En voilà un air surpris, comme si tu ne t'attendais pas à me voir. Vas-tu me dire "non" cette fois-ci ?

par Aléa


En voilà un air surpris, comme si tu ne t'attendais pas à me voir. Vas-tu me dire "non" cette fois-ci ?

 

 

     Sakura marchait. Fière et déterminée. Anxieuse aussi : c'était la première fois. Depuis combien de temps avait-elle rêvé de ce jour ? C'était devenu son objectif, c'était devenu sa raison de vivre. Elle ne pouvait plus croire en autre chose. Les couloirs lui étaient maintenant familiers. Elle savait à quelle pièce menait chaque porte. Elle connaissait de vue les personnes qu'elle croisait. On hochait la tête en signe de salut, ou bien on lui souriait. On la connaissait bien maintenant, cette jeune fille. Elle était là depuis environ un an.  Elle s'était entraînée sans relâche, en attendant que ce jour arrive.

    Elle poussa les portes du réfectoire. Nombreuses étaient les personnes qui s'y trouvaient. Elle inspira longuement, cherchant une sérénité impossible à obtenir. Elle n'arrivait pas à rester calme. Son cœur remontait sans cesse dans sa poitrine. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle quittait enfin les coulisses. Elle devenait actrice de ce grand spectacle, dont la scène était Etiam. Quelques regards venaient sur elle. On savait ce qu'elle s'apprêtait à faire, dans la soirée.

 

     Sakura s'assit à une table. Il n'y avait pratiquement rien dans son plateau. Une pomme, de l'eau, quelques vitamines. Il aurait fallu plus. Elle avait besoin de force pour ce soir. Il fallait qu'elle tienne.

- Ce n'est pas avec ça que tu vas nous revenir, idiote !

La jeune femme se retourna, surprise et dérangée dans ses méditations.

- Ce n'est que toi Suigetsu, soupira-t-elle. Sasori est avec toi.

- Ouais, chuchota ce dernier. On est venu te donner du courage.

- Et aussi de la force !

Suigetsu avait apporté un grand plat. Viande, légumes, féculents. Tout y était. Sakura ronchonna.

- Je ne vais jamais pouvoir avaler tout ça...

- Ça, ça m'étonnerait, mange.

- Mais...

- J'ai dit : mange !

- Oui maman, maugréa Sakura.

Elle obtempéra. L'appétit vint petit à petit, sous le regard attentif de ses deux amis. Elle était secrètement rassurée qu'ils soient venus. Elle allait être seule, ce qu'elle n'avait pas été depuis maintenant un an.

- Ça va faire bizarre de te voir partir, souffla Sasori, absent.

Sakura esquissa un sourire tendre. Son ami, discret, avait toujours veillé à ce qu'elle se sente chez elle ici. Avec Suigetsu, elle s'était trouvé de vrais amis, des confidents. Les quitter, sortir, oui, elle aussi ressentait ce malaise.

- En même temps, ne pas y passer après tant de jours d'entraînement, ça serait du gâchis.

- Mais Sui', c'est la première fois pour elle. Et puis, l'entraînement et la réalité, tu sais aussi bien que moi que...

- T'as fini la mère poule ? Bon sang Sasori, laisse la respirer, tu ne vois pas qu'elle a besoin de calme ?

- C'est toi qui dis ça ?!

 

 

   Suigetsu n'avait pas pris la peine de répondre et regardait Sakura. A quoi pensait-elle ? Il aurait voulu lui donner de l'énergie, de la volonté, du courage, un peu de confiance. Mais il était impuissant. Il ne pouvait qu'être là, la soutenir le temps qu'elle parte. Pourtant, il savait qu'elle était prête, et on ne peut plus déterminée. Lorsqu'elle avait appris que la mort de sa mère était en réalité un assassinat, et que l'auteur de ce crime se trouvait être l'Infaillible, elle n'avait pas hésité. À la proposition de Kakashi de devenir membre de la Confrérie de l'Aube, elle avait répondu oui. Un « oui » décidé, gonflé de vengeance. Elle avait, à partir de cet instant, subit un entraînement intensif, afin de devenir apte à participer à des missions à l'extérieur du refuge.

- Elle consiste en quoi exactement ta mission ? demanda Sasori. Tu nous avais donné les grandes lignes, sans trop de détails.

- Eh bien... Pour commencer, je dois... enfin, nous devons sortir de la CA et ainsi pénétrer dans Etiam. Ça fait tellement longtemps que je n'y suis pas allée, j'espère que les environs me seront restés familiers, la ville est tellement dynamique. Le but de notre tâche consiste à nous infiltrer dans la demeure d'une hypothétique victime de l'Infaillible, Adashi Noburo. Nous soupçonnons cet homme d'avoir été tué. Mais les preuves manquent. Depuis l'incident – car la disparition de monsieur Noburo a été faite passée comme tel – sa maison est fermé aux médias, aux enquêtes, même à sa famille proche. Et c'est là que nous intervenons. Notre travail consiste à trouver les preuves qu'il s'agit d'un meurtre, et ainsi, accroître l'influence de l'organisation sur l'Infaillible. J'espère profondément que cette mission sera un succès, car jusqu'à maintenant, les dernières sorties ont été un échec, pour vous autres.

- Ouais je sais, râla Suigetsu, touché par les propos de son amie. Mais il se passe toujours quelque chose au dernier moment, quelque chose qui fait que le travail n'est pas terminé, et parfois, même pas commencé.

- T'inquiète pas vieux, on finira par récolter un bon morceau ! le réconforta Sasori. Ben dis donc Sakura, ça t'en fait du boulot pour cette nuit !

- Oui ! Et ce n'est pas pour me déplaire. J'ai besoin de me défouler.

 

     Les trois jeunes gens avaient dérivé vers leurs souvenirs de l'année passée. Sakura en avait oublié ce qui l'attendait. Une insouciance enfantine, qu'elle n'avait plus ressentie depuis longtemps, l'enveloppait. Elle se sentait chez elle ici, alors que jamais elle ne l'avait été à Etiam, chez son père.

- Je me rappelle la première fois que tu as débarqué, ricana Suigetsu. Tu étais si frêle ! On aurait pu te casser les jambes sans peine, elles étaient si squelettiques. Me regarde pas comme ça, c'est vrai, se défendit-il sous le regard peu amène de son amie.

- Je confirme que tu n'étais pas dans un bel état Sakura, appuya Sasori avec un sourire d'excuse.

Suigetsu se racla la gorge, triomphant.

- Regarde comme tu es à présent, tu n'as plus rien à envier à Sui' !

- Connard. Je pensais que les hommes étaient soudés entre eux, se rebiffa l'intéressé.

- Avoue qu'aux entraînements, elle t'a déjà couché...

- Pff, n'importe quoi ! Tu crois que je me donne toujours à fond quand je m'entraîne avec elle ? Si elle n'avait pas sa première mission, on aurait réglé ça, ici et maintenant.

- C'est ça, ironisa Sasori.

- Sasori, la ferme !

- Regarde Sakura, les jumeaux Hyûga.

     La jeune fille se retourna discrètement, elle observa en effet l'entrée du frère et de la sœur. Elle ne savait pas beaucoup de chose sur eux. On les voyait toujours ensemble, ils formaient une équipe. La seule chose qu'elle savait d'eux, c'était que l'Organisation de l'Aube leur était très reconnaissante. Ils avaient fait beaucoup pour elle, et leur réputation au sein de l'organisation était faite depuis très longtemps. Pour autant, ils ne profitaient pas de cette gloire, et demeuraient impassibles. Il n'y avait pas d'expression sur leurs visages de marbre. La peau des jumeaux était pâle, presqu'irréelle, et leurs yeux d'un vide inégalé. Pourtant, ils étaient là. A quelques tables de la leur. Sakura fut touchée, car elle savait qu'ils étaient là pour lui souhaiter, indirectement, bonne chance. D'habitude, ils mangeaient tous les deux et ne se mélangeaient pas.

 

      "Je crois qu'on va pouvoir y aller."

     La jeune fille avait le souffle court. Sa détermination, aussi forte soit-elle, n'éliminait pas l'angoisse sourde qui tenaillait ses entrailles. Pour elle, c'était le grand saut. Ses amis se trouvaient derrière elle, l'air grave. Aucun ne soufflait mot. Ils ne faisaient que la contempler. Les instants innocents et naïfs qu'ils venaient de passer ensemble n'étaient plus que vagues souvenirs. Ils avaient essayé d'amoindrir la chose, de l'alléger. Mais ce que Sakura s'apprêtait à faire n'était pas sans risque. La première fois de chaque membre n'avait pas été une expérience sans conséquence. Chacun avait été mis en danger, certains ne s'en étaient jamais remis, d'autres n'était pas revenus. Oui, c'était bien la première fois qu'elle entrait dans l'arène, cette zone indésirable, le terrain de jeu de l'Infaillible.

- Tu es sûr que ça ira ? Tu sais, tu peux reporter ça à plus tard si tu n'es pas encore prête, proposa Sasori, en essayant de ne pas la blesser. Nous avons mis plus d'un an à sortir, nous tous. Je ne vois pas pourquoi  il n'en serait pas de même pour toi.

- S'il-te-plaît Sasori, tais toi. Ne me fais pas douter. Je suis décidée, chuchota-t-elle, en fermant les yeux. Il faut juste que je me concentre. Laissez-moi quelques minutes.

 

    Elle était face à la porte. Cette dernière était fermée. Grande, de bois massif, dotée d'un nombre incommensurable de serrures, elle était l'unique passage qui permettait d'aller et venir entre le refuge et Etiam. Il y a maintenant un an, elle avait passé cette porte, endormie, dans les bras de Sasori, suite à l'agression de l'homme de main de l'Infaillible. Les exercices éreintants qui rythmaient ses journées, les entraînements nocturnes, les renforcements musculaires quotidiens, les tests de logique, de situation... Tout ce qu'elle avait appris jusqu'à maintenant allait enfin se concrétiser.

- Lee, est-ce c'est bon pour toi ? demanda la jeune fille, l'esprit clair à présent.

- Bien sûr Sakura.

     Elle n'appréciait pas Lee. Depuis qu'elle était arrivée, il avait développé pour elle de forts sentiments et une fidélité sans pareil. Il se trouvait un peu trop souvent sur son chemin, et sa servitude l'irritait. Il n'avait pas hésité à se porter volontaire pour la soutenir lors de sa première mission. Agaçant : voilà comment la jeune fille le voyait.

    Ses amis étaient tous là. Sasori, Suigetsu... Même Hinata était présente, discrète et toujours si froide, posée le long du mur froid du sous-sol. Elle écoutait, silencieuse, ses yeux pâles ne laissaient rien paraître. Sakura n'était pas seule. Elle frissonna, à l'idée d'appartenir enfin à une unité.

- Bon, assez attendu. Sakura, Lee, à vous de jouer. Bonne chance, déclara solennellement un des gardiens, après avoir reçu le signal. 

- C'est parti.

 

       A partir de cet instant, tout s'était passé très vite. La tension qui la tenaillait tout le long du repas s'était évanouie. Elle était maintenant dans l'action. Le duo traversa un long tunnel boueux, sombre et humide. C'était la première fois que la jeune fille était consciente qu'elle traversait ce couloir. Celui-ci était long, et il faisait froid. L'équipe avait préféré opérer de nuit.

      Enfin, ils arrivèrent et débouchèrent dans la cabane du garde forestier qu'avait mentionné Kakashi le soir où Sasori l'avait sauvée de l'homme de main de Sasuke. Un vieil homme s'y trouvait, solitaire, il semblait n'avoir besoin que de peu de chose pour vivre. Il ne profitait pas de ce luxe omniprésent à Etiam, il avait l'air heureux. D'un mouvement de tête, ils le saluèrent rapidement et pénétrèrent dans l'épaisse forêt.

 

- Fais attention où tu marches Sakura, on ne doit faire aucun bruit, chuchota Lee.

- Merci, j'étais au courant, répliqua sèchement la jeune fille.

 

     La forêt était comme morte. Froide, silencieuse, rien ne prouvait qu'elle était habitée. Pourtant, c'était une nuit d'été, et l'atmosphère devait y être agréable et l'on devait pouvoir percevoir fourmiller ses habitants. Mais aucun son ne perçait ce lugubre tableau.

Ils courraient. Agiles et entraînés, ils évitaient aisément les obstacles, et ne ralentissaient sous aucun prétexte. Leurs mouvements étaient fluides, contrôlés. Ils n'étaient que des ombres, des mirages que l'on ne pouvait figer. Sakura se sentit puissante. Invincible. C'est comme cela qu'elle voulait vivre. Sans lien pour la retenir.

     Une énergie suffocante la submergea. Elle ne savait plus où donner de la tête. Elle se sentait en parfaite harmonie avec elle-même. Elle désirait aller toujours plus vite, toujours plus loin. L'air tranchant de la nuit était comme un réveil brutal. Une prise de conscience qu'elle était enfin sur le terrain de jeu.

 

    On pouvait voir les premiers bâtiments de la ville se rapprocher dangereusement, bien qu'ils fussent plongés dans l'obscurité la plus totale. Le peu de chaleur présent à l'intérieur était celle de la lueur des lampadaires, faiblarde. Les rues étaient vides, les maisons éteintes. Même le manoir – on pouvait le voir d'ici – s'était endormi.

      Sakura sentait la fièvre l'envelopper doucement, mais maladivement. Ils se trouvaient à présent dans au beau milieu des immeubles, dans les ruelles les plus étroites, celles qui serpentaient indéfiniment dans les quartiers les plus dépourvus. La maison de la victime, Adashi Noburo, n'était plus très loin. Tension.

 

       Lee s'arrêta brusquement. Il s'accroupit le long d'un mur froid. Sakura fit de même.

- Bon, murmura le jeune homme. T'as tout ce qu'il te faut ?

- Oui, évidemment, soupira-t-elle distraitement, n'ayant d'attention que pour leur but.

- Allume ton micro, nous allons être séparés à partir de maintenant. Je serai toujours sur écoute, fais de même.

- Oui.

- Très bien. Je passe par le devant de la maison. Toi, tu t'occupes de l'arrière, comme prévu. Tu t'occupes d'en apprendre plus sur la victime, et moi sur sa mort. D'accord ?

- Oui, comme on s'est dit. On peut y aller maintenant ? marmonna la jeune fille, qui ne tenait plus en place. Le fait que Lee dirige l'opération l'indignait.

- Très bien. Fais attention à toi Sakura, et ne te laisse pas submerger par tes émotions. Demeure impassible quoiqu'il se passe...

Lee prit sa respiration et ferma les yeux quelques secondes. Ses épais sourcils semblaient inquiets.

- ... Et reste en vie.

 

     Sur ces mots, il déguerpit. Ses pas semblaient être des courants d'air, imperceptibles. Sakura le suivit, silencieusement. Ils se trouvaient face à la maison. La jeune fille laissa Lee, sans lui jeter un regard, et se dirigea vers l'arrière de la modeste de demeure. L'herbe n'avait pas été tondue depuis très longtemps, de mauvaises pousses s'y parsemaient. La terrasse étouffait sous les feuilles mortes.

 

-Tu es devant la porte arrière ? s'enquit Lee, à travers son micro.

Oui, répondit son interlocutrice. Je l'ouvre.

C'est parti.

 

      Munie de gants, elle crocheta délicatement la serrure, et entra à pas feutrés. La salle dans laquelle elle déboucha devait sûrement être la salle à manger. Une épaisse couche de poussière recouvrait le sol. Mais tout était demeuré comme si rien ne s'était passé. Sakura avala lentement sa salive. Ses jambes vacillaient légèrement, la pression était considérable. Une seule erreur, et... Non, elle ne préférait même pas imaginer le sort cruel que l'Infaillible leur réserverait. Celui qu'il avait également réservé à sa mère, il y a quelques années de cela.

     Bon, trouver des informations. On savait juste que son nom était Adashi Noburo, et qu'il s'était suicidé dans sa baignoire. Quels étaient ses proches ? Etaient-ils toujours vivants ? Si oui, où habitaient-ils ? C'était ce genre de renseignements que Sakura se devait de trouver. Elle passa en revue la pièce, rien n'était susceptible de lui apprendre quelque chose.

 

Lee, tu penses qu'à l'étage, dans son bureau par exemple, j'aurais une trouvaille ? Parce que là... chuchota-t-elle.

Essaye oui. Fais attention aux marches qui grincent. Je suis dans la salle de bain. J'essaye de trouver des indices.

 

     La jeune fille grimpa à l'étage, faisant attention aux marches pourries par l'humidité. Elle avait chaud. Ce silence pesant la dérangeait. Pas un bruit ne troublait leur excursion. Elle arriva dans une pièce qui ressemblait bel et bien au bureau de la victime. Avide de trouver le moindre indice, elle ouvrit les tiroirs, les classeurs, les pochettes qu'elle trouva. Rien. Déception. Elle était sûre de trouver quelque chose ici. Elle souffla.

     "Respire, se dit-elle à elle-même."

    Elle continua ses recherches. L'ordinateur ne marchait pas, il n'y avait plus de courant depuis longtemps. Un bloc-notes avait des pages d'arrachées. Les cadres des tableaux accrochés au mur ne contenaient plus aucune photo.

 

Lee, tu m'entends ? Je pense que quelqu'un a fait le ménage avant qu'on vienne...

Oui. Je ne trouve rien non plus. C'est mauvais signe.

On fait quoi ?

- Je suppose que l'on va... Hé ! Qu'est-ce que...

Lee ?! Tu m'entends ? Qu'est-ce qu'il se passe ??  s'inquiéta la jeune fille. Lee ???

    Pas de réponse. Le micro avait coupé. Une boule de terreur se forma dans le cœur de Sakura. Ses tempes lui transperçaient la tête. Elle était paralysée. Elle entendit des voix. Ils n'étaient plus seuls. Elle essaya de croire un moment que ses écouteurs ne marchaient plus, mais le son y était bien absent. Et les intonations qu'elle percevait au rez-de-chaussée étaient tout sauf son imagination.

    Des pas se rapprochaient, acharnés. Ils étaient plusieurs. Les marches de l'escalier grinçaient bruyamment.Ils arrivaient. Que faire ? Le cerveau de la jeune fille refusait d'obtempérer. Plus rien de fonctionnait. Pas même son instinct. Car ce dernier ne devait sentir aucune sortie de secours. Fenêtres fermées, volets clos. Une seule porte qui la mènerait tout droit dans la gueule de ses prédateurs. Etait-il sensé d'essayer de se planquer dans un placard ou sous le bureau ? Les pas résonnaient à présent à l'étage. Ils étaient pressés. Pressés de savoir ce qu'ils allaient dégoter.

 

   Plusieurs personnes déboulèrent dans le bureau. Les faisceaux lumineux que produisaient les lampes torches fouillaient la pièce, sans pitié. Sakura pouvait compter trois silhouettes. Elle reconnut les uniformes que portaient les agents de sécurité d'Etiam. La commissaire, Ino Yamanaka, donnait les ordres. Tout le monde dans la ville la connaissait : elle faisait régner l'ordre de toute son autorité.

- Doit y avoir quelqu'un dans ce putain de bureau ! grinça une voix énervée.

Sa chevelure blonde tournoyait quand elle se retournait. Ses gestes étaient vifs, guidés par l'habitude de l'action.

- Ici Madame ! s'écria un des agents.

 

    A ce moment précis, Sakura fut éblouie par la lumière. Ses pupilles rétrécirent et ses iris turquoise devinrent presque blancs. Elle s'était repliée dans un coin de la pièce, cachée par un guéridon. Ce dernier vola en éclat contre un mur. La commissaire la saisit violemment par le bras et la jeta brutalement au milieu de la pièce. Sa tête heurta le bureau. Une douleur sourde engourdit son crâne.

- Et voici la complice de ce p'tit merdeux ! J'espère que toi, tu te laisseras faire ma chérie, dit Ino Yamanaka, sarcastique.

Elle s'approcha doucement de la jeune fille. Elle lui saisit une mèche de cheveux qu'elle laissa glisser entre ses doigts fins.

- Si jeune et si jolie, on s'demande ce que tu fiches ici.

Sakura avait le souffle court. Sa tête lui faisait affreusement mal. Lee, il fallait qu'elle le retrouve.

- Où est-il ? demanda-t-elle de but en blanc.

- De qui parles-tu ma chérie ? Attention, fais bien gaffe à ce que tu dis, la prévint Ino, implacable.

- Où est-il ? répéta-t-elle, décidée.

- Tu parles de ton copain ? Cet abruti a voulu s'enfuir. Tu sais ce qu'on réserve à ceux qui n'assument pas leur faute à Etiam.

- Il est... mort ?

Impossible.

- Bien sûr qu'il est mort. Il a payé pour son effraction et sa non-coopération. Et c'est ce qu'il va t'arriver si tu n'es pas honnête avec nous.

 

    Lee, mort ! Impossible ! Sakura sentit les larmes lui monter aux yeux. Il s'était sacrifié. Pourquoi avait-elle eut ce comportement désagréable  depuis que la mission avait commencée ? Il avait pris soin d'elle depuis le début. Un flot de remord l'envahit. Que devait-elle faire ? S'enfuir ou mourir pour garder le secret de l'Organisation ? Parler et tout révéler ?

- Tu vas coopérer ? Réponds-moi par oui ou non, s'impatienta la commissaire, chargeant son pistolet.

Les agents de l'Infaillible étaient décidemment partout. L'échec et la mort de Lee la faisait suffoquer.

- Parle petite garce ! hurla la jeune femme en attrapant la tignasse de Sakura d'une main. Cette dernière cria de douleur sur le coup. Son crâne la faisait souffrir.

- Ou-oui ! Lâchez-moi !

- Tu vois quand tu veux ma chérie, ronronna la commissaire en laissant glisser les cheveux de la captive d'entre ses mains. Maintenant tu vas nous suivre gentiment. Comment se fait-il qu'il y ait encore des fouteurs de merde dans cette ville ? Tu veux quoi, te faire remarquer ? Ou alors tu aimes le risque ? Ma p'tite, faudrait que tu te mettes dans l'crâne qu'à Etiam, c'est l'autorité de l'Infaillible qui triomphe immanquablement. Je te conseille de nous dire la vérité sur tes intentions, ou nous te réserverons le même sort qu'à cet imbécile. J'en ai presque ris quand il a voulu s'enfuir... Si facile !

 

    Dégoût et tristesse. Déception et impuissance. Pourquoi Ino Yamanaka – la tristement célèbre commissaire d'Etiam – devait-elle se trouver dans les parages à ce moment-là ? Pourquoi ? Les reconnaissances étaient les missions les moins risquées de l'Organisation. Pourquoi a-t-il fallu que tout déraille de la sorte ?

Sakura essayait de répondre à ce pourquoi continu. Pourquoi maintenant ? Pourquoi de cette manière ? Pourquoi elle ? Pour Lee ? Elle avait sa mort sur la conscience. Toute la responsabilité de l'Organisation reposait sur ce qui allait suivre, sur ce qu'elle allait leur dire. Elle le savait.

 

~

 

    Ino Yamanaka entra. Elle connaissait bien ces lieux. Son manteau ôté et suspendu, elle s'avança vers le bureau de celui pour lequel elle travaillait.

- Monsieur Uchiwa, nous avons une captive.

- Résumez-moi la situation je vous prie.

L'Infaillible effleurait scrupuleusement les touches de son ordinateur portable.

- C'est la fille Haruno, vous savez.

Il s'arrêta dans son geste, réfléchit quelques secondes, pensif, puis éteignit son écran.

- Sakura Haruno... Ça faisait longtemps tiens. Un an peut-être, depuis cette soirée ?

- C'est à peu près ça, confirma calmement la commissaire. Nous l'avons retrouvée dans un des lieux interdits de la cité, en train de fouiner. Vous savez, la maison de Noburo.

- Oui, je vois. Vous savez pourquoi elle était sur ces lieux ?

Il demeurait froid et feignait la curiosité.

- Elle n'était pas seule. Un jeune homme était avec elle. Il n'a pas voulu coopérer et a voulu s'enfuir. Nous l'avons exécuté sur le champ, comme il est dans notre devoir de le faire si un habitant d'Etiam se rebelle contre les règles de la sorte, alors même qu'il est en faute.

- Vous avez bien fait. Du moment que le travail est fait discrètement, vous gérez ces affaires-là. Et pour la fille Haruno ?

- Elle se trouve en cellule. Nous ne lui donnons pas à manger, juste à boire, depuis qu'elle est enfermée. Elle ne dit rien. Pour l'instant.

 

    La jeune femme s'assit sur le fauteuil fasse au bureau de l'Infaillible. Elle défit son chignon et ses cheveux dorés se déversèrent en cascade sur ses épaules et dans son dos.

- Je trouve ça vraiment bizarre que des jeunes préfèrent se mettre en danger comme ça, plutôt que de rester gentiment chez papa et maman. Qu'est-ce qu'ils espéraient trouver dans cette maison ? soupira-t-elle, épuisée. Son propriétaire est mort depuis des lustres.

- Je me demande bien aussi... murmura Sasuke Uchiwa.  Ce n'était qu'un accident après tout, dans une salle de bain.

Ses yeux étaient plus noirs que d'habitude.

- Ouais... Je n'aurais peut-être pas dû tirer sur ce garçon si rapidement. Et s'ils avaient voulu seulement s'amuser en se faisant peur dans cette maison ?

- Non, vous avez bien fait. Les jeunes, en priorité, doivent savoir ce qu'est l'obéissance et les bienséances. Ils savaient que cette maison était interdite d'accès, et vous avez fait régner l'ordre. Vous n'avez aucun regret à avoir. J'écrirai en personne aux parents, je pense qu'ils seront d'accord avec les faits.

La commissaire se leva tout en s'étirant. Elle se dirigea vers le fauteuil où était assis l'Infaillible. Elle posa ses mains sur les épaules du jeune homme et commença à le masser. Ses doigts, experts, savaient où se placer pour détendre chaque muscle.

- Vous me conseillez de faire quoi pour la fille ? J'attends qu'elle parle ? Je lui réserve le même sort qu'à son ami ?

- Je vais prendre les choses en main pour cette affaire. Ce n'est pas la première fois que j'entends parler de cette fille. Il faut que je règle ça moi-même.

- Vous ? Mais Monsieur, ce n'est pas dans votre devoir de régler ce genre de chose. Vous avez mieux à faire ! Ne vous inquiétez pas, je –

- Taisez-vous Yamanaka, si je dis que je vais prendre cette affaire en main, je la prendrai. Ne jugez surtout pas à ma place.

Sasuke se retourna sur son fauteuil, et jaugea la jeune femme qui, jusqu'à présent, le massait. Il la scruta de ses yeux noirs, et elle perçut aisément de la menace. Elle avait peur de lui. C'est pour ça qu'elle lui obéissait et qu'elle était devenue chef de l'ordre. Ino examina son visage pâle, si parfait. Il était à la fois si beau et si froid.

- Je suis désolée. Excusez-moi, se rectifia-t-elle. Je vais prévenir là-bas que vous allez passer voir Sakura Haruno. Merci de m'avoir écoutée, à bientôt.

- Merci à vous.

 

La porte claqua. Silence.

- T'as entendu ça Naruto ?

Une silhouette élancée sorti de sa cachette – le balcon – et pénétra dans le bureau.

- Ouais. On dirait bien qu'elle est venue à nous. Tu vas me demander de la tuer ? Les saloperies dans son genre, je les préfère mortes. Elles ne font que troubler la tranquillité de la cité.

- Non, je vais vraiment m'occuper de ça.

Sasuke sourit. Naruto l'observa.

- Toi, tu as envie de jouer.

- Oh oui. Ca faisait depuis longtemps. Je commence à m'ennuyer tout seul dans mon bureau, avec ces têtes de con que je vois chaque soir.

- Tu trouves pas que tu lui en as assez fait baver ? Je trouve que la tuer serait plus simple. Ça t'éviterait des risques inutiles aussi.

-  Je sais.

Un rictus mauvais se forma sur ses lèvres fines. Ses iris d'encre noire se perdirent dans celles, azures, de Naruto. Celui-ci capitula.

- C'est d'accord. Tu fais comme tu veux, du moment que tu continues de soigner ton image pour tes habitants. Discrétion, ok ?

- Tu ne sais pas à qui tu dis ça, Naruto. Je suis devenu expert dans l'art de la discrétion, presqu'autant que toi. Et je ne te parle pas de mon don pour le mensonge.

 

~

 

    Soif. Faim. Elle n'en pouvait plus. Ses yeux à-demi ouverts n'étaient plus habitués à rester vifs. Elle était sale. Son heure viendrait probablement, comme celle de Lee. Elle devait juste être patiente. L'obscurité éternelle de la cellule lui prélevait toutes ses forces. Elle avait sommeil aussi, mais elle n'arrivait pas à dormir. Elle n'avait plus le choix : elle allait mourir.

   Hinata Hyûga était venue la voir, elle qui était autant acceptée par les gens de l'Infaillible que par l'Organisation. Alors que personne ne pouvait les entendre, elle avait glissé à Sakura : « Si tu parles de l'Organisation aux forces de l'ordre pour ne pas avoir à mourir, je te tuerai la première. Je suis désolée, je ne peux plus rien faire pour toi. Ça ne devait pas se passer ainsi. » Elle lui avait jeté un regard froid et détaché. Pourtant, la captive avait pu déceler de la peine dans ses yeux, et du regret. Puis elle était partie.

 

Voilà pourquoi elle n'avait plus qu'à attendre la mort.

 

~

 

            On ouvrit sa cellule. Enfin. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle était enfermée. Dans l'enchevêtrement de la porte, elle distingua une silhouette, grande et imposante. Pas celle de la commissaire. Elle s'avança sans que Sakura puisse la distinguer. Elle n'avait plus la force de déduire.

- Comme nous nous retrouvons.

Le sang de la jeune fille se glaça aussitôt que la voix de l'Infaillible retentit. C'est bon, son heure était arrivée. Il allait en finir.

- Vous n'approuvez pas ?

Sa voix était douce et maîtrisée. Le parfum qui l'avait enivrée cette soirée-là emplissait de nouveau l'atmosphère.

- A quoi bon approuver ? réussit péniblement à lâcher Sakura. Nous savons tous les deux que je vais mourir. Epargnez-moi les politesses, et venons-en aux faits.

- Votre voix est plus faible et apeurée que lorsque vous m'avez dit « non » la dernière fois.  Vous ne trouvez pas ?

- Peut-être bien oui, soupira-t-elle. Alors ?

Pour toute réponse, il s'accroupit devant elle.

- Pour être franc, commença-t-il sans la quitter des yeux, je me demande ce que vous faisiez dans cette maison, vous et votre ami.

Silence. La jeune fille ne voulait pas commencer à mentir, car elle n'y parviendrait tout simplement pas, et elle ne pouvait pas dire la vérité.

- Aucune réponse ? Je vous préviens, je ne suis pas réputé pour ma patience.

Son visage était imperturbable. Ses yeux étaient vif, curieux, et fouillaient intensément le regard de Sakura.

- C'est maintenant que vous posez les questions ? Après avoir tué mon ami ? C'est comme ça que marche la justice à Etiam ? Je n'ai aucune réponse à vous fournir.

Il haussa un sourcil puis il se mit à rire. Etrange. Ce ne promettait rien de bon.

- Vous n'avez pas changé d'un poil depuis ce dernier soir, où vous avez osé me dire non publiquement.

L'Infaillible saisit rapidement le menton de Sakura. Sa poigne était ferme. C'est comme si le temps s'arrêtait. On pouvait décider de sa mort d'une seconde à l'autre.

- Vous m'amusez Haruno. Vraiment. Il y a un an, j'ai pris votre « non » comme une provocation. Maintenant nous sommes face à face. Vous vous êtes enfuie et vous réapparaissez. Je pense qu'il est temps de jouer cartes sur table, car aucune sortie n'est possible à présent.

- C'est une blague ? Vous avez pris mon nom comme une provocation ? J'ai seulement dit ce que je pensais, grinça la jeune fille entre ses dents.

- Depuis quand on dit ce que l'on pense à Etiam ? demanda-t-il sérieusement.

- Qu'est-ce que vous attendez de moi ?

- Jouons.

- Pardon ?

- Amusons nous tous les deux. Je vous laisse la vie sauve et je vous jette dans cette dangereuse arène qu'est mon manoir. Qu'en dites-vous ?

Elle ne répondit pas. Sasuke lut dans son regard de la fierté, une volonté de ne rien laisser échapper, sa haine, une soif de vengeance. Mais plus que tout, une envie de vivre.

- Jouons jusqu'à la mort.

 

Destiné à vivre dans l'antre du Loup, tu n'as plus aucune issue, à part celle de me divertir. Mouton noir, mes griffes te tiennent prisonnier, et le moindre faux pas te sera mortel.