Le goût du danger sur mes lèvres l'a fait pleurer

par Rosie-chan

* And I think of all the things, what you're doing, And in my head I paint a picture *

C’est dans l’ombre du camouflet d’une chambre d’hôtel que Tenten prit conscience de l’évidence du non-retour. Pris à nouveau dans le quotidien versatile des lueurs concupiscentes des caprices, ils s’étaient glissés avec une ardeur proche du désespoir dans un nouveau carnaval, dans un déni d’une réalité qui leur permettait d’oublier l’impossibilité de se posséder en plein jour. Mais Tenten se trouvait désormais loin du contentement écœurant des premiers temps de leur arrangement ; connaître la valeur effective de l’issue de leur relation annihilait toute capacité de l’oublier. Et c’était là, après une nouvelle oblitération de cette fatalité par une échappée charnelle dans les bras de Neji, qu’elle se rendit compte qu’il n’avait aucune intention de lutter contre cette destinée qui l’entraînait vers des eaux lui dictant ce qu’il était sommé de réaliser.

Assise sur le matelas, se drapant de cette chemise qu’il lui avait ôtée avec tant d’impatience, elle s’aperçut qu’il n’avait pas la même précipitation pour se dégager du carcan qui se refermait progressivement, mais irrémédiablement, sur sa personne et son existence. Et il s’agissait certainement de la dernière inaction qui motiva Tenten à sortir de sa passivité victimisante. Urgent était son besoin de retrouver la sanité et le raisonnable, de pouvoir contrôler quelque chose dans cette relation qui la menait dans l’impasse et le gouffre. Car bien malgré les tentatives acharnées pour se persuader de l’éphémérité de ces entrevues, elles n’empêchaient pas la souffrance de ses sentiments qui lui collaient au corps et à l’âme, l’amertume de la condamnation à l’ombre de sa connexion avec Neji, la honte de s’oublier dans les mensonges et les esquives pour finir avec un amour-propre déchiré par les baisers.

La présence de Neji, à ses côtés, allongé, se faisait aussi silencieuse que l’absence des passages dans le couloir, en pleine après-midi. Seul le bruit ténu de sa respiration trahissait sa réalité. Consciencieusement concentrée sur la tâche de reboutonner son vêtement, Tenten braquait obstinément son regard sur les craquelures du revêtement blanc du mur qui lui faisait face. Elle lui tournait le dos, ce serait plus facile si elle ne lisait pas les diverses émotions qui ne manqueraient pas de traverser ses yeux, en dépit de l’inexpressivité probable qu’adopteraient les traits fins de son visage.

« Il faut qu’on arrête de se voir, Neji. »

Tombée la sentence. A sa grande surprise, Tenten ne ressentait ni angoisse, ni désarroi. Elle restait sereine, et s’entendre prononcer ces mots n’entraînait pas d’accumulations subites de réflexions paniques, ni de montées de stress, ni d’envies de rétractation.

Il ne répondit pas. Essoufflée, Tenten remarqua qu’elle retenait sa respiration depuis l’échappée du langage hors de sa bouche. Ses mains crispées agrippaient le rebord du matelas. Enfin, elle réussit à rassembler assez de courage pour oser l’affronter. Tournant la tête, elle s’attendit à rencontrer un coup d’œil glacial, du moins inhospitalier. Mais elle ne vit que sa peau. Il se cachait les yeux à l’aide de son avant-bras. Définitivement, il ne lui offrait aucune possibilité de discussion, aucun moyen de dissertation. Et cette résignation, certes infiniment plus facile, se révélait plus torturante et cruelle qu’une tempête explosive de réclamations.

« C’était à moi de dire ça. Je suis responsable. C’est moi qui t’ai entraînée là-dedans.

-           Arrête Neji, c’était à deux que… 

-          Non. Pas maintenant. Est-ce… Est-ce que tu peux partir la première ? S’il te plaît. »

Comprenant que la solitude lui était nécessaire en l’instant précis, la jeune femme n’ajouta pas un mot et obtempéra. Elle s’empara de ses affaires, sans jeter un regard en arrière, puis se réfugia dans la reprise de la réalité en passant le seuil de la chambre. Seule dans le corridor, ses chaussures à la main, elle revenait au cours normal de l’existence comme à la sortie d’un mauvais rêve.

Elle eut subitement besoin de s’adosser au mur. Ses jambes tremblaient. La séparation se révélait plus difficile que ce qu’elle avait anticipé. Finies les incartades avec la vérité, les dérives dans la luxure, l’excitation immorale des embrasements corporels, l’isolante complicité dans l’accomplissement de l’interdit. Terminés les éclats de mensonges, l’insoutenable complaisance du déni, les affronts à l’innocence et l’honnêteté, la perte de possession de l’honneur et de l’estime de soi.

En mettant à bas ces liens qui l’emprisonnaient comme des rinceaux de lierre, Tenten redécouvrait la normalité de sortir d’un hôtel sans remords de ses actions entre ces quatre murs ; de croiser le regard des gens sans essayer d’en déduire s’ils devinaient la nature de ses pêchés et y apposaient un éventuel jugement ; de libérer sa conscience des tortures qu’elle lui infligeait, en regard de son incapacité à ne pas succomber et sa faiblesse de volonté d’y mettre un terme.

Dans le lucre d’une réinsertion dans la normalité, Tenten sacrifia tout ce que son quotidien possédait d’inconvenant et d’indécent. Et tant pis si elle se sentait au bord d’un gouffre noir et qu’elle ne sut jamais se rappeler du chemin qui la conduisit de la chambre d’hôtel à son lieu de travail. Peu importe.