Quand le voile se déchire

par venusia45

Chapitre 16 : Quand le voile se déchire



Avec son dévoué serviteur – voire plus si affinités comme ce dernier l'aurait pour sûr ardemment souhaité. Un jour peut-être, un jour... – et le concours non moins assidu de Girodelle, revenu à de meilleurs sentiments et prêt comme à son habitude à se dévouer corps et âme – corps surtout, d'ailleurs – pour son colonel, Oscar avait longuement échangé dans le secret de son cabinet à propos de l'enquête criminelle qui s'annonçait pour le moins complexe. A son lieutenant ahuri, elle avait tout expliqué par le menu : les injonctions venues de très haut qui l'avaient menée à cette mission, ses propres doutes, la stratégie émanant de Marie-Antoinette en personne, toute émoustillée à l'idée que son colonel préféré portât la robe. Elle avait choisi à ce moment précis de se détourner, boudant le visage hilare d'André, et de passer sous silence sa propre gêne et ses débuts plutôt hasardeux. Elle avait sciemment ignoré son trouble et la honte qu'elle ressentait à ce travestissement, quoique, si elle avait su les décrypter,les regards de ses deux acolytes lui auraient laissé une toute autre impression. Mais si elle avait les atours d'une femme, elle n'en avait encore pleinement ni les réflexes ni la prescience de la séduction, arme redoutable s'il en était auprès du lieutenant de Girodelle.


 Comme elle le souhaitait, elle avait sans ambages imposé à son lieutenant de continuer à guetter les faits et gestes du Duc de Guiche et de son fidèle majordome. Il s'agissait pour elle de ne pas se faire remarquer en tant que colonel des Gardes. Cette couverture lui assurait en outre la certitude de pouvoir observer la noblesse de très près et en toute impunité, tandis que l'attention des aristocrates aux abois serait immanquablement focalisée sur les actions des Gardes royaux, enquêtant avec diligence et ostentation au sein même du Palais. La présence de Girodelle et de ses hommes constituerait en quelque sorte un leurre, aiguillant le ou les meurtriers sur une fausse piste et laissant Oscar enquêter aussi le plus sereinement qu'elle le pouvait. D'abord outragé et vexé par la tactique oscarienne, le fidèle lieutenant avait tant bien que mal ravalé son orgueil, assuré son Colonel de son dévouement sans borne dans cette affaire, et loué son sens aigu de la stratégie avant de s'enquérir diligemment de ses consignes.


 Conformément  aux ordres de sa supérieure, la première action du second d'Oscar avait ainsi été de se rendre fort ostensiblement, sans faire preuve de la moindre discrétion, bien au contraire, jusque dans les appartements du duc de Guiche. Il s'agissait pour le lieutenant et ses hommes de récupérer l'arme du crime et le corps du malheureux, remis ensuite à un médecin de confiance qui  l'examinerait scrupuleusement pour confirmer les causes de la mort. Ensuite seulement, le corps serait rendu à la famille, du moins si l'on parvenait à l'identifier. Nombreux étaient en effet les malheureux, montés jusqu'au Palais pour y chercher fortune et situation, et qui, vivant d'expédients et ne parvenant à subsister que par le biais de mauvaises fréquentations et de tout ce qu'un ventre affamé peut se laisser aller à accomplir, y laissaient leur vie, leurs espérances et leur moralité. Il n'était ainsi pas rare que l'on trouvât au petit matin le corps impossible à identifier de quelque malheureux ou de quelque pauvre fille, abandonné à son triste sort et rongé par les rats. La fosse commune constituait alors sa  dernière demeure, tombeau de ses espoirs déçus et de ses aspirations avortées.

Bien entendu, De Guiche, absent lors de l'arrivée des soldats, était rentré fort à propos de sa soirée passée à jouer aux cartes dans les appartements de la duchesse de Polignac pour découvrir les hommes de Girodelle en pleine perquisition, passant les lieux au peigne fin, examinant mobilier, dossiers, tentures, tapis et tissus pour y rechercher le plus petit indice signifiant. Il s'était d'abord étouffé de rage, avait clamé d'une voix étranglée que les militaires, tout royaux qu'ils étaient, n'avaient rien à faire dans ses appartements, avant de les sommer de déguerpir séance tenante, arguant de sa position, de son rang, de ses fréquentations, de ses appuis, de ses ancêtres, de sa lignée, de tout ce que le Royaume comptait de sang plus ou moins bleu, et allant jusqu'à invoquer fort peu opportunément le Ciel, qui semblait de toute évidence rester sourd à ses incantations. Ah il allait voir ce qu'il allait voir, ce petit Colonel blond, fût-il le favori de la Reine, ce...ce...Il allait demander une audience privée à Sa Majesté et le ferait destituer, dégrader, enfermer...Il s'était ensuite interrogé sur la manière dont on avait pu trouver ce corps, incriminant un improbable hasard, et avait argué avec emphase que l'on n'était plus en sécurité nulle part puisque n'importe quel insolent commis ou n'importe quelle soubrette de bas étage pouvait impunément entrer chez lui. Il avait enfin juré ses grands dieux qu'il ne connaissait cet homme ni d'Eve ni d'Adam et que, sans doute, c'était le petit peuple qui en voulait à ses biens par l'intermédiaire de quelque chien de valet, engeance maudite, racaille funeste qui traînait sa misère jusque dans ces lieux royalement protégés... Girodelle, narquois, avait sans broncher continué son œuvre, l'air professionnel, pincé, flegmatique et indifférent au vociférations et aux gesticulations de ce bellâtre enfariné. Il serait toujours temps de lui rabattre son caquet, à ce vieux coq vicieux et poudré, lorsque l'enquête aurait livré tous ses secrets. 

*****


« Je sais bien que tu n'as pas le choix, et je te soutiendrai quoiqu'il arrive...Mais il n'empêche...Tu joues avec le feu Oscar. Tu risques ta vie, sacrebleu ! Je te rappelle quand même que nous venons de découvrir un cadavre... Jusqu'à présent tu as fort bien joué ton rôle, mais la situation est tout autre désormais...»

André pesta intérieurement. Fichu caractère ! Sacrée nature ! Mais qu'elle était elle était têtue, non de non ! Elle n'abandonnerait donc jamais ! Il allait donc être condamné à continuer ce petit jeu, par les mânes de ses ancêtres ! S'il l'aimait pour cette impétuosité, cette propension à foncer tête baissée, ce courage frisant à maintes reprises la témérité, il se devait malgré tout de la mettre en garde...

« André, c'est la seule solution, tu le sais. Et tu n'es jamais bien loin de toute manière. Je compte sur toi, ne l'oublie pas. Pour l'heure, je te laisse retourner aux écuries et je m'en vais faire mon tour de veille. A tout à l'heure » tempéra l'officier, confiante, comme pour décharger son ami de la culpabilité qu'il ne manquait pas d'éprouver en la laissant seule aux prises avec le meurtrier qui rôdait, et plus encore depuis la veille, lors de leur macabre découverte. 

« A tout à l'heure Oscar. Fais attention à toi » fit alors simplement André.

Et il s'autorisa à s’approcher d'elle bien plus que la décence et l'amitié ne le permettaient. A poser tendrement ses larges mains rassurantes sur l'arrondi de ses épaules. Et à baiser respectueusement les mèches folles de sa chevelure de soleil qui s'échappaient du bonnet qu’elle avait rajusté, comme on le fait d'une icône révérée. 

Avant de poser ses lèvres sur les siennes.

« C'est à mon tour » glissa-t-il avant s'en retourner soigner les chevaux sous le regard interdit d'une Oscar médusée.

*****


 Oscar rajusta sa coiffe et s'approcha du lieu qu'elle avait élu pour faire le guet, un corridor pour l'heure déserté par la noblesse et qui constituait un avant-poste privilégié avec vue imprenable sur l'escalier menant aux appartements du Duc de Guiche. L'affaire était risquée, mais elle n'avait guère le choix, et avec Girodelle et André dans les parages, elle ne craignait rien, elle se plaisait à le croire. 

Avec André surtout... 


Cette attention de tous les instants, c'était tellement prévenant, tellement touchant...Et ce baiser à la dérobée... C'était si... Tellement... Et encore... Elle ne put résister à la tentation de glisser ses doigts sur ses lèvres pour retrouver subrepticement le goût de ce contact furtif et doux à la fois. C'était tendre, un peu salé, au goût de miel sauvage. 


C'était tout André, ce baiser. Vaillant, doux, d'une bienveillance sans faille et d'une bonté sans bornes.

Son André, toujours à ses côtés dans les moments de répit et de fête comme dans les instants les plus pénibles.


Son...?

« Allons Oscar ressaisis-toi » se morigéna-t-elle, un sourire idiot et béat aux lèvres, traduisant la lutte effrénée entre la femme troublée et le rude colonel de Jarjayes. Mais le cœur attendrait, c'était bel et bien l'heure de la raison. La réalité semblait en effet prendre un rapide ascendant sur la bagatelle. La femme de devoir retrouvait rapidement ses réflexes et toute l'acuité de son jugement. Car la donne n'était assurément plus la même. Oscar avait désormais à résoudre non seulement des vols mais un assassinat. Elle avait certes pris le parti de mener son enquête sous son déguisement de soubrette mais André avait bien raison lorsqu'il lui enjoignait de redoubler de prudence. La cour interdisait le moindre faux pas, pour les maîtres comme pour les serviteurs. Oscar le savait bien, elle qui s'enorgueillissait du titre de colonel des armées du roi. Elle savait se tenir, elle connaissait les codes sur le bout de ses fins doigts gantés et jusqu'au bout des boucles blondes de ses cheveux. Mais désormais, en tant que servante, aucune erreur ne lui serait pardonnée. 


Aucune erreur. Aucune errance. Aucune marque de naïveté.


En effet, la cour ne manquait notoirement pas de toutes jeunes filles fraîches, candides et désargentées, montées au palais dans l'espoir de gagner quelques deniers en mettant leur talent et leur corps au service des grands du royaume. Si certaines pouvaient finir par en tirer parti, la plupart végétaient voire finissaient par y laisser la vie. Une parole malencontreuse, un geste maladroit, et c'en était fini d'elles. Car  parmi les aristocrates, d'aucuns considéraient leurs gens de manière fort bienveillante comme c'était le cas des Jarjayes, mais d'autres en revanche n'avaient pas de telles préoccupations et n'hésitaient pas à jouer cyniquement  avec la vie de ces braves jeunes filles. Jadis, la perfide comtesse Du Barry n'avait-elle pas ainsi froidement ôté la vie de l'une de ses malheureuses chambrières uniquement pour tester le vin empoisonné qu'elle comptait servir à son ennemie, le colonel Oscar-François de Jarjayes ?...


Oscar sentit brusquement une goutte de sueur glacée lui glisser sur l'échine. Sa peau ne valait pas cher.

Sa peau … Pas cher...


Il avait parlé de sa sœur...Sa sœur ne devait pas venir...


Bon sang mais c'était bien sûr ! Dieu Tout Puissant...


Oscar se prit la tête à deux mains. Son expression reflétait la plus grande angoisse et une profonde terreur, en même temps que la gagnait la clairvoyance.


Par Saint-Georges, c'était ça, elle en était certaine...Comment diable n'avait-elle pas pu y penser plus tôt !


Impétueusement, elle dévala les escaliers, se tordant les chevilles, et se précipita, haletante, vers les écuries. Il fallait... Elle devait...Mais sacrebleu ou était-il à la fin ? Ces degrés ne finiraient donc jamais ? Lui parler, vite. A lui. Pas à Girodelle, non. C'était d'André dont elle avait besoin à cet instant. 

« André ! »

Il était là, dans l'écurie. Tranquille. L'attendant patiemment. Comme il le lui avait dit. Quelle cruche avait-elle été de s'en inquiéter ! Mais sa terrible découverte excusait cet emportement. Elle déglutit et s'arrêta devant lui, peinant à retrouver une respiration paisible. De son côté, voyant arriver son amie, André abandonna la brosse avec laquelle il était occupé à panser le cheval d'Oscar et se tourna vers elle, la couvant de son œil de forêt.


« Oui Oscar, que veux-tu ? »


La voix tendrement enveloppante aurait apaisé une garnison entière. Inexplicablement, Oscar se sentit quelque peu rassérénée malgré les circonstances.


« André...André, viens avec moi dans mon bureau. J'ai à te confier des choses importantes... » hoqueta la jeune femme.


Le regard d'émeraude la suivit alors que Manon, d'un pas vif, se dirigeait vers les appartements du colonel Oscar-François de Jarjayes.