Prologue - Premier Envol

par Llevann

Je l’ai trouvé sous un vieux tatami poussiéreux, enveloppé dans un châle aux couleurs passées. Personne n’était entré là depuis la mort de mon grand-oncle, c’est-à-dire dix ans auparavant. Le petit pavillon gisait abandonné dans un coin de l’immense propriété des Uchiha, protégé des grondements de la moderne Tokyo par deux magnifiques cerisiers noueux.

Uchiha Sasuke les avait plantés lui-même en 1945. Lui et mon arrière-grand-père, Uzumaki Naruto, adoraient les cerisiers. Ils pouvaient passer des heures à les contempler en silence…

Peut-être parce que ces cerisiers représentaient tant pour eux, j’ai toujours vu dans ces fleurs roses quelque chose de mystérieux, de magique. Chaque hanami, mon arrière-grand-mère, mamie Hinata, pleurait à chaudes larmes.

Jamais on ne m’avait expliqué pourquoi. Ce qui appartenait au passé devait demeurer dans le passé.

Maintenant, ils étaient tous morts. Yamanaka Ino, l’épouse d’Uchiha Sasuke, la première, en 2000, à l’âge de soixante dix-sept ans. Puis, ça avait été le tour de mon grand-père, en 2005. Uchiha Sasuke était mort en 2007. De cette bande, seule survivait Hinata Hyuuga, mon arrière-grand-mère. Je savais que tous avaient été enfants d’officiers japonais envoyés en Chine pendant la guerre, mais cela ne m’avait jamais parlé plus que ça…

1937, 1939, 1945…si loin de moi…

Mais tout cela a changé en ce chaud après-midi de mai où j’ai décidé de visiter le vieux pavillon aux cerisiers. La Seconde Guerre Mondiale m’a rattrapé brutalement, me propulsant des années avant ma naissance. Par hasard, j’ai découvert ce tatami qui sonnait creux, avec à l’intérieur ce vieux journal enveloppé avec amour, et caché avec effroi, comme pour se débarrasser de souvenirs douloureux. Une écriture fine et élégante marquait la première page.

«  Chengdu, Sichuan, avril 1977.

Les liaisons entre la Chine et le monde sont enfin rétablies. Comment vas-tu, Sasuke ? T’es tu marié ? Comment va ton père ? Ton frère ?

Ne prends pas la peine de me répondre. Je me sens coupable de ce qui s’est passé, et j’ai décidé de chasser la culpabilité. Nous n’avons plus l’âge de nous en vouloir. Sache que Naruto et toi, vous m’avez souvent manqué.

De quelle couleur est le ciel du Japon ?

Ici, le bleu est de retour. Elle aurait aimé. Je t’aime Sasuke. Je vous aime tous.

Haruno Sakura. »

 

Avril 1977…ce journal était caché depuis si longtemps ! Je relus le mot au moins trois fois. La langue et le nom étaient japonais, et pourtant le journal venait probablement de Chine. Sûrement, même.

Qu’est ce qu’une Japonaise ferait en Chine en 1977, alors même que le maoïsme venait de disparaître ?

Je relus encore une fois.

Cette femme connaissait la famille Uchiha. Elle connaissait mon arrière-grand-père.

Je feuilletai au hasard le journal, et tombai sur un assortiment de photos en noir et blanc. Je reconnus sans peine mon arrière-grand-mère, et tous les morts. J’avais déjà vu des photos du temps de leur jeunesse. Mon cœur se serra. Bon sang…ils devaient avoir à peine mon âge – quinze ou seize ans. Je parcourus leurs visages confiants du regard, me gorgeai de leurs sourires, et me figeai. Trois visages m’étaient inconnus.

Le premier me frappa avec une telle force que je clignai des yeux : on aurait dit mon père, Uzumaki Neji. Ils avaient les mêmes yeux blancs, la même chevelure noire – que l’homme de la photo portait longs – le même air confiant et blasé. L’homme tenait par la main une jeune fille, probablement la seule Chinoise du lot : elle portait un qipao qui me semblait rouge – quoique je ne pus en jurer – et ses cheveux noirs étaient coiffés en deux macarons. Quelque chose dans son regard clair me glaça les sangs. On aurait dit qu’elle avait tout vu, et qu’elle n’était déjà plus de ce monde.

On aurait dit un oiseau prêt à prendre son envol.

Une jeune femme se tenait entre elle et Sasuke Uchiha. L’homme que j’avais connu vieux lui tenait la main, mais elle regardait vers la Chinoise aux macarons. Ses yeux pétillaient. Elle était belle. Je tournai la photo.

«  Ecole des Platanes, Jinzhou, Mandchourie, 1940. De gauche à droite – Yamanaka Ino, Uzumaki Naruto, Hyuuga Hinata, Uchiha Sasuke, Haruno Sakura, Feng Tenten, Hyuuga Neji. »

 

Neji. Comme mon père. Hyuuga. Comme mon arrière-grand-mère.

Le frère ou le cousin de mon arrière-grand-mère.

Je regardai Haruno Sakura, toute tournée vers Feng Tenten. Ainsi c’était elle. Mais quelle était donc leur histoire ? Pourquoi était-elle restée en Chine ? Qu’était-il advenu de ceux qui manifestement s’aimaient – Feng Tenten et Hyuuga Neji ?

Il y avait une autre illustration, une remarquable aquarelle représentant la photo mais en couleurs. Je reconnus sans peine la griffe de l’excellente artiste qu’était mon arrière-grand-mère.

Je vis alors que Haruno Sakura avait les cheveux roses comme un cerisier du printemps. N’était-ce pas d’ailleurs son nom ? Cerisier du printemps…

Je me remémorai les journées passées à regarder mon arrière-grand-mère pleurer alors tout le monde se pâmait devant les cerisiers.

Qu’était-il arrivé en Chine ?

D’une main tremblante, je revins à la première page du journal. L’écriture était élégante, calligraphiée.

 

« Mai 1939.

 

Je ne sais pas au juste ce qui l’a menée ici, mais… »

 

Je déglutis lentement. Je m’apprêtais à faire un saut colossal dans le passé, à déterrer de vieux secrets. Plutôt que de rester dans ce pavillon poussiéreux, je choisis d’aller m’étendre sous les cerisiers. Ces cerisiers qui se pareraient de rose au printemps…

 

« Mai 1939.

 

Je ne sais pas au juste ce qui l’a menée ici, mais je vois une telle douleur dans ses yeux bruns. Derrière les rires et ses sourires espiègles, je vois tant de souffrance… »

 

Mars 1939

 

J’avais l’impression que toute la nature pleurait avec moi.

Les feuilles des bambous bruissaient doucement, comme pour se joindre à ma peine. Après quatre ans, enfin nous savions.

Mon frère était mort.

Assise sur le rebord de la mare, j’essayais de refouler mes larmes. Je fixais le plateau de go. C’était lui qui m’avait appris à jouer. Je revoyais ses expressions comiques, ses sourires, j’entendais encore sa voix joviale.

« Tu joues si mal, Tiantian ! »

Il était mort, comme 300 000 autres en quatre jours, à Nanjing, dans le sud. Massacrés par les Japonais en 1937.

Li était mort. La famille Feng n’avait plus d’héritier mâle. Enfermé dans sa chambre, mon père détruisait le reste des ouvrages japonais qu’il n’avait pas détruit en 1937, lorsque nous avons appris le carnage. Mais nous ne savions pas que mon frère était tombé…En fait, nous ne savions même pas où il était.

Je n’avais que douze ans, à l’époque, et nous vivions à Beijing. Je ne comprenais pas grand-chose aux mots invasion, communisme, nationalisme. Je savais juste que la Mandchourie était désormais aux mains de gens appelés Japonais. J’avais pitié pour mes frères mandchous, mais ça s’arrêtait là. Mon frère, en revanche, s’enflammait dans de longs discours compliqués auxquels je ne comprenais rien. Je riais, et il s’énervait, me traitant de bourgeoise frivole.

Aujourd’hui, je savais qu’il avait été communiste, et qu’il avait rejoint un certain Mao. Pendant quatre ans, nous avions attendu de ses nouvelles. Entre temps, les Japonais avaient pris Beijing, puis Nanjing…ils seraient probablement bientôt à Canton, où ma famille s’était réfugiée. C’était ces déplacements qui avaient compliqué la tâche à l’ami de mon frère chargé de nous prévenir. Quand je l’avais vu, j’avais cru que c’était un mendiant : il était maigre, déguenillé.

Mais ensuite, quand il avait parlé…

Ma mère s’était évanouie. Revenue à elle, elle lui avait fait servir un repas chaud, préparer un bon bain. Les deux semaines qu’il était resté, elle avait su garder son rang. Quand il était parti, la douleur l’avait clouée au lit. Mon père était mort, dans sa tête. Il me gardait auprès de lui pendant des heures, me faisant lire des classiques chinois comme le Songe de la Chambre Rouge, me caressant les mains…

J’étais leur dernier enfant, désormais. C’est pourquoi je n’osais pas pleurer. En apparence, je conservais cette attitude joviale et guillerette qui était supposée me caractériser, je défaisais mes nattes et m’énervait sur mes points de broderie. Toutes ces choses qui autrefois faisaient grincer des dents à mes parents aujourd’hui les rassuraient.

J’étais vivante.

Mais en fait, j’étais morte. Je voyais et revoyais le gigantesque Astrolabe de Nanjing. Je voyais mon frère mourir à ses pieds, son sang embrasant le ciel au-dessus des remparts de la belle capitale du sud. Je savais que les Japonais avaient été barbares…mais pour moi, tous ces corps malmenés allaient consolider les murailles de la ville, nourrir le grand dragon protecteur de Nanjing. Je voyais ces trois cent milles âmes s’envoler de l’Astrolabe, et je mourrais d’envie de voler vers ces martyres. Mais je souriais.

Mes parents ne devaient pas savoir que leur dernier enfant avait déjà un pied dans la tombe. Le grand dragon me guettait.

- Tiantian !

La voix de ma vieille nourrice me fit sursauter. Elle s’était occupée de mon frère, de moi, et aujourd’hui, elle était décidée à ne pas me laisser mourir.

Mais qu’y pouvait-elle ?

Je me tournai vers elle, et vit ses yeux chassieux se poser sur le plateau de jeu.

- Ça ne sert à rien de ressasser le passé…chuchota t-elle.

Ah Ma était forte. Rien ne pouvait, en apparence, l’ébranler. Depuis le massacre de Nanjing, elle vouait aux Japonais une haine dont seule la mort pourrait la délivrer.

- Vos vénérables parents requièrent votre présence dans le salon rouge. dit-elle. Le passé est passé, Tian. Il faut avancer.

Je souris.

C’était si facile de jouer la comédie.

- Je vais bien. dis-je. Je n’ai personne avec qui jouer, c’est tout.

- Hum…il y a le fils Yu…

Ah oui. Elle essayait aussi de me marier.

- Ah non, tu ne vas pas recommencer ! fis-je, avec une grimace.

- Vous n’êtes plus toute jeune, grommela t-elle.

- Trop jeune pour me marier, en tous cas.

Je défroissa ma jupe brune, lui dédiai un sourire renversant et me dirigeai vers le salon.

Je marchais, je respirais, je riais. Et pourtant, j’étais déjà en chemin vers l’astrolabe…

Mes parents étaient dans le salon rouge, vénérables silhouettes drapées dans le blanc du malheur (1). Je m’inclinai, et m’agenouillai devant eux.

- Vous m’avez fait demander ?

Le regard vif de ma mère glissa sur mes macarons défaits, mon chemisier tâché de sauce, et s’illumina. Puis, brusquement, elle piqua du nez dans son mouchoir.

- J’ai une grande nouvelle pour toi, annonça mon père de sa voix calme.

Comme mon frère, il était petit, maladif, et incroyablement brillant. Il possédait des dizaines de restaurants à Hong Kong, et avait grâce à son mariage acquis des actions dans une banque de Macao. Ma famille ignorait les problèmes financiers.

Pour les communistes de mon frère, nous étions les ennemis de classe.

- Les Japonais vont peut-être arriver jusqu’ici. reprit-il, comme je demeurai silencieuse. Et rien ne dit qu’un jour ils ne s’en prendront pas aux Britanniques, et ne descendront pas jusqu’à Hong Kong.

Ma mère souffla, et se tapota les yeux.

Je fronçai les sourcils.

- Qu’est ce qui se passe ? demandai-je.

- Comme ils vont forcément descendre, nous allons prendre les devants, et monter à leur rencontre. reprit mon père de sa voix posée. Tu pars en Mandchourie, chez ma sœur.

La nouvelle ma frappa brutalement, et je clignai les yeux.

- Chez les Japonais ? soufflai-je, incrédule.

- Pas chez les Japonais ! s’énerva mon père. La Mandchourie fait partie de notre grand Empire !

- Qui se délite un peu plus chaque jour. ripostai-je. Comment pouvez vous me faire ça ?

Mon père fronça ses sourcils fins.

- La Chine est éternelle. asséna t-il. Aujourd’hui, tous l’agressent. Les Anglais nous ont fait la guerre pour nous forcer à acheter l’opium qu’ils interdisent chez eux, les Français ont pillé le Palais de Printemps, et aujourd’hui, les Japonais nous massacrent…mais nous nous relèverons !

- Tu veux l’envoyer chez cette femme ! couina ma mère, comme horrifiée.

Ma mère défiait rarement mon père. Elle était toujours d’accord avec lui. L’évènement était assez important pour que je le relève. Je n’avais pas souvent entendu parler de la seule sœur de mon père, qui vivait au Nord.

Mais peu importait.

- je n’irai pas en Mandchourie, assénai-je.

- Tu iras, dit mon père, d’une voix dure. Tu es notre dernier enfant, et nous te protègerons, même contre ton gré. Les Dieux savent ce qu’ils feront quand ils seront ici…

Ma mère gémit à nouveau, et mon cœur se serra.

- Je ne vous laisserai pas seuls. répliquai-je. Puis, après une pause : c’est mon devoir.

- Depuis quand tu te soucies de devoir ? aboya mon père. De toutes façons, ta mère et moi ne restons pas ici. Nous allons à Hong-Kong.

- Alors je viens avec vous. répliquai-je. Je n’irais pas en Mandchourie, père. Et de toutes façons, le voyage est trop dangereux.

Je croyais cet argument indestructible.

Moi, en Mandchourie ? Et pourquoi pas au Japon ? Je préfèrerais mourir…en fait, non. Mourir, j’en rêvais.

Jamais je n’irai en Mandchourie.

Mais mon père jeta un petit passeport sur la table basse entre nous. À ma grande surprise, il était écrit en japonais. Je levai des yeux hébétés sur mes parents.

- Ta tante fait de son mieux pour que tout te soit plus facile. dit-il. Ecoute, un jour, nous chasserons les Japonais. Mais le sud, c’est trop dangereux…la tempête est passée, au nord. Les gens vivent avec plus de sécurité. Dans le nord, tu n’auras plus à te soucier de massacres…et nous, nous nous réfugions chez les Anglais…heu…à Hong Kong, chez nos frères chinois.

Le lapsus aurait dû me faire rire, mais je n’y parvins même pas. Dieux, ils étaient sérieux ! Ma mère posa ses yeux larmoyants sur moi.

- Il faut que tu vives…souffla t-elle.

Vivre ?

Mais ne voyaient-ils pas que j’étais déjà morte ? Morte avec mon frère, morte avec la Chine éternelle, morte sous l’astrolabe ?

Pourtant, je m’inclinai. Ces robes blanches me faisaient pitié.

- Bien. Si cela peut vous faire plaisir.

 

Cela leur fit plaisir.

Pendant deux semaines, une sorte d’effervescence incroyable s’empara de la maison Feng. On pleura, on rit, on chanta, on me gava de nourritures locales, de poulet boudeur poussant son cocorico à l’aube, de nouilles tigre combattant un dragon, de tiges de bambou farcies. On aurait juré que la ville tout entière avait entendu dire que le nord était affamé. On me chargea de riz pour ma tante, de légumes qui pourriraient en route, puis on me jeta sur le quai d’un train.

Là, je dus faire mes adieux.

Je n’avais presque pas vu ces jours passer, presque pas eu le temps de pleurer mon frère. Je serrai mon père contre moi, faisant fi des convenances. Il ne me repoussa pas. Puis, je me blottis contre le corps sec et osseux de ma mère.

- Je te jure que je t’arracherai à cette diablesse. me murmura t-elle. Deux mois, et tu viendras nous rejoindre à Hong Kong.

Une sorte de haine et de détermination sauvages tordait ses traits. Je compris que la diablesse était ma tante.

Qu’avait-elle fait ?

Le sifflet du train retentit, et on me poussa dans le wagon. Comme une idiote, je me précipitai à la fenêtre.

- Père ! hurlai-je. Mère !

Le train s’ébranla, et des volutes de poussière et de fumée noyèrent les deux silhouettes en blanc.

La Chine en deuil. La Chine qui meurt.

Le voyage dura près de deux mois. Je dus changer plusieurs fois de trains, prendre je ne sais combien de bateaux. Le paysage changea.

Aux gorges splendides du Yang-tsê et aux tuiles légères comme de la dentelle succédèrent des plateaux de loess jaunes, des terres arides, et des tuiles lourdes. La beauté des paysages m’émouvait. Aucun pays ne pouvait être aussi beau que le mien. Je regardai les paysannes han, ji, hui, mandchoues, je les regardai se prendre dans les bras, chuchoter dans leurs langues. Je passai des heures à essayer de percer l’âme d’un pays en perdition.

Je ne me reconnaissais plus.

Quand avais-je quitté ma frivolité ?

Finalement, j’arrivai à Jinzhou, fourbue, épuisée, mais gorgée de paysages si beaux que je trouvai la force de demander de l’aide pour qu’on fasse descendre mes paquets. Comme prévu, les légumes avaient pourri.

Quelle surprise.

Je descendis en titubant sur le quai, les pans de mon qipao s’enroulant autour de mes jambes. Quelques abrutis me sifflèrent. Si c’était comme ça qu’un Chinois traite une Chinoise, vraiment…

- Feng Tenten ?

Je tressaillis. Tenten ? C’était la façon japonaise de lire mon nom, non ?

Je tournai la tête, et ne put retenir un mouvement de recul.

Un officier japonais – et un bon, à en juger par son brassard rouge – me regardait. Ses cheveux gris étaient ébouriffés, et une drôle de cagoule cachait la partie inférieure de son visage. Je demeurai bêtement pétrifiée. Un officier japonais me parlait ?

Autour de moi, mes compatriotes nous observaient à la dérobée.

- Feng Tenten, c’est bien vous ? insista t-il, en mandarin, cette fois, avec l’accent de ceux qui apprennent le mandarin de Beijing.

En l’entendant écorcher ma langue, je me raidis.

- C’est moi. dis-je en japonais. Qui êtes vous ?

Je parlais six langues, dont le russe, l’anglais, le français, le portugais et le japonais. Bref, les langues de tous ceux qui avaient lorgné sur mon pays.

Mon père en parlait beaucoup plus, et avait toujours insisté pour m’apprendre.

- Hatake Kakashi, dit-il. Venez avec moi.

Quoi ? Mais jamais !

- Pourquoi ? demandai-je, affolée.

Je n’avais rien fait ! Le passeport de mon père était-il un faux ? Que me voulait-il ?

- Kakashi ? C’est elle ? fit une voix avec un japonais légèrement écorché.

Une femme se dandinait vers nous, engoncée dans un splendide manteau en vison. Ses cheveux noirs étaient coupés et bouclés à la mode occidentale. Ses yeux pétillants me mirent la puce à l’oreille.

- Tante Yuxiao ? soufflai-je, incrédule.

- Appelle moi Shizune, c’est le nom que les Japonais me donnent. dit-elle dans le mandarin rapide des vrais Pékinois. Kakashi n’arrive pas à prononcer mon vrai nom…

Kakashi ?

Je me tournai vers l’officier. C’était lui ? Son amant ?

- Mon mari. précisa ma tante, comme si elle avait deviné mes pensées.

Elle marqua une courte pause.

- Ton père ne t’a pas prévenue ?

Prévenue qu’il m’envoyait chez un officier japonais ? Ah ça, la sécurité, j’allais l’avoir ! J’allais coucher chez l’envahisseur !

Je dus me faire violence pour ne pas courir vers le train comme une gamine. Tu m’étonnes qu’elle ait pu m’avoir un laissez-passer spécial ! Elle était mariée à un Japonais, par Confucius et toute la bande de vieux schnocks qui allaient avec lui !

- Tenten ?reprit-il doucement.

- Tiantian…corrigea aussitôt ma tante.

- Non, Tenten c’est très bien. Après tout, si Yuxiao a été transformé en Shizune…

Ma tante pâlit, et l’officier me regarda avec les yeux neutres de ceux qui ont été formé pour cacher leurs émotions. Seulement, moi aussi, j’étais très forte à ce jeu-là. Il ne se doutait même pas à quel point.

La vie était une partie de go. Or, j’étais imbattable, au go, depuis trois ans…j’avais envie de leur cracher au visage et de rentrer à Canton pour y mourir en patriote. Au lieu de quoi, je leur souris. Je comprenais le mépris de ma mère pour cette tante…Shizune.

- Ma mère vous prie d’accepter le riz qu’elle vous envoie, dis-je en japonais, m’amusant à parodier l’accent d’Osaka de l’officier. Et mon père vous adresse ses salutations respectueuses.

- Je suis désolé pour votre frère. dit subitement l’officier.

Il avait peut-être espéré me prendre de court. Pourquoi ? Au diable si je m’en souciais. Je m’imaginai un joueur habile déplacer rapidement un pion pour inciter son adversaire à faire une erreur. Il fallait réfléchir, et répliquer par un bon coup. Mais pas tout de suite.

Je m’inclinai profondément, et laissai un moment ma haine et ma douleur envahir mes yeux. Quand je me relevais, mes yeux étaient secs.

Ma tante était visiblement ravie et soulagée de voir un membre de sa famille, un membre qui restait polie face à elle.

Tenten…oui, j’aimais assez. Même si ça avait le même sens que Tiantian, ça sonnait comme un pseudonyme.

Le nom de scène d’une comédienne qui pourrit en silence.

Désormais, je serais Tenten. Témoin de la mort de la Chine, de la mort du monde. Je leur emboîtai le pas le long du quai, m’enfonçant dans Jinzhou. Ma tante babillait. Mon oncle m’observait. Je ne lui accordai pas un regard.

Oui, Tenten…j’aimais bien.

 

(1)   : le blanc est la couleur du deuil en Chine.

 

Nous avons ici mes chers et mes chères une fiction qui ne sera pas très longue – dix chapitres, je crois. Je publierai désormais des chapitres immenses en même temps que je publierai la Lune Rouge.

 

Première fanfic historique, sur un pan de l’histoire trop souvent oublié, et qui peut donner de jolies histoires…je sais que ce n’est pas très gai, mais j’espère que vous aimerez. L’auteure est ouverte à toute critique.

Bisous, et dites moi ce que vous en pensez – même si je ne m’attend pas à des masses d’intéressés…