Vérité

par haruna

Chapitre 11 : Vérité

Kiba se pencha vers Sakura, hors de lui, le visage blême.

-          Je vous répète que ces brochures sont ce qu’il y a de mieux. Du travail de professionnel, Sakura. Et à cause de vous, de ce rapport ridicule de trois lignes, tout est compromis.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux.

-          Que voulez-vous que je fasse de cette remarque : « il maque quelque chose » ?

Sakura eut un haussement d’épaules.

-          Sasuke est d’accord avec moi, même si nous n’arrivons pas à définir exactement ce dont il s’agit.

-          Donnez-moi au moins un indice. Est-ce un mot qui manque, une phrase, un paragraphe ? Dois-je revoir les illustrations, le commentaire ? Faut-il mettre des petites étoiles autour ? ajouta-t-il, amer.

-          J’ai tenté de vous l’expliquer hier soir. C’est une question d’image. Votre projet est très bien mais vous ne lui avez pas donné le parfum du Connecticut.

-          Une question d’image ? Mais le Connecticut n’a pas besoin d’image, surtout Hartford ! lança-t-il sarcastique. Peut-on imaginer plus ennuyeux ?

-          Justement. C’est exactement ce que nous demandons. Créer une image pour le Connecticut. Jusqu’à ce jour, personne n’y est parvenu. Nous comptons sur votre expérience.

Sakura l’observait et elle vit le mépris se muer progressivement en intérêt. Kiba s’était mis à arpenter la pièce, le sourcil froncé.

-          Oui… Je vois. Une image pour le Connecticut…

Elle dissimula un sourire. Gagné ! Elle avait réussi à contourner l’orgueil démesuré d’Kiba. Au lieu de le vexer, de s’en faire un ennemi, elle lui lançait un défi.

Kiba s’approcha de l’immense baie vitrée et contempla la ville. Les arbres commençaient juste à changer de couleur, annonçant un automne flamboyant.

-          Qu’y a-t-il de si particulier dans le Connecticut que les autres Etats n’ont pas ? demanda-t-il comme pour lui-même en regardant la rivière qui s’écoulait paisiblement dans la vallée. Vous pouvez me le dire ? ajouta-t-il en se tournant vers Sakura.

-          Des traces de notre histoire et des paysages comme vous n’en verrez nulle part ailleurs. J’étais sérieuse en vous conseillant de vous y promener. A l’est de la ville, là où se je suis née, ce n’étaient que des plantations de tabac, à perte de vue. Je me souviens, enfant, qu’on y trouvait les plus belles feuilles du monde. On peut encore voir aujourd’hui quelques-unes des fermes anciennes, si typiques avec leurs auvents de bois. Peu d’exploitations fonctionnent encore. Mais ces vieilles bâtisses sont là, témoins de notre passé.

Le regard de Sakura brillait tandis qu’elle poursuivait, passionnée.

-          Allez jusqu’à l’église Five Corners. Vous êtes là, arrêté au feu, et soudain le vingtième siècle s’estompe. Vous vous retrouvez en 1800 en train de contempler l’un des plus beaux exemples d’architecture coloniale de tout le pays. Elle domine le paysage, posée au milieu de gazon et des arbres centenaires avec sa flèche fièrement dressée vers le ciel. Elle possède tout ce qui caractérise le Connecticut : la simplicité, la beauté et une sorte de spiritualité qu’on ne retrouve plus l’architecture d’aujourd’hui.

« Et puis, poursuivit-elle très vite, de crainte que Kiba ne l’interrompe, vous prenez ensuite la route qui mène à Old Main Street. C’est la vieille rue la plus pittoresque que l’on puisse imaginer avec se maisons de brique rouge et ses grands arbres. Elle respire la paix, la sérénité. Et à deux pas, il y a la rivière, moins impressionnante que le Mississipi, certes, mais majestueuse à sa façon.

Kiba la fixait.

-          Vous aimez cette région, n’est-ce pas ?

-          Oui, je suppose. Peut-être ne m’en étais-je jamais autant rendu compte.

-          Le passé, l’histoire… dit lentement Kiba. Je crois que c’est cela qui est important. Cette sensation de pérennité, de tradition préservée, et qui pourtant n’est jamais un frein à l’avancée dans le temps, au progrès.

Sakura esquissa un sourire, émue tout à coup.

-          C’est exactement cela. Nous sommes différents ici, à la fois attachés au passé et farouchement modernes. Nous avançons inexorablement tout en respectant notre histoire.

Kiba hocha la tête.

-          Je crois que je commence à comprendre. Je vous fais toutes mes excuses, Sakura. Le professionnel avait apparemment beaucoup à apprendre.

-          Vous êtes plus compétent pour ce travail. La seule différence, c’est que vous n’avez pas grandi ici. Vous n’aimez pas ce pays comme moi. Il vous manque l’élan du cœur.

-          Le cœur ? On ne nous en parle jamais dans les écoles de commerce.

-          C’est bien là le problème. Dans notre course désespérée pour gagner toujours davantage et construire toujours plus grand, on oublie l’essentiel.

Sakura pivota dans son fauteuil. Des larmes avaient brusquement envahi ses yeux. Parler du cœur faisait naître une émotion incontrôlable. Elle qui vivait tant de contradictions en ce moment, qui se posait tant de questions ! Quelle place avait-elle accordé au cœur dans sa vie, dans une existence guidée seulement par le besoin effréné de réaliser les ambitions de son père et de punir sa mère ?

Sa vie lui paraissait tout à coup si vide ! Aucun homme ne la partageait, seulement quelques amis. Mais rien ne lui  manquait, ni vêtements de prix, ni voiture rutilante. Que s’était-il produit ? Quand avait-elle commencé à croire que seul le succès et les biens matériels importaient ? Elle avait méprisé sa mère au nom de ces valeurs tellement fausses. Mais n’avait-elle pas vécu selon les mêmes, finalement ?

-          Kiba ?

Sakura se retourna. Il était parti. Elle se retrouvait seule dans son vaste bureau. Pensive, elle s’empara d’un crayon, se mit à griffonner sur une feuille de papier. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle se rende compte qu’elle avait couvert le papier du nom de Sasuke Uchiwa.

Ce fut comme un déclic. Le monde s’effondrait autour d’elle. Ce besoin d’amour, de chaleur, qu’elle avait toujours nié l’assaillait soudain, comme un flot insensé qui lui nouait la gorge. Les larmes roulèrent sur ses joues, incontrôlables. Brusquement, Sakura eut envie de voir sa mère, besoin de lui parler, de comprendre ce qui s’était passé depuis dix ans.

Elle décrocha le combiné et composa le numéro. Etrange. Malgré les années, elle ne l’avait pas oublié. C’était sans doute un signe.

Au bout du fil, la voix enjouée de sa mère répondit.

-          Allô ?

-          Maman ?

Il y eut un instant d’hésitation, mélange de joie et de crainte.

-          Sakura… ?

-          Oui. Euh…

-          Tu vas bien, Sakura ?

L’inquiétude perçait dans la voix d’Yukina.

-          Oui, très bien. Je me demandais seulement si… si je pouvais venir te voir.

-          Evidemment que tu peux ! Viens dîner avec moi.

-          Peut-être pas ce soir. Je voulais seulement parler. Je pensais passer après mon travail.

-          Mais bien sûr. Passe directement, je t’attendrai.

Sa mère hésita avant de poursuivre :

-          Tu aimes toujours le thé avec du miel ?

Les larmes affluèrent tout à coup dans les yeux de Sakura, mais elle parvint à les retenir.

-          Oui, réussit-elle à articuler, la gorge serrée.

-          Je vais t’en préparer une bonne théière. Avec des cookies, tu veux ? A moins que tu ne fasses attention à ta ligne, en ce moment ?

-          Non, pas du tout, répondit Sakura, tellement heureuse.

-          Parfait. Je prépare tout, alors. Je t’attendrai.

Sakura ne pouvait raccrocher, sa mère non plus. Elles semblaient attendre toutes les deux, comme si le temps s’était suspendu. Ce fut Sakura qui parla la première.

-          Merci, maman.

-          Merci à toi, Sakura.

Elle raccrocha aussitôt et laissa libre cours à ses émotions, le corps secoué de sanglots.


 

La maison des Hyuga était une très belle bâtisse à deux étages. On  y accédait par une allée circulaire bordée de buissons soigneusement taillés, et de massifs de fleurs colorés.

Sakura gara sa voiture devant le perron et descendit devant l’impressionnante façade. Elle avait toujours détesté cette maison, dès le premier jour où elle l’avait vue. Elle symbolisait tout ce qu’elle reprochait à sa mère : l’ambition, l’envie d’être riche et, surtout, le manque de loyauté.

Aujourd’hui, Sakura la regardait différemment. On la fit attendre un instant dans le hall ensoleillé qui sentait la cire et les fleurs du gros bouquet posé sur une table.

Puis sa mère apparut, le chignon rose clair impeccable, un rang de perles autour du cou. Elle portait une robe de soie et des escarpins noirs : l’exemple même de la femme riche et élégante. Sakura eut soudain envie de faire demi-tour. Elle n’avait rien à faire ici. C’était  une erreur d’être venue. Sa mère n’avait pas changé.

Et pourtant, elle lui tendait les bras, le visage éclairé d’un sourire, ses beaux yeux verts embués de larmes.

-          Sakura, je suis si heureuse que tu sois là ! C’est merveilleux.

Elle prit les mains de sa fille et les pressa doucement tandis qu’elle la regardait, des pieds à la tête.

-          Mon dieu, ton père serait si fier de toi !

Sakura sentit sa gorge se nouer. Elle se dégagea.

-          C’est impressionnant comme maison.

-          Si nous passions dans le bureau ?

-          Le bureau ? Rien que cela ?

Sa mère comprit tout de suite.

-          Les choses ne vont pas être faciles, n’est-ce pas ?

Sakura détoura les yeux.

-          Je suppose que non.

-          Allons, viens. Essayons de profiter de notre thé. Si c’est encore possible.

Le bureau se révéla être une pièce des plus agréables : ensoleillée et confortable avec ses gros fauteuils aux motifs floraux.

Sur la table basse, on avait posé le plateau du thé. Argenterie et porcelaine délicate s’y côtoyaient.

-          Ah bien, dit Sakura lorsque sa mère lui eut tendu une tasse. On peut dire que tu es bien installée !

-          Serais-tu venue pour me faire des reproches ? demanda Yukina, le sourcil levé. Parce que si c’est le cas, je ne tiens pas à les écouter. Tu m’en as suffisamment fait, ces dix dernières années.

Sakura baissa les yeux, sentant son visage s’empourprer. Pourquoi était-elle venue ? Soudain, confrontée au luxe du lieu, elle sentait toutes les vieilles animosités resurgir. Voilà donc ce qui avait poussé sa mère à partir ! Mais après tout, comment l’en blâmer ? C’était une très belle maison.

Sakura poussa un soupir et but une gorgée de thé. Il avait toujours le même goût et, tout à coup, elle se retrouva, enfant, dans la vieille maison. Là, on n’y avait jamais eu d’argenterie ni de porcelaine. Une douleur aigüe lui étreignit la poitrine.

-          Pourquoi as-tu fait cela ? demanda-t-elle, la voix brisée. Pourquoi nous as-tu quittés, papa et moi ?

Yukina posa sur sa fille un regard douloureux.

-          Je ne l’aimais plus, Sakura. Mais toi, je ne t’ai  pas abandonnée. Je voulais te prendre avec moi. Tu as refusé. Et tu avais dix-huit ans, tu étais assez grande pour décider.

-          Je suppose que ton aventure avec Hiashi durait depuis un moment ?

-          Certainement pas. Hiashi n’était qu’un ami, à l’époque. Notre liaison n’a commencé que plus tard. J’ai pris peu à peu conscience que je l’aimais, et lorsqu’il m’a demandé en mariage, j’ai accepté. Je ne l’ai jamais regretté.

Sakura jeta un regard cynique autour d’elle.

-          A ta place, je présume que je ne regretterais pas non plus.

-          Oh si, tu pourrais le regretter. Si l’amour s’éteignait, par exemple. Rien ne peut le remplacer, Sakura, ce n’est pas le manque d’argent qui m’a fait quitter ton père. L’argent ne signifie rien. C’est l’amour qui compte et ton père et moi ne nous aimions plus.

Sakura absorbait les paroles de sa mère malgré elle. Pour la première fois, elle entendait une parfaite sincérité dans ses propos.

-          Mais pourquoi criais-tu toujours après lui, pourquoi le rabaissais-tu ? Tu n’étais qu’une garce !

Les mots claquèrent comme un fouet dans la pièce silencieuse. Les joues d’Yukina s’empourprèrent sous le choc.

-          Dans un monde parfait, j’aurais peut-être pu être une épouse parfaite.

Elle baissa la tête, le regard rivé sur ses mains.

-          Je ne suis pas très fière de la façon dont j’ai traité ton père. Je me suis très mal prise avec lui, le rabaissant alors que j’aurais dû le soutenir. Sakura, j’ai toujours eu un tempérament fort, beaucoup d’ambition, mais rien dans quoi m’investir. Je n’avais pas fait beaucoup d’études et j’étais seulement destinée à devenir une épouse, à vivre à travers un homme. Une énorme erreur. Du moins jusqu’à ce que Hiashi me fasse prendre conscience que je pouvais utiliser ce potentiel. C’est ainsi que j’ai commencé à m’occuper d’organisations humanitaires.

Elle s’arrêta un instant, le temps de prendre une gorgée de thé, puis elle reprit :

-          Avec ton père, j’étais frustrée. Il n’avait pas assez d’ambitions et je n’étais pas l’épouse qui lui convenait. Il l’a su bien avant moi, mais il était trop bon pour me quitter. Il a attendu que je m’en rende compte, alors il m’a laissé partir avec sa bénédiction.

-          Sa bénédiction ?

Sakura fixait sa mère, interloquée.

-          Tu l’ignorais, n’est-ce pas ? repris Yukina. Tu pensais que j’étais la traîtresse, dans l’histoire.

Sa mère plongea la main dans la poche de sa robe et sortit une feuille pliée en quatre, jaune et usée.

-          Je l’ai toujours gardée, espérant que le jour viendrait où je pourrais te la montrer.

Sakura prit le fragile document et l’ouvrit. Son cœur se serra en reconnaissant l’écriture hésitant de son père. Elle lut, des larmes plein les yeux :

« Très chère Yukina,

Voilà déjà un moment que nous somme tous deux conscients que notre mariage ne marche pas. C’est triste, certes, mais c’était inévitable. Tu es une femme volontaire et ambitieuse. Je suis un homme tranquille, qui se satisfait de peu. Nous ne sommes pas fais l’un pour l’autre. Nous ne l’avons jamais été. Peut-être ces différences expliquent-elles justement que nous ayons été attirés l’un vers l’autre, au départ ? Mais cela ne suffit pas à construire une existence heureuse. Tu as besoin d’un homme fort. Moi je ne sais même pas si j’ai besoin d’une autre femme. J’aime la vie solitaire et rêveuse. Je te souhaite d’être heureuse. Ne t’inquiète pas pour Sakura. Un jour, elle comprendra et ne t’en voudra plus. Elle saura que les serments prêtés dans l’ignorance ne devraient jamais être honorés.

Je t’embrasse,

                        Kakashi. »

Sakura fixait la lettre, se souvenant de ces derniers mots dans la bouche de son père, il y a longtemps. Sa vue se brouilla soudain et elle éclata en sanglots.

-          Maman… tu m’as tellement manqué !

-          Oh, Sakura…

Sa mère la prit dans ses bras et la serra très fort.

-          J’ai été si entêtée, maman. Pardonne-moi.

-          Il n’y arien à pardonner. Tu es là, c’est tout ce qui compte.

-          C’est si bon d’être dans tes bras !

Yukina la serra à l’étouffer. Des larmes ruisselaient sur ses joues.

-          Mon dieu, ton père serait si fier de toi !

Sakura ferma les yeux. Elle se sentait sauvée.