Prologue : C'est ici que tout commence

par Kokonut


Entre ça, ça, et toi, mon cœur balance.


Prologue : C'est ici que tout commence.


Posée sur son bureau de chêne blanc, une main pâle caressa d'un geste lointain les cahiers neufs, soigneusement étalés par piles minutieusement égales de quatre. Les cinq doigts soulignèrent la tranche cartonnée d'un manuel d'anglais puis quittèrent nerveusement la table.

La propriétaire de ces mains commença à triturer ses index l'un contre l'autre, l'esprit dérangé par des chimères envahissantes. Sa tête fit de nombreux mouvements successifs, de droite à gauche, pour les chasser, et son regard finit par s'accrocher à un détail de la pièce. La fenêtre.

La jeune fille aligna trois pas silencieux, décrocha le verrou de sécurité et ouvrit les grandes vitres de verre qui donnaient sur la cour de l'austère maison. La soirée était fraîche malgré le soleil qui tardait à s'évanouir derrière l'horizon et le vent soufflait plus allègrement que d'ordinaire. Mais la demoiselle, sentant ces picotements sur sa peau par-delà son gros pull gris dont les manches s'allongeaient tant qu'elles dissimulaient ses membres entiers, ne referma pas les carreaux pour autant. Les yeux fermés, elle inhala une profonde bouffée d'air nocturne puis s'agenouilla délicatement sur le rebord de sa fenêtre, froissant son moelleux peignoir. En temps normal, cela lui était formellement interdit. Mais ce jour-là, l'adolescente avait besoin d'un peu plus de liberté.

Demain, elle rentrerait à nouveau au lycée, pour la deuxième année. Terminées, la relâche et les douces plénitudes de l'été, bonjour l'effort. Elle soupira à peine, le souffle mourut quelque part sur ses lèvres. Non pas que bosser l'effraie, au contraire, elle y mettait la main à l'ouvrage de bon cœur et faisait de son mieux pour donner le meilleur d'elle-même, mais l'idée d'affronter une autre année en Enfer ne lui plaisait guère et l'angoissait même. Par Enfer, elle entendait « les autres », comme le disait Sartre avec justesse. Toutes ces personnes qui se moquaient d'elle, si nombreuses l'année dernière, puisqu'elle était tombée dans une classe particulièrement mauvaise, agitée, criarde, adorant les ragots et les disputes factices, et surtout, elle avait été seule, si seule... La solitude s'affrontait à armes inégales et la pacifiste jeune fille l'avait laissée l'engloutir.

Ils n'étaient pas si nombreux, en fin de compte, ces petits diables, principalement des filles, tellement plus cruelles avec leurs paires, mais leurs commentaires mordants la blessaient plus profondément qu'elle ne le laissait transparaître. D'un naturel passif, elle ne savait jamais quoi répondre aux annotations variées aussi tranchantes que le verre, sur ses qualités de bonne élève intelligente, de femme un peu plus ronde que la moyenne, de calme jeune fille, de quasi-bègue car dès qu'on l'abordait, elle perdait ses moyens, croyant qu'on lui voulait du mal, puisqu'on ne lui offrait que cela depuis trop longtemps. Et on lui marchait allègrement sur les pieds, si bien qu'elle ne possédait certainement plus que deux moignons sanguinolents. Ah, que dire de son cœur !

Oui, Hinata Hyûga représentait la tranquillité incarnée. D'une douceur inimitable et d'un caractère angélique, jamais elle n'oserait élever le ton ne serait-ce que d'un quart de décibel. Et à cause de cette bienveillance naturelle, elle était surtout connue pour faire partie du décor et apprivoiser le papier-peint à merveille. Divine petite, certes, mais Hinata était décidée à changer les choses. Cette année, tout allait être différent. Elle en faisait la promesse.

Sur ces paroles déterminées, elle sauta de sa fenêtre et entama lentement la mise en place de chacun des livres scolaires dans son sac.

¤O¤

Après avoir exploré consciencieusement le réfrigérateur sans résultats, une paire de mains avides farfouillaient le congélateur en quête de victuailles à se mettre sous la dent. Le contact glacé d'un couple de glaçons arrêta leur progression et un désagréable frisson parcourut ses vertèbres.

Elle retira son bras et le secoua vivement afin de ramener un peu de sang chaud à l'extrémité de son membre, avant de repartir à l'attaque, cette fois équipée d'un tandem de mitaines à four, une sur chaque paluche. Après avoir essuyé un sac de haricots surgelés, puis des moules à la crème dont la date de conservation était explosée depuis bientôt un an et trois mois, recouvertes de leur enveloppe cellophane, et finalement de la viande à la couleur peu ragoûtante, elle mit la main sur ce qu'elle recherchait si avidement.

Elle sourit de gourmandise lorsqu'elle empoigna son trésor ; une boîte de glace fraise-café. Miam. Un curieux mélange, mais les goûts particuliers de la jeune femme étaient indiscutables sous peine d'éclairs menaçants. S'il n'était plus possible de se détacher du lot et d'apprécier des saveurs proclamées par tous « écœurantes », alors ils en étaient retournés au temps misérable de la dictature des esprits. Marcher au pas, alignés, tête derrière tête, tous les mêmes ? Jamais elle n'embarquerait dans ce cycle infernal. Peu de gens affirmait avec une réelle et sincère conviction, sans hypocrisie factice de courage prétendu, qu'en cette époque de malheur et de calamités, ils auraient fait le bon choix. Mais elle, elle savait. Elle savait quel camp elle aurait choisi. Elle savait toujours ce qu'elle voulait.

Elle jeta ses mitaines désormais inutiles sur le micro-ondes, pensant les ranger plus tard, et claqua tous les tiroirs en quête d'une cuillère. Les bruits de sa recherche résonnaient dans l'étroite cuisine miteuse qu'il lui faudrait encore nettoyer d'ici mercredi. Personne ne faisait le ménage ici excepté elle, de temps en temps, lorsqu'elle n'était pas assommée par ses devoirs ou prise d'un élan de paresse. Et sa famille n'avait certainement pas les moyens de se payer une bonniche.

Elle bazarda et remua ciel et terre, et elle finit par dénicher l'objet de toutes ses convoitises. Son sourire s'élargit tandis qu'elle se dirigeait d'un pas guilleret vers le salon, se délectant d'avance. Dans un bruit assourdissant, elle s'écrasa comme une masse dans le sofa qui avait connu des jours meilleurs et alluma le poste de télévision. Elle tomba sur les nouvelles. Des images de guerres civiles, de peuples mourant de faim, de maladies incurables, assaillirent le petit écran, pour ce fait, elle zappa en grognant et détournant à peine ses yeux perçants. Aucune envie d'entendre les journalistes avec leur faux sourire, répéter à tue-tête tous les malheurs de la boîte de Pandore et enchaîner ensuite, en passant du coq à l'âne, par la splendide rentrée, qui, chaque année depuis quatre ans, coûtait de plus en plus cher aux familles. Ca allait, elle était au courant.

Et elle n'avait aucune envie d'y retourner, là-bas.

En s'attardant deux micro-secondes sur chaque chaîne, elle appuya trente-deux fois sur le bouton de la télécommande avant de trouver celle qui potentiellement lui plairait. Elle axa son choix sur un jeu télévisé particulièrement stupide, où le présentateur souriait à la cantonade et encourageait son assistante animatrice au tour de poitrine qui ne connaissait d'égale que son incapacité à aligner deux mots sensés, et où le public surenchérissait, n'en demandait que plus encore, nourrissant leur bêtise par des applaudissements actifs. Bien. Parfait pour oublier que demain, retour au bahut. Tout l'énervait là-bas depuis qu'elle y était rentrée en Seconde, dans une classe pitoyablement enfantine qui ne lui donnait envie que d'une unique chose : claquer la porte et se barrer. Les cours, les profs, les gens, encore les cours... Bien qu'il suffisait de peu pour chauffer ses nerfs, elle commençait déjà à en avoir par-dessus la tête de tout ça. La stupidité, la paresse, la masse...

Elle ricana bêtement entre ses dents qui coinçaient sa cuillère. Le beau présentateur venait de sortir une vanne qu'il était le seul à trouver marrante. Que Dieu bénisse les imbéciles. Elle abhorrait les idiots. Et les falsificateurs. Et les minables. Et les machos. Et elle croyait dur comme fer que rien ne lui ferait changer d'avis.

C'était peut-être pour cela que personne n'osait vraiment adresser la parole à Temari No Sabaku.

Temari vainquit enfin le couvercle de sa boîte de glace et l'arracha. D'un air gourmand, elle se promit de ne pas trop en prendre, histoire de ne pas culpabiliser plus que de raison à propos de son prétendu régime en cours. Tiens, si jamais elle prenait plus de... disons, la moitié de ce qu'il restait, elle se jura de se comporter plus gentiment envers tout le monde et de faire des efforts pour maîtriser son tempérament tantôt hautain, tantôt enflammé.

Sur ces belles paroles, elle se jeta sur le mélange fraise-café.

Le lendemain, la boîte était vide.

Conclusion. Résolution de l'année scolaire : faire des efforts.

Chouette. Encore une chose qu'elle ne ferait pas.

¤O¤

Assise sur son lit double à l'édredon noir satiné, ses interminables jambes de mannequin respirant l'élégance repliées sur elles-même, une jeune fille se creusait les cervicales, sans parvenir à trancher.

Ino Yamanaka affrontait un cruel dilemme. Demain, elle s'attaquerait à une nouvelle rentrée des classes.

Et elle ne savait toujours pas si elle devait se la jouer décontractée et enfiler ses sublimes ballerines blanches assorties à son pantacourt noir, surmonté de son irrésistible gilet en jean par-dessus un magnifique top blanc décolleté, ou au contraire, réaliser une entrée sur la scène explosive, en enfilant sa petite robe plissée rouge et noire avec les bretelles larges et une enchanteresse camisole Dior complètement sexy qui moulerait à la perfection sa taille de guêpe, le tout magnifié par des talons scintillants de sept centimètres, pour ne pas immédiatement souligner sa taille et passer pour une géante.

Elle fronça les sourcils, son petit front se grimaça par-dessous la mèche voluptueuse de cheveux fins et d'or qui la caressait. Si jamais sa tenue n'était pas parée pour demain, elle n'aurait plus qu'à se suicider. Ou pire encore, se rabattre vers que certaines filles faisaient : prendre les premières choses qui leur tombaient sous la main et les enfiler en vitesse, dans une cacophonie de teintes et de styles si déjantée qu'un génocide de couleurs était à déclarer. La jeune fille tira une horrible bouderie. Pas question. Jamais au grand jamais. Plutôt aller courir les rues toute nue.

Ino Yamanaka était une esclave de la mode. Rien qu'à la voir, n'importe qui affirmerait avec certitude qu'elle appartenait à ces regroupements de filles populaires et adorées. Mais ces gens qui ne juraient que par les trompeuses apparences, qu'elle avait appris à dominer, avaient tout faux. Ino Yamanaka était une esclave de la mode, mais une esclave fière. Elle n'avait jamais fréquenté ces groupes de filles poudrées jusqu'aux os et anorexiques jusqu'aux orteils, se contentant de renifler moqueusement à leur passage parfumé. Elle n'en avait même pas besoin, elle était populaire et adorée sans avoir à pestiférer des immondices et à coucher en rumeurs murmurées avec le premier venu. Elle était une reine farouche du lycée, qui tenait à son titre honorifique et qui choisissait ses amies avec soin et surtout, selon la loi du cœur.

Ino se permit un infime regard vers une photo déposée sur l'étagère, entourée d'un affreux cadre rose et bleu bariolé de dessins puérils, réalisée il y avait longtemps de cela et montrant deux têtes rondes aux yeux brillants d'amusement. Malgré le dégoût que lui inspirait la décoration, elle ne la jetterait jamais aux poubelles. Pour rien au monde ces sourires s'oublieraient.

Bref, bref, bref, c'étaient pour toutes ces raisons que cette rentrée l'embêtait. Revoir ses vieilles ennemies ne l'emballait pas franchement.

Elle était une fille superficielle, bien entendu, mais tout ce qui était encore plus futile encore qu'elle, elle n'aimait pas. Un cadeau de son si joli caractère, mouvant, et relativement difficile, aléatoire selon ses envies du moment.

La jeune fille opta finalement pour sa troisième option, le jean moulant strassé, avec le débardeur lilas légèrement bouffant en ses franges, au déshabillé pigeonnant, et finalement les bottes en faux-cuir marron pour agrémenter le tout. Elle hocha la tête, satisfaite de son choix. Cela conviendrait parfaitement à la situation. Peut-être enverrait-elle un message à la frimousse imprimée à côté d'elle sur la photo, afin de lui demander confirmation, même si elle savait qu'elle n'était pas la meilleure référence. Juste pour se sentir proche d'elle, converser légèrement, s'unir.

Ino bondit de son lit, alluma son poste de radio, y enfourna un CD et gambada en se déhanchant au rythme de la musique vers sa commode, où trônait une multitude de petits pense-bête en pagaille. Elle chercha des yeux celui qui était rose et couvert de rouge, et dès qu'elle le vit, elle l'empoigna et le mit bien en vue. Elle lit dans sa tête les mots inscrits, puis sourit, l'air sûr d'elle.

Objectif de l'année : Trouver le petit copain parfait !

Ironique prévision.

¤O¤

Dissimulée sous sa couverture, une forme à peine éclairée par une lampe de poche se détachait contre le tissu et d'après ses mouvements, on devinait qu'elle se délectait de sa lecture. Entre ses mains moites reposait le format grande version du plus émouvant livre d'amour du siècle. Lorsqu'elle acheva un chapitre, elle dut aposer son marque-page pour écraser une larme au coin de son œil. L'histoire était si émouvante...

Alors qu'elle était emportée par la vague des si frappants sentiments, son portable la tira désagréablement de ses rêveries d'amour brûlant par sa sonnerie retentissante. Elle devina immédiatement l'identité de l'expéditrice et en gémissant, elle étala ses bras et ses jambes, définitivement enlevée de son monde romantique.

Ce n'était pas la peine d'y jeter un œil, se dit-elle en premier lieu. L'interrogation que le message soulevait ne méritait pas de réponse, car elle savait pertinemment que tout ce qu'elle prononcerait n'aurait aucun impact sur cette bornée. Cependant, poussée par les ailes d'une amitié profondément enracinée, elle se força à pianoter les touches de son téléphone et engagea une conversation diffuse, qui doucement lui extorquait un sourire. Jusqu'à une heure tardive de la nuit, elle parlementa, mais une fois que le raisonnable fut percuté, elle expédia un ultime texto et ferma son appareil.

Elle éteignit sa lampe de poche et écarta les draps, tout en déposant le bouquin et le portable sur sa table de nuit. Elle bailla longuement, main sur la bouche, puis roula sur le côté, et dans un son mat, elle s'écroula volontairement sur son tapis hirsute. Elle examina vaguement une boule de poussière égarée sous son lit et le soupir harassé qu'elle poussa l'emporta plus loin encore.

Rentrée, la voici, la voilà.

Elle prévoyait une autre année morbide, à bosser comme une dingue jusqu'à des heures avancées de la nuit sur des sujets soporifiques, banals, et écouter toute la journée durant des discours encore plus monotones, qu'elle recracherait ensuite avec plaisir à la tête de ses enseignants pour prouver, -et oui !- qu'elle était un vrai estomac à connaissances, mais tout cela, sans résultats. Enfin, elle rectifia le tir, de résultats concrets. Les bonnes notes, c'était bien, elle les avait toujours connues et de cela il lui venait une fierté non négligeable, mais elle espérait secrètement un peu plus de mouvement côté... sentimental.

Sakura Haruno, romantique invétérée, rêvait d'une année aussi haute en couleur que ses pimpants vêtements qui éblouissaient les yeux. Rêvait, le mot était sagement choisi. Car elle savait que cela demeurerait une illusion douceâtre. Effectivement, tout simplement parce qu'elle était trop intelligente, originale et effervescente pour les canons de beauté de son lycée, tout représentant de la gente masculine ne s'approcherait pas d'elle, sauf peut-être ses amis. Bref, la romance passionnée, elle la jetait d'avance dans la cuvette des toilettes et tirait la chaîne sans se retourner.

Sakura boucla un de ses sacs en bandoulière, le kaki d'armée brodé de fleurs exotiques magenta et orange, et se prépara à aller dormir dans son lit, et pas en clocharde. Une fois la tête posée sur l'oreiller, elle s'autorisa une dernière fois à cogiter à propos du lendemain. D'abord, elle dressa la liste des choses à faire qui vira rapidement en liste des choses à ne pas faire ; s'assurer de ne pas arriver en retard, de ne pas avoir ses pantoufles Porcinet aux pieds (cela lui était arrivée l'année dernière) et vérifier qu'aucun résidu de nourriture ne soit coincé entre ses dents. Ensuite, elle songea à entamer un long monologue destiné à lui insuffler du courage, mais elle s'endormit avant même d'effleurer la formation d'un mot.

Sakura ronflait et une magnifique année s'annonçait à elle, elle le sentait.

¤O¤

L'état de la chambre était déplorable et résumait bien le bazar qui tourbillonnait également dans la tête de sa propriétaire.

Un tas de cartons défaits s'empilait au milieu de sa chambre, entourés d'autres effets personnels amassés en amoncellements indistincts, qui s'érigeaient comme des montagnes insurmontables. Depuis deux mois bientôt, elle s'attelait sans motivation à les vider, et ce soir-là, la dernière boîte l'attendait, scellant le début de sa nouvelle vie dans cette chambre qui avait tout pour devenir agréable.

Elle arracha d'un geste brutal le papier collant et décolla tout ce qui était inutile. Les quatre rabats du carton se virent férocement décapités, comme si elle déplaçait sa colère envers la figure d'autorité de sa famille sur cet innocent objet. Elle tassa une à une les languettes de papier brun restantes et scruta d'un air meurtrier ce que cette fichue boîte contenait. Elle retint un grognement. Au fond de la caisse dormaient ses cahiers de cours, propres, à peine vernis d'une couche de poussière, prêts à l'usage. Cela suffit amplement à lui rappeler que ses vacances infernales étaient terminées et que ses cours tout aussi infernaux débutaient demain à la première heure. Ravissante perspective.

Tenten Wang Zu donna un furieux coup de pied aux cahiers emballés et s'assit en tailleur au milieu de la pièce, derrière les débris, prête à bouder, se retenant surtout de pleurer, comme elle s'en était empêchée tout l'été, en écoutant en boucle de tumultueuses chansons balancées à tue-tête dans son énorme casque. La dernière chose dont elle avait justement envie, c'était de se rendre à ce nouveau pénitencier. Déjà que l'ancien ne lui disait rien, elle ne le supportait que grâce à la perspective d'une bande d'amis l'attendant joyeusement, alors le nouveau, désormais qu'elle ne connaissait plus personne, sûrement pas ! Tout ces malheurs à cause d'un stupide travail... Elle ne demandait plus qu'un coin où pourrir et cuver son âpreté qu'elle n'avait pas digérée encore.

D'un geste vif, elle empoigna sa peluche panda et la serra, fort, contre son cœur battant, décalé et déglingué, en mordant sa lèvre pour ne pas laisser échapper une larme. Elle ramena ses jambes contre sa poitrine et cala son menton pointu sur ses genoux noueux de jeune fille filiforme. Tout cela, à cause d'un stupide travail ! Ce leitmotiv la hantait et tournait en boucle dans son crâne vidé de toutes pensées sauf de celle-là, acide et empoisonnée. Sa vie entière défilait devant ses yeux, des moments de doute, des moments d'espoir, des moments de peur, des moments de joie. Elle choisit de tous les ignorer pour ne pas remuer davantage le couteau dans la plaie, béante.

Le chagrin momentanément passé, Tenten soupira monstrueusement et se leva, pressant toujours Kuro-Kuro* contre elle. La peluche lui semblait même plus humaine que lui. Kuro-Kuro, lui au moins, se souciait d'elle et lui offrait un tendre soutien dans des instants comme celui-là, où rien ne paraissait tourner dans le bon sens. De toute façon, qu'avait-il jamais compris, lui ?

La jeune fille donna un dernier coup dans cette boîte qu'elle haïssait déjà, mais malheureusement pour elle, elle visa mal et son gros orteil tambourina contre le coin de cette dernière. En maudissant sa malchance et sa maladresse, elle s'effondra sur son lit, massant son organe endolori et cogitant à propos de la journée de demain, qui déciderait de son futur à Letiville*, bourgade perdue de dix mille habitants, mais ô joie ! A proximité du fameux travail, établi à la ville-nouvelle de Phullos-sur-Ignace*.

Elle était convaincue d'une chose. Elle le détesterait pour toujours.

¤O¤





Kuro-Kuro = Kuro veut dire approximativement « noir ».

Phullos-sur-Ignace = N'existe pas du tout, ne cherchez pas. Traduction du premier en grec « feuille » et du deuxième « feu » en latin. Devinez pourquoi ?

Letiville = « Lehti » en finnois, c'est « feuille ». Ne me demandez pas pourquoi le finnois plus qu'autre chose... Ça sonne pas mauvaisement, hein !