Solitude à deux: Oscar

par venusia45

Solitude à deux : Oscar



« La tristesse vient de la solitude du cœur » (Montesquieu)



« Grand-Mère, je cherche André depuis un quart d'heure. Saurais-tu où il se trouve ?


– Ah tu m'en vois désolée ma petite Oscar mais André n'est pas là. »


Le regard bleu se fit interrogateur, dubitatif, perplexe.


« Pas là ? Mais comment...


– Le général lui a donné sa soirée comme il le fait tous les mardis, tu le sais bien !


– Oui je sais, s'impatienta Oscar. Mais ce n'est pas parce qu'il a sa soirée qu'il sort pour autant...


– Je sais bien ma petite, mais ce soir, il n'est pas là », déplora la vieille gouvernante.


Elle reposa son torchon et s'assit, l'air grave. Son ton invitait à la confidence.


« Je vais te dire quelque chose, Oscar, moi aussi je m'inquiète. Cela fait quelques semaines déjà qu'il découche deux ou trois fois par semaine et je ne suis pas tranquille. Et avec ce voleur, ce Masque noir qui rôde et s'attaque aux demeures des nobles, je...


– Merci Grand-mère. Je comprends, mais je pense qu'André n'a rien à craindre de ce voleur. Je lui parlerai de ton inquiétude. Je vais te laisser maintenant. »


D'un geste doux et affectueux, la jeune femme embrassa sa vieille nourrice avant de regagner sa chambre. Le rituel était immuable, il en était ainsi tous les soirs : elle montait, se mettait à l'aise, et son ami lui apportait un plateau. Du chocolat. Elle s'en servait une tasse et raisonnait avec lui. De sa journée à Versailles, du roi, de la reine, de la noblesse qui s'étourdissait de plaisirs futiles, du peuple au ventre creux dont le tourment montait comme une supplique désespérée. Comme tous les soirs.


Non, pas ce soir.


Il ne viendrait pas.


Comme depuis plusieurs semaines. Déjà.


Elle avait espéré, pourtant. Mais non...


L'air absent, elle défit les brandebourgs de sa veste militaire, ôta ses bottes, ses bas et s'assit dans un large fauteuil, simplement vêtue de sa chemise et de ses culottes.


Enfin seule. Loin de son père, de ses hommes, de la Cour.


Elle pouvait se laisser aller sans être sans cesse dans le contrôle, dans le déni permanent.


Elle soupira.


Avant de s'effondrer.


Lui non plus n'était pas là.


Elle ne retint pas ses larmes, pas plus qu'elle ne masqua sa peine. Elle se laissa aller, fissurant sa carapace militaire pour permettre à toute cette souffrance qu'elle ne pouvait contenir et qui montait en elle depuis des semaines de s'exhaler. Elle s'autorisa enfin à sangloter pour soulager ses tourments et laisser déborder son affliction au rythme de ces perles de sel qui coulaient le long de ses joues. Elle si discrète, si réservée, si secrète, se laissait envahir par la douleur et par la tendre consolation de ces pleurs, baume d'amertume sur son âme blessée.


« André, que me caches-tu ? Pourquoi me fuis-tu ? »


Les paroles de Grand-mère résonnaient en son cœur comme le glas d'une amitié qu'elle avait crue bâtie sur le roc. Depuis quelque temps déjà, elle le sentait absent. Même lorsqu'ils s'adonnaient à leurs activités communes, s'essayaient à ferrailler dans la cour du château ou partaient pour de longues promenades à cheval, elle sentait bien qu'il n'était plus le même. Les gemmes impénétrables de son regard émeraude semblaient se perdre dans un horizon qu'il ne partageait plus avec elle.


A son grand désespoir.


Où était-il, l'ami de toujours, le compagnon d'armes, le confident des mauvais jours ? Où tournait-il désormais son regard ?


Loin d'elle en tout cas.


Elle serra les poings. Pleurer, elle ? S'abaisser à sangloter ? Mais que lui arrivait-il donc ?


Le colonel hautain et infatué reprenait le dessus dans un réflexe de protection bien dérisoire. La colère le disputait à l'amertume dans sa fierté bafouée. Mais la croyait-il donc acquise à jamais, cette amitié, pour oser la piétiner ainsi ? Foi de Jarjayes, elle lui ferait ravaler cet orgueilleuse indépendance !


Et elle le rabaissait, lui redonnait dans sa animosité ce rang de valet qui revêtait d'ordinaire si peu d'intérêt à ses yeux, libre qu'elle était dans ses pensées et dans ses jugements, sans accorder une quelconque importance ni à la classe sociale, ni la naissance ni à la condition.


Elle le parait de ce titre pour mieux camoufler sa propre souffrance, pour que l'indifférence du grade couvre de sa gangue la douleur qu'elle éprouvait.


Avant de tomber le masque, de reconnaître, là, dans le secret de son boudoir, qu'il lui manquait.


Tout simplement.


Il ne la regardait plus que comme un maître, froid et distant, et plus comme une amie.


Il la servait, dressant autour de lui un mur infranchissable.


D'autres l'écoutaient sans doute, d'autres profitaient de sa présence, d'autres contemplaient son regard de jade.


C'était à d'autres qu'il consacrait désormais son temps.


Pas à elle.


Mais après tout, que faisait-il de mal ? Lui avait-elle seulement fait comprendre qu'elle souhaitait sa présence ? N'avait-elle pas plus d'une fois enfoui ses propres sentiments et ceux de son meilleur ami sous une chape d'indifférence ? Ne récoltait-elle finalement que les fruits de son comportement cynique ? Elle se prit à culpabiliser. Qui était-elle pour lui interdire de mener sa propre vie ? Lui appartenait-il corps et âme pour qu'elle se permettre de penser ainsi ?


Peut-être un jour la regarderait-il à nouveau. Peut-être un jour verrait-il à quel point son cœur de femme saignait de cette indifférence. Que lui arrivait-il donc ? Il la délaissait, préférant passer ses soirées on ne sait où, à discuter avec on ne sait qui. Mais discuter de quoi ? Ne pouvait-il le faire avec elle ?


Les affres de la possessivité mordaient son âme. Et elle s'en voulait de ressentir ce sentiment. Et s'étonnait, elle, le froid soldat, de laisser son cœur s'égarer dans cette direction. Que voulait dire cette réflexion ? Comment peut-on ressentir cette morsure face à un homme qui n'a envers vous aucun engagement ?


Elle se sentait perdue.


Elle se sentait seule. Même en sa présence, tant il avait changé.


Voilà. Tout simplement.


Et cette solitude à deux lui était infiniment pesante.


Elle s'avouait enfin ce manque, cette dépendance à l'autre, cette moitié d'elle-même qui lui rappelait cruellement son absence.


Morcelée. Ecartelée. Déchirée.


Sans lui.


Elle aurait voulu sans doute, même si elle se le reprochait, être la seule, l'unique. Elle aurait souhaité, comme toutes celles de sa nature et de sa condition, quoiqu'elle s'en défendît, qu'ils n'aient aucun secret l'un pour l'autre, qu'ils n'aient que l'autre pour chemin, pour horizon, pour demeure.


Elle savait bien que ce n'était qu'un leurre. Elle savait bien que cela ne se pouvait.


Et pourtant en son for intérieur, comme elle les enviait, ces compagnons d'un soir qui le lui prenaient, qui l'accaparaient, qui le captivaient.


Comme elle les haïssait également, lorsqu'elle se prenait à penser que ces compagnons pussent être des compagnes...


Son cœur se serrait, ses yeux océan viraient à l'indigo et la flamme de l'orage perçait sous ses prunelles. Et tout doucement, sournoisement, dans son cœur se mêlaient les sentiments les plus contradictoires : la déception de ne plus voir son ami d'enfance aussi souvent, la douleur de passer en second, la stupeur de ressentir ces émotions, elle que l'on avait élevée à nier tout attachement, à enfouir sous un manteau de glace tout ce qui pouvait contraindre son cœur.


Peut-être aussi le début du commencement du frémissement d'un cœur pour celui de l'autre, même si le destin avait décidé qu'elle mettrait un temps infini à l'admettre.


Peut-être aussi la pointe acérée de ce qu'elle ne savait même pas nommer.


La Jalousie.


Elle releva la tête. Pas par orgueil, non, mais par humilité.


Elle aussi devait le regarder.


Elle devait lui faire confiance. Absolument. Même si cela lui faisait mal. Même si son cœur saignait de son absence et de tous les reproches rentrés qu'elle voulait lui asséner comme autant de blessures et de stigmates de sa souffrance à elle.


L'avait-il jamais déçue jusqu'alors, après tout ?


Il le fallait. Pour elle. Pour lui. Pour eux.


Pour que vive leur attachement.


Elle lui parlerait. Demain. Oui demain elle oserait.


Elle le devait.


Et peut-être comprendrait-elle ce qu'il vivait. Et peut-être, lui aussi, comprendrait-il les tréfonds de son cœur...Peut-être la rassurerait-il...Peut-être lui permettrait-il d'aller au-delà de cette affliction, de ne plus ressentir cette solitude...


D'être à nouveau ensemble, à deux, comme ils l'avaient toujours été.




FIN