Il avait l'air et la manière d'aimer

par Rosie-chan

*Nobody stands in between me and my man*

 

A chaque fois, il fallait réapprendre des sensations qu'elle croyait connaître, car à chaque fois le lieu était différent. La matière des draps qu'elle agrippait convulsivement, l'odeur de la pièce, l'opacité des rideaux, la dureté du matelas contre lequel il l'écrasait, la froideur du sol lorsqu'elle y posait les pieds l'heure de se rhabiller venue. Il n'y avait que lui comme constante, dans tous ces univers de redécouverte : le rideau de ses cheveux, ses mains dures et chaudes, électriques lorsqu'elles la touchaient, les restes de son eau de parfum dans le pli de ses canicules, le bout de son nez lorsqu'il murmurait "Tenten" tout contre sa peau, et sa voix profonde et basse qui suffisait à bloquer sa conscience de la réalité du monde extérieur qui les attendait, là, sur le pas de la chambre d'hôtel.

 

Mais cette fois encore, elle ne patienta pas plus longtemps, du moins aujourd'hui n'avait-elle pas la décence de leur laisser le temps de s'engager dans le couloir. Tenten reprit contact avec ses impératifs lorsqu'elle entendit le vrombissement du téléphone portable que Neji avait posé sur la table de chevet et lui rappelait que quelqu'un d'autre qu'elle pensait à lui en l'instant précis.

 

Elle soupira et perdit toute attraction pour les baisers qu'il s'amusait à prodiguer paresseusement sur sa gorge enflammée. D'ordinaire, il ne restait pas plus de temps que nécessaire, bien plus pressé qu'elle de retourner dans la file de la normalité, mais parfois il cherchait à lui échapper, comme aujourd'hui, et sans mots elle comprenait bien qu'il s'agissait d'un besoin. Mais cette interruption la rendit de mauvaise humeur et intraitable. Elle se dégagea de ses bras qui la relâchèrent à contrecœur, l'épiderme frissonnant de la brusque absence de chaleur, et se dirigea vers la salle de bains.

 

«  Je t'avais prévenu, je ne supporte plus d'entendre ce maudit téléphone...

- Je ne peux pas faire autrement, j'attends des messages importants. Laisse-moi le temps de répondre à celui-ci.

- Non, fit-elle, catégorique. »

 

Elle entendit le soupir exhalé par ses lèvres frustrées lorsqu'elle referma la porte, se retrouvant seule dans la salle de bains d'inspiration nordique, le jaune chaud des appliques se réverbérant en ombres apaisantes contre le beige mat du bois qui recouvrait les murs. D'un triste, pensa-t-elle, quand elle mesura visuellement la taille de la pièce ; déprimant lorsqu'elle songeait à la superficie de l'appartement qu'elle occupait étudiante, bien plus petite. Tout en soulageant l'envie pressante qui avait motivé la conduite de ses pas, son regard s'accrocha au reflet que renvoyait le vaniteux miroir face à elle. Elle se sourit à elle-même, à la vue de la tignasse brune qui se cognait aux angles de son corps, et dont le lustre disparaissait quand Neji se complaisait à défaire ses chignons avec ses doigts volatiles. Ce n'était pas qu'elle ne voulût pas continuer à sombrer dans le plaisir insouciant et inconscient en sa compagnie – d'autant plus que leur dernière entrevue remontait à ?... une semaine ? Plus sûrement dix jours – mais elle avait vraiment en horreur cette incapacité à se couper de ses obligations, même en sa présence.

 

Il s'agissait sûrement d'une volonté égoïste - bien qu'elle aurait préféré mourir que de le reconnaître ouvertement, elle en prenait pleinement conscience – mais elle possédait des arguments valables pour étayer sa défense narcissique ; si peu résumait d'entrée la quantité matérielle du temps qu'ils passaient ensemble, se montrait-elle donc tellement capricieuse pour souhaiter que, durant ces quelques fugitifs instants, il n'appartint qu'à elle, uniquement, et non pas à ces intrus qui le lui volaient quand elle pouvait enfin le regarder à loisir, alors qu'ils avaient le reste de la vie pour lui parler ?

 

Elle soupira. Qu'avait-elle à se torturer ainsi, quand elle connaissait les inconvénients de la nature de leur relation ; elle réprima cette furieuse envie nourrie par les dangers de la colère. Elle devait se contenter de ce que le présent lui donnait ; vouloir plus c'était cruel et inutile, car cela apportait des attentes qu'elle savait vouées à disparaître dans la déception. Et c'était précisément ce qu'elle aspirait éviter, en niant la reconnaissance de ce besoin et en le cataloguant au rang de caprice : la douleur.

Se relevant et tirant la chasse d'eau, elle grimaça lorsque l'eau froide du robinet fouetta ses mains sensibles. Elle jeta un dernier regard à son reflet et en particulier à son visage, tout de rose, sa peau, et de cuir, ses yeux. Lorsqu'elle regagna la chambre, elle trouva son acolyte du péché assis, pleinement concentré sur la rédaction d'un message.

 

« Alors, dis-moi, déclara-t-elle, de quelle femme s'agit-il cette fois-ci ? »

 

Sa saillie eut au moins l'effet de faire redresser l'étrange coup d'œil blanc de l'écran, les sourcils froncés comme la montagne se penchant sur la neige.

 

«  Ce n'est pas un sujet dont il faut plaisanter, fit-il gravement.

- Oh je t'en prie, je trouve cela cocasse, moi. Alors, c'est laquelle ?

- C'est pour le travail.

- Oh, que voulait Lee ?

- On négocie un partenariat avec une société importante. Nous leur avons fait une proposition il y a un mois, mais aucune réponse depuis... Et aujourd'hui est la date limite.

- Donc si Lee te prévient c'est qu'il se passe quelque chose ?

- Oui, ils veulent discuter deux-trois points mais c'est dans la poche. »

 

Le sourire qui se dessina sur ces lèvres minces, rigidement appesanties par le sérieux que Neji octroyait à toutes choses possiblement influencées par son contrôle, disputa, à cet instant, sa chaleur à celle qui se dégageait de ses prunelles laiteuses et en réveillait les vagues nuances violines. Un rictus qui, même après toutes ces années de côtoiement, continuait à émouvoir la femme adulte qu'elle incarnait et attisait l'apaisement paisible qu'elle goûtait depuis l'adolescence. Il s'agissait d'un spectacle si rare, mais si unique, et qui augmentait la propension de sa volonté à profiter de lui encore plus, et elle n'y échappa pas, prise au piège de son indicible attractivité. Si jamais il arrivait à prendre connaissance de ce que ce simple mouvement de sa bouche produisait dans son âme, elle en était quitte pour des années de moquerie, pensa-t-elle.

 

« Oh je vois. Tu peux donc bien inviter ta femme de travail à dîner, elle l'a bien mérité.

-Je déjeune avec Lee demain midi, et je suis déjà pris ce soir, je te rappelle.

- Où ? S'étonna-t-elle, incapable de se souvenir.

- Repas de famille.

- Ah oui, Hinata est rentrée de son tour du continent ! Alors, elle est revenue seule comme tu l'espérais ?

- Non, son... fiancé sera présent aussi au dîner. »

 

Neji avait toujours eu du mal avec le petit-ami de longue date de sa cousine, jugeant le jeune homme trop instable et aux antipodes des attentes qu'il prêtait à Hinata. Le trouvant trop spontané, imprévisible et beaucoup trop ambitieux, la longueur de la relation amoureuse qui unissait Naruto à l'ex-probable future présidente de la corporation Hyuuga étonnait l'entourage de la jeune femme, qui lui pardonnait ce qu'il appelait "une passade" mais dont la nature se révélait bien plus sérieuse. Neji, tout comme son oncle, dut accepter le choix d'Hinata, leurs arguments se vidant de leur substance devant les caractères compatibles des fiancés, l'honnêteté des intentions du prétendant et la joie qu'il procurait à sa partenaire, et, non moins importante, sa réussite professionnelle. Parti de rien, Naruto avait gravi les échelons et désormais s'imposait comme une figure incontournable de l'équipe de handball de Konoha, dont le style sans ambigu, la cordialité sans ombrages et le charisme sincère séduisaient énormément.

 

« Tu lui diras bonjour de ma part, déclama-t-elle avec un sourire. Qu'elle m'appelle lorsqu'elle aura un peu de temps, je suppose qu'elle court partout depuis son retour.

- Ce sera dit. Et toi, ta soirée ?

- Oh, rien de spécial, je pense.

- Pas de plan rendez-vous organisé par Lee ?

- Je croyais que l'on ne devait pas plaisanter là-dessus ?

- C'est toi qui as commencé.

- Non, et il ne recommencera plus, je te l'assure. Nara doit passer à l'appartement, donc rien d'exceptionnel.

- Cela fait longtemps que l'on n'a plus été en contact, tiens, comment va-t-il ?

- Uchiwa ne peut plus se passer de lui. La dernière fois, Shikamaru y a été pour une mission en interne – et non, ce n'est même pas la peine de demander pourquoi – et Itachi lui a demandé s'il avait l'intention de se trouver un boulot un peu plus "peinard".

- Nara a accepté ?

- Je ne crois pas. Il dit qu'il n'a pas encore envie d'un poste en bureau, il trouve que ce n'est pas encore assez intéressant.

-"Encore"…

- Oui, ça m'a fait rire quand il m'a dit ça. Quelle heure est-il ?

- Treize heures. Bientôt et quart.

- Bon, je sors la première, je dois retourner travailler. Je devais avoir mon cours de kick-boxing, je te signale. »

 

Tout en parlant, elle termina de se rhabiller en boutonnant le dernier cran de ses chaussures à lanière. Se saisissant de sa veste et sac à main qui avaient été voluptueusement jetés au sol, elle plongea la main dans le dernier et partit à la recherche de son porte-monnaie, à l'affût de quelques pièces qui lui permettraient d'acheter un repas rapide sur la route qui la mènerait à son lieu de travail. Elle se dirigea vers la sortie, mais un simple "Tenten" la retint, la fit tourner la tête pour observer la taille haute, la démarche assurée, les épaules masculines, les cheveux qui les balayaient, le visage long et fin, Neji venir vers elle.

 

« Tu oublies ceci. »

 

Il lui tendit cette boucle d'oreille qui s'accrochait dans les draps ou dans le tissu de l'oreiller, lui glissait du lobe mais se perdait comme elle dans les abysses, cette créole coupable de la retenir auprès de lui quand elle voulait lui échapper, responsable de ce mélange simultané de honte qui la prenait chaque fois qu'ils transgressaient le bien, et de désir pour ces lèvres si obtuses à ses suppliques mais si efficaces pour lui procurer l'oubli de la faute. Ils échangèrent un coup d'œil étrange, car tous deux savaient pertinemment ce que ce bijou momentanément perdu représentait, et ils se défiaient de retomber dans cet abîme temporel, de qui serait le premier à y plonger. En silence, elle dégagea les mèches qui lui tombaient du côté droit – elle referait son chignon dans l'ascenseur – et tourna la tête. Elle réprima les frissons qui picorèrent le bas de son dos lorsqu'il rattacha la breloque, ses doigts osseux d'homme trop sérieux se promenant, presque négligemment, le long de la ligne de sa mâchoire, ses propres lèvres incertaines, la courbe de sa gorge et la naissance de son buste, où il termina sa déambulation, paume brûlante contre peau enfiévrée.

 

« Merci. »

 

Dans ce jeu sans fin, où il n'y avait ni gagnant ni perdant, elle perdait, le plus souvent, toute envie d'extérieur, tout instinct de préservation, et tout espoir de s'en sortir. Ils étaient irrémédiablement condamnés.

 

Elle s'autorisa une faille dans la défense en lui permettant de lui voler une dernière étreinte avant la séparation, s'asphyxiant dans l'impétuosité qu'il communiquait dans la manière compulsive dont il s'agrippait à son pauvre corps déjà passé à l'épreuve de son avidité. Elle résista au nouveau caprice qu'il lui proposait, se dégagea encore de ses bras et claqua la porte derrière elle. La gifle de l'air frais, dans le couloir, acheva la reconnexion de Tenten avec la réalité.