était très perspicace et ne le cachait pas, ne se privant pas d'entamer une relation sur ce genre de test, pour voir jusqu'où on la laissait aller. Hinata n'ouvrait pas ses lèvres rouges, pincées.

« Et pour conclure, t'es la cousine de Neji Hyûga. Ça se voit comme le potiron dans le champ de betteraves. Celui sur lequel se concentre l'autre moitié des conversations féminines de poulettes, et personne sait pourquoi. Non, franchement, un mec qui ressemble autant à une fille, c'est à s'poser des questions sur les orientations de l'un et des autres, ricana-t-elle. »

Curieusement, Tenten se sentit flageoler.

« Temari... hésita Hinata. Tu ne t'imposes pas. »

Une alchimie secrète entrait en ébullition entre des lycéennes et personne ne s'en apercevait, elle était discrète, comme l'était le sourire de Temari, qui s'élargissait et exprimait un évident « On est potes », sans nécessiter l'utilisation des mots.

¤O¤

Sakura se disait que décidément, il y avait un truc avec les toilettes ce jour-là.

Ne sachant faire preuve de retenue, Naruto avait déclaré, avant l'heure du repas qu'il était temps pour lui d'aller vider sa vessie. Si Ino, de désarroi, avait débarrassé le plancher en partant avec Shikamaru et Chôji afin de faire la queue pour tenter de gratter quelques places dans la cohue, Sakura et Sasuke n'avaient eu leur mot à dire et se voyaient contraints de patienter devant la porte grisâtre des lieux publics.

Les deux adolescents se tenaient debout, à quelques mètres l'un de l'autre, et avec le départ de Naruto, un grand silence s'abattit sur eux. Comme attaquées par un nuage de gaz toxique, il semblait que la chaleur et la gaieté étaient envolés. Sakura tentait tant bien que mal d'ouvrir la bouche pour formuler une phrase mais sans le blond à ses côtés, il lui apparaissait évident que Sasuke ne communiquerait pas avec elle. S'il la supportait, c'était bien pour le plaisir de son ami. Elle n'était rien pour lui.

Son regard éteint se plantait sans indécision sur le mur d'en face et n'en déviait pas une seule seconde pour observer la rose, qui elle, au contraire, ne pouvait empêcher ses iris de batifoler tantôt à droite, tantôt vers la gauche tant crainte, car elle apercevait la silhouette de Sasuke. Sans qu'elle ne sache d'où provenait cette sueur, Sakura nageait. Sa gorge devenait sèche, irritée, enflammée.

Tandis que le stress atteignait son apogée, elle fut emportée par un élan de stupidité plus marqué que les autres, elle ne put le contenir. La phrase lui échappa, dans son désir de communication et de boucher cet écrasant silence.

« Euh... haleta-t-elle longuement. Tu penses que les végétariens sont ce qu'ils sont parce qu'ils détestent les brocolis, à un tel point qu'ils les tuent et les mangent ? »

Heureusement pour elle, elle n'eut pas le temps de s'affliger de sa bêtise chronique car le sourcil crispé d'interrogation de Sasuke, hissé sur son visage pâle, disparut rapidement derrière la frimousse de Naruto qui jaillit des toilettes. Il avait cette fois sut choisir son moment.

Les garçons partirent mais Sakura ne les suivit pas. Elle choisit judicieusement de filer rejoindre Ino avant de succomber à son désir de s'encastrer la tête contre une poubelle.

Finalement, la clairvoyance de sa meilleure amie n'était pas uniquement un effet de son imagination. Une part d'elle, toujours, malgré la raison, aimait toujours le beau Sasuke.

¤O¤

A cause des lycéens de plus en plus nombreux affluant dans la cour et s'amassant devant la porte de la cantine, Risa Masuku était balayée dans tous les sens, compressée. Elle se retenait en serrant les dents pour ne pas hurler sur ces gamins de Seconde, débarquant tout juste dans ce monde nouveau qu'était le lycée et ne saisissant pas encore que le collège était définitivement révolu. Ils couraient, s'agitaient, à n'en plus finir, à lui en donner le tournis.

Ce matin, de colère, elle n'avait rien mangé, encore sous l'influence nauséabonde d'une dispute qui avait éclaté la veille entre ses parents et elle, concernant encore une fois un sujet anodin, mais suffisant pour embraser un feu de forêt. Son ventre ne grognait plus, désespéré de n'obtenir réponse à ses lamentations, mais sa tête, elle, tournait. Malgré les trois cigarettes fumées avant les cours dans l'espoir de couper sa faim, elle la sentait toujours.

Décidément, ce n'était pas son jour, et Shiori commençait à se faire lourde, en parlant de ses parents n'importe comment. Se plaindre pour se plaindre. Shiori était certes un peu bête, mais terriblement gentille, malgré sa tendance à suivre le troupeau. Cependant, Risa savait pertinemment qu'elle vivait dans un cocon de confort, contrairement à elle, qui affrontait en permanence ses stricts géniteurs. Ils refusaient de laisser partir leur fille. Si elle restait une adolescente comme les autres et voulait emprunter ses propres chemins, ils restaient aveugles à ces signaux. Comme on la brimait et lui établissait des règles, elle faisait tout pour outrepasser les limites, toujours un peu plus loin.

Pas d'alcool ? Terminer toutes les soirées complètement bourrée. Pas de drogue ? Essayer, rien qu'une fois, dès que l'occasion se présenterait. Pas de jupe ? Des jupes très courtes, alors. Un petit copain ? Pas un, des. Tiens, rien que pour se sentir forte en les exhibant devant ses parents, tour à tour.

Lorsqu'elle était dans cet état, quiconque la titillait, ne serait-ce qu'un d'un pouce, elle explosait.

Et comme d'habitude hantée par le spectre de la malchance et de l'infortune, Tenten choisit mal son moment pour entrer en scène, complètement paumée. Dans l'attroupement, elle avait égaré Hinata et Temari, ses repères, et elle errait parmi les inconnus, lâchant des « Pardon » évasifs lorsqu'elle tentait de se faufiler. Ainsi, elle ne manqua pas de bousculer Risa, qui maudissait encore le monde et l'univers. L'effet domino se produisit, non seulement Tenten trébucha, mais Risa fut bousculée, et elle entraîna Shiori avec elle. Toutes les trois dégringolèrent à terre, sur le béton.

L'adolescente, furieuse, se redressa, et insulta de tous les noms d'oiseau qu'elle gardait en réserve, fatiguée, lessivée, écœurée.

Tenten, déconcertée par tant d'agressivité, balbutia des excuses, mais lorsque Risa, emportée, commença à s'attaquer à elle sans plus aucune raison, elle dut répliquer à son tour. S'engagea alors une puissante rixe, à laquelle une adjuvante vint mettre un terme.

« T'as pas fini, Risa, de jouer les pimbêches à chaque fois qu'une nouvelle se pointe ? C'est quoi le problème, encore ? »

Une silhouette élancée avait écarté la foule qui formait un cercle autour des adolescentes. Une fille blonde à l'air buté déposait ses mains arachnéennes sur ses hanches et fixait la scène de ses yeux bleu ciel, ennuyée. En secouant sa longue queue de cheval, elle se posta entre Tenten et Risa et décocha un doigt accusateur vers cette dernière.

Elle était habituée à ce que Risa explose. Elle se souvenait si bien de leurs crêpages de chignon. Une puissante haine avait évolué entre les deux filles, rien ne déracinerait les racines de cette détestation mutuelle et joyeusement partagée.

« Tu dois toujours te la ramener, comme ça ? »

Risa tirait un rictus supérieur, alors que l'ongle frôlait son nez. Puis elle le dégagea sèchement en rajustant son sac à main sur son épaule.

« Parle pour toi, rétorqua Risa. Tu te mêles jamais de tes propres affaires.

-Comme ça on est deux, singea-t-elle.

-Au moins, je me prends pas pour Miss Univers.

-Tes insultes n'ont aucun effet sur moi, lança Ino en faisant volte-face. Je ne reste pas plus longtemps, ça ne strictement sert à rien. Ciao ! »

Les yeux animés de petits éclairs, la blonde remonta le courant vers la porte de la cantine, en ne manquant pas au passage d'agripper fermement le bras de Tenten qui n'avait pas encore tout à fait saisi comment se gérait ici les rivalités féminines.

Une fois qu'elles furent passées et tenaient leur plateau, la fille brisa le silence d'une voix aiguë et aigre.

« A quoi tu joues, franchement ? Te mettre à dos Risa, c'est pas compliqué, il suffit de la froisser, mais dès le premier jour... Pauvre petite, s'affligea Ino.

-Qu'est-ce que tu veux ? Te moquer de moi ? Si c'est ça, j'te remercie bien de m'avoir secourue, mais c'est tout, fit Tenten, méfiante devant cette si jolie fille qui semblait réellement jouer une grosse comédie. »

Mais c'était sans la connaître, elle qui adorait se donner en spectacle.

Un fin sourire accueillit les propos agacés de Tenten comme elle replaçait une épaisse mèche de cheveux derrière son oreille. Elle ne s'aplatissait pas, elle ne l'insultait pas, elle restait sur la défensive, mais la blonde voyait bien que ce n'était qu'une façade de sa part. Cette fille n'était pas méchante, son instinct ne se trompait jamais.

« Je m'appelle Ino et je crois qu'on va bien s'entendre, déclara-t-elle, chatouillée de plaisir. Et loin de moi l'idée de te tourner en ridicule... Tu as l'air de bien y arriver toute seule, ajouta-t-elle.

-Si tu savais... soupira Tenten, pas froissée par cette criante vérité. J'ai le don de me mettre les pieds dans les plats.

-Attends... se remémora la Yamanaka. C'est toi, non, la fille qui distribuait les copies et s'est coupée avec une feuille?

-Et j'ai renversé toutes les copies, oui, poursuivit la brune en prenant un yaourt.

-On est dans la même classe mais j'ai oublié ton nom.

-Pas grave. Tenten.

-Tenten, répéta-t-elle. Si tu es nouvelle, alors il faut absolument que je t'apprenne deux ou trois trucs. C'est la loi de la jungle ici. Attends, je retrouve Sakura et on en discute...

-Sakura ? Ah, je vois, la fille...

-Aux cheveux, roses, compléta Ino en opinant du chef. Comment la louper ? fit-elle en roulant des yeux. Tu verras, elle a l'air un peu « space » au premier abord, mais c'est un amour de petite peste.

-Euh... J'aimerais bien, mais Hinata et Temari doivent me chercher, alors...

-Mais invite-les ! la poussa la blonde. Plus on est de fous, plus on rit ! Hinata... Ouais, je vois, la petite coincée. On va la tire-bouchonner, celle-là... Et tu savais que Temari avait brisé deux dents à une fille parce qu'elle disait que son frère ressemblait à un psychopathe ? J'ai toujours voulu connaître cette fille mais j'avais peur de subir le même traitement si j'essayais de m'approcher... Et puis, tu sais... jacassait-elle sans fin. »

En trente secondes chrono, Tenten fut informée des derniers potins qui circulaient dans le lycée et en savait plus sur la vie de totaux inconnus que jamais. L'énergique Ino ne tarissait de détails et communiquait une incroyable gaieté à son entourage. Si elle était étourdie par le flot de paroles qui s'écoulait de ses lèvres roses, elle ne laissait transparaître sur son visage qu'un sourire naïf, qui trahissait le bonheur qui l'envahissait à ce moment.

¤O¤

A sa plus grande joie, Ino avait fait la connaissance de Temari No Sabaku. Pas effrayée pour un poil, elle la mitraillait de questions, cherchant à fonder les rumeurs, et il s'avéra que la plupart étaient fausses, comme par exemple ce drôle de propos qui prétendait que de rage, elle avait bousillé les rideaux du lycée, ce qui expliquait leur état lamentable. Mais Ino affirmait n'y avoir évidemment jamais cru. Mais effectivement, son âge était à la limite du moyenâgeux et elle avait cassé ces fichues dents, ce qu'elle regrettait un peu car cela tachait son dossier scolaire.

Si Temari trouvait que la Yamanaka parlait trop, l'irritant sur les bords, elle ne le fit remarquer qu'à la fin de la discussion par un tranchant mais dénué de méchanceté « 'Tain, t'es un vrai moulin à paroles, toi. ». Au fond, Temari s'en fichait à un tel point, de ce qu'Ino racontait, puisqu'elle disait tout et n'importe quoi. Elle était simplement soulagée de voir que sans Gaara, tout était différent, mais pas trop dur.

Et même, elle dirait que dans son ciel noir, quelques rayons de soleil perçaient. Et Ino était l'un d'eux.

Elle le pensa jusqu'à ce que le professeur de mathématiques, Monsieur Umino, jeune débutant, ne leur intime de garder le silence afin de ne pas perturber les leçons, car la Première était une classe importante dans leur scolarité, capitale, il osait l'ajouter.

Temari se souvint de ses promesses de début d'année. Après une seconde de réflexion, courte mais fertile en réponses, elle se retourna ostensiblement et s'accouda au bureau de Hinata, qui sursauta, et engagea une philosophique argumentation sur les bottes en cuir avec Ino.

¤O¤

Au cours d'un instant de flottement, Tenten s'était amusée à compter les heures sur son emploi du temps. Elle regretta, à la fin du décompte, la motivation lui manquait grandement alors que l'année ne faisait que débuter. Six heures de folles arabesques mathématiques ne suffisaient pas à lui permettre d'encaisser ces pharamineuses quatre heures d'histoire et ces deux heures d'espagnol, langue où finalement le but ultime n'était que de parler plus vite que la lumière, soit deux cent quatre-vingt dix-neuf million sept cent quatre-vingt douze mille quatre cent cinquante-huit mètres à la seconde. Rien que ça.

Quelle mouche l'avait piquée au moment de choisir sa deuxième langue, en quatrième... Ah, si elle se souvenait bien, la prévision d'un voyage en Espagne, l'idée de se retrouver seule si elle tentait la langue germanique ou italienne, un choix de mouton, une erreur de jeunesse...

Désormais, elle voulait se tirer une balle à chaque cours et tenter de se suicider avec un stylo à plume s'étant révélé aussi infructueux que ridiculement désuet, elle ne trouvait d'autre option que de subir. A peine si elle formulait avec cohérence « Bonjour », « Au revoir » et « Où sont les toilettes ? », phrases très utiles au quotidien.

Se demandant si Temari s'amusait autant qu'elle en allemand, elle jeta un regard apitoyé vers la montre du professeur. Sans qu'elle ne s'en rende réellement compte, sa tête pivota à la manière d'une chouette inversée afin de parvenir à décrypter les chiffres positionnés à l'envers sur le cadran. Hypnotisée par le régulier pivot des aiguilles, la jeune fille bulla, puis se demanda un instant pourquoi on la regardait de travers avant de reposer les pieds sur Terre, ranimée par la sonnerie. Cette dernière empêcha d'ailleurs son enseignant de lancer un commentaire sur son comportement de hibou et avant qu'il n'eût l'occasion de dicter leurs devoirs, il ne restait plus qu'à la place qu'elle avait quittée un nuage de poussière.

Envolée, Tenten dérapait dans le couloir, soulagée d'achever sa première journée et pressée de rentrer chez elle et de glander devant son ordinateur, un bon bouquin ou la télévision. Elle ne se souciait pas d'attendre Hinata, qui avait latin et terminait une heure plus tard, et la pensée qu'elle ne l'accompagnerait pas jusqu'à la sortie l'effleura. Quelques souvenirs de la veille affluèrent à son cerveau et elle se sentit rougir, chose qui ne lui arrivait que rarement et bien souvent sous le coup d'un afflux de maladresse. Afin de chasser cette étrange sensation, elle secoua nerveusement sa tête. Ce mouvement pourtant court affecta sa perception du monde et elle ne manqua pas de bousculer l'épaule d'un pauvre malheureux qui passait par là et ne s'attendait pas du tout à croiser le chemin d'un cyclone.

Jeune demoiselle polie et pleine de bon sens dans l'outre-mesure, elle commença à ralentir et se répandre en excuses. Cependant, un rapide coup d'œil derrière elle suffit à la dissuader et elle n'en détala que plus rapidement, les joues non plus d'un rose mignon mais d'un carmin embrasé.

La scène aurait pu se gloser d'un miroitement de classique film américain à deux sous, et Tenten s'y serait effectivement cru. Enfin, « aurait pu », l'emploi d'un énorme conditionnel ne sonnait pas faux dans cette occasion, car effectivement, la personne heurtée, à en voir les ombrages et les nuances d'un visage pâle, était davantage d'humeur à vilipender « Quoi ?! » plutôt que de ramasser amoureusement les feuilles d'un classeur qui répandait son contenu aux alentours.

Tenten ne prit pas le temps de ralentir avant d'avoir prestement refermé la porte de sa chambre, haletante. En regardant son plafond blanc, la bouche entrouverte, elle se demandait, à cet instant, si son cœur ne s'égarait pas en rythmique déboussolée seulement à cause de cette éprouvante course. S'il n'y avait pas autre chose, un quelque chose d'étrangement déconcertant, électrisant, elle osait l'adjectiver ainsi, risquant de friser sa doctrine. Elle ne croyait ni en ce « Love at first sight » anglais, ni en ce « Liebe auf den ersten Blick » allemand, ni en rien du tout. Ces sirupeux rêves de gamine, elle les avait depuis longtemps rangés dans un tiroir avec un rire tonitruant. Ça n'existait pas, psalmodiait-elle.

Thunderbolt.

Tenten s'écroula sur son lit, une nouvelle fois, empoignant son téléphone portable. Le texto de Tayuya errait encore parmi les limbes de sa carte mémoire. Un moment, elle pianota les touches en aveugle, ne sachant que répondre mais ne désirant pas laisser son amie en plan pour la deuxième journée consécutive. La Wang Zu mordilla sa lèvre, hésitante.

« Cool. Cool. »

Et dire qu'elle ne savait même plus comment il s'appelait...

¤O¤