Chapitre unique

par Mikasa

Derrière les yeux du serpent

 

Le feu l’avait toujours fasciné. Il dévorait tout, irrépressible. Il hypnotisait, il n’était que son propre maître. Et par-dessus tout, le plus excitant : un brasier pouvait reprendre, même après avoir disparu, même après avoir été étouffé. C’était une forme d’immortalité alléchante et propice à l’étude, qui regorgeait de possibilités.

Aussi, il avait ressenti une pointe de jalousie lorsque Jiraiya leur avait pour la première fois fait une démonstration de l’une de ses techniques katon apprises sur le Mont Myoboku. Certes pas à cause de la puissance de l’attaque, se sachant parfaitement capable de la contrer ; il disposait en outre de nombreux jutsu de niveaux autrement plus élevés que celui-là. Néanmoins, puisqu’il ne possédait aucune affinité avec le feu, il était établi que jamais il ne pourrait le maîtriser ; ceci contrairement à son coéquipier, pourtant trop balourd et couard pour saisir la totalité des opportunités offertes par ses dons. La frustration engendrée le poussait ainsi à faire parfois preuve d’un dédain mal dissimulé à l’égard de son camarade.

Un peu agacé par ses pensées, il détailla un instant Sarutobi, son professeur, qui  ronflait dans la couche à côté de la sienne. Puis il finit par se lever et s’avancer jusqu’à la porte coulissante à demie ouverte. Il scruta la forêt, noyée dans l’obscurité, sinistre, qui cernait l’auberge où son équipe s’était arrêtée. Il avait enjambé les draps étalés de Jiraiya, délaissés depuis déjà plusieurs minutes.

Son condisciple comptait se rendre au festival du village voisin et était parti avertir Tsunade, le dernier membre de leur petit groupe, que c’était maintenant ou jamais.

« Tu vas voir, comme la nuit est tombée, ils vont vendre de l’alcool aux mineurs. Ils seront beaucoup moins regardants », lui avait auparavant affirmé Jiraiya en se rengorgeant, avant de filer sous son œil sceptique vers la chambre voisine.

A la suite de quoi Sarutobi, qu’il croyait pourtant endormi, avait grommelé :

«  Je te fais confiance pour l’empêcher de faire ce genre de bêtises, Orochimaru.

¾    Je ne pensais pas y aller, sensei.

¾    Bah, ça te ferait du bien. Et j’ai besoin de toi pour les surveiller. J’ai l’impression que Jiraiya a une mauvaise influence sur Tsunade en ce qui concerne l’alcool. Considère ça comme une mission, si ça te dérange tant que ça. »

Avant même que son élève ne puisse répondre, l’homme s’était remis à ronfler de manière sonore. Et Orochimaru en était là, à attendre le retour de son coéquipier, le regard plongé dans les ténèbres au-dehors, immobile. Il percevait des éclats de voix dans la pièce adjacente, ainsi que des bruits de pas désordonnés. Ses deux autres camarades se querellaient sans cesse, ou du moins Tsunade, continuellement, disputait sans paraître se lasser Jiraiya, et ce depuis la constitution de leur équipe, plusieurs années auparavant. Ce soir ne serait pas une exception. Il soupira.

Lorsqu’enfant, il avait trouvé la mue du grand serpent blanc, le serpent légendaire, le serpent immortel, il avait eu une étrange sensation, accrue graduellement à l’époque au fil des explications de Sarutobi. L’immortalité et la renaissance, intimement liées, avaient pris pour lui des airs de solution, de puissance. Il ne ferait pas les mêmes erreurs que ses parents, que tous les autres avant lui. Il suffisait de correctement mêler audace et réflexion, expériences et génie, voilà ce que le temps et ses pensées avaient fini par instaurer en lui.

Dans la forêt, les bruissements, feulements et autres marques de la présence d’animaux et d’insectes commençaient à lui devenir insupportables. Inconsciemment, il siffla dangereusement entre ses dents, sa langue se glissant une fraction de seconde entre ses lèvres. Il avait toujours eu la secrète conviction qu’il différait des autres enfants puis, plus tard, des autres ninjas. La stèle en l’honneur de ses parents, la mue du grand serpent blanc abandonnée ; celles-ci avaient été le point de départ d’une conception différente chez lui de la vie et du temps, de ses relations avec autrui, de la science et de la mort. Les avis de Tsunade et Jiraiya s’opposaient toujours aux siens dans les questions et considérations fondamentales de l’humain. Eux qui s’accrochaient pour un rien se liguaient immanquablement contre lui lors des débats qui finissaient forcément pas surgir pendant les missions, après les cadavres qu’ils laissaient derrière eux, après les combats, la misère, l’oubli, les injustices. Plus les années avançaient, moins il comprenait leurs visions naïves, comme s’ils étaient aveugles au monde sanguinaire dans lequel ils évoluaient en tant que ninjas de Konoha.

Il savait que, de leur côté, Tsunade et Jiraiya ne concevait pas plus son intransigeance et son refus complet de la mort. Pourtant, il arrivait que parfois, un éclair de compréhension traverse le visage de l’un d’eux lors de l’affrontement de leurs argumentations. Il les méprisait, dans ces instants où la pitié se lisait aisément sur leur visage. La teneur de leurs pensées lui était limpide, et croire que le souvenir du décès prématuré de ses parents lui inspirait ces réflexions diamétralement opposées aux leurs était aussi ridicule que naïf. Lui, le ninja le plus considéré et réfléchi de leur génération, était loin de se reposer sur ces émotions comme cet idiot de Jiraiya. Si la mort de son père et sa mère en mission avait été un élément déclencheur de la lente construction de ses convictions et de l’élaboration de son objectif final, elle était loin d’influer sur la crédibilité de ses raisonnements.

Soudain, le visage de Jiraiya apparut à quelques centimètres de son nez, une grimace ridicule -certainement désirée effrayante- sur le visage. A la grande déception du blagueur, Orochimaru resta stoïque.

« Tu n’es décidément pas drôle du tout », se dépita le nouveau-venu, passant une main dans ses courts cheveux en bataille.

L’autre le toisa, ne pipant mot. Comme d’ordinaire.

« Allez, Orochimaru, arrête de faire ta mauvaise tête et viens, ça te permettra de sortir pour une fois ! Dépêche-toi, Tsunade nous attend. »

Sur ces paroles, son compagnon de mission l’empoigna par le bras en le tirant au-dehors, prévenant toute protestation éventuelle. Tandis qu’ils traversaient l’herbe folle et boueuse pour rejoindre le flanc nord de l’auberge, la mauvaise volonté d’Orochimaru se fit de plus en plus évidente, jusqu’à ce qu’il se décide à protester avec froideur :

« Jiraiya, lâche-moi s’il te plaît. Je peux te suivre sans que tu me luxes l’épaule. »

La prise se resserra autour de son biceps. Le garçon fit une vague tentative pour se dégager, sans vraiment y croire, puis, pour la seconde fois de la soirée, soupira.

 

Etonnamment cependant, Jiraiya réalisa son vœu à peine quelques secondes plus tard, lors de leur arrivée à l’orée de la forêt, dès qu’ils eurent passé les derniers buissons épineux dans lesquels son condisciple s’était d’ailleurs entaillé la joue en jurant bruyamment. Devant la haute barrière menaçante que formaient les arbres touffus et enveloppés de ténèbres, se tenait leur équipière, positionnée de trois quarts par rapport à eux, les observant venir à elle par-dessous ses cils. Il sentit le souffle de Jiraiya se couper.  

Elle jouait avec une lanterne traditionnelle qu’elle tenait d’une main, laissant le feu luire chaudement, la drapant d’ombres ondoyantes. Tsunade était belle, faisant une fois de plus honneur à sa réputation, mais ce n’était pas ceci qui retenait son attention.  Elle les attendait en souriant, l’autre main derrière le dos, avec un regard de jeune pucelle. C’était sûrement ce qui faisait rougir Jiraiya à son côté.

Les deux garçons s’étaient figés à quelques pas d’elle. Orochimaru fut captivé par ce tableau dont sa camarade faisait partie, et le feu se refléta dans ses yeux flamboyants. Ce feu, au milieu de cette obscurité insondable qui encerclait Tsunade et sa lampe comme pour les étouffer, ce feu retrouvé dans les lumières rougeoyantes du festival qu’ils apercevaient au-delà des feuillages sombres. Les ténèbres rampaient, insatiables, et la jeune femme restait lumineuse, laissant les ombres fugaces couler comme de l’eau sur son corps, comme si elle appartenait à un monde différent, invisible, où tout être devait être illuminé de l’intérieur. Et ces trois éléments, l’obscurité dévorante, le feu brut de force, leur camarade dissonante, immatérielle, combinés au rire gêné de Jiraiya, eurent une signification profonde en lui.

Ils allaient suivre chacun un chemin radicalement différent. L’évidence ne le cloua pas sur place, ne le raidit même pas. Au fond, il avait toujours su que son but ultime le séparerait de ces deux-là et de leur candeur niaise. Il croisa le regard de son équipière, qui cessa de balancer la lanterne à bout de bras.

Il avait entendu des hommes dans le palais du Hokage qui chuchotaient que Jiraiya, Tsunade et lui étaient pressentis pour devenir un trio de combattants légendaire. Et là, alors que la jeune fille devant lui brisait le tableau de l’avenir en se mettant soudain en mouvement, leur disant de se « magner »,  puisqu’elle n’avait « vraiment pas que ça à faire », qu’elle les attendait « depuis une éternité » et que de « nombreux jeux forains attendaient leur maître, ou plutôt leur maîtresse », le tout avec une main sur la hanche et l’autre agitant de nouveau la lampe, il sut avec certitude que, si trio légendaire il y aurait, il ne subsisterait pas longtemps.

Il leur avait déjà dit : les relations entre individus étaient caractérisées par leur brièveté. Ils l’avaient contredit, croyant dur comme fer à l’amitié et aux liens familiaux, aux liens indestructibles. Ces imbéciles. Jiraiya avait beau rire en faisant le pitre, Tsunade avait beau leur tirer la langue, l’œil pétillant de malice, ils apprendraient tôt ou tard.

Ils n’étaient qu’éphémères. Forts, certes, intelligente même, pour sa coéquipière, mais ils n’étaient qu’éphémères. Et lorsqu’enfin, ils réaliseront leur erreur, lui qui s’y était pris bien avant eux, lui qui avait compris, qui oserait entrevoir toutes les possibilités, entreprendre tout ce que ces imbéciles craintifs avaient même peur d’imaginer, lui aurait gagné.

Si l’image de Tsunade adolescente et les rires gras de Jiraiya disparaîtraient par la seule faute de leur bête opiniâtreté, lui demeurerait jusqu’à étancher sa soif de vérité, de connaissances, de techniques. Il deviendrait le serpent blanc. Non, on ne le connaîtrait pas comme Orochimaru du trio légendaire.

On le connaîtrait comme Orochimaru l’immortel.

Jiraiya le gratifia d’une tape amicale sur l’épaule, enfin revenu de son hébétude idiote, et lâcha il ne savait quelle blague salace. Ce fut alors que Tsunade, qui s’était approchée en douce, à bout de patience, leur donna à tous les deux sans crier gare un fabuleux coup de pied au derrière qui les envoya valdinguer à plusieurs mètres, en direction du village où se déroulait le festival. En direction du présent.

La jeune fille courut gaiement rattraper ses camarades, n’accordant aucune attention à la lanterne laissée en arrière, qui gisait par terre, cassée. Les dernières braises moururent dans la terre meuble. Quoi que tenteront les crapauds, quoi que tenteront les limaces, quoi que tenteront les serpents, plus jamais ce feu-là ne se réanimerait.

Perché dans un arbre non loin, un singe se cacha les yeux.