Résistants

par Llevann

5

 

« Une traîtresse.

C’était ce qu’elle semblait être. Une traîtresse à la cause de la patrie,  à abattre dans le coin d’une rue pour trahison, une pancarte autour du cou. Comme sa tante – une famille de traîtres.

Mais ce n’était pas ce qu’elle était, selon ma sœur. Je baissai les yeux sur le mot que j’avais entre les mains –un mot écrit par je ne savais qui, de la part de Yu-Li. Un stand de quoi chinois ?

 Chinois.

Ainsi donc, Yu-Li avait raison. Feng Tiantian n’était peut-être pas une traîtresse, après tout. Etait-elle mandchoue ou han ? Parce qu’elle était jolie, avec ses deux macarons… et comme Sun Yat-Sen avait dit, les Mandchous nous ont précipités en enfer. »

 

POV Tenten.

 

- Quoi ?

- Tu as fait quoi ?

- Tu as accepté ?

Cinq paires d’yeux japonais étaient rivés sur moi. Hyuuga Hinata avait l’air d’être prête à tomber dans les pommes, Kiba et Naruto semblaient frappés par la foudre, Shikamaru marmonna un galère ennuyé. Quant à Sakura…elle restait fidèle à elle-même : son regard vert hésitait entre amusement et horreur.

Je pris le temps de savourer un pâté impérial de la cuisinière de mon oncle, et leur adressait un de mes sourires factices – digne d’une chanteuse de l’opéra de Pékin.

- Hyuuga Neji m’a suivi hier, et avec une habilité remarquable, il a réussi à me faire accepter de faire cette idée de stand chinois. dit-elle. Et il a également réussi à me faire accepter son aide. Ça va Hinata ? Tiens ça…

Je lui tendis un pâté impérial. La pauvre fille était d’une pâleur mortelle, et elle tripotait les épaisses chaussettes qui couvraient ses non moins épaisses jambes.

- Neji ! s’exclama Naruto. Ce sale larbin d’Orochimaru !

- je croyais qu’il avait fort à faire pour l’armée et blablabla. ironisa Kiba.

- Je refuse ! s’enflamma Naruto. Je…

Il pâlit, et les mots semblèrent s’étrangler dans sa gorge. Dans un premier temps, je crus qu’il faisait une attaque. Puis, je remarquai qu’il fixait quelque chose.

Un homme en uniforme bleu foncé, les cheveux longs et le regard reptilien, traversait la cour de l’école plantée d’arbres frigorifiés. Je n’eus aucun mal à reconnaître Uchiha Sasuke sur ses talons – sans, heureusement, son larbin de Hyuuga. Le beau ténébreux nous regarda froidement, et inclina légèrement la tête. Sans doute en direction de Sakura. Celle-ci eut un léger sourire, et se mit à tripoter son ruban vert.

« Quelle relation bizarre. » me dis-je, reportant mon regard sur le couple des deux hommes.

- Orochimaru-sama le serpent. marmonna Kiba.

Je me raidis.

Ainsi, c’était lui, cet Orochimaru qui s’occupait des garçons dans leur lycée, équivalent de Tsunade la Coréenne comme l’appelait Kiba.

Il avait effectivement l’air d’un serpent.

Lorsque nos regards s’accrochèrent, un frisson désagréable courut le long de mon échine. Il n’avait pas le crâne rasé, il n’était pas en uniforme, mais il ressemblait bien au stéréotype du japonais que j’avais. Fourbe, froid…fourbe et froid. Il arqua légèrement un sourcil. Sans doute trois jeunes filles n’avaient-elles pas être à être aussi proches de trois jeunes hommes.

En Chine aussi, c’était le cas.

Mais je m’en moquais. On n’était plus sous la dynastie Han, ou Ming, ou Tang…ou je ne sais pas. Des femmes se battaient dans la résistance. Les femmes valaient autant que les hommes – bien que je n’avais jamais osé encore dire ça à voix haute.

- Orochimaru et Sasuke. Je me demande ce qu’ils mijotent. marmonna Naruto.

- C’est le délégué en chef, c’est normal qu’Orochimaru-sama et lui se voient de temps en temps. dit Sakura, dans une valeureuse tentative de défendre son fiancé.

- Ils ont sans doute un plan secret pour conquérir toute la Chine ! ironisa Shilamaru.

« Essayer, en tous cas. » pensai-je.

- Mais revenons à notre sujet principal, dit lentement Shikamaru, en me regardant. Je croyais que c’était évident que Neji ne nous aimait pas.

- Et nous aussi, on n’aime pas sa sale tête ! s’enflamma Naruto. Sans offense, Hinata, ajouta t-il précipitamment. Moi, j’aime bien ta tête !

La pauvre Hinata.

Elle vira au rouge brique, et se dépêcha d’enfourner le pâté impérial qu’elle tenait.

- Je peux pas travailler avec ce…

- tu fais faux bond à Tenten ? demanda doucement Sakura.

- Mais pourquoi elle a accepté en premier lieu ? s’exclama Kiba. Tu dis qu’il t’a eu…il t’a forcé ?

- il t’a fait mal ? fit Naruto, les yeux fous. Il a osé…

- Naruto, je ne suis qu’une pauvre Chinoise. soupirai-je. Qu’un Japonais…

- Il t’a fait mal !

Naruto était prêt à partir en guerre.

- Evidemment que non, baka ! soupira Shikamaru. Il ne t’a pas fait mal. Il a juste été plus rusé.

C’était le cas de le dire.

- Alors, on portera des qipao ? s’enquit Sakura, les yeux brillants.

- je ne pense pas que mes parents accepteraient…cela. murmura Hinata, les yeux baissés.

- Oh, Hinata, ne fais pas ta…Hyuuga ! s’exclama Sakura. J’ai toujours eu envie de porter des qipao, mais je n’en ai pas. Je suppose que tu en as plein, Tenten ! Fendus sur le côté et tout…

Mes qipao n’étaient pas aussi fendus que ceux des femmes de Shanghai, mais Sakura s’en fichait probablement.

- Je pense que ce n’est pas une trop mauvaise idée. dis-je. Les filles en qipao et blablabla…

- et les garçons ? fit Naruto, les yeux brillants. Nous aussi, on se déguise en chinois ?

Etais-je supposée être flattée ou me sentir insultée ?

- Je ne pense pas que tu fasses bien en chinois…

- hé ?

- …donc tu vas rester japonais. dis-je, en l’ignorant. Ça vaut mieux. Donc, vous voulez tous m’aider ?

Malgré mon ton dégagé, j’attendais la réponse.

Je n’avais jamais rien organisé de tel, et malgré l’aide de Yu-Li et la promesse de l’aide de ma tante, je me sentais toute…bizarre. Je voyais l’échec me danser devant le nez.

- Il ne vaut pas qu’Ino ait matière à se moquer de nous, dit Sakura, les yeux plissés. Je compte sur vous tous.

- travailler avec Hyuuga Neji…souffla Naruto, comme horrifié.

- il…il n’est pas si méchant. bégaya Hinata.

- Oh, Hina…tu es tellement adorable. Jolie, et gentille ! s’exclama Naruto.

Il voulait la tuer, ou quoi ?

J’échangeais avec Sakura un sourire en coin. Il fallait vraiment ne pas avoir les yeux en face des trous pour voir que Naruto plaisait vraiment à Hinata. Même Kiba et Shikamaru semblaient s’en être rendu compte.

- Bien.

Je tirai des feuilles de papier de riz de mon sac, marqué de mon écriture, nerveuse, courte et rapide.

« Les caractères révèlent l’âme. » disait mon père.

La sagesse chinoise.

C’était ce que j’étais supposée montrer aux Japonais. Comme si ils ne ravageaient pas déjà notre pays.

« Tu es en train de devenir une collabo. Comme ta tante. » fit une voix perfide dans ma tête.

- Ho ? Tenten ?

Sakura me dévisageait de ses grands yeux clairs. J’avais l’impression qu’elle voyait parfaitement les affres que je traversais – une soudaine crise de conscience.

« Je ne suis pas une collabo. » pensai-je, férocement.

Ce n’était sûrement pas moi qui allais donner aux Japonais la clé pour conquérir tout l’Empire du Milieu, de Nanjing au Xinjiang. Déjà, si je parvenais à leur expliquer le jeu, hé bien, je serais satisfaite.

Je réussis à peindre un sourire sur mon visage, et entreprit de leur raconter tout ce que j’avais décidé avec  Yu-Li la veille – des calligraphies que j’essaierais de faire moi-même ( en cas d’échec, il me restait le recours de me promener dans les maisons de thé, les maîtres n’étaient pas avares de leur talent…non ? ), de la cuisine chinoise, des estampes bon marché que l’on vendait partout à Mukden.

À ma grande surprise, Sakura se passionna aussitôt pour le projet.

- On pourrait ajouter des couronnes de fleurs de pêchers ! s’exclama t-elle. Ça représente le printemps en Chine, non ?

Surprise qu’elle ait retenu cela, je ne sus quoi dire.

- Oui, Tenten, on t’écoute parfois. dit Shikamaru, narquois.

- Je…n’ai jamais pensé que…

« Les Japonais pouvaient… »

Je secouai la tête, alors que Naruto et Kiba nous regardaient avec des yeux ronds.

- hein ? fit le premier.

- aucune importance. dis-je. Oui, d’accord, des fleurs de pêchers. Si vous voulez…

Je passai le reste de la pause déjeuner à tenter de leur expliquer comment je comptais organiser ma présentation du go et de l’école de Beijing, mais lorsque Naruto demanda comment on joue, déjà ?, je crus que j’allais pleurer.

- Je peux bien t’aider, mais on est probablement les deux seuls ici qui sachent jouer au go. dit doucement Nara. Avec Neji, bien sûr.

Cette fois, ce fut à lui que furent dédiés les regards surpris – cela me changeait.

- Ouais. dit-il, nonchalant. C’est normal, non ? Les filles, c’est bien pour s’occuper de la cuisine et tout…

- Shikamaru…prévint Sakura.

-…mais faut des vrais connaisseurs pour parler de go, et ce Neji est doué. Puisqu’il veut aider, j’irai le voir après les cours. poursuivit Shikamaru. Je lui demanderai de venir demain.

Naruto, Hinata et Kiba perdirent toute couleur, et moi-même, je me raidis.

« Après tout, il veut participer. » me dis-je.

Mais pourquoi ? Pourquoi tenait-il tant à me coller aux basques ? Peut-être travaillait-il pour la police secrète japonaise, après tout. Si ma mère avait tenu ses promesses, je ne serais pas là !

« Il a reconnu implicitement que tu l’intéressais. »

Restait à savoir pourquoi.

Cette question continua à me trotter dans la tête toute la journée, pendant les cours, tant et si bien que je passai mon temps à bâiller aux corneilles et fut sévèrement reprise par le professeur de couture. Kurenai-sensei avait reprit des couleurs, sa bouche s’était plissée, amère.

Elle respirait l’amertume.

Je suppose que c’est ce que la guerre fait aux femmes – moi y comprise.

Pensive, j’en oubliai toute promesse faite à mon oncle, et sortit de l’école à pied. Les rues poussiéreuses de Mukden m’avaient déjà happée quand je m’en rendis compte.

- zut ! soufflai-je.

Je n’allais quand même pas retourner à l’école. Je soupirai, et me résolus à avancer à pied, même si j’avais conscience de ne pas bénéficier de la protection Hyuuga cette fois-ci.

« je n’ai pas l’intention de me laisser crier dessus. » me dis-je, en envoyant un coup de pied dans un caillou.

Ce Japonais n’était pas mon père, et puisque je n’avais aucune réputation à perdre à Jinzhou, je n’allais pas me priver de lui rappeler ce que les siens avaient fait à Nanjing.

« Tu es de mauvaise foi. » fit une voix dans ma tête.

Pas du tout. Il était japonais, non ? me dis-je, en m’engageant dans une allée coupant entre deux siheyuans. Certes, j’avais eu la preuve que tous les Japonais n’étaient pas des brutes. Malgré leur petite taille et leurs manières bizarres…certains nous ressemblaient.

Ceux que je voyais à l’école.

Ce constat créait une boule dans mon estomac. Je devais vraiment rentrer chez moi, loin de cette Mandchourie poussiéreuse et froide. Je faillis rentrer dans un enfant maigre comme un squelette, au ventre gonflé, qui me lança un regard mauvais avant de s’en aller. Quelque part, une femme chantait – probablement en faisant la cuisine.

J’eus un sourire amer.

Je me sentais vraiment…

- salut. fit soudain une voix dans mon dos, mâtiné d’un fort accent de Mukden.

Je fis volte-face, et eus juste le temps de voir deux yeux mauvais avant qu’une douleur à couper le souffle ne me plie en deux. Un autre coup suivit de près le premier, m’envoyant m’écraser contre le mur derrière moi. Un goût métallique envahit ma bouche.

- T’es la fille qui se balade avec des Japs, non ? fit l’homme, d’une voix mauvaise. T’es culottée de te balader dans les rues sans tes nains !

Je levai lentement les yeux.

Ils étaient trois – en haillons, le regard mauvais, vindicatif.

Que voyaient-ils ? Une fille qui avait trahi son nom ?

« C’est bien le moment de penser à ça. » me dis-je, avec un sourire.

Ils m’avaient déjà frappée deux fois, et ne semblaient pas prêts de s’arrêter.

- Qu’est ce qui te fais rire ? rugit l’un d’eux, balançant sa main sur moi.

Le choc m’étala sur le sol poussiéreux, et je sentis aussitôt ma joue palpiter.

- T’as perdu ta langue ? aboya t-il. Ou alors, t’es japonaise ?

L’inquiétude que je sentais dans sa voix me fit sourire à nouveau.

- Vous pouvez me frapper comme vous voulez, je suis Chinoise. dis-je. Han.

- Espèce de…commença l’u d’eux.

- c’est évident qu’elle est chinoise. coupa une voix douce. Une Japonaise aurait déjà commencé à pleurnicher.

Quelques instants s’écoulèrent en silence, puis j’entendis des bruits de pas. J’avais l’impression que ma mâchoire avait éclaté, et j’avais le plus grand mal à me redresser. Mais je le fis.

Un homme en qipao vert se tenait devant moi – un qipao bien traditionnel, bien comme il fallait. Mais ses cheveux étaient coupés courts, au bol, et des sourcils broussailleux surmontaient des yeux ronds.

De mon point de vue, il avait l’air plutôt ridicule.

Mais une femme dans ma position n’avait pas à faire des jugements – et mes agresseurs s’écartèrent respectueusement.

- Rock Lee. dit l’un d’eux – le premier que j’avais vu. C’est un honneur de vous rencontrer.

Il s’inclina.

- Cette fille est une…

- Je sais qui c’est. coupa gros sourcils. Feng Tiantian.

Je me raidis.

- suis-je si célèbre ? murmurai-je.

Ma voix avait peine à filtrer à cause de ma joue gonflée. Rock Lee parut s’en rendre compte – et ses yeux noirs semblèrent s’enflammer tout à coup.

- Frapper une demoiselle ! siffla t-il. Quel genre de barbares oserait !

- mais c’est une…tenta l’un de mes agresseurs.

- Il n y aucune raison de frapper une demoiselle, même si elle est japonaise !

Il semblait s’enflammer de plus en plus, sa prime douceur totalement envolée. Les trois autres se ratatinèrent sur place.

En face d’un seul homme ? Mon malaise allait crescendo.

- Honte ! Déshonneur ! Honte sur vous ! psalmodiait-il.

- désolés, maître L…

- Ouste ! rugit-il, et à ma grande surprise, ils prirent leurs jambes à leurs cous.

Je ne pus m’empêcher de me ratatiner moi aussi sur moi-même quand il se tourna vers moi.

- Navré, Feng xiaojie. dit-il.

- Comment connaissez-vous mon nom ?

C’était être peut-être être agressive avec celui qui avait fait fuir mes agresseurs, mais rien ne me disait que…

- ma sœur travaille pour vous. Yu-Li. ajouta t-il, et mes yeux s’écarquillèrent.

- Yu…soufflai-je.

Il s’accroupit pour être à ma hauteur – un geste souple, qu’il accomplit sans avoir l’air de peiner. Ce type devait en connaître un rayon en tai-chi, et peut-être en arts martiaux.

Je léchais l’intérieur douloureux de ma joue.

- Yu-Li ne m’avait pas dit que son frère était dans la rébellion. dis-je doucement.

Il écarquilla les yeux.

- comment savez vous…ah ! soupira t-il, mortifié, comme je souriais.

Nerveusement.

Donc, il était bien de la rébellion. Serais-je retrouvée morte, avec une pancarte marquant traîtresse autour du cou ?

- ma sœur travaille chez un Japonais, elle prend ses mesures, dit-il doucement. Et elle n’a pas tari d’éloges sur vous. J’ose espérer que vous n’êtes pas…

- une traîtresse ?

L’araignée se déchaîna au fond de mon cœur.

- Vous avez entendu vos amis. dis-je.

- Ce sont des abrutis. dit-il. Certes, vos relations…mais ma sœur m’a dit que vous demeuriez contre votre gré chez le Japonais qu’a épousé votre tante ?

- Autrefois, quand un traître était pris, toute sa famille y passait. soufflai-je. Ma tante…

- nous ne sommes plus sous le joug des Qing, heureusement. dit-il, avec cette véhémence enflammée dont il avait fait preuve tout à l’heure.

Je levai lentement les yeux sur lui. Il n’était pas beau. Mais la sérénité sur ses traits grossiers l’était, indubitablement.

- Communiste ou nationaliste ? demandai-je.

Il sourit.

- communiste. dit-il fièrement. Pas trop déçue ?

J’éclatai de rire malgré moi – et ma joue me le reprocha aussitôt.

- Je ferais mon choix quand les Japonais seront hors de Chine. dis-je.

Il acquiesça, me dévisageant comme si j’étais une énigme. Je voulais bien admettre que je pouvais passer pour tel. Contre mon gré ou pas, je devais reconnaître que je vivais chez un Japonais, allais dans une école japonaise…allais participer à une kermesse japonaise.

- Venez, dit-il tout à coup, et je réalisai qu’il m’offrait son dos.

- pardon ? fis-je, surprise.

- je vais vous porter. Vous avez du sang sur le visage. Je vais nettoyer cela. Ensuite, je vous raccompagnerai chez vous.

- vous m’emmenez…chez…chez vous ? Mais…bégayai-je.

- excusez-moi d’une proposition aussi inconvenante. dit-il rapidement. Je…

Ça ne m’avait même pas effleuré l’esprit.

- N’avez-vous pas peur que…commençai-je. Que je ramène des…Japonais ?

- vous ne connaissez pas Jinzhou, et il faut être un expert pour se repérer dans le dédale des siheyuans. Allez ! fit-il, enthousiaste.

J’hésitai une seconde, puis tendit les mains vers ses épaules. Les muscles de son dos étaient durs et confortables – les muscles de quelqu’un qui ne se laissait pas aller. Il se remit lestement debout, comme si je ne pesais rien, et se mit à marcher.

Ma joue intacte posée contre son cou, je laissai mes pensées divaguer. Il sentait bon le savon et la lavande, signe qu’une femme prenait soin de lui. Yu-Li ?

- vous ne pensez pas que je suis une traîtresse. soufflai-je.

- Non. dit-il.

- pourquoi ?

J’avais besoin de savoir.

- Les Japonais sont des humains, eux-aussi, même si ça peut sembler bizarre.

Nous rîmes tous les deux.

- Il est possible que certains semblent sympathiques, et suscitent de l’attachement. Ma sœur dit que vous êtes patriote. Et je sais que Yu-Li voit parfaitement les gens.

Une confiance absolue dans sa sœur. Comme moi et mon frère autrefois, avant sa mort…

Comme la douleur m’étreignait, il pénétra dans un siheyuan. Quelques vieilles nous lancèrent des regards surpris, et se remirent à cancaner de plus belle après notre passage, leurs pieds minuscules légèrement surélevés.

Lee contourna une vieille maison, et pénétra dans une cour orientée vers le levant. Une fille y était assise, et astiquait une longue lame. Elle leva les yeux à notre approche, et ses yeux vert forêt capturèrent les miens.

- Temari. dit Lee. Elle est de Corée, mais elle parle…

- qui c’est, ça ? fit la dénommée Temari, froide comme un glaçon.

La Coréenne ne semblait pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.

- La patronne de ma sœur. Agressée par des brigands.

Elle hocha la tête, visiblement dégoûtée.

- Les femmes devraient apprendre à se défendre. dit-elle. Surtout quand leur pays est attaqué.

Je réussis à sourire.

- J’essaierai d’apprendre. dis-je doucement.

Elle me rendit mon sourire.

- J’espère que tu leur as mis une raclée, Lee ! dit-elle.

- Ils sont partis vite. Tes frères ?

- en ville.

Je sentis sa nervosité quand ses muscles se tendirent brusquement.

- T’inquiète. dit-elle, nonchalante. Si tu crois que les nains peuvent faire la différence entre Coréens et Chinois.

- Hum.

Lee ne semblait pas rassuré.

- Ils devraient faire attention. En cas de contrôle…

- On sait bien que personne n’a de papiers. dit Temari, mais un voile inquiet était tombé devant ses yeux.

Nous savions tous que les Japonais n’avaient besoin que de ce genre d’excuses pour brandir leurs baïonnettes.

- Tang ? demanda ensuite Lee.

- pas là. lâcha la fille. Je vais voir où ils sont…

- Temari ! s’exclama t-il.

Mais elle traversait déjà la pièce au pas de course.

- Ces Coréennes. jura t-il. Têtes de mule.

- Leur pays est complètement envahi. soufflai-je.

- Et cela n’arrivera pas en Chine. dit-il, en poussant un vieux battant.

La pièce qu’il découvrit était grande, mais austère : il y avait quelques bancs, une vieille théière, des oignons suspendus à la poutre principale.

Un logis de paysans.

- On dort dans des pièces derrière. dit simplement Lee, en m’asseyant avec précaution sur un des vieux bancs. Ne bougez pas, je reviens.

Et il détala.

« Comme si je pouvais aller quelque part. » pensai-je, en continuant à détailler la place.

Il y avait quelques sacs de sorgho – le riz était rationné, je le savais –, de vieux bouts de chiffon, quelques sacs de jute. Rien qui ne laisse supposer qu’autre chose que des Chinois pauvres vivaient ici.

- Temari ? fit soudain une voix rauque, venue de la cour. Lee ?

Le battant glissa à nouveau, laissant pénétrer des flots de soleil. Les yeux plissés, le dos raide, je considérai le nouveau venu.

Sa posture – à contrejour – lui donnait une certaine prestance. Mais quand il s’avança, je réalisai qu’il n’avait pas besoin de ce contrejour pour cela. Il était grand, svelte et…

Je déglutis nerveusement.

Il ressemblait curieusement à Uchiha Sasuke.

« Impressionnant. » me dis-je.

Il avait la peau légèrement dorée – moins pâle que celle du Japonais –, les cheveux longs et noirs. Mais pour le reste…des yeux charbonneux à l’aura glacée…

« Un autre résistant. » me dis-je.

- qui es-tu ? demanda t-il, avec un accent pékinois parfait.

- Ah, Tang !

Lee était de retour, avec tout un attirail sans doute supposé me soigner.

- Qui est-ce ? demanda t-il, sans me quitter des yeux. Elle porte un uniforme de Japonaise.

C’était définitivement un résistant. Et il pouvait même reconnaître mon uniforme.

- c’est…

- la patronne de ta sœur. coupa le dénommé Tang. Feng xiaojie.

Le mépris dans sa voix me glaça.

- Je t’ai déjà expliqué. dit Lee, un soupçon de reproche dans la voix. Ce n’est pas une collabo comme sa tante. Elle vient…

- quand un membre de la famille tourne mal…commença t-il.

- Je croyais que les communistes n’étaient pas comme les Qing ? coupai-je malgré ma joue douloureuse, empruntant l’argument de Lee. C’est ce que croyait mon frère, avant de mourir pour eux, à Nanjing.

Les deux hommes se raidirent.

Pourquoi avais-je ajouté cela ? Mes mains tremblaient, comme le jour où j’avais appris…

- Je veux juste éponger le sang sur mon visage. Et ensuite, je rentrerai. dis-je, en levant le menton comme une gamine.

- Mais voyons…tenta Lee, comme pris au dépourvu.

- votre ami ne veut pas me voir ici. dis-je. Je ne vais pas vous imposer ma présence.

En face de moi, Tang eut un sourire.

- Vous avez du répondant, Feng xiaojie.

Il s’inclina, me saluant gracieusement du vieux salut confucéen. *

- Votre humble serviteur s’excuse de son attitude. dit-il. Permettez-lui de faire connaître son nom. Tang Da Long.

Grand Dragon. Un beau prénom – qui à lui seul exprimait toute la superstition chinoise.

Que ton fils soit dragon, que ta fille soit phénix.

Les parents de Tang Da Long avaient peut-être voulu marquer un peu plus l’importance de ce proverbe.

- Depuis quand êtes vous mon humble serviteur ? dis-je, du bout des lèvres.

Il inclina légèrement la tête.

- dans ce cas, appelez-moi camarade Tang, comme tout le monde. dit-il.

- ça sonne bien communiste. dis-je.

Il eut un léger sourire, et se dirigea vers les fameuses pièces de derrière.

- Excusez le. dit aussitôt Lee. Il ne voulait pas…

- je ne lui en veux pas. dis-je.

Et c’était la vérité.

- Il est de Beijing ? demandais-je.

Lee acquiesça sobrement, et avança vers mon visage avec un chiffon imbibé d’eau. Je l’arrêtai d’un regard, prit le chiffon, et entrepris moi-même de masser ma peau douloureuse.

- merci. dis-je, au bout d’un moment.

- c’est la guerre, et nous faisons tous des erreurs. Mais nous devons être solidaire les uns des autres.

Il avait un ton pompeux qui me fit sourire.

C’était une belle façon de voir les choses.

 

*

 

Tang Da Long m’apporta une tasse de thé au jasmin, attention que j’accueillis avec surprise. Le thé était un vrai délice – du genre qu’on trouvait dans les plus grandes maisons. Comment un résistant aussi misérable avait-il pu s’en procurer ?

Il avait pu le voler.

Comme c’était insultant de penser cela, je ne demandai rien, et me contentai de me lever quand Lee proposa de me raccompagner.

Il me suivit à une distance respectable, jusqu’à ce que j’arrive dans le quartier de mon oncle. Parvenue dans ma rue, je me tournai vers lui.

Il avait disparu.

Un léger sourire effleura mes lèvres.

« Merci. » me dis-je.

Malgré la douleur, je me sentais mieux. Purifiée. Comme si l’araignée dans mon cœur avait été mise en déroute par ces résistants.

J’inspirai profondément, prête à faire face à mon oncle et ma tante.

- Xiaojie !

Yu-Li eut l’air horrifié en ouvrant la porte. Etais-je si laide que ça ?

- bonsoir. dis-je simplement, en la poussant pour entrer.

- xiao…jie… hoqueta t-elle. Votre visage…

- Tiantian !

Ma tante surgit devant moi – et son visage se décomposa.

Je devais vraiment être horrible.

- que t’est-il arrivé ? demanda t-elle.

Puis, aussitôt :

- Kakashi ! Kakashi !

C’était inutile d’appeler deux fois – mon oncle avait surgi à son tour dès le premier appel, et semblait aussi horrifié que ma tante.

- Tenten…dit-il doucement.

- ce n’est rien. dis-je, enjouée. De bons Chinois qui trouvaient que je salissais le nom de mes parents et déshonorait ma terre. Rien de très faux, en fait.

Mon oncle vit rouge. J’eus l’impression que ses yeux s’étaient transformés en un ciel d’orage.

- fille inconsciente ! s’exclama t-il, toute nonchalance envolée. Ne t’avais pas prévenue, Feng Tiantian ?

- Tenten. corrigeai-je.

- Je t’appellerais comme je veux !

Il était en train de perdre la tête. Où était donc passé le flegmatique Hatake ?

- Regarde toi ! rugit-il. Si tes parents te voyaient…pourquoi je t’ai donné un chauffeur, à ton avis ? Pour le plaisir !? C’était pour éviter ce genre de situations !

Ma tante avait l’air proche de tomber dans les pommes.

- Hatake-san. fit soudain une voix grave.

Je tressaillis – et mes yeux s’écarquillèrent.

Hyuuga Neji.

Chez moi. À cette heure. Il me regardait, l’incrédulité bouillonnant sous son masque de froideur.

- Hyuuga-san voulait discuter de quelque chose avec toi. dit mon oncle, son calme retrouvé. Il t’attend depuis des heures. On t’attend tous depuis des heures.

Il s’était inquiété pour moi – pas mon oncle et ma tante, car à ma grande honte…hé bien, je m’y étais attendue.

Mais Neji Hyuuga aussi.

- Pourquoi ? soufflai-je, dans un murmure très audible.

Neji Hyuuga se raidit, et je sus qu’il savait parfaitement ce que signifiait ce pourquoi. Ma tante, en revanche, ne comprenait pas.

- Pourquoi on t’a attendu ? dit-elle, d’une voix de crécelle. Oh, Tiantian…je sais que tu m’en veux…ton père et ta mère aussi…mais tu es ma nièce ! Bien sûr que j’étais…

Les sanglots étranglèrent sa gorge, et mon oncle me regarda d’un œil noir, comme si il se demandait quelle punition m’infliger.

Je déglutis difficilement, et m’inclinai profondément.

- J’ai fait une bêtise, dis-je en putonghua. J’ai agi avec négligence. J’en ai payé le prix. Je vous prie de ne plus être aussi négligente. Je suis désolée.

- Il aurait pu t’arriver quelque chose de grave. dit mon oncle, en japonais.

Il ne croyait pas si bien dire.

- en effet. dis-je, avant de me tourner vers Hyuuga. Neji-kun…

Il hocha sèchement la tête.

- vous êtes inconsciente, Feng-san. dit-il, et je ne pus m’empêcher de noter le tremblement dans sa voix.

Pourquoi ?

Mon cœur se serra.

- Je sais. dis-je. Je suis désolée de vous avoir fait attendre.

- Nous discuterons à l’école. dit-il

Il présenta ses hommages à mes tuteurs, et s’en fut comme si il avait le feu aux trousses. C’était mieux ainsi.

- Maintenant que j’ai été polie et tout, puis-je aller me coucher ? Je n’ai pas faim.

Je m’inclinai à nouveau, et décampai sans demander mon reste.

Dans mon dos, j’entendis Hatake Kakashi marmonner :

- cette fille est impossible. Je ne peux croire que toutes les jeunes Chinoises sont comme ça. Au Japon…

- On n’est pas au Japon. coupa ma tante, à ma grande surprise. Les Chinoises sont tellement bien élevées qu’elles supportaient de se faire bander les pieds sans rien dire. Si certaines sont comme Tenten, c’est à cause de cette époque.

Ma surprise atteignit son paroxysme lorsque j’entendis le Japonais dire tu as raison.

- Je vais la soigner, maintenant, dit ma tante, appelant Yu Li à la rescousse.

La partie que je redoutais : me faire tripoter le visage.

Ravalant mes larmes et ma peur, j’attendis mon sort bravement.

 

 

Blabla de l’auteure

* : je parle du salut que vous avez tous vus dans tous les filmes chinois qui existent.

 

Je sais que je fus absente un long moment, mais je viens de finir mes concours, et les oraux peuvent être prenants, quoique ça va. La preuve : je publie.

Donc, ne m’en voulez pas trop, et déposer quelques coms pour la route…

Merci à Baka : j’ai bouclé le chapitre après avoir vu ton com.

Merci a tous ! Je réponds aux coms dans le week-end.

Allez, ne soyez pas radins !

 

PPS : en me relisant, j’ai fait une gaffe : j’ai mis Mukden à la place de Jinzhou. L’histoire se passe à Jinzhou, petite et intime, ce que je préfère. J’ai corrigé, mais je ne suis pas sûre d’avoir tout corrigé. Voilà !