J'ai l'impression que quelque chose d'amusant va se produire, pas toi ?

par Aléa

J’ai l’impression que quelque chose d’amusant va se produire, pas toi ?

 

Les premiers rayons de soleil transperçaient les rideaux de soie. La soirée avait été longue. Très longue. Sasuke Uchiwa ouvrait les yeux, à demi réveillé. La musique d’ambiance de la réception résonnait encore dans sa tête. Il avait une pénible migraine, due à une consommation trop importante de grands crus. Ses muscles étaient endoloris.

 

Il se redressa, se gratta l’arrière de la tête et s’étira. Ces soirées mondaines l’agaçaient particulièrement, mais elles étaient incontournables pour garder une certaine emprise sur la population. Cela faisait maintenant quelques années que les citoyens d’Etiam vouaient une confiance aveugle en sa personne. Tout en lui leur plaisait. Les hommes le respectaient pour son charisme, pour l’aisance dont il faisait preuve dans tout ce qu’il entreprenait et pour sa capacité à garder son sang-froid devant chaque difficulté. Les femmes, elles, étaient éblouies par sa beauté insolente, par ses expressions souvent froides et légèrement moqueuses, ou encore par la chaude sensualité de sa voix lorsqu’il parlait.

        

L’infaillible se leva et s’avança vers un des nombreux miroirs présents dans ses appartements. Il s’observa silencieusement. Dans ses yeux sombres brillait une intense satisfaction. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire mauvais. Il était puissant. Tout lui réussissait. Qui pouvait bien, maintenant, se mettre en travers de sa route ?

 

***

 

- Papa ! Reste-il du pain pour le déjeuner ?

Une voix retentit du premier et seul étage.

- Appelle-moi père, je te l’ai déjà dit ! Et non je ne crois pas ! Peux-tu …

- Oui c’est bon ! J’y vais !

Une tornade rose sortit en trombe de chez elle. Sa maison donnait sur une des avenues principales de la grande ville, dans les beaux quartiers. Son père et elle n’étaient pourtant pas très riches, mais grâce à beaucoup de travail acharné, ils avaient réussi à percer dans le « beau monde ».

Sakura Haruno marchait distraitement, observant ce qui l’entourait. Elle n’était pas encore habituée aux boutiques chics qui encadraient la grande avenue. Ni aux hommes en costumes de travail impeccablement repassés, aux chaussures de cuir parfaitement cirées. Encore moins aux femmes en manteaux de fourrure, au maquillage parfait et aux chaussures à talons exorbitants. Elle savait qu’au fond, elle ne pourrait jamais se considérer comme l’une des leurs. Elle était trop différente, réfléchissait de manière trop opposée à ces personnes.

Ce sentiment d’exclusion était dû à la mort de sa mère, il y a onze ans de cela. Elle avait été tout pour Sakura : le rire, l’amour, l’apprentissage de la vie, de la justice, de la droiture. Elle lui avait enseigné sa manière particulière d’envisager le monde, un monde où l’on prône la liberté de penser et de s’exprimer. Mais ces valeurs étaient complètement étrangères à Etiam.

 

Maintenant elle avait dix-neuf ans, et elle était seule. Seule avec un père qui ne la comprenait pas, qui avait pour seule objectif de se faire reconnaître comme étant un homme puissant. Ces derniers temps, il était très heureux : il avait enfin réussi à être invité à l’une des célèbres soirées de l’Infaillible. Elle était bien sûr obligée de l’accompagner.

De retour chez elle, Sakura vit que son père l’attendait pour le déjeuner. Il était assis, les jambes croisées en train de feuilleter son journal. Il disait toujours que c’était très important de se tenir au courant des dernières nouvelles de la ville. Sakura déposa le pain sur la table et ils commencèrent à manger.

- Que t’est-il arrivé ? On dirait que tu sors du lit, demanda Mr. Haruno, l’air de rien.

- J’ai couru pour éviter que tu attendes trop, lui répondit simplement sa fille.

Si Sakura n’entendait pas ce genre de remarques tous les jours, elle aurait été vexée par les paroles de son père. Mais elle avait l’habitude : se faire rabaisser était son quotidien. Pourtant elle travaillait durement pour être à la hauteur des espérances de son géniteur. Mais rien n’y faisait. Son caractère espiègle et indépendant prenait toujours le dessus.

- La soirée commence à quelle heure ? demanda Sakura, qui n’était pas vraiment intéressée.

- Hum … 21 heures.

- Je pense que je vais aller chez une amie, pour me préparer, elle est souvent invitée à ces réceptions.

- De quelle amie parles-tu ?

- Karin, soupira la jeune fille, lassée de lui répéter sans cesse le nom de ses connaissances.

- Ah oui ! Karin… Karin …

Elle soupira. Il allait oublier le prénom au bout de deux minutes.

 

Responsable des corvées ménagères, Sakura entreprit de faire la vaisselle. Après avoir terminé, elle monta rapidement l’escalier qui menait au premier étage. Sa chambre se trouvait au fond du couloir. À peine fut-elle entrée qu’elle se jeta sur son lit, se roulant en boule contre la couverture. Elle en avait tellement assez de cet océan de superficialité ! Elle aimerait crier, s’époumoner, dire au monde qu’elle se fichait de toute cette beauté, toute cette grandeur ! Elle voulait juste être comme sa mère l’avait été avant elle : simple et libre.

Libre de pouvoir courir, chanter, danser, rire quand elle le voulait !

 

Mais c’était impossible.

 

Impossible car son père comptait sur elle et qu’il était tout ce qu’il lui restait, malgré son caractère orgueilleux et dédaigneux. Impossible car elle habitait dans une ville où vivre comme elle l’entendait aurait de graves conséquences. Impossible car la réputation était ce qu’il y avait de plus important à Etiam. Impossible car l’Infaillible veillait à ce que tout soit en ordre.

L’Infaillible. Elle n’arrivait plus à supporter ce mot. C’était à cause de lui que la mentalité de la ville avait évoluée ainsi. Vivement que les temps changent ! Vivement qu’il disparaisse…

 

Sakura se redressa et soupira. Il ne fallait pas s’apitoyer, mais plutôt faire de son mieux et aller de l’avant. Elle se leva et jeta un coup d’œil dans le seul petit miroir de sa chambre. C’est vrai qu’elle n’avait pas l’allure sulfureuse des femmes que l’on pouvait apercevoir dans la rue. Ses cheveux roses, très en vogue maintenant dans la cité, étaient ébouriffés. Elle était vêtue d’un short et d’un T-shirt, vêtement qu’elle préférait aux robes, jupes et talons. Elle était consciente que son père la voulait plus féminine. Grâce au travail acharné qu’elle fournissait dans la maison, le corps de Sakura était devenu, au fil du temps, ferme et musclé. Elle possédait également de longues jambes que l’on complimentait à chaque fois qu’elle se mettait en robe.

 

Elle regarda rapidement la vieille horloge du couloir : 15 heures et demi. Il était temps d’y aller. Elle attrapa sa veste, la mit sur une épaule, et descendit les escaliers. Son père était dans le salon, plongé dans la lecture d’un livre qui paraissait très ennuyeux. Mais avoir de la culture générale et une grande connaissance était très bien vu à Etiam.

- Pa... Père, je me rends chez mon amie, pour me préparer. À tout à l’heure !

- Quelle amie déjà … ?

La jeune fille soupira et partit. Il valait mieux ne pas insister.

 

Karin vivait dans un autre quartier, proche de sien et surtout plus riche. Sakura prit le métro, le trajet dura peu de temps, mais il fut très confortable, comme à chaque fois qu’elle prenait ce transport. L’Infaillible avait tout fait pour que la ville, à l’image de ses habitants, soit splendide, riches et très bien entretenue. On payait une amende très chère si on se faisait prendre en train de jeter quelque chose par terre. C’était ainsi.

Arrivée à bon port, Sakura se trouvait devant une maison immense, à plusieurs étages. Le jardin, à l’arrière, était également très vaste. Habituée, elle ouvrit le haut portail sombre de la demeure, et entra sans frapper par la grande porte. Elle salua les parents de son amie, puis monta rapidement au deuxième étage, là où Karin l’attendait.

- Sakura, tu es enfin là ! s’exclama Karin, un sourire joyeux se dessinant sur ses lèvres.

- Oui ! Je suis contente d’être ici, chez moi j’étouffe … soupira la jeune fille.

- Je sais que c’est de plus en plus difficile à supporter pour toi…

 

Karin se perdit dans ses pensées, Sakura la regarda. Qu’elle avait de la chance de l’avoir comme amie ! Même avec leur différence de richesse, Karin ne s’était jamais montrée supérieure. Elles étaient comme des sœurs.

- Bon ! On va pouvoir commencer les préparatifs ma chère ! s’exclama Karin en retrouvant ses esprits.

- Suis-je vraiment obligée de subir ça ? rumina Sakura, déjà fatiguée de se faire pomponner.

- Tu n’as pas le choix ! Il faut être présentable pour aller au manoir …

Karin commença à imiter son père en train de la morigéner sur les règles de bienséance qu’il fallait adopter à Etiam. Les deux jeunes filles rirent, et commencèrent leurs préparatifs dans la bonne humeur.

 

Sakura avait l’habitude de piocher dans la vaste garde-robe de Karin. Cette dernière lui conseilla une robe bustier verte tirant sur le turquoise.

- Mais elle est beaucoup trop courte ! s’écria Sakura quand elle l’eut enfilée.

- Mais non ! C’est toi qui es aveugle, elle te va parfaitement ! De plus, la couleur sied parfaitement avec tes yeux. J’étais sûre qu’elle allait t’aller ! jubila son amie à lunettes. Et elle met bien en valeur tes jambes.

Sakura rougit et s’observa, plus sérieusement cette fois. C’est vrai. Cette robe était … pas mal. Elle se retourna pour se regarder sous tous les angles et conclue qu’elle allait la prendre. Après le choix de la robe, Karin lui conseilla de simplement relever ses cheveux, ce qui lui donnait un air fier, la nuque dégagée.

 

Une fois prête, ayant enfilé des escarpins dans les mêmes tons que sa robe, Sakura partit, embrassant affectueusement son amie sur la joue. Elle la reverrait ce soir, c’était bien là le seul point positif de la soirée. Elle retourna chez son père, qui était étonné de la voir si belle. Il la félicita pour avoir fait un effort vestimentaire et lui enleva même sa corvée de ménage pendant une semaine - il allait embaucher une domestique pendant ce lapse de temps.

Rapidement, il fut temps d’y aller. Mr. Haruno avait fait venir une limousine, une des moins chères cependant. Ils s’installèrent chacun de leur côté. Aucun des deux ne pipa mot. Sakura était perdu dans la contemplation du paysage. Un paysage parfait. Toute la ville était une œuvre d’art à elle seule. Tout était fait pour plaire, aucun détail n’était laissé par hasard. Cette perfection ennuyait la jeune fille, elle l’a trouvait inhumaine. Elle avait déjà songé à partir loin d’ici, quelque part où l’on pourrait faire ce que l’on veut, sans qu’il n’y ait de risques, sans qu’il n’y ait de règles. Mais ce n’était qu’un rêve. Elle ne pouvait pas s’en aller, quitter son père, le peu d’amis qu’elle avait. Au fond d’elle, Sakura était persuadée que les temps changeraient un jour. Dans longtemps, certes, mais tout cela évoluerait. En tout cas, elle fera tout pour. C’était une promesse.

 

Dans une vingtaine de minutes, elle allait voir pour la première fois l’Infaillible. Elle ne savait pas qu’en entrant dans son manoir, elle se jetait dans la gueule béante du loup.