J'sentais monter dans l'atmosphère un coup d'éclat, d'éclair, un coup de tonnerre

par Rosie-chan

* I might let you make it up to me*

Lorsque les émotions atteignaient le niveau de trop-plein, menaçaient de submerger l'état de raison au point de n'accorder plus aucune importance aux conséquences, le remède tenait en un mot : Lee. L'enthousiasme dont il usait pour chaque activité agissait comme un stimulateur, et ne pas y céder relevait de la rareté la plus exceptionnelle. Il fonctionnait comme poussoir lorsqu'il rencontrait la personnalité entêtée, compétitive, fière, de Tenten. Il la forçait à ne pas abandonner lorsqu'elle voulait succomber au repos, la tirait vers l'épuisement mais aussi le sentiment de succès, repoussait la démotivation et le doute pour n'accorder de la place qu'à une détermination absolue. Même si la jeune femme possédait une volonté tenace et ferme, elle n'échappait pas à des instants d'hésitation et de remises en cause de ses souhaits les plus fondamentaux. Et Lee les contrecarrait, à la façon d'un catalyseur qui n'enclencherait que la disparition des limites de cette témérité. Il l'avait soutenue lorsqu'elle balançait entre se lancer dans des études fastidieuses mais dont le sujet l'intéressait vraiment ou se contenter d'un cursus plus réaliste mais également moins passionnant. Le choix fait, il était là aux moments de flottement et d'indécision face à la difficulté et au brouillard qui constituaient l'avenir.

 

Et une bonne séance d'entraînement en sa compagnie, dont elle ressortirait les jambes lourdes, le corps marbré de bleus, courbaturée et les muscles douloureux, présentait tout ce dont elle nécessitait. Elle ne se l'avouait pas, mais le fait de ne pas avoir d'informations plus approfondies de Neji l'inquiétait outre-mesure. Elle n'avait eu aucune nouvelle ni invitation depuis ce message où il indiquait être rentré à Konoha, et il ne répondait pas lorsqu'elle tentait de le joindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis plus d'un mois, et elle sentait le trouble grandir chaque jour qui passait sans qu'elle eût l'opportunité de le voir ou de lui parler à voix haute. Cette frustration participait de son ressentiment : ce n'était pas son rôle de patienter, comme une vulgaire femme guettant le retour de son cher époux au foyer ; "ce n'est moi qu'il doit faire attendre, c'est l'autre", et elle rayait aussitôt ces mots de ses pensées, abasourdie de la violence de ses réflexions.

 

Le travail, d'ordinaire une source de réconfort, se transformait ces jours-ci en véritable lieu d'exécution ; bien que la sollicitation de sa présence en tant qu'experte en armes et balistique, lors de procès alambiqués, diminuait, à son plus grand bonheur, drastiquement depuis plusieurs semaines, elle s'accompagnait d'une hausse de mauvaise humeur de la part de ses deux collègues. Beaucoup moins serein depuis l'annonce de la venue prochaine de sa mère en ville, Shikamaru leur faisait profiter de l'étendue de son abattement. Shino ne digérait toujours pas les remontrances dont l'avait affligé la responsable de la formation en maintenance informatique, aux étudiants de laquelle il prodiguait des cours hebdomadaires mais dont il avait beaucoup de mal à se faire respecter du fait de son caractère introverti.

 

Et pour couronner le tout, un des soldats de la troupe commandée par Ibiki Morino, qu'elle avait formé, évalué, jugé apte à partir en mission, paniqua lorsque le sujet à neutraliser prit un civil en otage. Saisi par l'angoisse du déroulé imprévu, il voulut tirer dans l'épaule de l'assaillant mais sa main tremblante fit dériver la balle qui atteignit celle de l'innocent. Tiré à moins de cent mètres, le projectile heurta l'os et se décomposa en plusieurs petits fragments. Un mal de chien. Le soldat réussit néanmoins à maîtriser l'agresseur, mais l'incident ne passa pas inaperçu et occasionna une enquête interne. Le lieutenant instructeur estima prématurée l'autorisation qui permettait à la recrue d'aller sur le terrain, et en réprimanda Tenten - " ce n'était pas moi en charge de l'évaluation psychologique..."jurait-elle en cause perdue. Cela ne donna pas lieu à un renvoi, mais l'orgueil personnel de la jeune femme en prit un coup et présentait des difficultés à aller de l'avant.

 

"Tenten, fais attention !"

 

Prise dans ses pensées, l'esprit qui n'accordait qu'une attention distraite au présent, elle ne sut pas esquiver le coup de pied circulaire qu'elle ne vit que dans les derniers instants. Ses réflexes permirent de limiter l'impact lorsqu'elle se protégea la tête de ses avant-bras. Mais la douleur jaillit après la surprise, un choc qui lui coupa le souffle et annula son équilibre en la déportant plus loin et une souffrance qui irradiait d'un spot précis et qui se transformerait sans doute aucun en marbrure violine.

 

"Est-ce que ça va ?"

 

Lee se précipita pour l'aider à se redresser ; elle grimaça lorsqu'il agrippa spontanément son bras. Les yeux mirants d'inquiétude, il ne cessait d'alterner entre lui demander comment elle se sentait et des excuses qu'elle ne parvenait pas à réfuter. Il refusait de reconnaître qu'il s'agissait de sa faute à elle, pour avoir été trop dispersée, et non pas qu'il montrât un trop plein d'enthousiasme.

 

Peut-être avait-elle besoin de cette secousse. Elle n'était pas femme à attendre qu'il disposât d'elle, au gré de son envie et sa disponibilité ; elle ne méritait pas cette ingratitude qui la gardait dans l'ignorance, l'attente et la frustration, à n'avoir que lui en tête alors que manifestement elle n'occupait pas ses réflexions. Non, elle accordait une trop grande valeur à son indépendance pour se ronger les sangs et se contenter d'attendre, comme un vulgaire jouet du destin ballotté par des eaux impartiales au cours qui ne dérivait pas. Et c'était insupportable, de se sentir ainsi manipulée, au cœur d'une relation finalement unilatérale et malsaine ? Fallait-il donc qu'elle se laissa faire, vraiment ?

 

"Je vais bien, Lee...

-         Es-tu sûre ? Tu as pris un sacré coup, je suis désolé, c'est entièrement de ma faute...

-         Pour la dernière fois, Lee, c'est moi qui n'aies pas fait attention, tu n'as pas à t'en vouloir.

-         Tu dis ça pour être gentille, mais non, c'est moi, je suis vraiment désolé ! Qu'est-ce que je peux faire pour me racheter ?

-         N'insiste plus Lee, je vais vraiment finir par me mettre en colère..."

 

Il refusa cependant de poursuivre la session sportive, à la satisfaction de la jeune femme, qui ne démordait pas de la conviction imprévue qui la tenait et la taraudait, la pressait de mettre fin à l'émoi suscité par l'absence. Ils se séparèrent sur la promesse qu'elle soignerait l'hématome dans la mesure du possible  - elle partit avec une liste d'une dizaine de noms d'onguents, crèmes, pommades apaisantes – mais intérieurement Tenten jura de respecter cet engagement, juste après avoir terminé ce qui importait.

 

Elle adopta une foule rapide tandis qu'elle courait le dédale des rues et parcourait le béton des trottoirs qui menait à l'appartement de Neji. Le chemin ne lui était pas familier, n'ayant jamais été invitée dans l'antre actuelle du jeune homme, mais elle reconnaissait le centre-ville bourgeois, sophistiqué, pimpant, lorsqu'elle y arriva. Elle passa devant des immeubles de pierre taillée, décorés de corniches à chaque niveau, les avant-corps des portes d'entrée, les toits en mansardes brisées... Elle ne s'attarda pas dans la contemplation, décidée à mener sa tâche à bien des plus rapidement ; enfin elle atteignit les édifices plus modernes, habitations d'un autre style mais du même acabit.

 

Elle savait où il vivait d'après les échos entendus lorsqu'il parlait au téléphone ou évoquait son lieu de vie avec elle. Il y passait peu de temps, accaparé par le travail et les déplacements, toujours dans le mouvement et fuyant l'immobilisme comme il lui glissait entre les doigts. Il ne souhaitait pas d'attaches, récemment et relativement peu habitué aux liens familiaux, abîmé par ces relations qu'il portait autant comme un fardeau qu'une bénédiction.

 

Elle dépassa le croisement de rue et ses pieds l'amenèrent au numéro huit qui illuminait la nuit d'un éclairage froid, à mi-chemin entre le bleu, le vert et le gris, les fenêtres promettant l'indiscrétion totale sur les quotidiens mais ne suggérant au final que le passage d'ombres. La vue en contreplongée dramatisait le sentiment d'écrasement qui la saisit à la mesure visuelle de la hauteur de l'édifice. Elle faillit rebrousser chemin, soudainement intimidée et prise d'un élan qui l'exhortait à regagner des rues qui socialement la seyaient plus, mais les yeux couleur cognac de Tenten, leur vivacité quelque peu annihilée par les réflexions qui prenaient leur propriétaire, s'attardèrent sur les noms des habitants de l'immeuble et s'arrêtèrent sur la boîte aux lettres d'un certain "N.H.". Non, elle devait terminer ce qu'elle était venue faire.

 

Tenten sonna à l'interphone de l'intéressé, un peu surprise de l'absence de gardien ou d'accueil, il préférait la discrétion à la sophistication. Il se passa un long moment avant que les interminables tonalités d'attente, bruyantes et perçantes dans la solitude de la nuit, ne firent place à un timbre de voix impatient :

 

"Qui est-ce ?

-         C'est moi, Tenten. Est-ce que tu peux m'ouvrir, je...

-         J'avais dit que je te recontacterai, Tenten, je n'ai pas le temps de...

-         Je m'en fiche. J'ai attendu, maintenant c'est à mon tour de débarquer à l'improviste.

-         J'ai énormément de travail en retard, je ne peux pas...

-         Parfait, je suis sûre que tu as besoin d'une pause.

-         S'il te plaît, je dois vraiment...

-         Je ne partirai pas sans t'avoir vu, Neji. Que ce soit ce soir ou demain matin, à ta convenance, mais je te suggère de me laisser entrer pour être débarrassé puis tranquille après. Je dois te voir, maintenant."

 

Il ne répondit rien, sensiblement agacé par son entêtement, et elle pensait n'obtenir qu'un soufflement désabusé en réponse à son insistance, mais résonna l'alarme métallique qui signifiait qu'il lui autorisait le passage. « Septième étage » fut la dernière parole qu'il lui adressa avant de couper la communication. Elle se hâta d'ouvrir la porte, un peu désarçonnée par sa complaisance. Avait-elle prévu d'aller si loin ? Une partie d'elle pensait se faire refouler à l'entrée. Maintenant qu'elle allait véritablement se retrouver en face de lui, peut-être fallait-il mieux réfléchir à ce qu'elle tenait à lui dire, classique argumentation d'un enchaînement de reproches subjectifs non pas destinés à l'amadouer mais dans le secret espoir d'obtenir une réaction, peu importait laquelle.

 

L'ascenseur la prévint de l'arrivée imminente au niveau désiré, et bientôt elle partit à la recherche de l'appartement du jeune homme, les baskets émettant un bruit sourd contre le carrelage blanc et noir, la chevelure brune, qui lui collait au visage du fait de sa course nocturne, formant un contraste doux avec les nuances de beige orangé des murs qui la cerclaient. Tenten frappa trois coups brefs contre le bois qui protégeait l'intimité de Neji, trois coups qui signaient la disparition du dernier recours, celui de céder à l'angoisse qui la travaillait de s'enfuir à toutes jambes et mettre un terme à cette entrevue qu'elle avait pourtant recherché. Mais il était trop tard, déjà elle entendait la clé qui tournait dans le verrou, et ses yeux incertains retrouvèrent une assurance lorsqu'ils croisèrent le regard d'un gris assourdi, vaguement colère et immensément perplexe, où se lisaient une fatigue manifeste et une tension bouillonnante. Les manches de chemise relevées, les cheveux noués en un chignon grossier, un stylo qui se balançait au bord des lèvres et qu'une main déjà accaparée par une liasse de papiers récupéra, elle le dérangeait visiblement en plein travail.

 

« Qu'y-a-t-il de si urgent ?

        Je suis quelqu'un de bien.

        Pardon ? Tenten, ce n'est vraiment pas le moment pour les devinettes...

        Je suis quelqu'un de bien, et je mérite mieux de ta part. Je vaux autant que toi. Je suis une femme indépendante, et je n'ai pas besoin de quelqu'un pour réussir ou pour que ma vie soit satisfaisante.

        C'est tout ce que tu as à me dire, ou je vais finir par apprendre quelque chose que j'ignore ?

        Laisse-moi finir. Je ne vis pas pour t'attendre ou pour le moment où tu daigneras penser que peut-être, il serait bon de te rappeler à mon souvenir en débarquant dans ma vie et en ne me laissant pas le choix. Mon existence ne se centre pas autour de ta personne ni de tes désirs ! Presque deux mois sans te voir ni avoir de tes nouvelles, et je ne peux en demander à personne évidemment, jusqu'au miracle qui fera te souvenir que j'existe, et à te pointer et m'utiliser jusqu'à ce que tu te lasses de moi. Non. Je suis quelqu'un de bien, Neji, je vaux mieux que cela.

        Tu as fini, tu souhaites ajouter quelque chose ?

        Non, c'est bon.

        Parfait. Entre donc. "

 

Elle pénétra dans un univers de noir et de blanc, un contraste brut qui se retrouvait dans la première impression que perpétrait la pièce principale de l'appartement - une sophistication froide que renvoyaient les meubles ténébreux, le manque de plantes vertes, le mobilier compact et imposant, ou les photos incolores emprisonnées dans leur cadre formel et obscur ; mais également une familiarité à la modération étudiée, à travers les bruits de craquement du vieux parquet, la lumière chaude procurée par les boules de verre suspendues au plafond, les caisses de bois qui servaient au rangement de coussins ou de livres, ou l'espace de travail organisé au pied du sofa avec ordinateur, dossiers, tasses de café.

 

Impressionnée et, sur le coup, intimidée - elle s'attendait à un peu plus de solennité pour sa première excursion en ces lieux quasi-légendaires -, elle se dépêcha de se déchausser et le suivit plus avant. Il fit volte-face, et ce fut lui qui prit la parole après un soupir :

 

" Qu'est-ce que tu attends, exactement ? Des excuses ? Des explications ?

-         Je... Je ne sais pas. Me faire entendre ?

-         C'est réussi.

-         Tu ne me dois rien, et je ne te dois rien, Neji, je l'ai bien intégré ne t'inquiète pas, mais c'est tout à fait légitime de ma part de m'inquiéter. Je me suis posée beaucoup de questions, je me suis demandée ce qu'il se pass..."

 

Les vieux démons de retour, elle détestait la façon dont ses mots sonnaient, si contradictoires avec ses premières paroles revendicatrices ; elle retombait dans la femme amoureuse et dédiée, ce fantôme en quête de son regard et du velours de sa voix pour un peu de satiété et réduit au rang de quêteur d'amour.

 

" Je cherchais la meilleure manière de te le dire, la coupa-t-il.

-         Me dire quoi ?

-         Je suppose que c'est mieux que cela se passe ainsi. Ten, je ne sais même pas comment tourner ça. J'ai vu, enfin j'ai rencontré, celle que ma famille a choisi pour mon mariage. Je suis vraiment fiancé, elle a un visage et un nom. "

 

Elle voulut partir, quitter définitivement le son de sa voix et son regard si obsédant, fuir pour ne plus jamais le voir, lui qui causait ce néant qui menaçait de la submerger tout entière. Elle tâchait d'ignorer ses jambes qui flageolaient et risquaient de céder à tout moment car diable ! comment échapper à la frayeur qui rendait compréhensibles toutes les hypothèses qu'elle avait craintes, si elles l'abandonnaient maintenant ! Mais il la rattrapa au début de son envol en la saisissant vivement par le bras blessé, emprisonnement qui provoqua une vague de douleur qui faisait écho à ce qui tourbillonnait dans son âme.

 

"Pourquoi ! S'exclama-t-elle. Pourquoi tout se passe systématiquement de la même façon ! Pourquoi tu décides sans me consulter tandis que je dois me contenter de faire avec et de la fermer !

-         Pas de ce refrain-là Tenten, c'est trop facile. Tu savais pertinemment dans quoi tu t'engageais.

-         Toujours tu me mets au pied du mur, et je dois faire avec et la boucler, parce que oui je connaissais parfaitement les inconvénients, ne t'inquiète pas, je ne le nie pas du tout... Mais tu ne peux pas jouer comme ça avec moi, Hyuuga, tu n'as pas le droit !...

-         Crois-tu que j'ai choisi ce qui m'arrive ? Penses-tu réellement que c'est de bonté de cœur que j'accepte ce que l'on m'impose ?

-         Je ne sais plus Neji, je ne sais pas ce que je dois croire, je n'aurais jamais dû accepter tout ça...

-         Je ne t'ai jamais menti, tu savais parfaitement ce que ce type de relation entraînait, dès le départ. Ne viens pas me reprocher cela, tout était clair dès le début.

-         Mais ça ne justifie pas ton comportement, en rien ! Ç'aurait été beaucoup plus simple de me dire directement que tout était fini plutôt que de me laisser dans l'ignorance, sans nouvelles et aucune réponse à mes messages ou appels, et attendre que j'arrête de te contacter de moi-même, ce qui aurait pris un sacré bout de temps … Non, plutôt qu'un « c'est terminé », il valait mieux me laisser me morfondre, me demander la nuit et le jour si tu allais bien et comment je pourrais poser la question à Lee ou Hinata sans que cela puisse créer le moindre soupçon, avoir peur que j'ai pu dire ou écrire quelque chose qui aurait pu te froisser... J'en étais réduite à me morfondre, Neji, et c'est de ta faute. Dis-le que c'est fini, alors ! Dis-le ! Je veux l'entendre nettement, définitivement !

-         Il ne s'agissait pas de cela, Tenten, je n'ai jamais voulu que tu t'inquiètes autant...

-         Ou bien c'est encore un coup à la Neji Hyuuga, me faire mariner pendant des semaines pour arriver comme un charme, sur ton cheval blanc, pour voir à quel point je me languissais de te voir, dans quelle mesure tu valais l'attente, et te rassurer sur le fait que tu étais bien le centre du monde ! Si ce n'est pas ça, de quoi s'agit-il alors ?

-         Que je n'arrivais pas à me résoudre à te le dire, ni comment le faire.

-         Ce n'est jamais que deux petits mots, que même un génie comme toi est capable de prononcer ! « C'est fini », ou « on arrête là », ou encore le très classique « il ne faut plus que l'on se voit » ! Dis-le, que ce soit clair, s'il te plaît...

-         Pourquoi y tiens-tu tant ? Tu es si pressée de passer à autre chose ?

-         Pourquoi compliques-tu les choses, Neji ! Pourquoi rends-tu tout impossible, me rends-tu la vie impossible ! Contrairement à toi je n'ai pas envie d'attendre de voir ce qu'il va se passer !

-         Je ne peux pas, répéta-t-il, grinçant.

-         Bon sang, qu'est-ce qui t'en empêche ? Et ne me donne pas de réponse qui tombe sous le sens !

-         Parce que je ne veux pas que tu partes. Et je ne peux pas te demander de rester. Ça te suffit ? »

 

De dépit, il brisa leur contact visuel orageux, la laissant pantoise. Il regagna son espace de travail, où il s'effondra sur le sol – il avait toujours préféré s'installer dos au canapé, face à une table basse – avant de jeter son stylo sur la surface. Il évitait de la regarder, amer de sa confession spontanée, une ingénuité qui lui était d'ordinaire étrangère mais qui ressurgissait souvent dans les moments où ils se retrouvaient à deux. Honteux aussi sûrement, elle connaissait son extrême pudeur à parler de lui et de ses ressentis, et devinait la gêne qui s'éparpillait, ingrate et repoussante, après une déclaration si peu calculée et le touchant au plus profond.

 

 

* And thought I didn’t like you when I did*

Gris au dehors, le matin la réveilla doucement par sa lumière fade et pâle qui perçait difficilement à travers les nappes de nuages épaisses. L'arrière-plan sonore de la ville accompagnait l'annulation progressive d'un assoupissement lourd, les moteurs de voitures qui disparaissaient au loin, le démarrage en trombe d'une cylindrée à un feu tricolore, le passage tonitruant d'un camion poubelle dans une rue adjacente.

 

"Neji ? Tu dors encore ?"

 

Sa voix glissait comme peau de chagrin dans le silence moite de la chambre du jeune homme, un murmure qui écaillait la tranquillité assoupie se réveillant paresseusement à la lueur incolore de l'aube, la voix enrouée du manque de sommeil et du frénétisme des mains. Le corps qui enflammait et brutalisait son dos par ses angles secs et masculins, le bras qui cerclait et emprisonnait sa taille nue, étouffant toute tentative de fuite, le souffle qui se reposait dans le repli de sa nuque, juste à la naissance des cheveux et lui provoquait des frissons dans le bas des reins, tout réagit au son de son chuchotis vaporeux pour lui prouver leur état conscient.

 

"Il faut que je me lève, je dois repasser chez moi avant d'aller travailler.

-         As-tu vraiment besoin de partir maintenant ?"

 

A l'irrésistible tentation que sa proposition comportait, induite par les nuances caressantes de sa voix, s'ajoutaient les tremblements réprimés provoqués par le passage de ses doigts d'homme sur sa hanche, le pelvis, sa cuisse réagissant spontanément à la pression exercée par ces phalanges inamovibles, les soupirs assassinés qui naissaient dans sa gorge de femme lorsqu'elle sentait Neji embrasser sa nuque avec toute la dévotion dont il était capable - en somme des instants fugaces et attractifs auxquels Tenten ne pouvait être sûre de pouvoir résister.

 

Elle se dégagea brusquement de son emprise pour ne plus courir le risque d'y succomber, et elle se rasséréna en constatant la consolidation de sa motivation à s'échapper.

 

"Oui, lui répondit-elle en lui adressant un dernier sourire avant d'entreprendre de se rhabiller, déjà."

 

Il se redressa, s'adossant au mur, la contemplant pensivement tandis qu'elle recouvrait graduellement son corps de couches de vêtements. Elle noua ses cheveux encombrés de sommeil à la hâte, avant de se tourner et d'affronter le regard blanc. Elle ne pourrait pas partir sans entendre les questions et remarques qui tourneboulaient dans son esprit, et elle savait qu'elle n'en sortirait pas neutre et sereine.

 

« J’aurais dû t’en parler avant, commença-t-il. Je suis désolé de ne pas t’avoir contactée avant. Tu as raison, mes décisions t’affectent aussi et j’aurais dû mieux le savoir…

-         Quel jour sommes-nous ?

-         Euh…. Le 25 mars ?

-         D’accord, il faut que je note ça.

-         Qu’il y a-t-il de si particulier le 25 mars ? demanda-t-il, perplexe.

-         Tu m’as présenté des excuses un 25 mars. Il faut que je m’en rappelle ! »

 

Le sourire qui naquit sur le visage de Tenten prenait ses racines dans l’élan de tendresse que provoquait l’expression hasardeuse de Neji, se demandant si sa réflexion comportait une critique sous-jacente et comment y réagir. Le voir ainsi s’interroger sur le sens qu’elle induisait dans ses propos trahissait ses doutes s’il devait se sentir attaqué par ses mots. Et c’était un peu innocent, un peu puéril, mais tout ce qui échappait à ses envies de contrôle brisait un peu plus la rigidité dans laquelle il maintenait toutes les composantes de sa vie. Tenten se trouvait désarmée devant le spectacle de ces failles humaines, car il n’y avait, en ces instants, rien de plus évident.

 

« Je me moque de toi. Je ne garde pas un calepin où j’aurais noté toutes les fois où tu aurais adopté un comportement suspect.

-         Je ne suis pas convaincu, tu en serais bien capable.

-         Ça ne servirait à rien, ton caractère est unique au monde, Neji. Tu fais tout le temps preuve de ton étrangeté.

-         Et c’est ce qui fait mon charme.

-         Mais aussi ce qui rebute.

-         Tu ne m’as pas l’air particulièrement dégoûtée.

-         C’est parce que je prends beaucoup sur moi.

-         A ce point ? »

 

Elle n’eut pas le temps de répliquer car déjà ses lèvres s’unirent aux siennes, parcourant sinueusement leur dessiné comme on suit des flaques d’eau, en zigzaguant, en tâtonnant, en appréciant les saveurs offertes au gré des touchers. Neji possédait ce pouvoir fascinant de mettre ses pensées à l’arrière-plan pour ne profiter que de la chaleur de ses étreintes. Tenten perdait conscience de ses gestes, et bientôt elle s’aperçut que ses mains, dans la délectation du baiser, massaient le cuir chevelu plein de sommeil du jeune homme, et les doigts de ce dernier, au creux de ses reins, fomentaient le complot de rapprocher toujours plus leurs deux corps. Elle prit au dépourvu les phalanges conspiratrices en plaçant les siennes dans le bas du dos masculin, se gargarisant de la douceur de la peau encore empreinte de la moiteur des draps. Sciemment, elle fit remonter ses doigts en suivant le contour de la colonne vertébrale, par frôlements apposés, par effleurements cruels, par attouchements languissants. Momentanément sous l’emprise de la jeune femme, Neji s’immobilisait sous les caresses et les nuées que la bouche de Tenten prodiguait au creux de ses clavicules.

 

Ce fut elle qui mit fin à leur mascarade en soupirant contre son torse.

 

« Je dois vraiment y aller. 

 

 

* Mr Destiny 9 and 14 *

C’était pittoresque de se dire qu’elle réussit à éluder cette confrontation si peu désirée en amadouant Neji par le contact physique, d’ordinaire si peu enclin aux démonstrations charnelles. Lui qui parvenait souvent à percevoir les turpitudes qui la prenaient de temps à autre en sondant les expressions de son visage, se trouvait attrapé dès lors qu’il inclinait à perdre un peu de contrôle pour se focaliser sur la sensation. Mais elle ne souhaitait pas aborder ce sujet infiniment délicat – et c’était une victoire car il le reconnaissait enfin : cela les affectait tous deux – à vif, voulant écarter l’impression du moment pour tenter de l’aborder avec une concentration objective.

 

Une sombre partie d'elle le détestait pour son incapacité à mettre fin à leur relation, qui l'entraînait dans ces troubles qui ne concernaient que lui et dont elle pâtissait à tous les niveaux. Quelle faible force de volonté il démontrait en se montrant si égoïste, s'arrogeant le droit de la garder auprès de lui, se préoccupant si peu des blessures qu'il lui infligeait. Mais cette colère se retournait contre son auteure ; la faute lui revenait autant ; c'était à deux qu'ils avaient construit leur histoire, elle aussi possédait la responsabilité de la suite donnée. Tout autant incapable d'en finir, elle ne pouvait imputer à Neji tous les blâmes, torts et erreurs que leurs sentiments dispendieux – valaient-ils vraiment la peine pour tant d'instabilité et d'immoralité - suscitaient ?

 

Et ce sentiment de culpabilité qui la saisissait aux tripes du fait de son silence et de son agacement implicite, moralisateur et méprisant ! C'était elle qui possédait toutes les cartes du jeu en main ; elle qui dictait le cours de la suite de la partie, les mouvements à adopter et anticiper, elle qui prenait les risques ou oeuvrait plutôt pour la prudence...

 

Leur duo se parait désormais d’un alias supplémentaire, et non un des moindres, puisqu’il s’agissait d’une reine qui rejoignait leur partie. Ç’avait été facile de se leurrer lorsque cette inconnue ne déclamait aucun nom ou visage ; tant qu’elle restait dans le flou, Tenten pouvait l’ignorer et la confiner au lointain, dans le mirage de l’improbable. L’inachèvement demeurait plausible, et l’aléatoire primait sur le certain, et elle et Neji se retrouvaient dans cet entre-deux. Mais cette concurrente se rappelait à leurs consciences, présentant sa réalité avec la force d’un camouflet, et ramenait Tenten à sa terrible place : celle de l’ombre du plaisir. Maintenant que l’officielle réclamait sa légitime reconnaissance, il devenait évident que l’hasardeux se concrétisait toujours un peu plus, se dirigeant vers une finalité qui effaçait la jeune femme de la compétition.

 

Dans la lumière d’une aube grise et infinie, Tenten sourit amèrement à cette pensée, toute entière à ses réflexions sur le chemin qui la conduisait à son domicile. Si Neji constituait la raison de cet affrontement, cette idée supposait faire preuve de combativité, se livrer éperdument dans cette rivalité… Etait-elle en droit de se positionner comme adversaire face à cette fiancée dont l’existence venait soudainement les déborder ? Certainement non. Elle était l’amoureuse de la nuit, la complice des caprices, la soupirante des échappées du quotidien. L’impasse de leur relation se voyait depuis le premier écart. Et se battre pour sa poursuite la cantonnait une fois de plus à ce rôle charnel, une féminité définie par l’amour ; un répertoire dégradant qu’elle abhorrait entre tous.

 

Tacitement, ils avaient conclu la fin de leurs entrevues dès lors que l’engagement de Neji se formaliserait. Rencontrer celle, qui jusqu’alors qualifiée de méconnue, dont il se devait de partager la vie, marquait le point d’arrêt et la probable sentence finale de leur attachement. Oui, arrêter ces folies capricieuses semblait la meilleure solution. Arrêter les frais avant que l’inéluctable système marital ne s’enclenchât. Se séparer avant de blesser quiconque plus profondément. Libérer Neji du bourbier dans lequel ils s’engluaient depuis plus d’un an, et du fardeau, qu’elle formait, qui le précipitait dans le marasme. Et se décharger de cette bile culpabilisatrice qui l’enfermait dans la position de courtisane pour récupérer son indépendance, affective et d’esprit, redevenir Tenten, quitter le caractère énamouré insupportable et redonner du lustre à un amour-propre farouchement fier.

 

Le silence régnait dans l’appartement lorsqu’elle y pénétra, à la pointe du jour et la nuit qui rechignait à enlever ses derniers ornements. Tâchant de faire le moins de bruit possible, Tenten se débarrassa de ses baskets – la séance de sport avec Lee remontait à ce qui semblait à une éternité – et entreprit de gagner la cuisine. Mais une autre âme avait aussi prévu de se sustenter.

 

« Salut Ten. »

 

Accoudée au comptoir, Temari braquait sur Tenten un regard aussi suspicieux que perplexe, et sa voix se teintait de ses sentiments. La dernière sentit le battement de son cœur accélérer, se demandant quelle réponse apporter pour expliquer son absence nocturne. La première, encore en costume de sommeil, profitait des effluves chauds que dégageait sa tasse de café.

 

« Bien dormi ? s’enquit la nouvelle arrivante.

-         Ça va, et toi, la nuit fut bonne ?

-         Comme la tienne, je suppose.

-         Il y a du café frais si tu veux.

-         Oh super, merci.

-         Lee m’a appelée hier soir, il me demandait si tu étais bien rentrée.

-         Oui, je me suis pris un mauvais coup pendant notre entraînement, il s’inquiétait pour mon bras. »

 

Tenten se tourna vers la cafetière, profitant du prétexte pour échapper à ces yeux bleus, gris dans les nuages du matin, dont la nuance inquisitrice la mettait passablement mal à l’aise. Elle savait que Temari n’oserait pas lui poser la question frontalement, et cette certitude du silence ajoutait peut-être à son sentiment de honte de lui cacher une part si importante de sa vie. N’était-ce pas profiter de la décence de sa colocataire que de ne rien lui dévoiler, éviter ainsi l’embarras qui la saisirait dès lors qu’elle confronterait le jugement de son amie en faisant mine de rien, adoptant une innocence feinte et cynique qui ne cachait que son infamie.

 

La défiance ne quittait pas l’expression de Temari. Tenten sentait qu’elle la jaugeait, lisant sur son visage comme elle-même s’évertuait à le faire.

 

« Tema, c’est à toi le gel douche ? »

 

Impromptu. Tous les coups d’œil se tournèrent vers l’inconnu masculin qui venait de faire son apparition dans la cuisine. Dans une atmosphère chargée au couteau, la silhouette filiforme, les cheveux relâchés et les pointes humides, le torse nu, le regard ennuyé de Shikamaru analysèrent que son interlocutrice accompagnait une autre personne. Tenten et son collègue restèrent quelques secondes à s’observer, chacun ahuri et désarçonné par son spectacle.

 

« Salut Tenten, je ne t’ai pas entendu arriver…, commença-t-il.

-         Je viens de rentrer. Tu as dormi ici ?

-         Euh ouais, je…

-         Il a dormi sur le canapé, intervint Temari. »

 

Le coup d’œil furtif qu’ils s’échangèrent n’échappa pas à Tenten, ni la manière dont Temari tournait résolument la tête vers la fenêtre, ni la légère rougeur qui vint agrémenter les pommettes du jeune homme.

 

« Tu sais que ma mère est en ville, du coup elle loge chez moi pour l’instant. Ça fait une semaine qu’elle a débarqué et c’est un enfer à l’appartement, chaque fois que je rentre. J’ai demandé à Temari si je pouvais passer la nuit ici, histoire d’avoir la paix au moins pour une soirée.

-         Vous avez réussi à vous supporter ? demanda Tenten avec un sourire.

-         On fait avec.

-         Ce mec est un ours, Ten, il ronfle tellement fort. Je l’entendais de ma chambre, c’était insupportable.

-         C’est une habitude chez toi de râler dès le matin ?

-         Tu viens me faire chier quand c’est moi qui aies accepté de t’héberger ?

-         Tu veux que je me prosterne, peut-être ?

-         Au moins montrer de la gratitude. J’aurais pu refuser.

-         Tu es tellement galère putain.

-         Bon je vais aller me préparer, fit Tenten en s’immisçant dans la conversation. On part ensemble, Shika ?

-         D’accord.

-         Tu en as pour longtemps avec la douche ?

-         Dix minutes.

-         Super. Je prends la suite après toi. A plus tard ! »

 

Une tasse de caféine à la main, elle se dirigea vers ses quartiers. Le soulagement vint la frapper dès que le claquement indiqua la fermeture de la porte. Indiciblement, trouver une échappatoire à sa situation – leur situation – devenait nécessaire. Mentir pour taire les inquiétudes, mystifier ses propos pour retrouver la quiétude et rassurer autant les autres que soi-même, il s’agissait d’une posture que Tenten avait apprise à force de la pratiquer. Mais broder des mensonges pour nier la fatale évidence, fabuler des illusions pour mieux cacher un déni, ne suffisait plus puisque cette réalité grise et honteuse, dérobée par la désinformation, commençait à faire lumière auprès des proches de la jeune femme. Elle se retrouvait attrapée par l’impossibilité de compléter l’éclairage de son entourage quant à son engagement relationnel et impur, cernée par les arrangements fictifs fabriqués par le remords. Non, il fallait absolument couper court à cette impasse qui ne présentait pas de chemins détournés. Sectionner tous liens, faire table rase de ces sentiments dévoyés et indécents, relâcher Neji dans son accaparement égoïste, retourner dans le soleil de la normalité. Quitte à s’enfoncer dans le regret dans les moments de solitude, autant se complaire dans une solitude dénuée d’immoralité.

 

 

* But I could swear that we were through *

C’était à l’âge de vingt-trois ans que l’existence de Tenten bascula dans la période adulte. Elle quitta le cocon brillant des débuts de l’indépendance, bercée par un cadre familier qui excluait au loin le danger de l’inconnu et la peur de l’imprévu. Ce jour-là, les hasards du futur vinrent turlupiner la certitude du présent pour lui offrir l’opportunité de la découverte. Oh, l’imprévisible ne la terrifiait pas, bien au contraire, c’était excitant de remettre en jeu ses acquis, de se confronter à la nouveauté, de rencontrer autre chose que le monotone. Mais elle ne prévoyait pas qu’il s’agît d’une aventure solitaire ; combien aurait-ce été facile si ce qu’elle laissait derrière restât au point mort, comme si le cours du temps se suspendît pendant la durée de son absence, et qu’elle retrouvât son passé intact de tout changement, dans l’illusion nostalgique et idéalisée qu’elle se serait inventée ! Mais la réalité était plus cruelle que ses fantasmagories.

 

Le temps de ses études à Konoha, Tenten avait adopté l’habitude de fréquenter un café bien précis, où elle se sentait à son aise et où chaque visite la faisait ressortir avec la chaleur du café dans le cœur. Les vieilles étagères en bois, les murs de brique rouge, l’immense miroir à l’encadrement doré derrière le bar, les chaises dépareillées, les pieds délicatement ciselés des tables de bois… L’établissement de Kurenai constituait l’origine de certains des plus merveilleux souvenirs estudiantins de la jeune fille.

 

Et cette journée particulière ne faisait pas exception. Après avoir appris la grande nouvelle plus tôt, elle s’était de nouveau égarée - sans le souhaiter particulièrement, mais parfois le subconscient est plus fort que la volonté – dans la rue habituelle pour finalement s’asseoir au comptoir, avec elle-même en vis-à-vis et sa troisième bière entre les deux. Elle aurait dû être positivement enchantée de l’occasion qui était à portée de sa main. Non, la joie se partageait ses pensées avec le bonheur, mais l’absence de l’euphorie se faisait remarquer.

 

« Je suis venu dès que j’ai pu, je ne t’ai pas fait attendre trop longtemps ? »

 

Plongée dans ses réflexions intérieures, elle ne l’avait ni vu ni entendu arriver. Elle sentit sa main se poser brièvement et délicatement dans son dos, avant de l’observer s’asseoir sur le siège à ses côtés. Elle aimait particulièrement assister à ses fins de journée, lorsqu’il quittait l’adrénaline qui le tenait actif depuis la matinée pour prendre possession d’une attitude plus propice aux débuts de soirée, plus languissante, plus calme mais aussi plus intime ; il tombait le masque qu’il portait devant les autres, un déguisement qui s’appuyait sur son sérieux et sa maîtrise de soi, pour mettre un peu à bas cette clôture de rigidité. Elle le regarda se débarrasser de son long manteau noir et accorder la bienvenue au relâchement.

 

« Neji, je t’avais dit que je t’attendrai. Tu sors de cours, c’est ça ?

-         Oui, je viens d’avoir un cours magistral très, très long. Bonsoir, je vais prendre la même chose, fit-il en s’adressait à la barmaid.

-         Tu es obligé d’y assister ou il s’agit d’un cours optionnel que tu suis pour le plaisir de te surcharger de travail ?

-         Ces cours ne me donnent pas plus de travail, Ten…

-         Non, ils te prennent juste toujours plus de temps du peu que tu arrives à te dégager. »

 

Sa réplique plus sèche que ce qu’elle avait initialement voulu. Il lui jeta un regard circonspect, les lèvres pincées par la vexation, les sourcils froncés par l’incompréhension.

 

« Charmant accueil. C’est pour cela que tu m’as demandé de venir ? commença-t-il. Que tu trouves que l’on ne se voit pas assez ?

-         Non, désolée, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

-         Ta phrase sonnait comme un reproche. Je pensais que l’on était d’accord là-dessus, les examens arrivent rapidement…

-         Tu te rappelles la dernière fois que j’ai dormi chez toi ?

-         Le week-end de l’anniversaire de Hanabi ?

-         Ça fait plus de deux semaines Neji. »

 

Le silence du jeune homme lui pesait, d’autant plus qu’il s’obstinait à ne pas lui répondre. Elle voyait son expression dans le miroir qui lui faisait face, puisqu’il s’entêtait à ne pas la regarder et se concentrait plutôt à vider son verre. Etait-ce parce qu’il ressentait trop de colère à son endroit, à l’instant précis, ou plutôt car les mots lui faisaient défaut ? Elle ne pouvait le savoir, et sa réticence à oblitérer tout contact avec elle rendait son mutisme insupportable.

 

« J’ai envie de te voir plus que quelques heures volées par-ci, par-là.

-         Qu’est-ce que l’on fait maintenant, à ton avis ?

-         Pas comme ça, tu sais très bien ce que je veux dire.

-         Est-ce que tu peux me laisser un peu de temps ? Est-ce que tu peux m’attendre encore un mois ?

-         Je ne serai plus là dans un mois.

-         Comment cela ?

-         C’est pour ça que je t’ai demandé de venir. Je… Mon offre de stage à Suna a été acceptée. »

 

Il consentit enfin à tourner la tête dans sa direction, et enfin, elle put lire ce que ses yeux si mouvants trahissaient. Il n’avait pas cherché à cacher sa surprise, et ses prunelles d’un blanc de neige tassé par les passages se miraient désormais de nuances d’un gris insondable. Il se passa quelques secondes avant qu’il ne prît la parole, mais cette fois-ci ce n’était plus à cause de l’exaspération, mais du fait que cette annonce surprise le décontenançait.

 

« Félicitations, reprit-il. C’est pour le laboratoire de logistique balistique ?

-         Oui, c’est ça.

-         Quand commence-t-il ?

-         Dans un mois.

-         Mais ?

-         Mais je pense partir plus tôt, question d’y trouver un logement, d’y faire des repérages…

-         Comment vas-tu faire pour le logement ? Le délai est très court.

-         Naruto a un ami là-bas. Il a parlé à sa sœur, elle accepte de m’héberger le temps de trouver un appartement.

-         C’est une affaire réglée alors.

-         Neji, ne prends pas ce ton formaliste s’il te plaît… Pas maintenant… »

 

Elle détestait ce côté officiel, solennel, d’un implacable cynisme qu’il arborait en public et dont il usait actuellement pour accuser le coup. Elle savait que cette façade lui fournissait de quoi se protéger, une apparence intimidante et charismatique qui dérobait à autrui certaines incertitudes qui alimentaient, selon lui, ses faiblesses. Dévoiler cet alter ego pour lui montrer ses failles, abattre ce trompe l-œil si habile puisqu’il parvenait à repousser ou du moins décourager la plupart des interlocuteurs, démasquer ce moulage de dignité pour dénuder ces cassures qu’il ne réussissait pas à combler ou recouvrir ; constituait la preuve de son attachement et de la valeur qu’il accordait aux quelques relations habilitées au spectacle.

 

Spontanément, elle se saisit des longs doigts qui quelques moments auparavant parcouraient son dos sous forme de caresse. Ses deux mains faisaient pâle figure à côté de la sienne, pâles phalanges osseuses contre ses ongles coupés court.

 

« Peut-être la possibilité que ce stage puisse se faire, commença-t-elle, m’a donné du grain à moudre ces dernières semaines. Peut-être qu’à cause de cette éventualité, je me suis faite la réflexion que l’on ne se voyait pas assez, et que cela risquait d’empirer si jamais je partais à Suna.

-         Je suis là, pourquoi te tracasser ainsi, soupira-t-il.

-         Parce que, Neji, ce n’est pas l’affaire de quelques semaines, mais de plusieurs mois. Si déjà maintenant, habitant dans la même ville, on n’est pas fichus de se dégager du temps, qu’est-ce que ce sera dans des pays différents ?

-         Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

-         Non, toi, qu’est-ce que tu veux. Ce n’est pas moi qui suis concernée.

-         Bien sûr que si. Ce n’est pas moi qui déménages.

-         Mais c’est toi que je laisse derrière ! J’ai tellement, mais tellement, l’impression d’être un obstacle sur ton chemin, Hyuuga. Parfois je me dis que je te dérange plus qu’autre chose dans tes études, que ta vie serait tellement plus simple.

-         Tenten…

-         Oui, c’est ça en fait. Je te bloque. Sans moi, tu es libre de te consacrer entièrement à ta future carrière dans l’entreprise de ton oncle, et de devenir le grand, l’immense, le parfait Neji Hyuuga dans toute sa splendeur.

-         Tenten, tu as trop bu. Allons dehors. »

 

Elle ne le disputa pas. Elle le laissa prendre les manteaux, et le suivit diligemment sur le trottoir. Installée depuis longtemps, la nuit étendait ses aplats d’encre dans le ciel et l’atmosphère, donnant aux rues qui peinaient à s’illuminer un charme mélancolique. Ils restèrent plusieurs instants à avaler à pleines goulées l’air frais qui se présentait à eux, et chassait les rumeurs d’alcool et d’anxiété de l’esprit de la jeune femme.

 

La voix de Neji, profonde et lente, se confondait avec ravissement dans la lumière du réverbère.

 

« Il y a quelques temps j’ai raccompagné Lee à pied après une soirée, je n’arrive plus à me rappeler laquelle. A son habitude, il était complètement saoul, tenait à peine debout. Quand j’essayais de le porter, il gesticulait dans tous les sens. On a dû mettre deux heures à traverser Konoha pour arriver à votre appartement. Il a voulu mettre les pieds dans une fontaine, monter dans un cerisier pour ramasser des fleurs pour Sakura, entrer dans le jardin de quelqu’un pour cueillir des lilas et te les ramener…

-         Du Lee tout craché, sourit-elle.

-         C’est un des plus souvenirs que je partage avec Lee. Même si lui-même ne s’en rappelle pas.

-         Pourquoi tu me racontes ça ?

-         Nous nous connaissons depuis tellement longtemps, comment peux-tu croire que je te considère comme une contrainte ?

-         Neji…

-         Je ne sais pas comment tu as pu te mettre en tête une idée aussi farfelue que ce que tu m’as dit. Je sais que je n’ai pas été beaucoup présent ces temps derniers, mais je ne pensais pas que cela t’impactait autant. C’est plutôt moi qui aies l’impression d’être un fardeau pour ton avenir. Tu devrais y aller l’esprit libre, sans te soucier de rien d’autre que toi.

-         Je ne peux pas me montrer aussi égoïste.

-         Et pourquoi pas ? C’est une chance unique, Ten, tu ne peux pas la refuser. Surtout pas pour moi.

-         On devient des obstacles l’un pour l’autre. Moi à Suna, toi à Ame dans un an…

-         Pas des obstacles. Des bouts de chemin. On peut diverger mais ça ne sonne pas toujours la fin du parcours commun, fit-il avec un sourire. »

 *

 

Me voilà ici près d’un an et demi après la dernière publication. Pour les quelques personnes qui suivent cette histoire, j’en suis désolée. Très honnêtement le temps m’a manqué suite à beaucoup de chambardements. Mais me revoilà, après la rédaction d’un mémoire, je suis tellement heureuse de revenir à cette histoire qui me tient réellement à cœur. L’écriture de ce chapitre, par à-coups, s’est déroulée sur une année, je m’excuse si la différence d’écriture est trop flagrante, n’hésitez pas à me le signaler pour que je puisse améliorer cela.

Pas de scène de la première rupture très détaillée, dans mon idée elle tirait beaucoup trop vers le pathos, j’ai préféré m’en tenir à ce que je voulais retranscrire. On tient le bon bout, encore un chapitre avant que ma Tenten n’entre réellement dans son personnage, j’ai réellement hâte.

J’espère que cette lecture vous a plu, n’hésitez pas à le partager en commentaire, et si elle vous a déplu également !

A bientôt !