Mauvaise Graine

par pouletfree

La graine du mal est en chacun d’entre nous. Les épreuves et les coups durs se chargent de l’arroser pour l’aider à pousser. On pense souvent que le mal se nourrit forcément du mal, mais c’est parfois dans la lumière qu’éclot cette fleur maléfique.



_Dany, viens manger, ça fait trois fois que je t’appelle !

_Oui maman, j’arrive ! s’écria le jeune garçon en levant les yeux de son livre.

Il avait déjà oublié sa phrase lorsqu’il replongea son regard avide vers les lignes de lettres noires qu’il dévorait depuis une heure. Ses yeux pâles allaient de gauche à droite à un rythme saccadé, ne manquant aucun détail du paysage littéraire qui faisait le pont entre ses yeux et son imagination. Des caractères imprimés à l’encre se changeaient en mondes fantastiques peuplés d’êtres merveilleux et remplis d’aventures épiques. Si la magie existait, il l’avait sans conteste sous les yeux. Loin d’être dupe, sa mère fit irruption dans sa chambre, l’air énervé. Mais sa contrariété ne tint pas longtemps face au regard fautif que lui jeta l’enfant.

_ Allez Dany, tu pourras lire plus tard, viens manger.

Il acquiesça et attrapa un marque page qu’il plaça consciencieusement à l’endroit où il s’était arrêté. Puis il se leva et suivit sa mère.

_ Mais tu sais maman, la prof de français a dit qu’on pouvait se nourrir de la lecture, argumenta t’il avec sérieux. Elle dit même que c’est très important.

Sa mère réprima un petit rire.

_ Ah je vois, et avec quelle sauce veux-tu manger les pages du Seigneur des Anneaux ? Du Ketchup ou de la moutarde ?

Le jeune garçon esquissa un sourire, et sa mère l’embrassa sur le front. Il s’assit sur sa chaise et regarda avidement les pâtes remplir peu à peu son assiette à mesure que sa mère les versait. Elle saupoudra le tout de gruyère râpé et se servit à son tour avant de s’asseoir face à son fils. Ils mangèrent quelques minutes en silence dans leur petite cuisine exigüe au plancher abimé et aux murs décrépis. Depuis que John, le père de Dany, était mort, ils avaient vécu sur un seul salaire et ce logement miteux avait été la meilleure option qu’ils avaient eue. Une option qui avait fini par se transformer en un véritable piège à loup qui les retenait désormais entre ses mâchoires d’acier. La mère de Dany dormait dans le salon, elle avait à tout prix tenu à ce que son petit ait une chambre à lui, avec tout ce dont il avait besoin. Elle cumulait deux emplois, un la journée et un la nuit. Son seul moment de répit durait le temps d’aller chercher Dany à l’école, jusqu’à ce qu’il se couche. Et son fils passait souvent ces moments enfermé dans sa chambre avec les livres qu’elle volait pour lui à la bibliothèque. Bien sûr elle aurait voulu qu’il soit plus avec elle, comme lorsqu’il était bébé, mais il était trop jeune pour voir à quel point cette vie pesait sur les épaules de sa mère.

Les enfants sont égoïstes de nature, car ils n’ont pas conscience du fait que les autres sont aussi des créatures dotées d’émotions. Ils ne voient pas le mal qu’ils peuvent faire.

Du haut de ses douze ans, il aurait été difficile pour lui de tout comprendre à leur situation, et elle acceptait le caractère solitaire et parfois mutique de son fils. Il aurait été inutile d’essayer d’aller à l’encontre de la nature profonde de son enfant. L’administration du collège lui avait confirmé qu’il se comportait de la même façon là-bas, toujours en marge des autres. Il passait ses récréations assis contre un arbre à lire ou à regarder le ciel d’un air rêveur. Le fait d’être un métisse ne l’aidait pas à s’intégrer.

_ Madame, vous savez que nous pouvons faire appel au psychologue scolaire si vous voulez qu’on aide Dany à…

_ L’aider à quoi ? Vous pensez que mon fils a un souci ?

La CPE avait parut mal à l’aise.

_ Je dis simplement qu’il serait peut-être bien qu’on l’aide à s’ouvrir plus aux autres. La solitude n’entraine rien de bon pour un enfant de cet âge. Il ne joue ou ne discute jamais avec les autres.

_ Mon fils a lu plus de livres à lui tout seul que tous les ados débiles de sa classe. Je vous interdis de parler de lui comme s’il était un paria ou un dégénéré ! Il fera de grandes choses, peu importe si il ne peut pas rentrer dans le moule que vous essayez de lui imposer !

Elle s’était levée, furieuse, avait attrapé son manteau d’un geste rageur et était partie en claquant la porte derrière elle. Ce n’était pas la première fois qu’on lui parlait du côté asocial de Dany. Les voisins, la famille. Tous avaient leur avis sur la question, mais avaient fini par se taire face aux vives réactions de la mère du principal intéressé. Elle ne supportait pas qu’on parle ainsi de la seule personne qui la raccrochait encore à ce monde.

Dany était tout pour elle. Tout ce qui lui restait. Tout ce pour quoi elle se battait.

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Dany attendit que les autres élèves quittent la classe avant de se lever à son tour, et d’avancer jusqu’au bureau de sa professeure de français, Madame Sabako. C’était une femme relativement petite, une jeune enseignante qui travaillait ici depuis deux ans. Elle était très jolie, et ne passait jamais inaperçue malgré son caractère timide. Ces élèves masculins, tout comme leurs pères, aimaient beaucoup assister aux réunions parents/professeurs lorsque celle-ci y était. Cette dernière avait l’habitude que Dany fasse ça, c’était en quelque sorte devenu leur petit rituel lorsque son cours se finissait à l’heure de la récréation.

Elle aimait bien le jeune garçon. Il était réservé mais elle avait réussi à l’appâter grâce à sa passion pour la lecture. Il avait un doux visage, ses origines japonaises et américaines adoucissaient ses traits et arrondissaient ses yeux, lui donnant un regard rêveur. Il s’assit sur la table la plus proche du bureau, gratifiant l’enseignante de l’un de ses rares sourires. Elle le lui rendit.

_ Tu as lu le livre que je t’avais conseillé ?

Il fouilla dans son sac et en sortit un exemplaire de Fahrenheit 451, qu’il avait acheté avec l’argent de son repas.

_ Je ne l’ai pas encore fini, dit-il. Mais j’ai adoré le début. Je me lève plus tôt le matin pour avoir le temps de lire avant de venir.

Madame Sabako pouffa.

_ Tu sais que c’est important de bien dormir, Dany. Que vas dire ta mère si tu n’es même plus capable d’avoir les yeux ouverts pour avoir des bonnes notes ?

_ Ma mère n’a pas vraiment le temps de vérifier mes carnets de notes. Elle travaille beaucoup pour qu’on s’en sorte. Elle a deux emplois différents.

_ Oui, elle m’en a parlé, avoua Madame Sabako. Comment le vis-tu ?

Dany réfléchit longuement. Il fit semblant de réfléchir. Il avait déjà la réponse, mais ne voulait pas faire croire à Madame Sabako qu’il était un bloc insensible. Il ne ressentait rien en voyant sa mère s’exténuer à payer les factures et à faire tenir la maison debout. Cela ne lui faisait rien. Il savait qu’elle avait besoin de compagnie durant les rares moments où elle était à la maison, mais il préférait la présence silencieuse de ses livres à celle larmoyante de sa mère. Devrait-il en avoir honte ?

_ Ca me rend triste, dit il. Je sais qu’elle se fatigue énormément. Elle mérite le repos.

La sonnerie de la reprise des cours ponctua sa phrase. Madame Sabako lui sourit comme pour dire qu’ils reprendraient cette conversation plus tard. Il sourit également et quitta la salle après un dernier geste de la main. L’enseignante reporta son attention sur les copies étendues devant elle, mais Dany resta quelques instants à la contempler avant de disparaitre dans le couloir.

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_ Service d’urgence de la Police, j’écoute.

_ Allo, la Police ? Oh seigneur… Vous devez venir au Wood Town College ! C’est affreux, il y a du sang partout ! Mon dieu…

_ Calmez-vous Madame, expliquez-moi ce qu’il s’est passé.

_ L’une de nos enseignantes a été tuée ! C’est affreux on l’a poignardé ! C’est l’un de nos élèves qui l’a trouvée !

_ Très bien, écoutez-moi Madame. Ne touchez à rien, j’envoie des agents. Ne touchez à rien.

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Dany était assis sur la table la plus proche du bureau, comme il avait l’habitude de faire lorsqu’il discutait avec Madame Sabako durant la récréation. L’enseignante était avachie sur son bureau, le visage enfoui dans ses cheveux ensanglantés. Son dos était ravagé par une vingtaine de sauvages coups de couteau.

Il l’avait trouvée en allant la rejoindre pour discuter après la fin des cours de la journée. La nuit d’hiver commençait déjà à tomber, il faisait sombre. La porte s’était ouverte à la volée et un homme roux en était sorti, bousculant Dany et partant en courant, les mains pleines de sang. Etonné, le jeune garçon était entré dans la salle et avait découvert le cadavre de celle qu’il aimait.

Combien de temps était-il resté ici à contempler Madame Sabako ? Il n’en avait aucune idée.

Une femme de l’administration était arrivée et avait poussé un cri en voyant l’affreux spectacle. Elle était partie en courant, ses cris d’effroi résonnant en écho dans le couloir. Les policiers arrivèrent une dizaine de minutes plus tard, et l’un d’eux fit sortir Dany de la pièce avec une douceur bienveillante. Il offrit une canette de soda au jeune garçon et lui demanda s’il connaissait le numéro de ses parents par cœur. Dany avait acquiescé et sa mère avait été appelée pour venir chercher son fils.

Les agents la prévinrent qu’ils auraient sûrement besoin d’interroger Dany le lendemain, tant que ses souvenirs sur l’incident étaient frais. Ils la rassurèrent en lui assurant qu’il n’était pas suspecté, l’absence de sang sur lui l’éliminant de la liste des suspects. Au vu de la violence des coups et des projections de sang, il aurait été impossible qu’il s’en sorte sans se salir les mains et les habits.

Abattue, la mère de Dany le ramena à la maison.

_ Tu veux que je te fasse un thé, mon amour ? lui demanda-t-elle avec ce qu’elle aurait voulu être un sourire.

_ Non merci Maman, je vais aller dans ma chambre, répondit-il d’un ton froid. Repose toi, tu as l’air fatigué.

Sans plus de cérémonie, il alla s’enfermer dans sa chambre, laissant sa mère totalement démunie par le manque de réaction de son fils au drame qu’il venait de vivre. Tandis qu’il s’asseyait sur son lit en ouvrant Fahrenheit 451, il entendit sa mère éclater en sanglots dans leur cuisine insalubre. Il soupira et baissa les yeux vers son livre.

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_ Tu es sûr que tu ne te souviens pas du visage de cet homme, Dany ? demanda l’agent chargé d’établir les portraits robots. Même pas la couleur de ses cheveux ?

Dany fit semblant de réfléchir.

_ Je crois qu’il était brun. Plutôt grand. C’est tout ce dont je me rappelle.

L’agent croisa le regard de la mère de Dany. Ils semblaient tous les deux penser que le traumatisme empêchait le garçon de se souvenir.

Dany ne fit rien pour les contredire. Ses pensées étaient déjà loin, concentrées sur l’homme roux.



Deux mois plus tard, un jeune garçon au visage doux passa la porte du commissariat, un long couteau de cuisine dans la main, couvert d’un liquide rouge et suintant. Ses vêtements en étaient également maculés. Il avait le visage d’un ange, sur sa joue le sang semblait avoir tracé une larme. Une unique larme versée pour son enseignante assassinée. Il avoua avoir tué un homme, et indiqua aux policiers où trouver le cadavre. On le mit en cellule immédiatement.

Sur ses indications, les policiers retrouvèrent un homme roux dans une ruelle, éventré sauvagement. Jamais Wood Town n’avait connu de meurtre aussi brutal. Le mal s’était insinué jusque dans cette ville tranquille, sous la forme innocente d’un enfant de douze ans.

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Jamais la justice de Wood Town n’avait été confrontée à un tel évènement. Ne pouvant décemment pas condamner à la prison un enfant qu’ils jugeaient comme traumatisé par le meurtre sauvage de son enseignante, les magistrats optèrent pour un internement dans une institution spécialisée. L’hôpital psychiatrique Carpenter Forest, situé dans le département voisin. Un établissement de très bonne réputation, dirigé par un psychiatre reconnu, le Docteur Hiruzen Sarutobi.

Dany y fut conduit un mardi après-midi, sous un doux soleil printanier. Il n’ouvrit pas la bouche durant le trajet, ni pendant son transfert jusqu’au bâtiment. Il sentait la fébrilité et l’incompréhension qu’il déclenchait chez les agents qui l’entouraient. Comment un enfant avait-il pu commettre un crime aussi atroce ? Voilà la question qu’ils se posaient tous, comme des pitoyables rats confrontés à un problème trop compliqué pour eux. Dany se découvrit une haine mordante pour ces gens qui le toisaient avec terreur. Ils étaient terrifiés car il ne rentrait pas dans leur logique étriquée. Pour eux, un enfant était forcément le portrait même de l’innocence, mais lui… Il était un bug dans leur logiciel. Il était une force qui échappait à toute volonté. Il était l’élément imprévisible et indomptable.

Il se jura que c’est ainsi qu’il vivrait sa vie en sortant d’ici.

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_ Alors dis-moi Dany, comment résumerai-tu l’année que tu as passé ici ?

Dany leva un regard agacé vers le Docteur Sarutobi.

_ J’ai passé un an entouré de tarés, à prendre des médocs inutiles et à écouter les conneries de psychiatres qui ne me connaissent pas, voilà comment je résumerai ça.

Le psychiatre ne s’offensa pas, son visage resta bienveillant et ouvert. Il fouilla dans le dossier qu’il avait devant lui.

_ J’ai ici une note du surveillant qui me dit que tu ne lis jamais les lettres que ta mère t’envoie, et que tu ne lui adresses pas la parole lorsqu’elle vient te voir, déclara-t’il. Tu peux m’expliquer la raison qui te pousse à agir ainsi ?

Dany recoiffa ses cheveux en arrière d’un geste de la main.

_ Je n’aime pas parler à ma mère ici. Je pense qu’elle mérite mieux que de venir voir son fils dans un trou à rat pareil.

Curieusement, Dany pensait ce qu’il venait de dire. Cela l’étonna lui-même. Le Docteur Sarutobi acquiesça d’un air compréhensif.

_ Tu dois comprendre notre position, Dany. Au vu de ce que tu as fait et du manque de remords que tu montres, nous ne pouvons t’offrir mieux pour l’instant. Tu pourrais être un danger pour toi et les autres.

_ Des remords ? C’est ça qu’il vous faut pour me libérer ? s’enquit Dany d’un air outrageusement naïf.

Sarutobi sourit d’un air entendu.

_ Ne fais pas celui qui ne comprend pas, Dany. Tu sais que ce n’est pas aussi simple, mais ce serait déjà un pas dans la bonne direction.

_ La bonne direction ?

_ Eh bien oui, la direction que pourrait me montrer que tu vas mieux, expliqua Sarutobi. C’est tout bête, mais je ne t’ai jamais vu sourire, par exemple.

_ Un sourire ? répéta Dany d’un ton glacial. C’est à ça que résume votre métier ? Faire sourire les gens ?

Dany se leva, les mains toujours entravé par des bracelets de force.

_ J’aimerai retourner dans ma cellule, dit-il d’une voix sans appel.

Le Docteur Sarutobi soupira.

_ Comme tu voudras, Dany.

_ Et arrêtez de m’appeler Dany, ce prénom commence à me filer la nausée.

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Un hurlement déchira la nuit à travers les couloirs du Carpenter Forest Hospital.

Le Docteur Sarutobi fut appelé en urgence par l’un des gardes de l’équipe de nuit, qui lui expliqua que l’une des patientes avait été tuée. Effaré, le psychiatre sauta dans le premier pantalon qu’il trouva et conduisit à toute vitesse jusqu’à l’hôpital. Dans la brume nocturne l’établissement ressemblait à un immense château de ténèbres entouré de son mur et surplombé par son donjon implacable. Sarutobi s’engouffra par la bouche béante de la muraille et fut happé par l’obscurité de la cour.

On le conduisit jusqu’à la cellule ouverte d’une patiente schizophrène nommée Eimiko. Elle était arrivée il y a plus de cinq ans, et avait montré d’immenses progrès depuis lors. Elle était toujours allongée sur son lit, presque paisible. Pourtant, une hache à incendie était toujours enfoncée dans sa poitrine, le manche pointant avec insolence vers le plafond. Sarutobi dut réprimer un spasme qui faillit le faire vomir sur le sol. Il ne sut comment l’expliquer, mais il devina immédiatement qui avait commis cette atrocité.

Ils retrouvèrent Dany dans sa cellule, la porte ouverte. Sarutobi entra en premier, sur ses gardes. Le jeune garçon avait le visage caché derrière un livre, que le psychiatre reconnu comme celui qu’il lui avait prêté, « Les Androides rêvent-ils de moutons électriques ? ».

_ Dany…

_ Ne m’appelez pas comme ça.

Sarutobi déglutit.

_ Est-ce que c’est toi qui…

Dany baissa son livre, et son médecin écarquilla les yeux d’horreur.

_ Vous vouliez me voir sourire ? Eh bien voilà… Docteur.

Sur le doux visage du garçon, un sourire rouge avait été dessiné avec le sang encore chaud d’Eimiko. Les yeux de Dany étaient d’un noir de pétrole. Les yeux d’un mal que rien n’arrête.

_ Mon Dieu, Dany… qu’as-tu fait ?

_ Ne m’appelez pas comme ça ! hurla le garçon en jetant son livre contre le mur.

Sarutobi sursauta mais leva les mains en signe d’apaisement.

_ Très bien Dany, alors comment veux-tu que je t’appelle ?

L’adolescent se leva, fixant le psychiatre avec un mépris infini.

_ Je suis le Chaos, je suis le Désordre Infini. J’ai été choisi par une force inarrêtable. Ce prénom pathétique n’est plus le mien.

Il recoiffa ses cheveux argentés en arrière d’un geste nonchalant de la main.

_ Appelez moi Hidan.