La voie du corps

par venusia45

Chapitre 11 : La voie du corps



« Le...le propre valet du duc ? Je l'ai déjà aperçu à sa suite. Qui se ressemble s'assemble...Il ne m'avait pas l'air très honnête non plus, celui-là...


– Oui Oscar. L'étau se resserre autour de lui. Le voir l'autre soir au bal n'était pas une simple coïncidence. C'est donc bien lui qui tire les ficelles...Tu comprends maintenant à quel point il est impliqué...Quelle...quelle... »


Oscar serra les poings, les mâchoires crispées. Son visage exprimait toute la haine, toute la rancoeur qu'elle commençait à ressentir contre ces aristocrates dont le comportement immoral dénaturait le rôle, l'onction, la raison même d'exister.


« Quelle belle ordure André, tu peux le dire ! Cracha-t-elle, haineuse. Décidément, tout le monde avance masqué dans cette affaire ! Les maîtres comme les valets...


– Et les militaires aussi » glissa malicieusement André.

Oscar esquissa un sourire :


« Surtout les militaires, se rengorgea-t-elle d'un air entendu, bombant le torse de façon comique, ce qui arracha un sourire à son valet. Quoi qu'il en soit, je vais désormais le regarder sous un jour nouveau, crois-moi ! En attendant de trouver des preuves qui le confondront définitivement, foi de Jarayes !


– Je me doutais de ta réaction Oscar, tempéra André. Elle t'honore, elle te ressemble, comme toujours, mais si...si je puis me permettre...


– Oui André ? »


Le jeune homme la regarda. Elle lui semblait si fragile, si femme dans cette robe qui lissait son corps, soulignait ses formes, dévoilait des charmes inusités. Et en même temps, cette détermination, cette flamme et cette force dans le regard, c'était tout elle, tout Oscar. Celle qu'il connaissait. Celle qu'il aimait. Celle qu'il ne cesserait de protéger comme il en avait fait le serment un beau jour de juin, lorsqu'un petit garçon brun de six ans avait pour toujours mêlé ses doigts à ceux d'une petite fille blonde de cinq ans.


Se penchant vers elle, il s'approcha à un souffle de la toucher, sentit le parfum de sa peau, la douceur de sa respiration, vit palpiter une veine au creux du cou, distingua la gorge frémissante qui n'appelait que sa main.


« Oscar...fais attention à toi, murmura-t-il. De Guiche est inattaquable... Et il ne te connaît pas comme Colonel, seulement comme soubrette...Je ne voudrais pas... qu'il te fasse du mal en tant que femme...


– Merci de ta sollicitude André ! Je resterai sur mes gardes. Et puis...que pourrait-il m'arriver ? Tu es là pour veiller sur moi, non ?


– Tant que tu voudras de moi à tes côtés, Oscar ! Tant que tu voudras, je resterai pour veiller sur toi. Je serai à jamais ton ombre bienveillante. »


Et il crut que son cœur allait exploser lorsqu'il sentit à nouveau cette tête adorée se réfugier plus fortement au creux de son épaule. Oscar. Sa naïve, forte et têtue Oscar, à jamais. Et il s'autorisa encore à l'enlacer avec cette fougue respectueuse qu'il ressentait pour elle au plus profond de son âme.


« On vient Oscar. Il est temps. »


Il la laissa s'éloigner de lui. Se diriger vers les marches de l'escalier de service.


Dehors, le vent se levait.


*****


« Que fais-tu là toi ? Allez pousse-toi donc ! »


Parbleu, rumina Oscar. Mais pour qui me prend-il celui-là ? A-t-on idée de parler de cette manière au Colonel de Jarj...


Elle interrompit brusquement le fil de ses pensées. Non elle n'état pas à cette heure le Colonel de Jarjayes mais une servante, une simple servante anonyme parmi tout ce petit peuple invisible de Versailles. Tout ce petit peuple dont la noblesse intransigeante semblait rien n'avoir que faire. Toute cette piétaille, selon son grand ennemi le duc de Germain, dont il était si facile de se jouer et de se débarrasser. Toutes ces petites gens qui avaient cimenté la construction des pierres versaillaises au prix de leur sang.


Celui qui se permettait de s'adresser à elle sur ce ton rogue et méprisant était...Mais qui était-il au fait ? Le duc de... Son nom lui échappait. Elle avait déjà vu à coup sûr cette face enfarinée et cette allure altière, suffisante et dédaigneuse en parcourant les allées du parc, alors qu'elle surveillait de la pointe de son épée et de son uniforme flamboyant les allées et venues de l'aristocratie. Et voilà qu'il la bousculait sans façons, comme si elle n'était rien à ses yeux.


C'était ça. Elle n'était rien.


Anonyme, invisible, comme l'avait judicieusement analysé André.


Comme lui.


Et elle sentit tout à coup une bouffée de colère s'emparer d'elle en pensant à cette morgue, à cette outrecuidance qui lui éclatait brusquement au visage. Elle qui n'avait jusqu'à présent posé son regard que sur la plus haute noblesse, protégeant la reine au péril de sa propre vie, abaissait dorénavant son regard vers la foule de ces anonymes, de ces roturiers, de ce socle qui concédait à l'aristocratie sa raison d'être, autant que l'était la monarchie de droit divin.


Ces roturiers...


André...


Oui, comme lui ! Il avait tenté de lui expliquer ce qu'il ressentait. Toutefois, entre comprendre la légitimité de ses revendications par le biais de leurs discussions, de cet enseignement, de cette classe à laquelle il l'avait jadis conviée dans le secret de cette petite chapelle, et éprouver pleinement l'humiliation, l'orgueil et les vexations de ces affronts hautains, il y avait une différence notable !


Baissant les paupières, Oscar – ou plutôt Manon – s'inclina cérémonieusement et de manière un tantinet obséquieuse pour laisser passer cet aristorate suffisant, se jurant un jour prochain de lui rabattre son caquet ainsi qu'à tous ses condisciples bouffis d'orgueil !


*****


« Foutredieu, ce que c'est lourd ! Et comme j'ai chaud, nom de nom ! »


Chargée d'une gigantesque panière, empêtrée dans ses jupes qui l'entravaient et la faisaient transpirer à grosses gouttes en ce matin de printemps particulièrement clément, quelques jours après les révélations d'André, Oscar s'en revenait péniblement des appartements privés de la noblesse vers la lingerie. C'était jour de lessive à Versailles, et les chambrières étaient chargées d'apporter le linge aux lavandières, avant de le rapporter, une fois sec, aux empeseuses chargées de donner la touche finale aux aristocratiques chemises et aux nobles culottes. Ayant décrété que l'auguste linge attendrait bien quelques minutes de plus, elle décida de planter là sans façon la charge qui lui broyait les poignets et lui sciait les épaules, et de s'octroyer un petit détour derrière la fraîcheur des bosquets. A force de parcourir les allées, les contre-allées et les futaies pour en assurer la surveillance, elle connaissait le parc comme sa poche. Et justement par là, il y avait une joie petite fontaine dont les calmes eaux bienfaisantes rafraîchiraient à coup sûr ses mains et son visage dégoulinant et moite.


Ahhh !


Une certaine idée du bonheur...


Elle avait plongé ses bras et son visage à même le bassin avant de s'ébrouer comme un chien fou. Affalée sur un banc de pierre, elle écarta les jambes sans plus de façons, étirant ses muscles endoloris. Puis elle renversa la tête en arrière d'un air de béatitude extrême avant de se relever pour plonger à nouveau les mains dans l'eau pure et cristalline de la fontaine et en arroser généreusement sa gorge offerte. Ahhh comme cette fraîcheur était apaisante ! Elle était trempée mais, une fois n'était pas coutume, elle s'en moquait éperdument ! Personne pour la voir. Personne pour la juger. Personne pour remarquer la transparence de son corsage et sa mise défaite, indigne d'une domestique de Versailles.


Personne...


A moins que...


« Oscar ! »


Cette voix familière qui la hélait...Se pouvait-il que...


« André ! C'est toi ? »


Oscar se releva prestement, cherchant du regard son ami d'enfance.


« Mais enfin Oscar qu'est-ce que tu fais ? Heureusement que je t'ai retrouvée, ça commence à jaser là-bas...haleta André, arrivant enfin à sa hauteur.


– Jaser ? Mais enfin que...


– Oui, figure-toi que tu as visiblement été repérée alors que tu te livrais à tes ablutions dans la fontaine. Tu veux te faire démasquer ou quoi ? Quelle imprudence ! »


Le visage du serviteur était cramoisi. D'abord parce qu'il avait couru pour retrouver Oscar. Ensuite parce qu'il avait chemin faisant repéré le panier à linge et l'avait porté le temps de sa course pour le restituer à sa légitime propriétaire.


Et enfin parce qu'il venait d'apercevoir le corsage d'Oscar... Nulle bande, nul obstacle, nulle entrave ne corsetait sa poitrine, ne freinait sa respiration et ne gênait par conséquent le regard émerveillé d'André.


« Oscar je...tu..enfin c'est inconvenant...Rajuste-toi je t'en prie... »


Le pensait-il vraiment ? Ses yeux démentaient ses paroles, mais il n'aurait jamais osé soutenir le contraire. Il faisait déjà un effort surhumain pour tenir ses yeux levés et ne pas loucher sur les trésors qui s'offraient alors à sa vue.


Le colonel des Gardes devint à son tour aussi rouge que son uniforme. Elle porta instinctivement les mains à sa poitrine, tentant de soustraire tant bien que mal au regard émerveillé de son serviteur ce décolleté humide qui ne cachait plus grand chose des charmes qu'elle croyait pourtant peu attrayants, et qui l'étaient d'autant plus qu'elle ne faisait rien pour les mettre en valeur.


« And...ah mais...Retourne-toi au nom du ciel ! Maugréa-t-elle, confuse.


– Oui oui Oscar, c'est ce que je fais... Même si finalement...Enfin un jour où l'autre il faudra bien que tu l'acceptes...


– Finalement quoi...Et que devrais-je accepter, dis-moi un peu, je te prie ? Répondit le fier colonel, piqué au vif.


– Ta féminité Oscar...glissa André, malicieux. C'est ta féminité que tu devrais accepter, tu n'as pas à en avoir honte. En tout cas, elle me plaît à moi, ajouta-t-il, rêveur.


–Ma...Elle te...Mais qu'est-ce que tu racontes ? Allez ça suffit maintenant de faire le joli cœur, riposta la militaire. C'est bon pour les soubrettes de Jarjayes, pas pour moi ! Et d'abord, qu'est ce que tu viens faire ici ?


– Je viens te chercher, murmura André, dépité...Et te proposer mon aide pour porter cette énorme panière. Je t'ai vue de loin la soulever à grand peine et je voulais te soulager ! »


Tant de gentillesse la confondait. Oscar rougit à nouveau violemment avant de s'approcher de son ami.


« André...vraiment je suis confuse. Tu viens m'aider et je ne sais que te rabrouer...Pardonne-moi je te prie ! »


André scruta un instant le ciel azur, aussi bleu que les yeux de sa belle, avant de repartir, crânement :


« Il va pleuvoir aujourd'hui ! Tu t'es excusée, vraiment ce n'est pas banal ! »


Et tandis qu'elle repartait à vitupérer de plus belle, piquée au vif, il laissa son œil émeraude vagabonder dans les allées du parc.


« Oscar, regarde !


– Mmm quoi encore ?


– Regarde te dis-je. Là bas... »