Chapitre 2

par venusia45

II.


Comme on pouvait s'en douter, la nuit n'avait pas apaisé Oscar. Elle s'était mise au lit, incapable de trouver le sommeil, et avait tourné et retourné cette histoire de lettre dans tous les sens en même temps qu'elle s'était elle-même tournée dans tous les sens. Au petit matin, sa couche ressemblait ainsi à un champ de bataille, sa chevelure, à un champ sur le point d'être moissonné tant les épis y étaient nombreux, son visage pâle et ses yeux cernés auraient pu lui permettre de jouer les spectres lors d'un bal costumé, ses articulations lui semblaient douloureuses à force de crispation, et surtout, elle n'avait toujours rien résolu. Elle était épuisée, en rage, torturée et détestait ce sentiment de se laisser mener par les événements. Foi de Jarjayes ! Les mêmes questions se bousculaient dans sa tête, prenaient possession de son pauvre cerveau en un chuintement incessant et horripilant qui ne la quittait pas.


Qui pouvait bien lui écrire ? Bon sang de bon sang !


Qui pouvait être assez méchant, assez fou, assez pleutre ou les trois à la fois pour la malmener comme il le faisait, pour braver la colère d'un colonel que l'on savait être dans les faveurs de la Reine et s'introduire dans ses quartiers pour y commettre son forfait au risque de se faire pincer comme un débutant ? Etait-ce quelqu'un qui faisait partie de la caserne, invisible aux yeux de tous, un habitué du lieu, dont le passage n'étonnait personne ? Un soldat ? Un serviteur, affecté aux cuisines, aux écuries ou à toute autre tâche subalterne ? Ou était-ce l'un des nombreux livreurs, commis ou courriers habitués à approvisionner la caserne, à transmettre les lettres – rhaaaa, les lettres, toujours les lettres...Elle en écrivait un certain nombre, pour ne pas dire un nombre certain... – ? C'est qu'il en passait du monde dans ces bâtiments! Allait-elle devoir pointer elle-même – forcément elle-même, si elle voulait garder cette histoire discrète – toutes les entrées et toutes les sorties en plus de celles qu’elle effectuait avec ses soldats ? Misère ! Que de temps et d'énergie perdus !


Elle en frémissait à l'avance !


Et ce nom ? Hermès...Le dieu des voleurs, le messager des dieux, dans la mythologie grecque. Les leçons de son précepteur revenaient par bribes à Oscar, tels les passages de l'Odyssée d'Homère auxquels elle avait dû se frotter, et dans lesquels apparaissait ce nom, et elle tentait de démêler à travers cette étymologie ce qui lui permettrait d'avancer dans sa réflexion. Mais le panthéon grec ne semblait pas être bien disposé à son endroit ce jour-là, car ses cogitations, en plus de la gratifier d'un mal de tête épouvantable, ne lui apportaient guère plus d'éclaircissements.


Il était temps de se préparer si elle ne voulait pas être en retard. Bien que ses hommes aient finalement accepté sa présence, ce n'était pas une raison pour se permettre le moindre écart de conduite. Ils ne le lui pardonneraient certainement pas. C'étaient de braves gars, de bons bougres, pas forcément très fins pour la plupart, mais ils possédaient, du moins certains, un sens de l'honneur au moins aussi développé, voire plus, que certains aristocrates croisés à Versailles, et qui cachaient leur corruption sous un vernis poudré et perruqué et des paroles qui, pour être mielleuses, n'en demeuraient pas moins acerbes et cassantes. Là au moins, elle était sûre d'une chose : si ses troupes avaient quelque chose à dire, elles le lui diraient franco, sans s’embarrasser de circonvolutions lexicales. Non, un discours franc, droit, musclé, accompagné, pourquoi pas, d'un direct bien ajusté, telle était leur manière de faire. C'était pour cela qu’elle ne devait pas être en retard. Conserver leur respect passait par une attitude irréprochable. Elle partageait leurs entraînements, avait exigé qu'on lui serve le même menu, avait remplacé leurs uniformes déchirés et augmenté leur solde, afin que plus un seul d'entre eux ne soit tenté de vendre son mousquet pour en récolter l'argent qu'il donnerait aux siens. La ponctualité et la rigueur s'avéraient dès lors essentielles. Or, avec cette fichue histoire de lettre, elle avait presque laissé passer l'heure...


Allez, debout et au diable Hermès ! Ah, ce n'était certes pas lui qui allait procéder à la revue des troupes. A sa façon de narguer un colonel, il ne devait pas être au fait de l'ordre militaire, pour sûr !


Oscar se leva, se dirigea machinalement vers sa table de toilette et procéda à ses ablutions tout en continuant de réfléchir sur ce qui la préoccupait depuis la veille. Elle ne put se retenir de jurer.


« Foutu secret !! Foutue lettre ! Palsambleu ! »


Et qui était-il donc, ce coquin qui osait la défier ? Et que croyait-il donc qu'elle cachait ? Mais elle ne cachait rien, Rien, RIEN !!


Oscar marqua un temps d'arrêt, surprise de constater qu'elle en était venue à crier dans sa propre chambre. Elle s'assit sur son lit pour enfiler ses bas et ses bottes en réfléchissant.


« Reprenons...se dit-elle...Si, j'ai un secret...mais ce n'en est pas un. Ce n'en est plus un ! »


S'agissait-il en effet du secret de sa véritable nature ? Mais tout le monde était au courant depuis des lustres que l’héritier des Jarjayes était en réalité une héritière, que, depuis elle, le grade de colonel s'écrivait au féminin, et que bravant l'interdit lié à son sexe, elle accomplissait ostensiblement depuis son adolescence ce que toute femme de bonne condition ne saurait admettre : monter à cheval à califourchon et non en amazone, porter ces culottes masculines moulant outrageusement ses jambes, s'entraîner plusieurs heures par jour au pistolet ou à l'épée, s'enivrer sans vergogne dans les estaminets, jurer comme un charretier et surtout, grand Dieu, surtout, commander à des hommes au lieu de se soumettre à eux ! Porter cette fierté comme un étendard au lieu de se confiner à l'intérieur d'une demeure confortable, de mettre au monde les enfants qui assureraient la relève du nom et de ne rêver que dentelles, fanfreluches et cancans.


Ah, bien sûr, Oscar connaissait de nom et de réputation des consœurs qui avaient, nonobstant les difficultés inhérentes à leur propre nature, porté haut les valeurs du féminisme. Les noms de Théroigne de Méricourt1 ou d'Olympe de Gouges2 ne lui étaient pas non plus inconnus alors que frémissaient les prémices de ce grand mouvement populaire qui grondait aux portes de Versailles...Mais qu’étaient-elles, tout comme leurs collègues qui tenaient salon et recevaient les penseurs de ces Lumières de la Raison censée éclairer le monde, dans la lignée de Mesdames Geoffrin, du Châtelet ou de Lespinasse3, comparées à l'immense majorité de ses semblables subissant la volonté masculine ? Non, le secret dont il était question dans la lettre ne pouvait être celui-là, puisque secret il n'y avait décidément pas sur ce plan-là.


Femme elle était née. Homme elle était devenue. Voilà tout.


A moins que...


Se pouvait-il que...


Non, impossible. Un gentilhomme ne ferait jamais cela.


Mais qui lui disait qu'il était gentilhomme ? S'il en venait à jouer sur ce tableau, à abattre cet atout maître dans la main qu'il détenait, il n'était à coup sûr pas gentilhomme ! C'était trop personnel. Trop...intime. Et qui, à part André, son confident de toujours, et encore, pouvait être au courant ? Et qui avait intérêt à le dévoiler ?


Ce secret qui avait trait à sa propre nature était sa pureté. Jamais elle ne s'était laissé aller dans les bras d'un homme. Jamais personne ne l'avait connue – au sens biblique du terme s'entend – . Le fier et martial capitaine des Gardes Françaises n'était qu'une jeune fille innocente et ignorante des plaisirs de la chair et de toutes les choses de l'amour d'une manière générale. Était-ce cela dont parlait la lettre ? Cette naïveté qui pourrait la mettre en porte à faux vis à vis de soldats qui n'attendaient sans doute qu'une occasion pour tourner en dérision ce colonel de cour qu'on leur avait envoyé...


Oscar prit sa tête dans ses mains et souffla un bon coup. Comme tout cela était compliqué ! Rien de concret n'étayait ces suppositions, mais en attendant elles recommençaient à lui donner mal à la tête. Elle avisa une bouteille de vin sur son bureau et s'en servit une bonne rasade, histoire de se remettre les idées en place, du moins l'espérait-elle. L’heure était au rassemblement. Il était temps.


Mauvaise idée.


Rajustant son uniforme, elle releva le menton dans une attitude de défi et entreprit bravement de parcourir les quelques dizaines de mètres séparant ses quartiers de la Place d'armes, avant de rendre lamentablement le contenu de son verre de vin, appuyée contre le mur...


Autour d'elle, le vent soulevait les feuilles et faisait voleter ses cheveux, encadrant de douceur et de délicatesse son visage grave, tourmenté et blanc comme un linge...



1Théroigne de Méricourt (1762-1817) fut une demi-mondaine avant de se rallier au mouvement révolutionnaire à partir de la convocation des Etats généraux par Louis XVI, en mai 1789.

2Olympe de Gouges (1748-1793), considérée comme pionnière du féminisme en France, femme de lettres et militante engagée, rédigera en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

3Femmes de Lettres, cultivées, qui tinrent salon durant le règne de Louis XV et le début du règne de Louis XVI, perpétuant la tradition salonnière du XVIIème siècle.