Chap 1 - Les Platanes Japonais

par Llevann

2

 

Jinzhou était une ville de poussière. Les tuiles des toits semblaient aussi lourdes que les dragons qui s’enroulaient sur les coins. On aurait dit que rien n’avait changé depuis les invasions mandchoues – ou plutôt devrais-je dire la sinisation des Mandchous. La seule marque de civilisation dans ce trou perdu semblait être les bicyclettes qui se mêlaient aux pousse-pousses. Ah, et aussi les voitures luxueuses des Japonais et des collaborateurs. Et il y en avait des Japonais. Rien que dans la rue dans laquelle vivaient ma tante et son japonais de mari, il y avait trois autres couples Japonais. De quoi me rendre malade. Assise sur la rive gravillonneuse d’une mare qui commençait à peine à dégeler, je réfléchissais aux évènements survenus ces derniers mois.

Tout était allé si vite ! J’avais perdu mon frère, je me retrouvais dans la maison de l’ennemi depuis bientôt deux semaines…et je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait.

Je pense que même Mu-Lan, la femme qui s’était déguisée en homme pour défendre la Chine des envahisseurs mongols, aurait eu une boule dans l’estomac à ma place.

Je me palpai le ventre, et j’eus presque l’impression de toucher le nœud. Le poisson cru que j’avalais depuis près deux semaines n’arrangeait rien à mon cas. La nourriture japonaise me semblait bizarre. En d’autres circonstances – en temps de paix, j’entends – je l’aurais peut-être trouvé bonne. Mais là, je la trouvais juste…bizarre. Je me demandais pourquoi ma tante ne confiait pas la cuisine à la vieille Chinoise qui assistait la cuisinière venue du Japon – une Chinoise qui m’avait toisé avec un mépris à peine dissimulée par ses révérences respectueuses.

Désormais, j’étais pour tous une collaboratrice au même titre que ma tante. Et dire que j’avais perdu mon frère à Nanjing…je fermai les yeux, essayai de me représenter l’astrolabe.

J’avais déjà pensé à me suicider. Mais je n’avais pas envie d’être incinérée et enterrée en Mandchourie, avec autant de Japonais autour de moi.

- Tu m’as l’air bien pensive. fit soudain une voix calme et masculine, me faisant tressaillir.

Mon oncle se trouvait derrière moi, vêtu d’un grand kimono d’hiver bleu. Le voir me donnait la nausée. Ces derniers jours, j’avais essayé de feindre de ne pas remarquer que ma tante lui versait toujours son saké, de feindre de ne pas remarquer leurs regards complices.  Dire que mon frère pourrissait quelque part dans le sud, avec trois cent milles autres. Chaque fois que j’entendais ma tante chanter, j’avais encore plus envie de me suicider. Mais ma mère avait promis. La lettre salvatrice devait arriver d’un moment à l’autre. D’ici là je devais tenir.

- Je t’ai vu jouer au go toute seule sur la terrasse, hier. reprit-il, comme je demeurai silencieuse. Je me suis dit que nous pourrions jouer ensemble.

Je battis des cils.

- Vous jouez ? demandai-je poliment.

Pure question de forme. Il m’avait semblé évident que c’était un joueur. J’avais l’œil pour les reconnaître. Mais je ne me sentais pas d’humeur à jouer au go – ni sur un plateau, ni dans la vie. Je ne voulais pas feindre de sourire.

Je voulais continuer à broyer du noir.

- Depuis treize ans, confirma t-il. Ta tante m’a dit que ton père était réputé à Beijing pour sa main de go…je me suis dit qu’il t’avait peut-être transmis son savoir.

Je triturai mes nattes grossières. Il avait l’air si sûr de lui, et comme j’avais envie de lui donner une petite leçon !…mais non, je n’en avais pas si envie que ça. Je ne voulais pas le voir.

« Même pour lui montrer que le go est vraiment chinois ? » me souffla une petite voix.

Je tressaillis.

Cette voix me rappelait la voix de mon frère. Pendant une seconde, il surgit devant moi, dans son hanfu bleu, ses yeux bruns pétillant.

J’avais juré de le rejoindre. J’y étais déjà, de toutes façons…alors à quoi bon cette comédie d’existence ?

- Tenten ? insista t-il.

Un sourire hypocrite étendit mes lèvres, alors que j’avais envie de pleurer. Il me semblait que je portais ce masque d’espièglerie depuis une éternité, alors qu’il n’était un masque que depuis quelques mois.

- C’est d’accord. acceptai-je. Je veux bien jouer avec vous.

Un éclair ravi éclaira son œil visible, et il se dirigea vers un petit store de marbre blanc. Je ramenai mes mèches folles derrière mon oreille et le suivit. Un plateau trônait déjà sur la table en bambou. L’espace d’un instant, je m’imaginai en jeune demoiselle de l’époque Yu ayant rendez-vous pour une partie avec son amant…mais cette image se détériora bien vite. L’époque Yu était bel et bien dépassée. Et je n’avais pas affaire à un amant, mais à un Japonais – ce qui était fort heureux, car mon qipao rose pâle me donnait l’air d’une morte.

- Commencez. dis-je, en lui désignant le pot de pions noirs.

Il pris un pion, réfléchit longuement, et le plaça au nord-ouest. Un joueur accompli. Je compris alors que la logique militaire japonaise, si méticuleuse et empruntée, allait marquer son jeu. Aussi surprenant que cela puisse paraître, j’en conçus aussitôt une rage folle, que je réussis à contenir de justesse derrière un masque neutre. Pour moi, le go symbolisait la liberté. Les pions volaient, libres mais nobles. Honneur ne signifiait pas forcément courbettes et emprunt. Oui, je n’aurais pas pu vivre à la cour manchoue. De toutes façons, je n’étais pas mandchoue.

Je collai un pion à son flanc. Surpris, il leva les yeux. Il ne faut jamais commencer une partie de façon aussi frontale. Je venais de piétiner allègrement cette règle d’or. Je réprimai un lent sourire.

Il n’avait encore rien vu.

Je le poursuivis pendant encore une demi-heure, avant de changer radicalement mon jeu. Les parties de go sont toutes très longues. Mais en une heure, ce jeu était plié. Un adversaire qui ne savait que faire de la liberté des pions n’était pas un adversaire digne de moi.

- Brillante, commenta t-il d’une voix pensive. Très intelligente…

Il leva les yeux vers moi.

- j’ai toujours été nul à ce jeu, commenta t-il d’une voix traînante. Mon père disait que je manquais de rigueur.

Je ne sus que répondre à cette confession, et donc choisis de demeurer les yeux baissés.

- Ta tante et moi nous aimons. reprit-il au bout d’une minute.

Je ne répondis rien.

- Je sais que sa famille l’a désavouée lorsque nous nous sommes mariés. reprit-il. La mienne n’était pas ravie non plus…jusqu’à ce que je raconte que votre ancêtre a servi le dernier empereur Ming. Je pense qu’ils la tolèrent plus…veux-tu aller au Japon ?

- non !

J’avais levé les yeux avec rapidement, horrifiée. En voyant son regard narquois, je compris que c’était exactement l’effet recherché. Je baissai les yeux, furieuse contre moi-même. Ce type était doué pour deviner les gens. Il ne faisait pas partie de l’élite de l’armée japonaise pour rien.

- Rassure toi, je ne t’enverrai pas à Osaka. dit-il. Il me faudrait l’accord de tes parents pour cela, et je doute de l’avoir.

- Qu’est ce que vous voulez ?

Je venais de comprendre qu’en fait, la partie n’était qu’une excuse pour me soutirer autre chose. Si c’était la promesse d’embrasser ma tante toutes les nuits avant de m’endormir, il pouvait toujours courir.

- Tu parles bien japonais. dit-il. Je t’ai entendue imiter l’accent d’Hiroshima de Kazue-san.

Il parlait de la cuisinière.

- Et tu imites parfaitement le mien. Tu as un vrai don pour les langues. Je me suis renseigné auprès de l’Etat major. reprit-il. Il y a une école pour hauts officiers, un peu en dehors de la ville. D’ordinaire, ils n’acceptent pas les Chinois. Mais ils ont accepté de te prendre en tant que ma nièce.

J’accusai le coup.

- Une école pour Japonais ? dis-je.

Si je n’avais pas été une aussi bonne comédienne, je me serais sans doute évanouie. Mais je me contentai d’ouvrir les yeux comme des soucoupes.

- Oui, une école de Japonais. dit-il, d’un ton très sérieux qui me laissait comprendre qu’il s’amusait. Une excellente école…certains des officiers de Mukden (1) y envoient leurs enfants. Je suis sûr que tu t’y feras plein d’amis.

J’eus soudain envie de hurler. De quel droit me parlait-il comme à une gamine de douze ans ? J’avais perdu mon frère, on m’avait envoyé chez des Japonais…et maintenant ça ?

- Ta tante est d’accord, et j’en avais parlé à ton père dans ma lettre. Vu ton niveau de japonais, je me dis que ce serait un gâchis de ne pas…

- Je serais enchantée d’aller dans une école chinoise toute banale. dis-je, en crispant les mains sur mes genoux pour les empêcher de trembler.

- Je n’en doute pas. dit-il, narquois. Mais ce ne serait pas sûr…certaines de tes camarades pourraient penser à punir une petite collaboratrice comme toi, n’est ce pas ? Je suis sûr que tu n’aurais pas agi différemment.

Je tressaillis, et me forçai à rester la tête haute.

Venait-il de réaliser que tout enfant qu’il aurait avec ma tante n’aurait aucune place dans ce monde ? Mais c’était leur problème, pas le mien. J’époussetai nerveusement ma robe fanée et impeccable.

Il en avait parlé à mon père, qu’il avait dit. Soit il mentait…oh, comment mon père avait-il pu me faire une chose pareille ?

- Je ne suis pas une collaboratrice. dis-je froidement.

- Non. Tu es une patriote, Tenten, je le sais. Tes petits sourires ne trompent que les autres. Mais tu ne perds rien à aller dans cette école.

Je serrai les dents.

Ne rien perdre ? À part ma fierté ? Mon identité ?

Je revis mon frère en train de couper un bambou dans notre siheyuan (2) à Beijing, pour m’en faire une flûte. J’avais cassé toutes celles qu’il m’avait faites au cours de mon enfance.

Ma poitrine se serra. Il me manquait tellement !

- Peu importe. soufflai-je.

Au fond, peu importait ma fierté. Et les morts n’avaient d’identité que pour les vivants. Lorsque je rejoindrais mon frère dans le néant, personne ne se souviendrait de moi. C’était comme ça.

J’étais prise dans un filet qui croyait pouvoir me garder prisonnière. Qui croyait…

Morte ou pas, je dus chercher au fond de moi la force de faire ressurgir la Tenten prisonnière. Mon visage se détendit lentement, et je perçus la raideur de mon oncle. Je l’intriguais. Peut-être même que je l’effrayais…mais peu importait.

- Je ne peux rien dire, si ? dis-je lentement. Alors j’irais dans cette école. Mais je doute d’avoir le niveau.

- Je suis persuadé du contraire. répliqua t-il, en se levant. Je t’accompagnerai demain. On en profitera pour t’acheter l’uniforme.

Je m’inclinai profondément pour saluer, et attendit que le bruit de ses pas eut disparu. Quand je levai les yeux, j’aperçus ma tante qui me guettait, la main sur le cœur, vêtue d’un qipao rouge sang – la couleur du bonheur. Elle ressemblait à une princesse mandchoue – sans la coiffure et les chaussures immondes. La ressemblance avec mon père n’était pas tangible : Shizune – de son nouveau nom – ressemblait à un cygne Han, mon père à un vilain petit canard Han. Mais au moins, le vilain petit canard était resté fidèle à sa terre et à son peuple.

Je me fis debout, renversai le pot de pions blancs sur le damier – seul marqueur extérieur de ma fureur – et me dirigeai vers la cuisine. C’était une bâtisse à part, couverte des tuiles lourdes du nord. L’intérieur sentait le riz cuit et le poisson cru. Je sentis mon estomac faire un entrechat.

Si il y avait encore des sushis et des sashimis au dîner, j’allais me pendre.

- Mademoiselle ?

Une domestique à la longue tresse noire me regardait avec de grands yeux horrifiés.

- Mademoiselle veut quelque chose ? demanda t-elle.

- Mademoiselle n’a rien à faire ici. fit aussitôt une voix rêche.

La vieille Chinoise me regardait de ses yeux chassieux et clairement méprisants. Elle se tenait très droite, les lèvres serrés, ses cheveux blancs noués dans un chignon strict. Des grands pieds dépassaient de son pantalon de coton. Vieille Han de Mandchourie aux pieds non bandés, donc fille de paysan. La cuisinière japonaise, au visage lunaire, surgit derrière elle. Je m’inclinai respectueusement devant elle, et me mit presque face contre terre devant la vieille.

- Je voulais juste me faire un canard à la pékinoise, si vous me permettez. dis-je lentement.

- Quoi ? aboya la Japonaise, en japonais évidemment.

Elle n’avait probablement rien compris à ce que j’avais dit.

- Je vais m’en charger, xiaojie (3). dit la domestique. Je sais…

- Ça va, Yu Li. coupa la vieille Chinoise. Si elle dit qu’elle peut…

Je surpris le regard effaré de la domestique, et surtout le sourire de la vieille chouette. Je m’inclinai à nouveau, et expliquai à la Japonaise mes intentions.

Elle ne parut pas enchantée, et j’étais sûre qu’elle irait tout rapporter à mon oncle. Elle pourrait aller le rapporter au Maître de Kunlun (4) que je m’en ficherais. J’avais envie de ce canard laqué.

Comme disait ma mère, mes talents culinaires nombreux étaient totalement inexploités. C’était le moment de vérifier si elle avait raison.

Sous le regard lourd de la vieille Chinoise, je me mis à l’ouvrage. Peu à peu, les vapeurs de ma cuisine chassèrent les relents du poisson cru que la cuisinière japonaise coupait dans son coin. Au bout de quatre heures, la chair fine du canard craquait dans son enrobage de miel. J’avais toujours préféré la cuisine épicée du sud. Mais si il y avait un plat pour lequel j’étais prête à sacrifier toutes les nouilles au crabe du monde, c’était bien celui-là. Je me mis machinalement à manger les champignons noirs. J’allais en croquer un quand une main fripée se posa sur la mienne.

- C’est très bien. dit la vieille.

Son regard avait perdu de sa froideur, et elle m’observait attentivement. Je vis ses yeux jaunis accrochés mon ourlet défait, et ses sourcils fins se froissèrent en désapprobation.

- Fiancée ? demanda t-elle.

Pourquoi voulaient-elles toutes me marier ?

-non, Grand-mère. Je suis trop jeune.

- Trop jeune ?

Elle eut un claquement de langue agacé, puis son regard se posa sur le canard qui cuisait doucement.

- Mais c’est vrai que les temps ne sont pas propices…vous m’avez l’air d’une fille honnête et bien élevée. Pourquoi être venue ici ?

Dire que quelques heures plus tôt elle me regardait à peine. Non, dire qu’elle me méprisait…

- Mon frère aîné est mort à Nanjing. C’était l’unique garçon de mes parents. Ils ont décidé de m’envoyer ici pour me protéger.

J’avais débité toute l’histoire d’une traite, comme si la dire très vite allait me préserver de la douleur que je ressentais.

La vieille hocha la tête, et son regard s’embua soudain.

- Rentrez vous reposer. dit-elle. Vous en avez trop fait…cet endroit n’est pas bon pour une demoiselle. Je vais finir la cuisson, et je vous en garderais pour l’école.

Je ne me demandai même pas comment elle était au courant. Les nouvelles allaient toujours vite avec les domestiques.

- Surtout n’oubliez jamais. reprit-elle. Vous êtes une jeune Chinoise bien élevée. Fricoter avec ces…gens ne vous apportera que des problèmes. Je suis sûre qu’il y a dans les environs un Chinois bien élevé. Un Mandchou, peut-être ?

Elle ne me parlait plus, ayant commencé un dialogue avec elle-même. Je m’inclinai et sortit.

Moi, fricoter avec un Japonais ?

Je ris tout bas. Certainement pas. Me marier avec un Mandchou ? Non plus. Je ne me marierai jamais. J’attendais simplement la lettre de ma mère.

Je jetai un regard par-dessus mon épaule.

En faisant ce canard laqué, j’avais juste voulu chasser le goût du Japon de ma langue. Mais en fait, j’avais fait mieux que cela.

J’avais regagné le respect d’une vénérable compatriote. Peut-être avais-je baissé ma garde en cuisinant…mais peu importait.

Hatake Kakashi avait raison, je ne pouvais aller dans une école chinoise, pas en vivant chez un Japonais. Peut-être même qu’aller chez des Japonais serait amusant. Mon pas devint subitement plus léger. J’eus même la sensation d’être redevenue l’enfant d’autrefois.

- Tiantian !

La voix de ma tante me stoppa net. Debout devant sa chambre, elle agitait la main.

- Tu veux que je m’occupe de tes cheveux ? proposa t-elle, d’une voix presque timide.

J’hésitai une seconde.

Sourire à l’ennemi, je pouvais. Sourire à une traîtresse qui bafouait encore plus l’honneur de la Chine chaque soir ?

- Non merci. dis-je, en m’inclinant à nouveau.

Puis je décampai vers ma chambre. Je ne voulais pas  voir ce visage que je savais déconfit.

 

*

 

« Elle portait une de ces robes mandchoues rouges, elle ressemblait à une princesse…peut-être que tu t’en souviens ? »

 

Le dîner compta parmi l’un des plus pénibles auxquels j’avais jamais assisté. Je crus que ma tante allait s’évanouir lorsque le canard laqué arriva sur la table, entre les boulettes de riz et le poisson cru. Hatake Kakashi me jeta un regard en biais, mais ne fit aucun commentaire. Je sus que Kazue-san lui avait tout rapporté.

Comme son mari ne se mettait pas à hurler de fureur, ma tante prit ses baguettes entre ses doigts fins, avec la grâce altière d’une princesse – disons Ming, puisque nous n’étions pas Mandchoues. Je dînai rapidement, savourant la chair grasse et croquante du canard sur ma langue. Puis, je demandai la permission de me retirer. Mon oncle me l’accorda sans sourciller.

- Tu dois être debout demain à sept heures. dit-il, comme je me levai. Je te déposerais avant d’aller à l’Etat-major.

- Très bien, dis-je, d’une voix neutre.

- Je suis sûre que tu vas t’y plaire. intervint ma tante. C’est vraiment une école magnifique, avec des platanes et…

- sûrement un temple occupé ?

Cette phrase m’avais échappé, de même que l’intonation narquoise. Mais elle m’insupportait. Elle m’insupportait vraiment.

Shizune se raidit, ses doigts se crispant sur ses baguettes.

- Non, il a été construit en 1937 par l’armée japonaise. dit tranquillement Hatake Kakashi.

Par l’armée japonaise ? Evidemment. Je penchais plutôt pour des paysans chinois maltraités et mal nourris. Je m’inclinai à nouveau.

Même chez mes parents, jamais je n’avais fait autant de courbettes. Ma chambre était un peu à l’écart, pas très loin de la mare. En deux semaines, je n’avais pas encore déballé toutes mes affaires. Dès que j’entrais, un détail accrocha mon regard. Quelqu’un avait posé un lampion marqué du signe de la chance près de ma table de travail. La lueur tamisée éclairait une tenue de ville à l’occidentale parfaitement repassée, mais surtout, elle éclairait un magnifique qipao rouge que j’avais emporté de Canton.

Je caressais l’étoffe soyeuse.

Le rouge incarnat du tissu était brodé de canards mandarins – symbole de l’amour Chinois – et de chauves-souris – symbole de chance. Il y avait également un somptueux saule repassé d’or et d’argent. C’était le nom de ma mère – Mei Lian, joli saule.

Le qipao lui avait appartenu, et quand elle s’était estimée trop vieille et laide pour le mettre en valeur, elle me l’avait offert. Je devinai sans peine dans la présence de ce vêtement la griffe de la vieille Chinoise de la cuisine.

- D’accord, mamie…murmurai-je.

Elle avait gagné. Je le mettrai demain…si mon oncle ne m’ordonnait pas de me changer.

Curieusement, alors que je m’étais imaginé que je passerais mon temps à me tourner et à me retourner dans mon lit, je m’endormis aussi facilement qu’un nouveau-né.

Ce fut Yu-Li, la jeune domestique, qui me réveilla le lendemain.

- Mademoiselle…mademoiselle, il faut vous lever…

Sa main douce et ferme secoua mon épaule.

J’obtempérai à contrecœur. Son visage m’apparut alors, fin, gracieux, nimbé d’une délicate aura dorée.

- Tu ressembles à une princesse…murmurai-je d’une voix ensommeillée.

Yu-Li s’empourpra, et recula.

- Je dois vous préparer. dit-elle, avant de trottiner vers le bureau.

Trottiner, car elle avait des pieds minuscules. Des pieds clairement bandés. Qui bandait encore des pieds de petite fille alors que nous étions au vingtième siècle ?

Je ne posai pas la question.

Cette pauvre fille devait venir d’une province perdue, et ses parents, en lui imposant ce supplice, avaient cru lui donner la chance de faire un beau mariage. Elle avait de la chance de ne pas finir dans un bordel…

Je me rappelai soudain les emportées de mon frère contre les travers de ce qu’il appelait la vieille Chine. Etait-ce de cela qu’il parlait ? Etait-ce pour des femmes comme Yu-Li que les communistes se battaient ?

Je pris mon bain, pensive. L’eau était chaude, mais je frissonnai en sortant du baquet.

-Non. dis-je, comme Yu-Li me tendait le vêtement occidental.

Elle écarquilla les yeux.

- Monsieur ne va pas aimer. dit-elle rapidement.

- Et alors ? Il est beau, non ?

Elle jeta un regard admiratif au vêtement traditionnel mandchou.

- C’est un vêtement de tai-tai (madame). convint-elle. Vous aurez l’air d’une princesse…ou d’une mariée…

- ou d’une sacrifiée. dis-je. Comme dans les anciens temps.

Son beau visage se plissa, et je vis la flamme de l’inquiétude traverser ses yeux.

- Ne fais pas cette tête. dis-je, d’un ton amusé, un sourire aux lèvres. Tu veux bien faire de moi une mariée chinoise ?

- Qui allez-vous épouser ? riposta t-elle.

- Il y a beaucoup de Japonais dans cette école, non ? ironisai-je.

Elle commença par écarquiller les yeux, puis éclata de rire. Je ne pus m’empêcher de sourire.

- Je crois que Wang taitai n’apprécierait pas. dit-elle, faisant clairement allusion à la vieille domestique.

Je souris, et la laissai m’habiller.

À l’heure où mes compatriotes de Shanghai et de Beijing s’attelaient à ressembler à des Occidentales, moi, je faisais un saut de plusieurs années en arrière. Quand Yu-Li s’écarta, je ressemblais effectivement à une sacrifiée.

D’un commun accord, nous avions mis de côté les nombreux bijoux, ne gardant qu’un bracelet de jade qui tranchait sur le sang de ma tenue. Ainsi allégé de ses rangs de perles, de ses broches et autres, la tenue faisait moins pompeuse. Mais elle restait incroyablement somptueuse. Mes brodequins brodés accentuaient la petitesse naturelle de mes pieds, et on aurait pu croire que je les avais bandés.

En imaginant la tête des Japonais, je sentis un sourire détendre mes lèvres. Mes fossettes se creusèrent immédiatement. Des épingles de bambou maintenaient mes macarons en place.

- Vous êtes très jolie, et vous ferez un excellent mariage. prédit Yu-Li.

Je n’osai pas la contredire.

- Et si on allait voir la tête des maîtres de maison ? suggérai-je.

Elle fit un effort pour rester austère et noble, mais j’eus le temps de voir son sourire enchanté.

Ma tante eut exactement la réaction escomptée. Ses beaux yeux s’écarquillèrent, et je crus qu’elle allait défaillir.

- Oh mon Dieu…souffla t-elle en chinois. Kakashi…

Son mari, qui me tournait le dos jusque là, se tourna vers moi. Il tressaillit, mais ne parut pas plus surpris que ça.

Il avait reçu un excellent entraînement.

- Tu ne comptes pas aller à l’école comme ça, Tiantian ? s’exclama ma tante.

- Je n’ai pas encore d’uniforme. dis-je, avec un sourire angélique. Ma tenue ne vous plaît pas, ma tante ? Elle était à ma mère.

- Je ne…

- Tsunade est très tolérante, tu la connais, Shizune. coupa Kakashi. Je suis même sûr qu’elle sera enchantée.

- La question n’est pas là ! s’exclama ma tante. Je connais Tsunade mais…Tiantian, tu ne sais pas ce que tu fais !

- je crois au contraire que Tenten sait parfaitement ce qu’elle fait. dit froidement son mari.

Il me fixait, comme si il espérait me jauger. Une flamme étrange brillait dans ses yeux.

Mais il se trompait. Je ne savais pas ce que je faisais. J’avais décidé, à un moment que je ne parvenais pas à identifier, que j’allais me laisser porter par mes pulsions.

Ma tante semblait nerveuse quand nous prîmes notre petit déjeuner. Dans la voiture, elle ne cessa de me jeter des regards angoissés. Je l’ignorai royalement, me contenant de tripoter le cartable que Yu-Li m’avait tendu avant notre départ.

Dans ses yeux, j’avais lu de l’admiration.

Admiration de quoi ? Je ne savais pas. Nous sortîmes de Jinzhou. L’Ecole japonaise était une grande bâtisse moderne, entourée d’une superbe cour plantée de troncs majestueux, pour le moment dépourvu de feuilles. Une immense allée pavée menait à l’entrée vitrée. Des symboles japonais (5) marquaient une banderole plantée là.

- Cette école en contient en fait deux. expliqua ma tante, ayant visiblement décidée que mieux valait parler que se taire et se ronger les sangs. Un lycée pour filles et un lycée pour garçons. Tous les élèves sont des enfants d’officiers envoyés en Mandchourie. Tu seras évidemment dans le lycée des filles. La directrice s’appelle Tsunade. Je crois que tu vas l’apprécier.

J’eus un sourire en coin. J’en doutais.

- Elle est à moitié coréenne. fit ma tante, en guettant ma réaction. Et elle a vécu aux Etats-Unis toute son enfance, avant de rentrer s’installer dans le village de sa mère, en Corée. Puis, quand les Japonais sont arrivés en Corée, dans les années vingt, son père l’a envoyé à Osaka.

-…qu’elle n’a jamais aimé. acheva Kakashi, son œil visible me fixant d’un air narquois. Elle a saisi la première occasion de rentrer sur le continent, et ça été dans cette école.

Je ne répondis rien.

Qu’étais-je supposée faire, ou dire ? Cette directrice n’avait probablement pas besoin de mon approbation. Mais si elle était effectivement à moitié coréenne, elle était sûrement plus sympathique. D’ailleurs, si ces Japonais, si fiers de leur culture – alors que ce n’était en fait qu’un ersatz de la nôtre – avaient accepté qu’elle dirige une de leurs écoles alors qu’elle n’était qu’une sang-mêlé, elle devait avoir un tempérament de feu.

Malgré la fourrure de renard qui me recouvrait, le froid me mordit la peau quand je sortis de la voiture.

Le printemps arrivait-il jamais en Mandchourie ?

Dès que nous pénétrâmes dans le hall d’entrée, le froid s’évanouit. Je retirai sans hésiter la fourrure. Je n’avais jamais apprécié l’idée de porter des peaux d’animaux. Des élèves se tenaient près de tableaux d’affichage, en attendant visiblement le début des cours.

Je fus surprise par l’absence de surveillants armés d’un bâton. Tout le monde savait que les Japonais n’hésitaient pas à frapper leurs enfants à l’école, surtout leurs garçons. Pas étonnant qu’en grandissant, ces derniers deviennent de telles brutes sanguinaires…

Dès que la couleur rouge de mon qipao fut dévoilée, je sentis des dizaines de regards s’attacher à ma silhouette. Ma tante se raidit.

Mais curieusement, je demeurai tranquille, la tête haute. Je me permis même d’étudier l’uniforme des filles qui se trouvaient là. La jupe, bleue marine, arrivait jusqu’aux genoux. Celle que j’observais avait de gros collants en laine pratiques pour protéger du froid, mais aussi pour cacher des jambes disgracieuses.

Les Japonaises ne mettaient pas des kimonos seulement pour le plaisir… Je me reprochai cette pensée méchante quand je vis la jeune fille. Ses cheveux noirs étaient coupés plutôt courts. Ses yeux blancs étaient surprenants, et me donnèrent la chair de poule. Mais ils semblaient effrayés…terrifiés.

Peut-être la battait-on après tout. Et puis, il n y avait pas que les Japonaises qui avaient de vilaines jambes. Certaines de mes camarades de Beijing étaient toutes aussi à plaindre… soudain, mon regard accrocha un regard vert émeraude. Celui de la jeune fille à côté de la fille aux yeux blancs. Un bandeau blanc retenait en arrière des cheveux d’un rose surprenant, et ses jambes étaient aussi fines que les miennes. Elle avait la peau pâle que j’aurais peut-être eue si je ne passai pas autant de temps sans ombrelle, à courir au soleil. Ses yeux verts se posèrent sur son qipao, et elle eut l’air impressionnée et curieuse.

Pas méprisante. Impressionnée.

Un jeune homme surgit à sa droite, et lui murmura quelques mots. Il avait la peau pâle, les cheveux et les yeux très noirs. Son air glacial ne me plaisait pas. Mais celui qui se tenait en retrait n’avait rien à lui envier, question froideur.

Il avait de longs cheveux brun foncé, et les mêmes yeux blancs que ceux de la jeune fille. Il devait être de la même famille, et pourtant, il ne lui adressait pas un regard. Lui non plus ne me plût pas. Mais nos regards restèrent noués un long moment. Un trop long moment…

- Tenten ! murmura Kakashi.

Je détournai les yeux, et les suivit, le cœur curieusement battant.

Voilà.

J’étais dans la fosse, et je venais de faire devant les lions une entrée remarquée.

Kakashi frappa deux coups à une porte toute blanche, et la poussa sans attendre, dévoilant un grand bureau tapissé de livres.

- Je n’ai jamais dit d’entrer. dit une voix de femme agacée, avec l’accent d’Osaka.

La directrice trônait derrière un lourd bureau en teck. Ses couettes blondes n’atténuaient ni la beauté sauvage de son visage, ni son regard déterminé. Quant à sa poitrine, elle me prit penser à…à…bref, disons qu’elle était énorme.

- Hatake Kakashi, et Yuxiao.

Je tressaillis en l’entendant appeler ma tante par son vrai prénom. Puis, ses yeux de fauve se posèrent sur moi.

- Tu dois être Feng Tenten. dit-elle doucement. C’est un honneur d’accueillir la fille du mandarin Feng dans cette école.

Je m’inclinai poliment.

- Tu es très jolie, dit-elle, et ce vêtement te va très bien.

Ce furent les derniers mots qu’elle m’adressa. Elle se dépêcha de se tourner vers Kakashi, et je les entendis parler d’uniformes, de frais de scolarité, etc.

Une main fraîche se posa sur mon épaule, me faisant tressaillir.

Un surveillant à lunettes noires me fixait.

- Tu dois te rendre en classe, les cours vont commencer. annonça t-il.

- ne t’inquiètes pas. dit aussitôt ma tante. Je vais te prendre des uniformes.

Elle jaugea ma silhouette mince d’un air d’expert.

- Ça ne devrait pas être trop difficile. dit-elle, avec un sourire.

Elle s’inquiétait pour moi. Mais je ne parvenais pas à m’en réjouir. Tout cela m’était indifférent.

Je m’inclinai, sans trop savoir envers qui je feignais de montrer du respect, et je suivis le surveillant.

- Je m’appelle Ebisu-sensei. dit-il, avec un japonais délibérément lent. Si tu as un problème, tu peux t’adresser à moi…tu as compris ?

- Je vous infiniment reconnaissante, Ebisu-sensei. dis-je, en parodiant son accent campagnard. J’essaierai de ne pas causer trop de problème.

Malgré ses lunettes, je devinais sans peine son ahurissement. Cela suffit à faire baisser la pression que je commençais à ressentir dans tout mon corps.

Pourtant, quand il s’arrêta devant une porte, la chaudière se remit à siffler.

Il frappa deux coups, et une voix sèche lui donna la permission d’entrer.

- Désolé de vous déranger, dit Ebisu, mais l’élève chinoise est là.

L’élève chinoise.

Quelle jolie dénomination.

- Hum. fit le professeur, un vieux saule aux cheveux blancs, visiblement arrogant.

Je m’exécutai, en essayant de trottiner le plus gracieusement possible pour donner l’impression que j’avais les pieds bandés.

En voyant tous les regards converger vers mes brodequins, je ne pus retenir un léger sourire. Effet réussi.

Le vieux professeur me toisa, visiblement méprisant.

Il devait probablement se demander quel genre de petite provinciale on lui avait imposé.

- Présentez vous ! ordonna t-il.

Je pris le temps d’observer la classe avant de répondre. Il y avait bien une trentaine de petites Japonaises qui me fixaient. Je reconnus celle dont je m’étais silencieusement moquée des jambes. Elle me regardait à la dérobée, comme si elle avait peur de me fixer. L’autre, aux cheveux roses, était aussi présente. Elle était assise juste derrière la fille aux yeux blancs, et le pupitre à côté d’elle était vacant. Ses yeux verts brillaient de curiosité.

Elle me dévorait du regard.

- Je m’appelle Feng Tiantian, mais vous pouvez m’appeler Tenten. dis-je d’une voix mécanique. Je suis originaire de Beijing, et je suis ravie d’être ici.

C’était un beau mensonge. Mais elles n’avaient pas besoin d’en savoir plus. Le vieux professeur hocha la tête, soulagé visiblement que je n’ai pas gloussé comme ces frivoles Chinoises le faisaient tout le temps…

- Prenez place à côté de Haruno-san. dit-il. C’est vraiment dommage, puisqu’elle ne voulait avoir personne à côté d’elle !

Il y eut quelques rires moqueurs, et la fille aux yeux blancs jeta un regard apeuré à sa voisine de derrière. Celle-ci resta stoïque, un large sourire aux lèvres.

Haruno-san.

Je trottinai gracieusement jusqu’à la place indiquée, et me dépêchai de m’asseoir. Ma voisine se tourna vers moi et me sourit.

- J’étais en train de demander à vos camarades de rédiger un poème, Feng-san. dit le professeur, d’un ton clairement pédant. Vous croyez que vous pouvez ?

Il aurait pu ajouter si votre cerveau chinois n’est pas trop limité que ça aurait été la même chose. Je serrai les lèvres.

Que croyait-il ? Qui les poètes japonais avaient-ils copié au fil des siècles ?

La poésie, le dessin et la philosophie étaient pour les Chinois les Trois Perfections. Mon père était mandarin. Il avait donc passé trois jours enfermés dans une cellule à démontrer sa maîtrise des Trois Perfections. J’avais grandi baignée dans littérature, non seulement chinoise, mais du monde entier. Mon père adorait la littérature. J’allais fermer le clapet de ce vieux professeur.

- Très bien. Allez-y. dit-il.

Il y eut un grand raclement, comme tout le monde se saisissait de crayons. J’allais prendre le mien quand un bout de feuille plié atterrit devant moi.

Je jetai un coup d’œil à ma voisine. Elle me souriait, et me faisait des signes d’encouragement. Prudemment, j’ouvris le message.

«  Salut ! Je m’appelle Haruno Sakura. Magnifique, ta tenue. Comment ça s’appelle ? Tu es vraiment Chinoise ? »

J’hésitai un moment, puis écrivit

« C’est un qipao, un vêtement mandchou. Mais je suis Han – donc oui, je suis chinoise »

Je lui envoyai le mot, et la réponse ne tarda pas à venir.

« je ne sais pas ce que c’est que Han et Mandchou, pour moi chinois c’est chinois…mais je dois avoir tort. Ne t’en fais pas, je ne suis pas fâchée que tu sois à côté de moi. Les filles d’ici sont totalement inintéressantes, c’est tout. Même Hinata – la fille devant. Elle est sympa, mais elle est trop timide. TOI tu as l’air intéressante. »

J’eus un sourire en coin.

« Je ne suis pas un monstre de foire. » écrivis-je.

« Non, mais je sens que je vais t’adorer quand même. » répondit-elle.

Je lui jetai un nouveau regard. Elle avait l’air si sûr d’elle…Je haussai les épaules, et pris mon crayon. Mais je n’avais pas envie de réfléchir.

Aussi décidai-je de recopier un poème tout fait. Si j’avais vu juste, ce pseudo-professeur n’était même pas capable de reconnaître la plus vieille littérature du monde.

« Tu vas voir ce que tu vas voir. » me dis-je.

Je décidai de prendre le poème de Yan Ji Dao, Un Papillon Epris d’une Fleur.

 

Séparation dans l’ivresse au pavillon de l’ouest – réveil sans souvenir,

Rêves de printemps, nuages d’automne,

Se réunir, se disperser, comme c’est banal !

De biais la lune à mi-fenêtre n’accorde qu’un médiocre sommeil,

Le paravent en peintures s’interpose déployé devant l’émeraude des monts Wu,

Sur l’habit les taches de vins, dans le poèmes les mots,

Goutte à goutte, ligne après ligne,

Ensemble manifestent tristesse et désespoir,

La bougie rougeoyante qui, d’elle-même, compatit, mais ne sait que faire

Dans le froid nocturne en vain pour moi laisse tomber des larmes.

 

J’étais effectivement au bord des larmes quand j’achevais. Ce poème me parlait tellement ! Je me demandais ce que ça donnerait en japonais.

J’entrepris donc de retranscrire les kanjis – comme les Japonais appelaient notre écriture (6) – en hiragana, et le lut à voix basse. C’était moins joli. Le mandarin comportait cinq tons mélodieux, et un poème chinois était une chanson.

C’était moins joli, mais c’était bien quand même.

- C’est fini ! annonça le professeur.

Toutes posèrent poliment leur crayon. Haruno Sakura, quant à elle, se mit à le mordiller nerveusement. Je fixai le professeur. Celui-ci me sourit.

- Vous voulez lire votre poème, Feng-san ? dit-il d’un ton suave.

Je souris, et me levai.

Son battement de sourcils témoigna de sa surprise. Vieux singe, va.

Je lus le poème en japonais, puis, avant de pouvoir m’en empêcher, je l’avais lu en chinois. Toute la classe me fixait. Les filles attendaient sans doute de savoir si le professeur aimait ou pas.

Celui-ci était bluffé. Il me dévorait du regard.

- C’est…très beau. dit-il finalement. On dirait de la poésie chinoise classique.

On dirait ? Tiens donc.

La sonnerie retentit à ce moment là. Le professeur s’ébroua comme un petit chiot.

- Très bien ! dit-il. Je vais ramasser vos poèmes, et vous allez m’en écrire un autre pour demain ! Je prendrais la meilleure note des deux travaux!

Il y eut un brouhaha de protestations étouffées, mais le regard du bouledogue du vieux les fit toutes taire.

Je me rassis gracieusement – ou du moins, j’espérais avoir été gracieuse.

Finalement, j’allais m’amuser…

- C’était très beau. dit soudain Haruno Sakura.

Elle avait l’accent de Tokyo, mais ne hurlait pas comme la plupart des Tokyoïtes. Au contraire, sa voix était posée, claire. Ses yeux pétillaient.

- Je n’y connais rien à la poésie, mais j’aimais mieux ça que les trucs que nous fait lire Obozuke…

Elle désigna le vieux professeur qui rassemblait ses affaires.

- O-oui. fit une voix très douce.

La fille de devant – Hinata – s’était tournée vers nous.

- J’ai-aime beaucoup. bégaya t-elle. Mon cousin f-fait de la po-poésie…et il aimerait beaucoup la tienne.

- En fait, ce n’est pas la mienne, mais celle d’un poète chinois classique. dis-je malicieusement.

Hinata ouvrit de grands yeux, et Sakura éclata de rire.

- Ah, Tenten-chan ! s’exclama t-elle. Tu permets que je t’appelle Tenten-chan, non ? Comme ça, tu m’appelleras Sakura.

J’acquiesçai. Ça ne me dérangeait pas plus que d’être dans ce lycée, mais j’y étais, alors…

- J-je m’appelle Hyuuga Hinata. bégaya Hinata. C’est très joli comme tenue, Feng-san…

- La prostituée chinoise de mon père a la même. dit une voix glacée.

Une fille m’observait à la dérobée. Ses cheveux noirs encadraient un visage rond luisant de sueur.

Beurk.

Mes compatriotes étaient tombées bien bas…servir de maîtresses à des Japonais courtauds dont les enfants étaient aussi laids !

- Je doute qu’elle ait le même, si c’est une prostituée. dis-je tranquillement. C’est un cadeau de l’impératrice Cixi à ma mère, du temps où mon père était mandarin.

Il y eut un moment de silence, puis la fille ouvrit de grands yeux.

Le professeur entra à ce moment précis. C’était un jeune homme à la démarche arrogante, qui me toisa aussitôt.

Mais il sortirait impressionné, comme l’autre. J’allais leur montrer l’érudition d’une vieille famille de mandarins, même si, comme disait feu mon grand-père, je n’étais qu’une pauvre fille.

- C’est vrai ? chuchota Hinata, les yeux ronds.

- En fait, c’est un cadeau de l’eunuque préféré de l’impératrice à ma mère. dis-je, à voix basse. Mais c’est pareil.

- Ça reste…wow ! dit Sakura. C’est comme ça que font les acteurs américains, expliqua t-elle, comme je la regardais bizarrement. Wow.

Nous rîmes à voix basse. Je n’y connaissais rien en cinéma américain, et d’ailleurs je n’y connaissais rien en cinéma tout court. Mais ce son étrange m’amusait.

- T’en fais pas pour Ukie, c’est une abrutie, une amie de Yamanaka Ino. dit Sakura, avec un subit dédain.

- Yamanaka qui ? murmurai-je.

- I-Ino n’est pas méchante. murmura Hinata. C’est juste que…elle est amoureuse du fiancé de S-Sakura.

- Quoi ?

Je me tournai vers Sakura. Celle-ci resta stoïque, mais ses mains se crispèrent sur son crayon. Je crus qu’elle allait reprocher à Hinata d’avoir parlé d’une chose aussi intime à une quasi-inconnue, mais elle se contenta de me regarder de son regard clair.

- Ça suffit, maintenant ! aboya le jeune homme qui nous servait de professeur. Il paraît qu’il y a une nouvelle !

Il paraît ? Comme si il ne me voyait pas.

Je me levai.

- Présentez vous ! ordonna t-il.

- Feng Tenten, monsieur. De Beijing, monsieur. Enchantée.

J’avais essayé d’imiter son ton militaire, rendu encore plus ridicule par son accent de la campagne profonde. Il y eut quelques rires, et le professeur rougit.

J’eus soudain pitié de lui.

Il était jeune, et essayait tant bien que mal de se faire respecter. J’aurais mis ma main à couper qu’il venait d’une famille pauvre qui avait tout misé sur lui, et que contrairement au gros de ceux de sa génération, il avait été choyé. Il essayait tant bien que mal d’imiter le ton martial des autres…sans trop de succès.

Bref, il avait probablement un bon fond. Mais il avait choisi la mauvaise cible.

- Bien…asseyez vous. dit-il.

Je m’exécutai.

J’entendis un pauvre Iruka-sensei derrière moi, et il y eut quelques rires.

- Je suis Iruka-sensei, professeur de mathématiques. dit-il. Je vais vous apprendre le peu que les femmes ont besoin de savoir.

Autant dire pas grand-chose.

Là-dessus, tous les hommes du monde entier étaient d’accord.

- Heureusement que j’ai emmené les livres de mon père. murmurai-je.

- C’est le sort des femmes, n’est ce pas ? murmura Sakura. On décide pour nous.

Je lui jetai un regard en biais.

Elle avait l’air si triste…

- C’est le sort de celles qui se laissent marcher sur les pieds. martelai-je.

Elle tressaillit, puis me regarda.

- Tu manges avec nous, ce midi ? proposa t-elle, tout sourire. Avec Hinata. On va derrière le lycée…il y aurait quelques amis. Au masculin.

J’acquiesçai. Je n’avais certes pas envie de me faire des amis, mais puisque c’était proposé…

- C’est parti pour trois heures de paresse. murmura une fille.

Sakura sourit.

Cette fille avait raison…pendant qu’Iruka se démenait pour nous apprendre à ne pas gaspiller l’argent de nos futurs maris, la classe faisait autre chose. Seule Hinata semblait écouter, mais elle dormait peut-être les yeux ouverts.

J’écoutai trente minutes, et passai les trois heures de maths suivantes à lire un magazine américain avec Sakura.

Bonjour, ma nouvelle vie. Et mon nouveau rôle.

 

(1) Mukden : une des plus grandes villes de Mandchourie.

(2) Siheyuan : maison traditionnelle chinoise

(3) Xiaojie : mademoiselle

(4) Kunlun : Montagne de Chine où résideraient les immortels du Taoïsme, et les Maîtres  en Kung-fu.

(5)  hiragana ou katakana, typiquement japonais

(6)  kanji : signifie écriture des Hans  (ethnie majoritaire en Chine) en japonais. Tout ce qui n’est pas katakana ou hiragana, bref, ce qui vous casse les pieds quand vous apprenez japonais – ou chinois, d’ailleurs.

 

Nouveau chapitre, beaucoup plus long.

J’ai été agréablement surprise de voir autant de favoris, de suivis et de commentaires, ce qui m’a poussé à écrire beaucoup plus vite. J’espère que cette suite vous plaira…et j’espère avoir autant de raisons de continuer !

Ce n’est pas du chantage, hein…mais ayez pitié de moi…

Comme même en prépa, on a des vacances de Toussaint, je compte publier la suite de mes fictions assez rapidement – comptez trois à quatre jours…

En vous souhaitant tout le bonheur du monde d’ici là, bisous…et vive la paix dans le monde !