Chambre avec vue

par venusia45

Chapitre 2 : Chambre avec vue



André avait tenu parole.


Ils étaient revenus discrètement à Jarjayes quelques jours auparavant et dès le matin suivant, le fidèle valet avait mis en œuvre son entraînement, concocté spécialement pour Oscar. Des années à côtoyer un Colonel des gardes de sa Majesté l'avaient immanquablement formé lui aussi à la discipline militaire, et son plan, plus culinaire et ménager que tactique et guerrier, n'admettait cependant aucune contradiction. Infiltrer l'armada de domestiques de Versailles supposait en effet un minimum de doigté si Oscar ne voulait pas se faire lamentablement démasquer dès la première journée, après quelques chutes aussi inconvenantes que spectaculaires, moult tasses de thé opportunément renversées sur les genoux de quelque duchesse et une ou deux formulations à l'emporte-pièce déclinées à la hussarde devant un parterre de nobles oreilles offusquées. Il fallait ainsi entraîner le si gracieux, délicat et impétueux Colonel non seulement à marcher correctement sous des atours féminins, à se servir de ses dix doigts autrement que pour défier ses adversaires en duel ou leur coller une raclée digne de ce nom, mais aussi à employer les tournures et formules adéquates qui lui permettraient aisément de se fondre dans le décor, de devenir aussi invisible qu'André tout en gardant l'esprit en alerte et l’œil ouvert.


« Allez Oscar, encore une fois !


– Pfff, par Saint-Georges, mais pourquoi ?


– Parce que ça ne va pas, Oscar. Ce lit n'est pas bien fait. Il faut que les draps soient lissés, tirés parfaitement au carré. Sacredieu, pourtant, en tant que militaire, tu devrais pourtant savoir faire un lit ! »


La militaire en question ravala un juron avant de grogner, l'air maussade et le ton rogue d'un jour sans soleil :


« Mais enfin André ! La couche d’un soldat n'a rien à voir avec ces lits pleins de duvets et de coussins qui...qui...ne sont pas fichus de s'aplatir correctement ! Regarde ! Ça déborde de tous les côtés, c'est insupportable, fit Oscar en tirant de dépit sur le drap qui s'échoua lamentablement en boule à ses pieds.


– Ça je te l’accorde ma belle, retourna André avec un sourire goguenard. Il est proprement insupportable de dormir dans un lit de plumes... »


Accoudé au chambranle de la porte, d'un air amusé, il regardait Oscar se débattre depuis un bon quart d'heure autour de son lit, ôter puis remettre les draps, tambouriner sur le matelas, tenter vainement de domestiquer la souple couverture moelleuse et capricieuse, la courtepointe de soie qui glissait et l'indocile oreiller de plumes.


« Ma belle ? » cilla Oscar.


L’œil bleu s'assombrit.


« Ne fais pas cette tête, rétorqua le jeune homme. Tu m'as demandé de t'apprendre, je t'apprends. Mais tu n'y arriveras pas si tu continues à avoir des gestes aussi peu délicats. Regarde ça, tu tires trop fort et le tissu te file entre les doigts ! Il faut de la finesse ma chère, de la délicatesse, de la douceur...Tu n'es pas sur un champ de bataille. Pour faire un lit, il faut... »


Le regard d'André se fit rêveur.


« Il faut...imaginer le corps à qui le lit sert d'écrin. Se figurer toute la délicatesse qui y repose, la peau de soie, le souffle léger, les tendres paupières closes, les cheveux étalés sur l'oreiller, là, tout doucement...Impossible d'être brusque de cette manière... »


Joignant le geste à la parole, André s'était approché du lit d'Oscar, que la belle tentait vainement de discipliner. Doucement il s'était saisi des draps, qu'il avait tendus vigoureusement mais sans violence, qu'il avait tapotés – on eût cru qu'il les caressait –, de la couverture qu'il avait rabattue soigneusement, de l'oreiller, reposé à sa place initiale, tout en légèreté, comme les plumes dont il était rembourré.


Tendrement.


« André...André ? »


Oscar dévisageait son ami d'enfance, interloquée...C’était comme si...Non, impossible, c'était André, ce brave André...C'était juste son ami André...André, avec qui elle se battait en duel avant d'en venir aux poings, André qui partageait avec elle ses maraudes de confitures dans la cuisine, ses promenades à cheval et les silences de ses confidences...


Elle eut soudain la désagréable impression d'avoir manifestement manqué un chapitre...Depuis quand André caressait-il la literie aussi...aussi...amoureusement sous le fallacieux prétexte d'accomplir ses tâches domestiques ? Le faisait-il également dans les autres chambres ? Et c'était son lit d'ailleurs, son lit à elle !...Le cochon, le dépravé ! S'il voulait s’adonner à ses vices, pourquoi le faire chez elle ?


Elle rougit à cette pensée.


Il faudrait décidément qu'elle ait une bonne discussion avec lui, au calme, une fois cette mission achevée. Depuis quand André avait-il des secrets pour elle ?


Pfffiou ! Comme tout cela était compliqué ! Allez, une chose à la fois ! Pour l'instant, elle devait se concentrer sur sa préparation. Elle était là pour ça d'ailleurs, seule dans cette fichue chambre, avec André...


Et ce satané lit...qu'il avait finalement remis en état, de ses gestes doux, de ses larges mains. Il était comme ça, André ! Quelle que soit la tâche à laquelle il s'adonnait, si modeste fût-elle, il y mettait son cœur et cette aisance qui stupéfiait Oscar à chaque fois qu'elle le voyait. Ferrer un cheval, aider Grand-Mère à la cuisine, fendre du bois ou réparer un essieu...Tout semblait si simple pour lui...La force d'un homme sans doute... Ce qu'elle n'aurait jamais...De dépit, elle se laissa tomber sur sa couche, poussant un soupir fort peu discret pour exprimer l'étendue de son désarroi.


« Alors Oscar tu lâches l'affaire ? » Insinua-t-il, narquois, en s'approchant.


Il la dominait de toute sa haute stature, et l'expression de son visage fit frissonner le colonel. Ce regard amusé et ombrageux tout la fois, qui se donnait tout en se dérobant, cette pupille verte et rieuse dans laquelle elle distinguait toutes les nuances d'émeraude telles que peut les offrir une forêt au printemps...Non, pas au printemps. Le vert tendre des jeunes pousses avait cédé la place à une nuance plus forte, plus profonde, plus adulte. Et elle se dit alors, Dieu sait pourquoi, qu'elle pourrait fort bien elle aussi se noyer dans cette prunelle verdoyante et rassurante.


Le regard d'André.


Celui qu'il avait donné pour elle au temps du masque noir.


Elle devait reprendre le contrôle. Il le fallait.


« Mais...tu te moques de moi André ? Je te jure que tu ne t'en sortiras pas comme ça ! ».


La riposte fusa.


Se relevant brusquement, Oscar saisit le large col de la chemise de son ami. Ce qui se voulait une virile accolade non seulement fit céder le col sous la force du geste, mais entraîna irrésistiblement le corps d'André vers le matelas.


« Osc...Mais Sang Dieu que fais-tu donc ? Attention, je pourrais te faire du mal... »


Trop tard ! Le corps massif du serviteur avait rejoint celui de la jeune femme sur le matelas, pour un empoignade musclée, tout comme l'étaient leurs bagarres d'enfant.


« Ouch...Tu es lourd ! Gémit Oscar.


– Oui Oscar, il fallait y réfléchir à deux fois avant de me faire tomber !...Mais qu'est-ce qui te prend donc ? »


Il avait tant bien que mal redressé son dos et, ses bras de part et d'autre du corps d'Oscar, il maintenait à présent de son torse massif et de toute la force de son bassin la taille de la jeune fille emprisonnée sous son poids.


« Tu as bientôt fini de me provoquer, oui ? Traître ! Répliqua Oscar. Te plairait-il de tâter de mes poings et de mon épée ? »


Elle souriait en le dévisageant. Et ce sourire d'Oscar le dévasta.

Un sourire aveuglant.

Un sourire qui contrastait tellement avec la froideur habituelle du Colonel de Jarjayes.

Un sourire qui lui écorcha l’œil de son évidente lumière.

Un sourire d'Oscar.


Ce qui le faisait vivre. Ce pourquoi il se levait, laissant le lit solitaire dans lequel il avait rêvé d'elle tout au long de la nuit pour aller la rejoindre, pour partager l'ombre de son éclat.


André regarda avec félicité la soie de ses cheveux blonds s'étaler sur l'oreiller de plume. Elle était décidément ravissante, même coiffée comme un épouvantail, jurant et râlant comme le dernier des soudards ! Dieu qu’elle était belle ainsi, dans toute la masculine vénusté de ses traits, dans cette mise relâchée après ces journées d'effort, à se mouvoir en robe, à apprendre de nouveaux codes et à se familiariser avec un monde qui n'était pas le sien...


Et il venait à André l'envie mordante, impérieuse, douloureuse, de ne pas se relever de ce lit, de l'entraîner sous les couvertures de soie qu'il avait pourtant si soigneusement apprêtées, et de mener avec elle la plus douce des batailles, en lui montrant à quel point il pouvait être agréable d'être une femme sous les caresses de ses mains.


Son corps le lui fit alors explicitement comprendre. Il se releva prestement..Elle ne devait pas... Il ne fallait pas qu'il lui manquât de respect.


« André...


– Oscar...nous nous battrons un autre jour, ce n'est pas le moment. Et regarde dans quel état tu as mis ma chemise ! Grand-mère va encore me donner un coup de louche pour l'avoir déchirée ainsi !


– Je suis désolée André...Je ne voulais pas... »


Le jeune homme tenta de rassembler les morceaux épars de son vêtement, couvrant ce qu'Oscar considérait à la dérobée d'un œil avide et curieux. Un torse d'homme. Musclé, puissant, ferme, bien bâti...


Et un frisson incontrôlable lui parcourut l'échine.


Surprenant le regard de la jeune fille, André sembla revenir à lui, rougit, se racla la gorge et poursuivit :


« Ah hum euh...Oscar tu me gênes, allez, laisse-moi aller me rhabiller ! Et on va changer d'activité puisque..hum...tu as du mal avec le lit... Serais-tu capable de porter ce plateau ?


– Mais enfin pour qui me prends-tu ? objecta Oscar, s'emparant sans délicatesse du plateau garni d'une théière, de deux tasses, de leurs soucoupes, d'un sucrier et d'un pot à lait. Tu vois, triompha-t-elle...Ce n’est pas si... »


André retint un fou rire en voyant l'équilibre instable de ce bel édifice, heureusement vide de tout contenu. L'ensemble hésita un court instant sur la direction à prendre avant de choir piteusement par-dessus bord en faisant résonner sur le parquet un épouvantable vacarme de vaisselle cassée propre à alerter derechef l'oreille aiguisée de Grand-mère.


« Oscar... »


Contrit, le jeune homme observa la scène d'un air narquois, mi-désespéré, mi-amusé, les mains sur les hanches. Il hocha ensuite la tête de dépit en voyant l'air rubicond de sa compagne, les poings serrés, jurant ses grands dieux que ce plateau n’était pas stable, qu'elle n'avait fait que le soulever et rien de plus, avec une mauvaise foi impressionnante. Les prunelles de forêt ne manquaient pas une miette du spectacle de leurs jumelles dont l'azur, s'obscurcissait jusqu'à l'outremer sous les sourcils froncés, piqueté de rage et d'une colère qui n'allait sans doute pas rester longtemps muette.


« Allez, Oscar, la pressa-t-il adroitement, ayant bien compris qu'il ne fallait pas trop s’attarder sur ce terrain glissant compte tenu de la courtoisie plus que limitée de sa blonde amie, on descend à la cuisine. Peut-être parviendras-tu quand même à trancher quelques légumes, toi qui es si douée à l'épée... »