En boucle(s)

par venusia45

Chapitre 1. En boucle(s)



« Bien André... »


Oscar prit une grande inspiration et se mit à faire les cent pas, preuve irréfutable qu'elle était en proie à une intense réflexion. Son front se barrait d'un pli soucieux et l'arc de ses sourcils froncés accentuait la sévérité de son regard. Désireux d'apaiser son amie, André l'encouragea d'une voix douce :


« Je t'écoute Oscar...


– Tu le sais bien, avança cette dernière, c'est cette semaine que je vais...


– infiltrer la domesticité de Versailles, risqua le valet.


– Oui, on peut dire ça, mâchonna Oscar.


– Et c'est ça qui te contrarie ? Questionna André.


– Hé bien oui, repartit vivement la militaire. Parce que je ne sais foutre pas ce que je dois faire ! Monter à cheval, ça j'ai appris. Me battre, aussi. Commander des troupes...Mais que dois-je faire en tant que soubrette à part arpenter les couloirs et faire la révérence ?


– Mais enfin Oscar, s'étrangla André, tu avais bien un plan, non ? Tu ne veux plus le faire ? Tu sembles tout remettre en cause au dernier moment, cela ne te ressemble pas !


– Bien sûr que j'ai un plan, rétorqua Oscar pleine d'aigreur. Il va falloir que j'ouvre les yeux sur des agissements qui me paraîtraient suspects, je le sais bien...Tu ne crois tout de même pas que je vais abandonner maintenant ! Par Saint-Georges, pour qui me prends-tu ? Je l'ai promis à la reine ...Mais, ajouta-t-elle à voix basse, comme faire pour... »


L'orgueil avait piqué au vif le fier colonel de Jarjayes, et André s'en réjouit à part soi. Enfin il retrouvait son Oscar ! Mais cette brusque appréhension, cela ne lui ressemblait pas...


« Ah je comprends ! s’exclama-t-il finalement. En fait, tu ne sais pas...de quelle manière te rendre invisible... »


Oscar le dévisagea comme si les cieux venaient de s'ouvrir devant elle. C'était ça, bon sang de bon sang ! C'était ça qui la turlupinait depuis tout à l'heure sans qu'elle sache vraiment de quoi il retournait. Bien plus que cette fichue robe ! Comment devenir celle qui voit tout, mais que personne ne voit ? Comment se fondre dans l'invisible foule que brassait la cour à toute heure du jour, et pouvoir ainsi épier sans se faire épier ?


André s'approcha d'elle et lui posa affectueusement les mains sur les épaules.


« Je vais t'apprendre Oscar. T'apprendre à devenir...comme moi.


– Comme toi ? Murmura Oscar, comprenant tout soudain ce que cette assertion pouvait avoir de désobligeant.


– Oui Oscar, répondit posément André. Je suis ton valet. Je passe inaperçu à la cour. J'ai beau y avoir mes entrées et accompagner le Colonel de la Garde, le Colonel des armées de Sa Majesté, qui me regarde ? Toi, on te regarde, toi, on t'admire, on te respecte, on te jalouse, on t'envie, mais pour ce qui est de moi...


– Ah non ce n'est pas vrai ! Rétorqua malicieusement Oscar. Je connais certaines demoiselles ou même certaines femmes d'âge mur qui t'ont bel et bien remarqué ! »


André sourit tendrement avant d'arrondir les yeux de surprise :


« Ah tiens, s'étonna-t-il. Voilà donc que tu t'intéresses aux intrigues amoureuses, aux cancans et aux affaires de cœur du palais ? Je ne pensais pas que tu l'aurais noté ! Tu me flattes Oscar, mais je suis un roturier, ne l'oublie pas, et si elles me regardent c'est pour me mettre dans leur lit, pas pour autre chose ! »


il mourait d'envie de lui demander si elle aussi l'avait remarqué pour les mêmes raisons, mais il s'abstint. Il était son écuyer.


Il s'enhardit cependant à lui prendre les mains.


« Mais que...


– Allez viens, je vais t'apprendre. Nous allons sortir tous les deux et je vais te faire découvrir tout ce que tu ne connais pas, les coins et les recoins, les passages secrets et les raccourcis, toutes les coulisses de ce splendide palais. Tu seras une vraie petite soubrette, ma parole ! »


S'inclinant devant elle avec un sourire ravageur:


« Si Mademoiselle veut bien se donner la peine...


– André je vais te...bouillonna Oscar.


– Me tuer, je sais. Mais seulement une fois que ta mission sera terminée, et sûrement pas avant ma chère ! Viendras-tu à la fin ? »


L’œil émeraude d'André s'éclairait d'une lueur de gourmandise.


*****


Victor-Clément de Girodelle, lieutenant des Gardes royales, attaché au service de la reine à titre professionnel, et, à titre privé, passionnément épris de son supérieur, le colonel Oscar-François de Jarjayes, était assurément un homme de goût.


Il appréciait tout particulièrement les divers plaisirs de l'existence, les vins fins et charpentés, les mets goûteux et délicats, les conversations posées et mondaines, les tissus chamarrés et chatoyants et le luxe de ses appartements privés à Versailles. Il prisait tout autant le confort des attelages que possédait sa famille, des voitures aux banquettes confortables, revêtues de délicats velours propices à la somnolence, au repos ou à d'autres divertissements moins avouables, lorsque d'aventure il ne se retrouvait pas esseulé lors des trajets qui le ramenaient de son hôtel particulier à la cour ou du palais à la campagne versaillaise.


Il goûtait également le spectacle infini qu'offrait le palais à son regard affûté. Tranche de vie qu'il savait contempler à la fois comme un esthète et comme un jouisseur. Courtisanes enrubannées, galants empressés, intrigues murmurées, soubrettes affairées...Toute la cour offrait à ses prunelles réjouies le délicieux spectacle d'une scène de théâtre sans cesse renouvelée, d'un admirable et charmant microcosme suranné dans lequel se déployait le luxe mêlé de déliquescence de ce monde pour lequel il avait toujours vécu, pour lequel il vivait et pour lequel il mourrait sans doute, tant était fort son attachement à la Royauté et à la noblesse d'épée, terreau de sa famille et des valeurs aristocratiques qu'il chérissait.


Son œil acéré et aguerri savait en particulier reconnaître tout ce qui était nouveau, tout ce qui dénotait, tout ce qui était frais et inédit dans cet univers par ailleurs si prévisible, sous les douceurs voluptueuses des pas coulés et des messages murmurés. C’était d'ailleurs cette acuité et cette célérité de jugement qui lui avaient justement valu d'occuper avec bonheur le poste d’adjoint du Colonel Oscar-François de Jarjayes.


Colonel qu'il servait fort dévotement, n'hésitant pas à payer de sa personne lorsqu'il s'agissait de rester aux affaires un peu plus tard ou d'aller quérir un renseignement important, pour le simple plaisir de voir s'éclairer le beau visage diaphane de son supérieur, s'entrouvrir ses adorables paupières frangées de longs cils un peu plus qu'à l'accoutumée, ou de distinguer le début du commencement d'un sourire sur ses fines lèvres.


Girodelle, donc, et son sens de l'observation...


Ainsi donc, lorsqu'il vit, depuis le seuil de ses appartements, s'approcher cette fraîche jeune femme au bras de ce valet qu'il connaissait si bien, il ne put s'empêcher d'y voir là un signe de...de quoi au juste ? Il n'aurait su le dire, mais cela lui laissa comme un goût étrange. Le goût...comment dire d'ailleurs ? L'impression toute fugace et prégnante à la fois qu'il allait sans nul doute y avoir très prochainement un cataclysme dont il devait absolument se prémunir. Oui, il y avait décidément quelque chose de pourri au royaume de Versailles...Enfin non, ça c'était un autre qui l'avait dit, et ledit royaume évoquait plutôt le Danemark, mais à cette heure, Girodelle voulait bien faire siens tous les aphorismes shakespeariens compte tenu de ce qu'il avait aperçu1.


André qui n'accompagnait plus Oscar ! Le valet qui faisait des infidélités à son maître – pfeeeuu son maître...sa maîtresse, oui ! Tout le monde savait bien qu'Oscar ne portait pas les vêtements de sa condition –


Sa maîtresse...


Sans savoir au juste pourquoi, cette idée lui fit plisser les yeux et le nez, qu'il avait fort droit, effilé et bien dessiné. Etait-ce son imagination débridée qui lui laissait entrevoir la possibilité d'amours ancillaires entre Oscar et son valet, des amours évidemment condamnées par la morale et par la société...et par là même follement excitantes aux yeux de ce libertin qu'était le capitaine de Girodelle, issu de l'une des plus respectables familles de la noblesse d'épée, et sachant par conséquent lui-même fort bien manier la rapière, le fleuret et la lame dans toutes les circonstances possibles... ?


Mais André et Oscar, enfin...


Qu'avait-il bu ce soir là pour que son esprit enfiévré s'abaisse à de telles...de telles...Il n'en savait fichtre rien...Il jeta un coup d’œil au contenu de son verre, bien entamé par ailleurs. Non, ce n'était quand même pas ce vin de Bourgogne, au demeurant fort charpenté et au délicieux bouquet, qui lui tournait les sangs et l'éloignait de toute considération hiérarchique ou morale...


La morale, parlons-en tiens...Foutaises oui ! Il aurait bien lui aussi outrepassé les limites de la morale pour savoir ce qu'il en coûtait au repos de son âme de coucher séance tenante son colonel sur son bureau de marqueterie, de balayer d'un revers de la main tous les papiers et dossiers qui s'y trouvaient pour éprouver la douceur de ses lèvres, la soie de sa peau, et accéder aux trésors si soigneusement cadenassés par son uniforme, carcan de tissu rouge qui refoulait et électrisait à la fois les fantasmes secrets de Victor-Clément de Girodelle.


Oui mais voilà, Oscar n'était plus avec André.


Du moins si l'on se fiait à ce qu'il venait de voir passer alors qu'il s'apprêtait à sortir de ses appartements privés.


André semblait baguenauder avec une fort jolie servante blonde, entièrement appuyée sur lui, aussi avenante et souriante qu’Oscar était froide et austère. Aussi féminine qu'Oscar était masculine. Aussi sensuelle dans ses jupes, fort joliment troussées d'ailleurs, qu'Oscar était raide et rogue dans ses bottes de Colonel...


Et pourtant cette jeune femme blonde...sa taille, son charme...Du diable si elle ne lui rappelait pas justement son trop beau Colonel, parti brusquement on ne sait où pour soigner une parente alitée, se murmurait-il dans les couloirs du Palais...


Et André, libéré de ses obligations, qui se mettait à folâtrer avec la première venue...


Peut-être le valet, laissé seul, se rendait-il finalement compte de l'austérité affectée à sa mission initiale...


La solidarité masculine l'emporta un court instant avant que le comte ne secoue désespérément la tête :


« Victor, mon brave, cela fait trop longtemps que tu ne t'es pas réveillé dans les bras d'une femme, pour fantasmer de la sorte sur une domestique... »




1« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. », extrait de Hamlet, de Shakespeare (I, 4).