Chapitre 4: Parce que c'était lui, parce que c'était moi.

par venusia45

IV. Parce que c'était lui, parce que c'était moi.1


SON André ?


Oscar resta immobile, sous le coup de cette révélation.


Depuis quand était-il devenu Son André ?


Il était à son service depuis tant d'années qu'elle ne s'était à vrai dire jamais posé la question en ces termes. Il était là, voilà tout. A ses côtés. Et c'était tellement...coutumier, tellement familier... Comment aurait-il pu se trouver ailleurs ?


Mais tout de même, n'avait-il jamais souhaité voler de ses propres ailes ? Ne plus être un domestique mais son propre maître ? Prendre femme ? Vivre pour lui et non plus seulement pour elle ?


Le cœur d'Oscar se serra à cette perspective. Son André ? N'être plus à ses côtés...Alors qu'elle avait...Oserait-elle le dire ? Oserait-elle même le penser ? Qu'elle avait...besoin de lui...Et qu'il occupait tout l'espace de ses pensées...


Il était son serviteur. D'accord.


Son ami au parfum d'enfance. Certes.


Son compagnon d'armes. Très bien.


Son frère. Fort juste.


Mais pourquoi Son André ? Pourquoi ce possessif ? Cette exclusive ? Cela supposait-il qu'il ne soit l'André de personne d'autre excepté elle ?


A y bien réfléchir, il était forcément l'André de Grand-mère. Son petit-fils chéri. A cela il n'y avait rien à dire.


Mais pouvait-il être l'André de Marie, l'accorte gouvernante, arrivée depuis peu au domaine, aussi rousse qu'Oscar était blonde, aussi plantureuse qu'elle était fine, aussi féminine qu'elle était...masculine ?


Oscar frémit et pinça le nez à cette idée.


Pouvait-il être l'André de Lison, cette...cette...gourgandine au décolleté toujours trop profond, au regard déluré, qui venait livrer viandes et fromages toutes les semaines et qui, elle l'avait bien senti, n'était pas insensible au charme de son...Valet ?


Ah non, pas ça. Surtout pas !


Serait-il l'André de Rose, la nièce de Jacques, le vieux maréchal-ferrant, qui tournait depuis quelque temps autour de Grand-mère, histoire sans doute de se mettre l'aïeule dans la poche avant de s'attaquer à son petit-fils ?


Elle était gentille, certes mais elle possédait quelque chose de...Oscar n'aurait su expliquer...Des manières par trop ordinaires pour lui. Bien que roturier, sa finesse et son éducation rendaient son André digne de bien meilleur parti !


Son André...


Elle n'allait pas se mêler de le marier, quand même ! Marié ! Son André ! Elle sourit amèrement à cette pensée !


Oscar décida de manière péremptoire qu'il ne serait ni à l'une ni à l'autre, ni à la troisième, et quelque chose se tordit dans son ventre en imaginant qu'il pourrait la laisser pour ces pintades sans cervelle ni charme.


Que lui disait son âme que ses lèvres refusaient de balbutier ? Que lui criait son corps que ses mains tremblaient de révéler et que quelques gouttes d'eau avaient brusquement fait refluer, frêle esquif sur la rive des sentiments, coquille de noix à la dérive qu'elle ne savait manœuvrer ? Où ce fleuve de larmes allait-elle l'embarquer ? Ce fleuve qui à son tour prenait possession de son sein, refluait, l'envahissait. L'eau des yeux de Son André venait à sa gorge, l'étouffait d'un brusque sanglot qui ne demandait qu'à émerger.


Pour quelques perles de larmes.


Elle avait mal, si mal de le voir pleurer, lui, son Ami, son plus que frère.


Elle avait mal de voir couler sur ses joues ces quelques gouttes de pluie...Les mêmes qui perlaient sous l'épaisse frange de ses propres cils.


Elle tenait à lui, bien plus qu'elle ne l'avait imaginé.


La simplicité de cette évidence la foudroya.


Tremblant devant ce tendre sentiment qu'elle n'osait encore nommer, elle s'approcha de lui.


Doucement. Ne pas le brusquer.


Pour quelle raison le cherchait-elle déjà ? Elle n'en savait fichtre rien et à vrai dire, peu lui importait désormais.


Parvenue à sa hauteur, elle s'arrêta. Regarda les larmes qui scintillaient sur ses joues, son regard de jade rendu liquide par l'eau qui s'en échappait.


Et elle ne pouvait s'empêcher de le trouver beau, même dans le chagrin. Il est des êtres que les pleurs avilissent, lui au contraire en était paré, et l'éclat cristallin de l'eau qui s'écoulait sur ses joues ne le rendait que plus admirable, conférant un raffinement et une prestance aristocratique à ce noble cœur.


Avec affection, elle tendit la main. Souligna le tracé des larmes, les recueillit de la pulpe du doigt.


L'homme la regarda, surpris et ravi tout à la fois de ce geste si doux et si intime.


A mi-voix elle murmura :


« André, André. Je t'en prie, viens. André. »


La voix était hésitante, l'intonation douce et chaude, délicieusement tendre, derrière l'évident bouleversement.


« Oscar... »


Elle ne devait pas le laisser parler. S'il commençait, il trouverait bien une raison, une excuse, comme toujours. Il nierait, s'en sortirait par une pirouette, comme à son habitude. Il noierait son chagrin dans ses larmes, ravalerait sa fierté, décocherait l'un de ses traits d'un humour ravageur et acéré dont il avait le secret et ce serait tout. Non, elle ne le laisserait pas s'enferrer dans son affliction !


Pas aujourd'hui !


Elle devait être là pour lui, aujourd'hui, comme il avait été là pour elle, tant de fois.


Elle le lui devait.


Au nom de leur amitié.


Ou du moins de ce qu'elle croyait l'être.
































1Montaigne, Essais (1572-1592), livre I, chapitre 28.