Double Je

par venusia45

Chapitre 17 : Double Je



Elle avait compris désormais …


Par le truchement de ce souvenir fatal, de ce moment où la comtesse de Polignac avait voulu attenter à ses jours, le voile s'était déchiré devant ses yeux. Travestie, vêtue en servante, rendue à sa véritable nature, c'était elle qui se retrouvait aux avant-postes de cette intrigue, non plus comme enquêtrice mais désormais comme cible.


Car ce faisant, elle côtoyait le danger de bien plus près que ce qu'elle avait pu soupçonner jusqu'alors.


Ce danger causé par la vilenie des nobles cyniques et débauchés, porcs vicieux et dépravés abusant du malheur des gens du peuple.


Elle avait compris...


Le sombre désespoir de ces hommes et de ces femmes du commun qui recherchaient de quoi vivre et de quoi faire également subsister leurs familles. Les sinistres expédients – le vol, le mensonge, la prostitution – auxquels les livrait le malheur.


Le marché pervers proposé par des aristocrates sans scrupules à une fille, à une épouse, à une sœur, la plus jeune possible de préférence, pour racheter la faute du père, de l'époux ou du frère.


Et la peur, cette peur des pauvres femmes qui n'osaient se rebeller, et qui donnaient une nuit pour une vie, une étreinte pour un secret.


Et la honte des hommes de peu, mortifiés à la fois de s'être fait prendre sur le fait et de devoir leur vie à la vertu de leur aimée...


Elle avait compris.


Même sans connaître les détails, elle soupçonnait la duplicité de De Guiche, ce satyre, ce goret, dans cette histoire qui quittait le terrain purement matériel pour celui de l'opprobre et de la plus vile des licences.


Elle soupçonnait bien.


De Guiche constituait précisément le modèle de cette débauche, noceur sans scrupule dont les goûts déliquescents et licencieux le portaient à goûter dans son lit la chair la plus tendre, contre la vie du coupable. Surprenant un beau jour son propre valet se livrant à une fouille en règle dans ses appartements en vue d'un honteux trafic, et au lieu de le dénoncer sur le champ comme il aurait été en droit de le faire, ce dernier avait usé d'une persuasion toute emplie de la pourriture de son esprit tortueux. Et bien que ce détail fût inconnu d'Oscar, elle était parvenue à subodorer que De Guiche satisfaisait ainsi à bon compte ses besoins libidineux et immoraux. Oscar supputait d'ailleurs que le brave Matthieu avait dû tremper dans cette affaire de vol et y avait laissé la vie, ne voulant livrer sa jeune sœur aux vils désirs de l'aristocrate...


Elle avait saisi également que De Guiche n'était pas seul à œuvrer, tant s'en faut. Et effectivement, avec Jean, son propre domestique, il avait imaginé cette entreprise de recel des bijoux et trésors volés par les valets contre son éphémère silence, et contre des plaisirs pervers, que réprouveraient la morale et la véritable noblesse d'âme. La vie contre la promesse de chair fraîche en somme.


Jusqu'au jour où ce petit jeu l'ennuierait, où son impunité entraînerait tous ses complices dans la mort et dans l'opprobre...


*****


« Oscar non ! Tu ne peux pas y retourner ! Pas maintenant ! »


André avait écouté religieusement son amie, à l'abri de son cabinet de travail. Les yeux agrandis d'horreur, il avait lui aussi compris jusqu'où pouvaient aller l'abomination et la perversion. De Guiche ne se contentait plus désormais de détourner les jeunes filles de l'aristocratie pour contracter un mariage d'intérêt. Il trempait dans une sombre histoire de chantage et abusait honteusement les jeunes roturières sans le sou, profitant de leur angoisse et de leur avilissement.


« Il le faut André, tu le sais bien ! Dans le cas contraire, qui pourrait le confondre dans son petit jeu pervers et criminel ? je veux qu'il se dévoile ! »


Oscar serrait les poings de rage et de désespoir, de honte aussi de n'avoir pu découvrir à temps à quel manège se livrait l'aristocrate sous son propre nez.


« Mais il s'agit du Duc de Guiche Oscar. De Guiche...Te rends-tu compte ! Il est intouchable, tu le sais bien... Quelle ordure... Quelle horreur pour ces femmes... Et tu sais bien ce qu'il pourrait te faire, à toi aussi !...  »


La prunelle émeraude s'obscurcit tout soudain d'un voile plus sombre à la simple pensée que la vertu de son amie pût se trouver mise en danger et qu'Oscar se retrouvât à être touchée par les mains libidineuses de ce vil porc de De Guiche. C'était définitivement bien plus qu'il n'en pouvait supporter.


« Oui André, je le sais parfaitement, répondit Oscar d'une voix blanche.


– Oscar, sans te manquer de respect...Tu es...Enfin tu... Tu ne connais pas tes réactions face à un homme...Je...Je le tuerai de mes propres mains s'il ose te toucher, asséna-t-il.


– N'aie crainte, face à cette ordure, ma seule et unique réaction sera de lui mettre mon poing dans la figure. Je suis un homme André... »


Oscar regarda son ami d'un air de défi. Pourtant au fond d'elle-même, elle sentait, inexplicablement, poindre un sentiment inédit. Etait-ce donc la sollicitude d'André qui la couvait d'un air tendre et inquiet tout à la fois ? Il montait en elle une curieuse sensation de fragilité en même temps qu'une irrésistible envie de se blottir dans ses bras, elle, enfin lui, elle ne savait plus très bien, pour qu'il aller casser la figure de tous les De Guiche de la terre.


C'était nouveau, cette envie que quelqu'un la protège.


« Je suis...un homme... »


Un mot. Un murmure.


La voix se faisait tout à coup moins assurée. Oscar, vêtue en soubrette, et qui clamait à cor et à cri sa masculinité, voilà qui ne laissait pas d'être singulier. Y croyait-elle encore elle-même, nimbée de ce regard ?


Ce regard sur elle, toujours...Ce regard vert. Celui d'un ami, bien sûr. Quel bonheur de l'avoir auprès d'elle ! Il était le seul avec lequel elle n'avait pas besoin de faire semblant alors que son esprit ne savait plus trop vers où aller.


« Un homme...Vraiment Oscar ? En es-tu bien sûre ? » murmura André.


Dans le secret de ce cabinet, la conversation prenait un tour que le valet n'avait guère soupçonnée. Le regard d'Oscar se faisait tout à la fois à la fois décidé, empli d'éclairs, et tendre, doux, caressant, fragile même, lui rappelant ce moment, quelques jours plus tôt, où elle avait posé ses lèvres sur les siennes.


« André, murmura Oscar, s'approchant tout près de l'oreille de son ami, ton inquiétude me touche, si tu savais... Tu ne t'inquiètes pas seulement pour...pour le colonel...mais aussi pour l'amie, pour...Oh comme c’est difficile de te dire cela André...et tellement nouveau...presque comme si je me reniais oh Dieu ! Tu t'inquiètes pour la femme qui est en moi... »


Les paroles se faisaient silence, le ton devenait celui de la confidence, comme si les paroles peinaient à franchir la barrière de ses lèvres. Oscar s'interrompit quelques instants puis reprit, doucement, très doucement.


« ...Celle... que je m'efforce de rejeter depuis mon enfance. Celle que je sens remonter à la surface alors que je m'en défends tant bien que mal... à...à cause de toi...de ta gentillesse, de...Celle qui pourrait souffrir à cause de ce satyre de De Guiche...Oh André, mon ami ! Comment pourrais-je imaginer une minute ne plus t'avoir à mes côtés ?


– Ne plus être à tes côtés... Mais Dieu du Ciel, pourquoi me dis-tu cela Oscar ? Pourquoi maintenant ? »


La voix du jeune homme, interdit, s'étrangla dans un murmure. Puis, baissant honteusement la tête, il ajouta :


« Oh après tout je te comprends, va. Tu es noble, je ne suis qu'un roturier, j'oublie trop souvent que je n'appartiens pas au même monde que toi...


– Cela n'a rien à voir André, rassure-toi, le coupa Oscar. A dire vrai, après ce maudit bal, j'ai pensé...Je voulais...prendre mon indépendance, démissionner, m'éloigner de la cour. Je ne voulais plus...


– Tu ne voulais plus voir Fersen, c'est bien cela ? » souffla André à contre-coeur.


Le valet détourna le regard. Sacrebleu, pourquoi l'évocation de ce malheureux événement lui tordait-elle toujours autant les entrailles ?


« Oui André, tu as bien compris » marmotta Oscar, confuse d'avoir à évoquer sa honteuse passade sentimentale devant son ami.


Puis, avisant la posture de ce dernier, elle se reprit en lui redressant le menton de ses doigts déliés : « Diable ! Relève donc la tête, tu n'es en rien fautif de tout cela ! Ce serait plutôt à moi de m'excuser pour les sentiments futiles que j'ai éprouvés pour lui. Et sapristi, mais comment fais-tu donc pour toujours comprendre ce que je pense, y compris quand ce n'est pas très clair pour moi ? Dis-moi pourquoi tu lis en moi comme dans un livre ouvert, asséna-t-elle en martelant le torse de son ami de ses poings bien fermés.


– Oscar je... »


André resta coi. Les mots lui brûlaient les lèvres. Et si... Se pourrait-il que l'aveu interdit puisse enfin franchir la barrière de ce silence qu'il s'imposait depuis vingt ans ?


Inconsciente des troubles qui agitaient son ami, Oscar poursuivit :


« Sais-tu André que suite à cette passade, j'ai pensé te demander également de...de t'éloigner de moi. Je le sais, je t'ai dit le contraire très récemment, mais j'y ai songé sérieusement.


–Mais Oscar pourquoi ? » soupira le valet. Un filet d'eau froide courut le long de son dos. La réponse était limpide : sans nul doute parce que son cœur était encore pris malgré ses dénégations. Toujours ce diable de suédois alors...


« Voyons André, pour que tu puisses mener ta propre vie, expliqua Oscar. Pour que tu aies enfin le droit de trouver la femme qui t'accompagnera, de fonder un foyer. Je sais à quel point cette pensée t'est chère. Je ne veux pas t'en empêcher...Non pas que cette perspective m'enchante, bien au contraire. Tu es présent à mes côtés depuis si longtemps que j'éprouve une difficulté extrême à imaginer la vie sans toi...


– Ton attention t'honore Oscar... mais tu n'auras pas besoin de faire cela. La femme que je pourrai aimer....Je l'ai trouvée depuis longtemps...


– Tu... quoi ? Que veux-tu dire ? »


Les yeux d'Oscar s'agrandirent de surprise, d'effroi, elle ne savait plus très bien. André amoureux ! Avait-il envisagé lui aussi de la quitter ? Allait-il incessamment lui faire l’annonce de ses fiançailles ? Cette pensée lui tordit le cœur. Elle … Elle ne voulait pas. Elle ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait mais elle ne le voulait pas, voilà ! Et ell allait le lui dire sans plus attendre.


« Mais en fait...Je ne veux plus, asséna sans ambages la femme-colonel.


– Tu ne veux plus quoi ? Interrogea André, stupéfait et désorienté par les revirements de sa blonde amie.


– Je ne veux plus que tu t'éloignes.


– Oscar...je ne m’éloignerai pas. Jamais. Je ne peux pas... » balbutia André.


Le moment était venu.